‹ Étude médico-légale sur les blessuresChapitre 11 sur 72 · CAUSES PHYSIQUES · texte numérisé non relu

CAUSES PHYSIQUES

de lourdes masses ou par des voitures, les désordres intérieurs contrastent, par leur multiplicité et leur étendue, avec l'absence ordinaire de toute- lésion et de toute trace extérieure. Une roue peut passer sur la poitrine ou sur le ventre sans que la peau en conserve la moindre empreinte. Mais des lésions profondes attestent la violence de la cause vulnérante. Les muscles sous-jacents peuvent être broyés et remplis du sang épanché. Les viscères sont le siège de déchirures multiples. A la suite des chutes faites d'un lieu élevé, le foie, les reins, la rate sont rompus d'une manière irrégulière et donnent lieu à des hémorrhagies considérables. Les poumons se déchirent même dans des points où les côtes ne sont pas fracturées, et il en résulte uii emphysème, un épanchement de sang et d'air dans les plèvres, de la dyspnée, des hémoptysies, parfois même des pneunomies traumatiques. J'ai noté, chez des individus, morts par écrasement de la poitrine, des ecchymoses sous-pleurales analogues à celles que produit la suffocation. Enfin on a vu, dans des cas semblables, des ruptures du cœur, et principalement des oreillettes. Gasper a rapporté l'exemple extraordinaire d'un homme lancé contre un arbre par un cheval emporté, et chez lequel, sans aucune lésion extérieure, on trouva une fracture de la première vertèbre dorsale, le péricarde détaché dans toute sa hauteur, le cœur séparé des vaissea,ux et libre dans la cavité pectorale, l'ouverture des .gros vaisseaux béante ; le poumon gauche et le foie profondément déchirés, enfin un énorme épanchement de sang.

Les machines en mouvement, causes de tant de blessures accidentelles dans les fabriques, produisent des lésions locales plus ou moins étendues, des arrachements, des mutilations parfois énormes.

Mais une place à part est due, dans cette étude des causes des blessures, aux accidents de chemins de fer, dont le nombre croissant augmente l'intérêt, et qui soulèvent des questions de responsabilité pour la solution desquelles l'intervention du médecin expert est nécessairement réclamée. A ces divers titres, ce sujet mérite de nous arrêter.

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Les cas sonl variables, tant au point de vue de la nature de l'accident qu'eu égard aux individus blessés. Tantôt il s'agit de blessures sans caractères spéciaux, tels que celles qui peuvent atteindre, dans les ateliers, les serruriers, les ferreurs de voitures, les ouvriers de tous genres ; tantôt il s'agit d'accidents isolés, qui frappent, en gare ou sur la voie, les hommes d'équipes, les terrassiers, et qui consistent en écrasements, coups de tampon, pression contre les quais, dans la manœuvre des plaques tournantes et la formation des trains.

On voit se produire alors des contusions des reins, du ventre et de la poitrine; des fractures des côtes ou du bassin, et consécutivement des hernies, des éventrations, des paralysies plus ou moins étendues.

Sur les trains mêmes, les mécaniciens, les chauffeurs, les employés des bureaux mobiles, les voyageurs peuvent aussi être blessés isolément soit par une chute accidentelle, soit par un choc qui détermine des fractures simples ou compliquées.

Mais les accidents généraux, tels que déraillements, rencontre de trains en marclie, qui ont pris parfois la proportion de castastrophes publiques, leurs conséquences sont bien autrement graves. Chez les victimes de ces désastres, il importe de distinguer les suites immédiates et les suites éloignées de l'accident. Pour les premières, on constate des contusions plus ou moins profondes, des plaies multiples, des fractures comminutives, des mutilations. Les blessures portent spécialement sur les membres inférieurs. Mais à ces lésions s'ajoutent fréquemment de la commotion, de la fièvre et des troubles nerveux variés. Quant aux suites éloignées, elles sont spécialement caractérisées par la persistance prolongée des désordres fonctionnels dont nous venons de parler. L'ébranlement nerveux, des douleurs de lète, des vertiges, des étouffements, la perte de la mémoire, la paralysie. Chez les femmes, il n'est pas rare que les accidents de chemin de fer déterminent des fausses couches et des troubles de la menstruation.

QUEL EST l'instrument VULNÉRANT.

Article 11. De quelle espèce est l'instrument vulnérant-

Des caraclères spéciaux signalent les blessures faites par les divers armes et instruments contondants, tranchants, piquaiils, agissant par arrachement, armes à Teu. Nous allons passer en revue ces différents caractères, en faisant remarquer par avance qu'ils varient suivant l'époque à laquelle a lieu l'examen de la blessure, et que ce qui va suivre s'applique principalement aux blessures récentes.

Blessures par instruments contondants. — Les instruments ci>ntondants, dont les efl'ets s'offrent à l'observation du médecin légiste, sont d'une infinie variété. En première ligne, il faut citer ceux que l'on a appelés les armes naturelles, les mains, les poings, les pieds ; puis les bâtons, marleaux, merlins, les pierres, une masse quelconque.

Eu raison de cette diversité même, les signes des blessures, faites par' les instruments contondants, varient dans les différents cas et sont diftîciles à tracer d'une manière générale. Ge|)endant ces blessures sont reconnaissables à l'ecchymose, dont la forme particulière reproduit assez exactement celte de l'instrument vulnérant; à la bosse sanguine, ou à l'épanchemenl sanguin profond du sang, à l'excoriation et à la plaie contuse avec ou sans lambeaux dont nous n'avons pas ù donner les caractères spéciaux; enfin aux lésions des parties osseuses, enloucement ou fracture. Il est à remarquer, toutefois, que l'espèce de l'instrument contondant s'accuse dans ses effets, et que le poids de la masse se mesure en quelque sorte par les désordres produits.

Blessures par instruments tranchants. — L'instrument tranchant peut être soit un couteau, un rasoir, un sabre, un tranchet, qui n'agissent que par le plein de leur lame, soit un poignard qui peut agir par la pointe, soit une hache, ou une pioche qui peuvent agir à la lois comme instrument contondant et tranchant;

Les blessures de cette catégorie consistent en des plaies dont la profondeur et l'étendue peuvent varier, mais dont les bords sont nets, les angles plus ou mois aigus, se terminant Takdieu, blessures. 2

CAUSES DlîS BLKSSURES.

|jarfois par un prolongement de moins en moins profond. Les bords des plaies faites par un instrument tranchant sont toujours plus ou moins écai'tés; mais il est utile de faire remarquer que cet écartement n'est pas en rapport avec l'épaisseur de la lame. Il tient surtout à la tension des tissus divisés et à la direction de leurs fibres, et il est d'autant plus considérable que la solution de continuité est plus exactement perpendiculaire à cette direction. Les plaies faites avec des ciseaux ont ce caractère spécial d'être doubles et formant un lambeau triangulaire dont le sommet est souvent mousse. Enfin, les instruments tranchants peuvent opérer une section complète, une mutilation des parties atteintes.

Blessures par instruments piquants. — Les instruments piquants ou perforants, comme quelques auteurs les appellent, sont de nature très-variée, depuis les armes usuelles, telles que l'épée, le fleuret, la baïonnette, jusqu'aux outils des diverses professions, le compas, le tiers-point, le poinçon, la lime, la fraise du serrurier.

Le caractère général des plaies faites par des instruments piquants c'est leur étroitesse; leur forme est ordinairement semblable à celle de l'instrument vulnérant La plaie faite par une baïonnette ou un compas est triangulaire; celle que fait un fleuret est anguleuse et carrée. Mais, dans certains cas et suivant la partie blessée, la forme de la plaie peut diflerer de celle de l'instrument, un poinçon rond peut faire une plaie elliptique.

Souvent un même instrument peut être à la fois piquant et tranchant, comme un couteau ou un poignard, et la blessure présente alors des particularités qu'il est bon de connaître. Si la lame est introduite par la pointe, les angles dela plaie varieront suivant que l'instrument offrira un tranchant simple ou double. Au dos de la lame correspondra un angle tronqué, au tranchant un angle très-aigu 2/

1. Voyez OlUvier d'Angers, Note sur un cas de plaie pénélranle de la poitrine, faite par un instrument piquant et non tranchant {Annales d'hyijiène, 18i3, t. XXX, p. 169).

2. Voyez Bayard (II.), Coup de poignard, largeur de la plaie beaucoup

QUEL EST l'instrument VULNÉRANT. lî)

Blessures par arrachement. — Il importe de ranger à part les blessures par arrachement que l'on a souvent l'occasion de rencontrer dans la pratique de la médecine légale, les blessures faites par les dents, par les ongles, par des coups de crocs ou de crochets, par des engrenages mécaniques, etc.

L'action de ces divers instruments donne lieu à des pertes de substance plus ou moins profondes, à des plaies à lambeaux plus ou moins étendus, à des ablations d'où résultent des surfaces inégales, des rétractions et des saillies des tissus lacérés. Les dents et les ongles laissent des marques dont la forme est caractéristique et connue de tous. Il n'y a d'ailleurs pas d'hémorrhagie et souvent une infiltration sanguine à peine marquée i.

Blessures par armes à feu. — Les blessures par armes à feu forment une catégorie très-particulière et très-importante parmi les faits que le médecin légiste est appelé à étudier, et soulève des questions de plusieurs ordres. L'arme ici se décompose, en effet, et comprend d'une part l'instrument de projection, fusil, carabine, pistolet, et d'une autre part le projectile, balle, chevrotine, plomb.

Les effets des projectiles lancés par les armes à feu ne sont pas exclusivement du domaine du médecin, et souvent dans les affaires criminelles où il s'agit de blessures de cette nature, des expertises complexes deviennent nécessaires et exigent l'intervention d'hommes spéciaux, officiers d'artillerie, armuriers, chimistes. Ce n'est pSs sur la partie de l'expertise qui leur appartient que nous devons insister; nous nous contenterons d'exposer les caractères généraux des blessures par armes à feu.

Ces caractères varient d'une manière considérable suivant la distance à laquelle le coup est tiré. et suivant la nature du

•plus considérable qne celle de l'arme {Ann. d'Hyg., 1847, tome XXXVIf, \>. 461).

1. Voyez Lemoine (Victor), Rapport médico-légal sur un cas de blessure par arrackement {Ann. d'hygiène, 1847, t. XXXVII, \\ 15^).

projectile. Il est indispensable d'entrer à ce double point de vue dans des détails précis.

L'arme à feu peut être déchargée à bout louchant, à petite distance, ou à grande distance.

Le tir à bout touchant, suivant l'expression juste et bien trouvée de M. H. Larrey, est très-rare dans le vrai sens du mot. Cependant les cas où on l'observe intéi-essent la médecine légale, car ce sont très-ordinairement des cas de suicide; et ils otîrent ceci de particulier que, si le canon de l'arme est fortement appliqué, le projectile peut ne pas pénétrer, la balle tomber par terre et la partie blessée ne recevoir qu'une simple contusion.

Lorsque le coup de feu est tiré à une petite distance, il produit, outre la blessure, deux effets qui s'ajoutent aux caractères de celle-ci.

D'une part, en raison de la combustion incomplète de la poudre, des grains non brûlés sont projetés et s'incrustent dans la peau en la noircissant; de l'autre, la chaleur qui se dégage se fait sentir d'autant plus fortement que la distance est moindre et peut aller jusqu'à brûler les cheveux, les sourcils, les téguments," les vêtements eux-mêmes.

Cette conflagration des pai'ties atteintes par un coup de feu a été l'objet d'observations et d'expéi'iences qui ont pour le médecin légiste un intérêt considérable.

Dans certains laits de suicide rapportés par Brierre de Boismont*, on voit un coup de pistolet tiré dans la bouche enflammer la portion des vêtements qui touchent le col, et brûler cette région, la poitrine et le menton; le feu a pu même gagner les vêtements et de là s'étendre aux meubles de l'pppartement.

M. Lafôret de Lavit a communiqué à l'Académie de médecine, le 20 décembre 1859 ^, trois faits de même nature.

1. Brierre de Boismont |A.), Observations mé'licn-lcgnles sur les diverses espèces de suicides (Ann. it'liyfjieiie, IS\S, t. XL, p 411 — Du suicide et de la folie >,uicide. 2« édition. Pai is, 1865).

2. Lalbret de Lavit, Bulletin de l Académie de médecine, 183 '-60, tome XXV, p. 197.

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Dans l'un, il s'agissait d'un suicide : un coup de fusil tiré dans le côté gauche de la poitrine avait brûlé le cadavre, les habits et une haie de genêt épineux contre laquelle le corps élait tombé. Celui-ci était rôti et comme raccourci, les vêtements réduits en cendre et la haie consumée dans une étendue de quatre mèires. Le feu mis par la bourre avait été entretenu par de la paille répandue sur le sol. Dans le second, chez une femme qui s'était tuée à l'aide d'un fusil de chasse, le tablier était incendié par la déflagration de la poudre du bassinet. Enfin le troisième est encore le suicide d'une femme : un coup de fusil tiré sous le menton avait brûlé le fichu, la partie supérieure et les manches de la chemise, la poitrine^ le côté interne des bras, et le cou dans une grande étendue et à une grande profondeur.

Le fait de la conflagration des parties atteintes par un coup de feu n'est donc pas douteux; mais la question la plus importante pour la médecine légale est celle de la distance à laquelle cette conflagration peut avoir lieu. Des expérimentations entreprises à l'occasion d'affaires judiciaires, si elles ne l'ont pas résolue d'une manière absolue, sont cependant de nature à l'éclairer.

C'est a ce titre que nous recommandons à l'attention des médecins légistes le fait que l'on va lire et qui a été l'occasion d'un rapport fait par nous ^ à l'Académie de médecine.

I. — Un homme est trouvé dans sa maison tuê d'un coup de feu qui l'avait atteint dans la région du cœur.

D'api'ès les détails transmis par le procureur impérial d'Auch, et que nous reproduisons textuellement 2, l'instruction démontra qu'il y avait eu assassinat et les soupçons se portèrent sur le frère de la victime ; mais il ne fut pas possible de découvrir un témoin

1. Au nom d'une Commission composée de MM. Adelon, Larrey, Devergif, (îavarret et Tardieu,

2. Tardit'u, linpjiort sur une question de wéilecine légale soumise à l" Académie, de. mr'Ieciiie par M. le minùire de. la justice n la 'lemande M. le procureur d'Auctt {Bulletin de l Académie de médecine, 1859-60, tome XXV, p. 8) et Ubservtit mis et ICxperiences nouvelles pour servir à l'histoire médico-légale de la combustion du ciirps humam et des blessures yar les armes à feu {Ann. d'ilyg., 1859, tome XIII, p. 12i).

CAUSES ni:s hli^ssures.

crime ni une preuve évidente contre l'inculpé. Cette preuve, cependant, pourrait, dans l'opinion du magistrat, résulter du rapprochement de quelques faits acquis au procès. Au moment où l'on entrait pour la première fois dans la chambre, on constatait que le feu avait pris aux vêtements de la victime et brûlait encore sur la poitrine. M. le procureur impérial, adoptant l'avis très-explicitement formulé dans le rapport des deux honorallas médecins qui ont procédé à l'autopsie, ne met pas un seul instant en doute que l'incendie ait été allumé par la déflagration de la poudre, l'arme ayant été déchargée à bout portant.

Cette circonstance est le point de départ du raisonnement suivant: l'heure où le feu a été éteint est connue exactement par la déclaration du premier témoin; si l'étendue et la nature des brûlures qui ont été constatées sur le cadavre permettaient de dire combien de temps a duré l'action de la flamme", on aurait ainsi déterminé d'une manière précise à quel moment l'incendie aurait été allumé, ou, en d'autres termes, à quelle heure le coup mortel aurait été tiré ; circonstance qui, rapprochée de la présence ou de l'absence de l'inculpé dans la maison de la victime à un moment donné, fournirait la preuve de son innocence ou de sa culpabilité. Pour M. le pi^ocureur impérial d'Auch, la seule question à résoudre, la seule difîiculté d'oà dépende l'accusation se réduit donc à ces termes : « Déterminer avec autant de précision que possible, « d'après l'état du cadavre et les circonstances relevées dans le « rapport, le temps qu'a duré l'incendie qui a brûlé le cadavre. »

Tel est aussi le pz'oblème doijt; M, le ministi'e de la justice demande à l'Académie la solution précise, et dont nous devons compléter l'exposé en* faisant connaître la position dans laquelle a été trouvé le cadavre par les premiers témoins et les résultats de l'autopsie, ainsi que les conclusions qu'en ont tirées MM. les docteurs Laporte et de Lavigne qui ont assisté et éclairé la justice dans cette grave affaire.

Au moment où le crime fut découvert la victime fut trouvée dans lachambre à coucher, assise sur le sol, la tête et les épaules appuyées contre le lit, en face d'une fenêtre ouverte : on ne dit pas comment étaient placés les membres supérieurs. Le feu brûlait encore près du cou et sous l'aisselle, après avoir atteint déjà le devant de La poitrine et du cou et avoir consumé en partie les vêtements. Ceuxci consistaient en une chemise de toile presque neuve, un gilet de tricot de laine blanc et un pantalon soutenu par des bretelles. Le feu avait détruit le devant de sa chemise, depi^^s la ceinture du

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pantalon jusqu'au col inclusivement, les bords du gilet de laine, <lans une étendue variable au-dessus de la ceinture et les deux bretelles un peu au-dessus de la boucle : le pantalon était intact. Bien que le rapport indique la chemise comme détruite par le feu au niveau de la ceinture du pantalon, il y est dit aussi qu'à un, demi-centimètre environ au-dessus de cette ceinture la chemise présentait une solution de continuité arrondie avec perte de substance à bords déchirés, et que cette portion de chemise a été coupée et conservée comipe pièce de conviction. Il y a là une confusion qui n'échappera pas à l'Académie et qui est de la plus grande importance relativement à l'origine de l'incendie; qu'il nous suffise, quant à présent, de la signaler, nous aurons à y revenir plus tard. Au niveau du trou qui existait à la chemise et à sa face Ih- ■lerne adhérait une bourre d'étoupe, sur le volume, la couleur et l'aspect de laquelle les détails font complètement défaut, lacun« i'egrettable si l'on considère combien il eût été intéressant de savoir à quel degré cette bourre avait été elle-même atteinte par le feu.

En etFet, c'est du point où elle était attachée à la chemise, au niveau du creux épigastrique où se trouvait la plaie faite par le coup de feu, que partait une vaste et profonde blessure qui s'éten-. •dait à toute la partie antérieure de la poitrine et du cou, dessinant ■une espèce de plastron triangulaire limité en bas par la pointe du sternum, en haut par la mâchoire inférieure, et de chaque côté par une ligne qui, passant par le mamelon, aboutissait aux apophyses mastoïdes. Dans tout cet espace les poils et la barbe, très-abondants, étaient détruits ; la peau et les muscles sous-ja- ■cents, profondément incisés, paraissaient avoir subi une véritable coction. Nous ne trouvons pas dans le rapport de renseignements sur la constitution de la victime et notamment sur le développement plus ou moins considérable de l'embonpoint.

Outre cette large brûlure de la poitrine et du cou, il en existait une autre très-profonde aux deux mains, s'étendant du poignet au milieu de la face palmaire, et allant jusqu'à la carbonisation de l'éminence thénap et d'une portion du pouce. Il importe dès à présent de faire remarquer que les manches de la chemise n'étaient pas atteintes par le feu ; ce qui donne aux brûlures des mains une importance et une signification toutes particulières.

Quant à la blessure qui a causé la mort, ses caractères sont très-tranchés et ne méritent pas de nous arrêter. La plaie, située au niveau de l'appendice xiphoïde, est circulaire. Ses bords sont

2i CAUSES DES IJLKSSURES.

amincis, noii-s, comme brûlés. I. a chai-ge, composée de- plomb dont le numéro n'est pas indiqué, a pénétré, de di-oite à gaiiciie et de bas en baut, à travers le foie et le diaphragme jusque dan» le cœur, qui est ouvert en trois endroits ; et une hémorrliagie foudroyantfe s'est faite dans le ventre et dans la poitrine; un fragment de la bourre d'étoupe a été reti-ouvé sur la face convexe du foie. Il n'est pas douteux que la mort ait été instantanée Les brûlures avaient d'ailleurs tous les caractères de brûlures faites aprè.s la mort.

En présence de ces faits fidèlement retracés sur les seuls documents qui lui aient été transmis, l'Académie jugera s'il est possible de réduire la question à des termes aussi simples que ceux qui ont été posés, et si une réponse, même précise à cette question, pourrait être considérée comme la solution définitive, complète, absolue de toutes les difficultés que soulève ce fait extraordinaire. La Commission ne l'a pas pensé.

Toute l'argumentation de l'honorable chef du parquet d'Auch repose en effet sur cette conclusion du rapport des médecins qui ont procédé à l'autopsie et qui est ainsi conçu : « Les brûlures, a tant de la poitrine que des mains, ont été occasionnées par la « déflagration de la poudre qui a incendié la chemise et le tricot. » Mais c'est là un fait par lui-même assez peu ordinaire, et dans le cas présent assez obscur; pour qu'il ne puisse être admis qu'après une discussion et une démonstration dont on ne trouve aucune trace dans le rapport. La Commission doit compte à l'Académie et à la justice qui la consulte, des doutes qui, sur ce point, ont assiégé son esprit, et qu'un examen approfondi des faits n'a pas complètement dissipés.

II. — Les observations et les expériences très-nombreuses que la science possède sur les effets physiques des coups de feu, permettent d'avancer avec certitude que si la brûlure des bords de la plaie dans des coups tirés à de très-petites distances est un fait constant et si la déflagration de la poudre hors de l'arme et la projection d'une bourre enflammée ne sont pas des circonstances absolument rares, il n'en est pas de même de la communication du feu aux parties atteintes par le projectile.

Dans les leçons de Dupuytren sur les blessures par armes de guerre 1, où les effets physiques des projectiles et leur action sur

!. Dupuytren, Leçons orales de clinique chirurgicale, t. V et VI, Paris, !839.

QUEL EST L'lNSïRUMli:NT VULNÉRANT. 2o

les différents tissus ont été étudiés avec un soin particulier, il n'est pas fait la moindre allusion à l'incendie allumé par un coup de feu. On y lit cette seule phrase : « Dans l'assassinat ou le suicide par le pistolet tiré à bout portant, le danger augmente à cause de la fréquence de la présence de la bourre de l'arme dans la plaie et de la brûlure de la poudre à canon, s

Lors de la discussion mémorable qui eut lieu au sein de l'Académie, en 18181, sur les plaies d'armes à feu, parmi les chirurgiens éminents qui y ont pris part, pas un n'a signalé un exemple de conflagration des vêtements.

Enfin, dans la commission elle-même, ni l'expérience consommée des blessures de guerre, ni le souvenir d'un nombre considérable de cas de morts violentes qui ont exigé l'intervention de la médecine légale, ni la connaissance des lois physiques de la détonation des armes à feu, n'ont fourni un seul fait qui puisse être rapproché de celui qui nous occupe. 11 en est cependant quelquesuns qui doivent être cités ici, et qui, en bien petit nombre, sont les seuls que des recherches multipliées nous aient permis de recueillir.

Dans le cours de l'instruction criminelle à laquelle donna lieu la mort de madame Peytel 2, MM. Gyvost et Guilland, capitaines d'artillerie, chargés par la justice de déterminer à quelle distance avait pu être tiré un coup de pistolet qui avait brûlé les cils, les sourcils et le contour de la peau traversée par la balle, instituèrent des expériences dans lesquelles, dirigeant leur tir sur des teuilles de papier et sur des cheveux, ils virent, à 16 centimètres, le papier prendre feu souvent et les cheveux toujours brûlés.

Le docteur Lachèse (d'Angers) 3 a consigné les résultats d'expériences nombreuses et très-bien faites, dans lesquelles ilse proposait de démontrer les effets des coups de feu chargés à poudre età plomb, et tirés à petites distances. Ce savant médecin légiste s'est préoccupé delà brûlure produite et ne l'a jamais notée qu'au pourtour de la plaie, si ce n'est une seule fois dans sa seizième expérience où un coup

1. Des plaies d'armes à feu, communieulions faites à l'Académie de médecine. Paris. 1849.

2. Oilivier d'Angers, Mémoire et observations mèdico-légnles sur les plaies par armes à feu {Annules d'hygiène et de viédecine légale, 1839, t. XXII, p. 318).

3. Lachèse, Observations et expériences sur les plaies produites par des coups de f-isd chargés à poudre ou à plomb et tirés ù petites distances {Aun. d'hyg. et de med. lég., f830, t. XV, p. o59).

CAUSKS DES BLESSURliS.

de fusil, tiré à un pouce sur rabdomen d'un cadavre recouvert d'une grosse toile en double, traversa la toile, y mit le feu, et noircit la peau dans un assez grandjespace.iMais, on le voit, dans ce fait même, il n'y eut pas la combustion étendue et profonde qui a été notée par les experts d'Aucli.

Les suicides par armes à feu pouvaient aussi nous /ournir des données précieuses, et, en en rechei'chant les exemples, nous avons ti'ouvé à côté de faits négatifs en très-grand nombre où l'on voit, comme dans l'un de ceux que cite M. Devergie 1, un coup de feu, tiré à bout touchant sur une femme au niveau du sein recouvert seulement d'une fine chemise, noircir le tissu sans l'enliammer, nous avons trouvé, disons-nous, quelques cas exceptionnels où le feu s'est communiqué aux vêtements.

M. le docteur Brierre de Boismont, dans un mémoire spécial qu'il n'a pas reproduit en entier dans son importante étude sur le suicide, et où il a consigné des observations médico-légales pleines d'intérêt sur les diverses espèces de mort volontaire 2, a donné l'analyse de trois cent soixante-huit procès-verbaux de suicides par coups de feu. Il constate que la bourre de l'arme peut mettre le feu aux parties voisines, et dit' avoir vu, dan* un fait de ce genre où le coup de pistolet avait été tiré dans la bouche, « le feu brûler « la portion des vêtements qui touchait au col, puis envahir cette « région, la poitrine et le menton. » Le même auteur ajoute que, dans quelques circonstances, l'incendie allumé aux vêtements a pu se communiquer à l'appartement. La dernière observation qu'il cite est relative à un cas de blessure mortelle du cœur, où la chemise qui recouvrait le cadavre était noirâtre, brûlée en avant, exhalant une odeur de poudre, et percée de deux trous irréguliers, frangés, correspondant à la plaie.

La Commission a pensé que ces faits, si rares, si exceptionnels, ne suffiraient pas pour entraîner la conviction de l'Académie et qu'elle lui devait une démonstration plus directe et plus décisive. Elle s'est livrée, dans ce but, à des expériences variées dont les résultats sont de nature à jeter du jour sur une question encore si obscure.

Ces expériences ont été faites par M. Devergie avec un-pistolet de tir chargé de 1 gramme 1 décigramme de poudre de chasse, de

1. Devergie, Traité de médecine légale, 3° édit., t. II, p. 67.

2. Brierre de Boismont, Observations médico-légales sur les diverses espèces de suicides {Amiales d'hygiène publique et de médecine légale, 1848, t. XL, p. 411).

QUEL EST l'instrument YULDÉRANT. "21

plomb (no 4) et bourré avec de l'étoupe comme était l'arme qui a servi dans le fait d'Aucli. Les coups ont été dirigés sur des pièces de tissus divers, fixés sur une Lotte de paille fortement serrée et attachée au tronc d'un ar])j;e. •

A. 1" Un coup de pistolet a été déchargé sur un morceau d''amadou à 6 centimètres. 11 en est résulté une ouverture de 7 centimètres en tous sens, l'amadou a pris feu dans ,toute la circonférence del'ouverture,

2° A 17 centimètres, l'amadou a été ijercé par une ourverture de 3 centimètres et n'a pas pris feu.

B. 3" Sur de vieux linge de Iode à 17 centimètres, il s'est fait deux ouvertures de 5 centimètres, l'une par la bourre préalablement, l'autre parle plomb, sans combustion des bords.

4" A 6 centimètres, une seule ouverture de 4 centimètres ayant pris feu dans un point de sa circonférence,

G.; 5° Sur de la toile neuve, à 6 centimètres, la décharge a fait un trou de 3 centimètres ; le tissu n'a pas été brûlé,

6o A 18 c?ntimètres, la toile neuve a présenté une ouverture pareille à la précédente; il y a eu déchirure d'une partie du tissu aux environs du trou, mais pas de brûlure.

D, 7» Sur un morceau de grosse flanelle servant à faire des langes d'enfant, à 6 centimètres de distance il y a eu perte de substance dans une étendue de 2 centimètres, sans brûlure.

8" A 18 centimètx'es, une ouverture plus petite et plus nette également sans brulûre des bords.

E. 9°. Deux morceaux de toile et de tissu de laine préalablement séchés au feu ont été appliqués l'un sur l'autre. L'arme a été déchargée à 6 centimètres : la toile, dans le point touché, s'est immédiatement enflammée, puis a brûlé lentement; la laine a également pris feu; mais la combustion n'a atteint que très-difficilement toute l'épaisseur du tissu.

Il résulte de ces expériences deux faits importants : c'est que, d'une part, les coups de feu tirés à de très-petites distances, peuvent brûler les tissus qu'ils touchent et le feu se propager dans une certaine étendue ; et que, d'une autre part, c'est toujours au niveau de la partie touchée et sur l'un des points de la circonférence du trou fait par les projectiles que commence la combustion.

En résumé, d'après les citations que nous avons faites et les expériences auxquelles la Commission s'est livrée, l'Académie peut se faire une idée de la rareté véritablement exceptionnelle de cet effet des coups de feu qui aurait pour conséquence l'incendie des

vêtements et la brûlure du corps. Mais en même temps, elle reconnaîtra que le fait est possible. Il s'agit donc de rechercher, dans le cas qui est soumis à son appréciation, si les circonstances extérieures et les constatations matérielles faites sur le cadavre doivent faire admettre que le coup de feu qui a causé la mort, a, en même temps, déterminé l'incendie et la brûlure.

Il est impossible de n,'être pas frappé, avant toute autre considération, de l'étendue et de la profondeur de la brûlure de la poitrine et du col comparée à la petite quantité des vêtements qui ont été consumés et qui ont dû seuls alimenter la combustion. Si Toit ajoute que les tissus étaient peu combustibles et qu'ils avaient peu de tendance à brûler avec flamme, on ne peut s'empêcher de s'étonner de l'intensité des effets produits, de la brûlure de toute la partie antérieure de la poitrine, du col et de la coction des muscles sous-jacents.

Pour mesurer ces effets et s'en rendre un compte plus exact, la Commission a institué de nouvelles expériences, dans lesquelles elle a cherché à reproduire, aussi fidèlemet que possible, les circonstances dans lesquelles a eu lieu le fait d'Auch. , Un cadavre, placé dans une position assise, en face d'une fenêtre ouverte, a été revêtu d'une grosse toile et d'un gilet de tricot de laine; le feu, mis à l'aide d'un morceau de papier enflammé à la partie inférieure du sternum, s'est rapidement communiqué à la toile et à la laine. Mais la flamme n'a pas tardé à s'éteindre, la toile a continué a brûler lentement à la manière de l'amadou. Et pour arriver à produire sur le corps une brûlure aussi étendue, maif moins profonde que celle de la victime dont la justice d'Auch recherche le meurtrier, il a fallu rallumer â six reprises les vêtements incomplètement consumés.

Il est vrai, et la Commission se garde bien de méconnaître que les conditions physiques de la combustion peuvent varier à l'infini et que ses essais n'ont pu qu'imparfaitement reproduire celles dans lesquelles un autre corps a été brûlé. Il convient en outre de tenir compte de la barbe et des poils très-abondants chez l'individu trouvé mort dans sa chambre, et qui. par leur combustibilité, ont pu contribuer à étendre les effets de la brûlure; tandis que sur le cadavre qui a servi à nos expériences le système pileux n'était nullement développé. Il en était de même de l'embonpoint dont les différences peuvent également avoir eu une très-grande influence.

Une autre circonstance, d'une très-grande gravité, mérite d'être

QUEL EST l'instrument VULNÉRANT. 29

relevée parmi celles qui sont consignées clans le rapport des experts dWuch. La. partie des vêtements qui a été traversée par le projectile n'a pas été détruite par le feu, et les deux bourres sorties de l'arme ont été retrouvées non consumées, l'untî adhérente à la face interne de la chemise, l'autre au fond de la blessure. Or, l'incendie allumé par l'arme ne peut l'être que de deux manières, soit par la bourre qui est en contact avec* la poudre et qui s'enflamme, soit par la déflagration de la poudre au sortir de l'arme. Dans le cas actuel, la bourre qui adhérait à la chemise et qui est certainement celle qui était en contact avec la poudre ne paraît pas avoir brûlé. Le feu aurait donc été mis par la poudre enflammée à sa sortie de l'arme ; mais cette flamme, qui va en général peu loin, suit la direction du coup et n'exerce son action, ainsi qu'on l'a vu dans tous les faits et dans toutes les expériences précédemment cités, que sur le pourtour de la partie atteinte, tandis que dans le cas dont il s'agit, la portion de la chemise travei'sée par le projectile n'a pas été détruite. On est donc nécessairement conduit à rejeter l'une et l'autre explication et à regarder le fait en question comme tout à fait en dehors de ce que l'observation et l'expérience nous ont enseigné.

Si, cependant, à la rigueur et par une dernière hypothèse que la nature très-inflammable de la bourre pourrait jusqu'à un certain point autoriser, on veut bien admettre que la chemise et le gilet de laine aient pu être enflammés au-dessus de l'ouverture faite par le coup de feu, par un fragment d'étoupe qui se serait détaché, et que ces vêtements aient pu produire en brûlant les graves désordres constatés à la poitrine et au cou, comment expliquer par la même cause les brûlures profondes jusqu'à la carbonisation qui ont été notées aux deux mains ? Il y a là une difficulté qu'aucune hypothèse ne peut faire entièrement disparaître. Les manches de la chemise n'étaient point atteintes par le feu, cela est dit expressément dans le rapport. Ce n'est donc pas par la propagation de l'incendie des vêtements que les mains ont été brûlées. Les experts d'Auch qui ont admis sans hésitation que les brûlures, tant de la poitrine que des mains, avaient été occasionnées par la déflagration de la poudre, n'ont malheureusement pas motivé cette opinion si formellement énoncée. Or, la position des mains, soit au moment où le coup a été porté, soit au moment où le crime a été découvert, n'est nullement spécifiée; et alors même qu'on admettrait qu'un mouvement instinctif, une dernière convulsion eussent porté les deux mains au niveau de la blessure, uu«

CAUSES DKS BLICSSUHKS.

résolution complète a dû suivre la mort instantanée et les mains en retombant ont dû nécessairement s'éloigner du foyer de l'incendie. Il y a là, nous le répétons, une impossibilité absolue, et l'Académie sera d'accord avec la Commission pour repousser formellement sur ce point les conclusions du rapport des experts d'Auch.

Si la Commission a cru devoir s'étendre si longuement sur les doutes qui peuvent naître relativement à l'origine de l'incendie qui a brûlé à la fois les vêtements, la poitrine et les mains de la victime du crime poursuivi à Auch, ce n'est pas seulement en raison de l'extrême rareté des cas où un simple coup de feu a produit une telle conflagration et des circonstances obscures et incertaines du fait particulier qui est l'objet de l'enquête judiciaire: c'est aussi parce qu'elle avait présents à l'esprit les cas nombreux d'assassinats dans lesquels les meurtriers ont eu recours à l'incendie pour anéantir les traces de leur crime.

Le professeur Christison cite, d'après le docteur Duncan, deux cas souvent reproductifs et l'elatifs à deux femmes que l'on supposa tuées par leurs maris, et dont les cadavres furent trouvés en partie consumés.

On n'a pas oublié le double meurtre des époux Maës qui a été l'occasion, pour OUivier (d'Angers) d'une discussion intéressante sur la question de survie 1; l'assassinat de la comtesse de Goerlitz, étranglée et brûlée par sou valet de chambre, le 13 juin 1847 2; celui de la veuve Dalke, rue des Moineaux à Paris, étouffée dans son lit auquel on avait mis le feu; et enfin, au mois de janvier 1858, la mort violente de la veuve du peintre Garneray, assassinée dans les mêmes circonstances.

Il nous serait facile de multiplier ces exemples ; il nous suffira de les avoir cités pour montrer que l'incendie allumé par lesmeurtriers vient trop souvent compliquer l'assassinat, pour qu'on ne doive pas toujours se demander s'il en a été ainsi lorsqu'on se trQuve en présence d'un cadavre qui porte à la fois les traces d'une mort violente et celles d'un incendie. Dans le cas qui est soumis au jugement de l'Académie, il n'est sans doute pas possible d'affirmer que les choses se sont passées de cette façon; mais il est

1. Ollivier (d'Angers), Mémoire et observalions mcdico-légaks sur la question de survie [Ann. d'Hijg , 1"" série, tome XXIX, p. 363). •

2. Tardieu et Rota, Relation médico-légale de l'assassinat de la comtesse de Goerlitz, accompagnée de noies et réflexions pour servir à l'kiittoire de la combustion humaine spontanée (Ann. d'Ihjg., tome XLl\, p. 191, et XL"\ , p. 99).

QUEL EST l'instrument YULNÉRANT. 31

permis de faire remarquer que l'incendie pouvant avoir été allumé, soit accidentellement, soit volontairement par la main du meurtrier et le coitp de feu n'en étant pas probablement la cause, le rapprochement à établir entre le moment où le feu a été éteint et celui où il a été allumé, et les déductions tirées de la durée de la combustion perdent beaucoup de leur importance, et ne fournissent plus la preuve d'innocence ou de culpabilité que la justice semblait en attendre.

Toutefois, sous la réserve de ces observations, nous devons examiner la question dans les termes mêmes où elle a été posée à l'Académie, et chercher à déterminer, d'après l'état du cadavre et les circonstances relevées dans le rapport, combien de temps a duré l'incendie. L'Acadéihie sait quels sont les éléments sur lesquels la Commission a pu fonder son jugement, et combien ils sont par eux-mêmes insuffisants, puisqu'ils ne peuvent fournir aucune donnée sur les conditions physiques dans lesquelles s'est opérée la combustion ; et que ce sont précisément ces conditions qui déterminent le mode d'action, le degré d'énergie, la rapidité des eff'ets d'un incendie sur les objets inanimés, aussi bien que sur les corps organiques. Ici en particulier, alors même que l'on serait exactement fixé sur la combustibilité relative des tissus qui composaient les vêtements, sur la participation des poils à l'entretien et à la propagation du feu, sur la résistance plus ou moins grande qu'a opposée à la combustion des parties profondes la carbo, nisation des téguments, qui, devenus mauvais conducteurs du calorique, protègent les organes sous-jacents contre l'action ultérieure du feu, et la retardent plutôt qu'ils ne la favorisent, alors que tous ces éléments particuliers d'appréciation seraient connus, qui pourrait dire si la combustion a eu lieu avec ou sans flamme, quelle a été l'intensité de celle-ci, quelles en ont été les alternatives; quel accès a eu l'air et quelle activité il a pu imprimer au foyer; en un mot, comment déterminer combien de temps a mis un corps à brûler, quand on ne sait pas comment il a brûlé ? Aucune règle générale ne peut être posée à cet égardet si nous possédons quelques données sur ce difficile problème, nous ne pouvons les présenter que comme une approximation qui répondra mal sans doute aux exigences de la justice et aux désirs exprimés par le magistrat qui sollicite l'avis de l'Académie.

On sait combien il faut peu de temps pour que la flamme produise sur le corps les brûlures les plus profondes ; et l'exemple de

CAUSES DES BLESSUllES.

tant de malheureuses femmes, qui périssent brûlées en quelques minutes par leurs vêlements, suffirait à le prouver. Mais ])our plus de rigueur, nous avons chercbé d'abord à nous éclairer par Tetude des faits que renferment les annales de la médecine légale, et que nous avons déjà cités. Par malheur aucun d'eux n'a été recueilli en vue de la question qui est actuellement soumise à l'Académie, et ce n'est qu'indirectement que nous avons pu mettre à profit quelques-uns d'entre eux. Les deux cas empruntés par Ghristison au docteur Duncan, renferment des détails dignes d'intérêt!.

Dans le premier, le bruit d'une rixe entre deux époux se fait entendre, et peu de temps après une forte odeur de feu et une épaisse fumée remplissent la maison. Les voisins montent à l'instant, et somment d'ouvrir. Au bout de quelques minutes, le mari les introduit et l'on trouve le corps de la femme si fortement brûlé par les vêtements qui avaient pris feu, que les experts déclarent qu'il iQur est impossible de rien préciser sur la cause de la mort.

Dans le second cas, qui offre avec le précédent une frappante analogie, une lutte violente retentit dans l'intérieur d'un ménage; au bout de quelques instants, les gens de la maison, effrayés par une forte odeur de feu, frappent à la porte, et, ne parvenant pas à se faire ouvrir, pénètrent de force dans la chambre qu'ils trouvent pleine de fumée. Dans un qoin. quelque chose brûlait avec flamme. C'était le corps de la femme, dont plusieurs parties, le ventre principalement, étaient déjà réduites en charbon par le feu qui avait pris aux vêtements.

Quelque incomplets que soient ces faits, ils fournissent des indications qui méritent d'être recueillies; car s'ils ne contiennent pas l'énoncé exact du temps qu'ont rais à s'accomplir ces cruels événements, ils prouvent du moins par la rapidité avec laquelle se sont succédé les différentes scènes qui les composent, qu'il a fallu un temps relativement très-court Ijue l'on peut mesurer parles expressions de peu d'instants, quelques minutes, pour que l'incendie des vêtements produise des brûlures profondes et étendues, et même la ca rbonisation.

Nous pouvons citer encore les résultats plus précis d'une série d'expériences instituées parle professeur Bischoffdans le cours de la vaste enquête scientifique à laquelle a donné lieu devant les

i, Christison, Recherches expérim°ntales sur les différences que présenleni les brûlures fuites aoanl et après la mort {Ann. d'hyg. et de mbd. lèg., IS32, • VII, p. 148).

QUEL EST l'instrument vulnérant. 33

assises de DannstacU l'assassinat de la comtesse de Goeriitz. Après une demi-heure d'exposition aux flammes, la tête d'un homme adulte était en partie carbonisée.

La Commission n'a pas cru devoir s'en tenir à ces renseignements fournis d'une manière si avare par les annales de la science. Elle s'est livrée elle-même à des expériences directes dont nous avons déjà dit quelques mots, et qui ont eu principalement pour objet d'élucider la question des effets produits par le feu comparés à la durée de l'incendie. Ces essais, tentés successivement sur la poitrine, sur le cou, et sur les membres d'un cadavre préalablement recouverts d'un double vêtement de grosse toile et de tricot de laine, ont donné des résultats variables, suivant l'intensité de la flamme, la continuité d'action du feu, et l'application plus ou moins immédiate des vêtements sur la peau. Lorsque la flamme s'est maintenue vive et animée sur les parties où l'air jouait entre la chemise et le corps, en dix minutes la peau était carbonisée dans toute son épaisseur ; mais les parties sous-jacentes ne subissaient que plus tardivement l'action du feu évidemment ralentie par la prompte carbonisation des téguments. Nous avons dit que nous n'avions jamais pu arriver par la simple combustion des vêtements à cuire les muscles, mais que cela pouvait tenir à la constitution opposée du cadavre examiné par les experts d'Auch et de celui qui avait été soumis à nos expériences. En tenant compte de ces différences, et en ne prétendant donner qu'une approximation, la Commission a cru pouvoir conclure des essais auxquels elle s'est livrée, que le degré de combustion, noté dans le procès-verbal d'autopsie et dans les circonstances précédemment indiqués, pouvait être obtenu dans un temps qui varierait entre dix et trente minutes. Dans les cas au contraire où la combustion des vêtements s'opérait sans flamme, et où la toile, qui recouvrait la peau, brûlait comme de l'amadou, celle-ci était noircie, desséchée, parfois soulevée, mais jamais on ne constatait ni la carbonisation des téguments, ni la cuisson des muscles, .quelque temps que la toile mît à se consumer d'une manière complète.

IV. — 11 est une dernière question, qui n'est pas même soulevée dans le rapport des honorables médecins d'Auch, qui paraît résolue dans l'exposé de M, le procureur impérial, et sur laquelle cependant la Commission se reprocherait de ne pas appeler l'attention de l'Académie et de la justice. Nous voulons parler de la question de savoir si la mort de l'individu dont il s'agit a pu être attribuée sans contestation à un assassinat et non à un suicide. L'Aca- Tardieu, Blessures. 3

CAUSES nr.s ulmssures.

démie ne possède aucun renseignement qui lui permette, non pas de donner un avis, mais même d'élever un doute sur ce point. Elle ne peut que se borner à faire remarquer que, dans le rapport d'autopsie, il n'existe aucun fait, aucune indication qui exclue formellement la pensée d'un suicide, et qu'il faut chercher les preuves en dehors de l'état du cadavre. En effet, la position du corps assis au hord de son lit, la nature de la blessure, le siège de la plaie au niveau de l'épigastre, sa direction de droite à gauche et de bas en haut, toutes ces circonstances appuieraient bien plus qu'elles ne la contrediraient l'hypothèse d'une mort volontaire. Mais, nous le répétons, d'autres preuves contraires, positives, sont, sans doute, venues éclairer la justice, et nous ne donnons les remarques qui précèdent que sous toute réserve. Un fait qui, à lui seul, contredirait formellement le suicide, serait l'absence bien constatée d'une arme près de la victime. Toutefois, sur ce point même, il n'est pas sans intérêt de rappeler que, dans les cas de suicide, une arme trop chargée a pu être lancée, au moment de l'explosion, loin de .celui qui en avait fait usage. M. Devergie en a rapporté un exemple extrêmement remarquable, dans lequel le pistolet, avec lequel une jeune femme s'était tuée, avait sauté à 20 pieds du corps. Une distance de plusieurs mètres entre le cadavre de la victime et le point où une arme à feu gérait retrouvée, ne devrait donc pas faire repousser absolument la possibilité d'une mort volontaire. L'Académie comprendra le sentiment qui nous a dicté ces remarques, sur lesquelles il serait superflu d'insister.

V. — En terminant cette longue discussion, la Commission croit de son devoir de rappeler qu'elle n'a eu, pour l'ésoudx'e la question qui lui était soumise, que les renseignements très-succincts qui se trouvaient dans les deux seules pièces transmises à l'Académie. Elle n'a pas pensé qu'il lui appartînt de réclamer une communication plus complète des documents recueillis dans la procédure ; ni qu'il pût convenir à l'Académie, dans une affaire de cette nature, d'aller en quelque sorte au delà de la mission officielle que lui avait imposée l£i justice. Aussi est-ce moins un regret qu'elle exprime qu'un avertissement qu'elle croit utile de donner, afin que l'on n'impute pas à l'Académie les incertitudes et les lacunes qui peuvent exister sur quelques points, et qui résulteraient uniquement de ce que les circonstances matérielles n'auraient pas été suffisamment précisées, et de ce que certaines constatations auraient été rapportées d'une manière incomplète et confuse.

Si l'Académie approuve les vues qui viennent d'être exposées

QUEL EST l'instrument VULNIÎRANT. 33

dans ce rapport sur les difficiles questions médico-légales que soulevait l'affaire sur laquelle M. le ministre de la justice l'a consultée, la Commission a l'honneur de lui proposer de résumer et de formuler son avis dans les conclusions suivantes :

lo La mort est le résultat d'un coup de feu tiré à une très-petite distance ; elle a été instantanée.

2o S'il n'est pas absolument impossible que la brûlure des vêtements, de la poitrine et du cou soit due à la propagation de l'incendie qu'aurait déterminé le coup de feu, on comprend difficilement comment la partie de la chemise sur laquelle le coup aporté, est précisément celle que la flamme n'a pas détruite, alors que dans toutes les expériences où les coups de feu ont été tirés à de très-petites distances, on a vu le feu commencer à l'endroit même qui avait été directement atteint par la charge enflammée.

3o Quant à la brûlure profonde des deux mains, dans les circonstances qui ont été relevées, elles ne peuvent en aucune façon s'expliquer par le coup de feu tiré à la région épigastrique, ni par l'incendie des vêtements qui recouvraient la poitrine.

4o II n'est pas possible de déterminer d'une manière précise, d'après l'état du cadavre et les circonstances relatées, le temps qu'a duré l'incendie qui a brûlé le cadavre ; mais il est permis de l'évaluer approximativement, en tenant compte des conditions physiques très-diverses qui peuvent influer sur l'activité et la durée de la combustion, à un espace de temps qui varierait entre quinze et trente minutes.

Dans les coups de feu tirés à petite distance, la nature du projectile n'entraîne pas de notables différences. Ainsi l'effet est le même, que le projectile soit unique ou multiple. C'est le cas où les grains d'une charge de plomb font balle. Une simple bourre, un corps mou, comme un morceau de liège, peuvent produire des blessures analogues à celles d'un projectile métallique. Lachèse a observé ce résultat avec une arme de fort calibre, très-fortement chargée, tirée à moins de dix-huit centimètres. J'ai vu moi-même en 1810 une femme à laquelle un coup de fusil chargé avec un morceau de bouchon, et tiré à la distance de 1™,30, avait fait une plaie, non pénétrante il est vrai, de la paroi abdominale, mais avec brûlure des bords de la plaie et commencement de péritonite.

36 CAUSI5S DES BLESSURES.

La plaie par arme à feu déchargée à petite distance est tantôt simple, tantôt double. Elle est plus ou moins régulièrement arrondie, ayant souvent la forme du projectile. Les bords sont contus, ecchymosés, fortement meurtris, entourés d'une aréole noircie par la brûlure et par la poudre incrustée. La plaie résulte d'une perte de substance et non d'une simple solution de continuité. Ce projectile, en pénétrant plus ou moins profondément, détermine des désordres en général très-étendus des parties molles et des os qu'il traverse ou au milieu desquels il séjourne après les avoir broyés et brisés. Dans ces blessures, qui ne sont ordinairement accompagnées que d'une perte de sang peu abondante, on trouve le plus souvent des corps étrangers, soit des débris de projectiles ou des fragments de vêtements entraînés dans la plaie, soit des portions d'os fracturés.

Lorsque le coup de feu a été tiré à grande distance^ les effets difïèrent suivant que le projectile est unique ou multiple.

Dans le premier cas, la blessure est unique, composée d'une plaie simple ou double, suivant que le projectile est entré seulement dans la partie blessée ou qu'il en est sorti après l'avoir traversée. Elle offre les caractères généraux que nous venons de décrire; mais ses bords sont moins fortement contus, et jamais ils ne sont ni brûlés ni entourés d'une aréole noire.

Si le projectile est multiple, s'il s'agit par exemple d'une charge de plomb après un court trajet de trente-cinq centimètres environ, chaque grain dispersé suit une marche isolée ; et, suivant que la distance est plus ou moins éloignée, on peut voir la surface atteinte déchirée irrégulièrement dans une certaine étendue ou percée de petits trous réguliers, arrondis, répondant aux dimensions du plomb employé. Pour donner un exemple, nous dirons qu'à quinze pas, une charge de plomb n" 8, qui contient en moyenne 393 grains de 2""", 20 de diamètre, tirée sur le dos, se dissémine sur toute l'étendue de cette région.

l'arme a-t-elle produit les blessures constatées. 37

Article III. — L'arme saisie a-t-elle pu produire les blessures constatées.

Nous venons de passer en revue les diverses blessures et •leurs caractères spéciaux suivant la nature de l'instrument vulnérant. L'expertise médico-légale exige quelque chose de plus. Il ne suffît pas de remonter des caractères de la l)lessure à la détermination abstraite de la nature de l'instrument qui l'a faite ; il faut encore, lorsque la justice a saisi une arme dont elle suppose que le meurtrier ait pu se servir, que l'expert se prononce sur la question de savoir si l'arme saisie a pu produire les blessures constatées. Il s'appliquera, à cet effet, à rechercher les rapports de forme et de dimensions qui peuvent exister entre l'instrument et la blessure. Mais il aura à se mettre en garde contre les chances d'erreur qui résultent des caractères exceptionnels que peuvent revêtir dans quelques cas les blessures faites par certaines armes.

C'est ainsi que la blessure par instrument piquant peut consister en une plaie plus petite que l'instrument qui l'a faite ; en une plaie allongée quand l'instrument est rond, ce qui tient à la direction des fibres divisées. Les plaies faites par un instrument contondant simulent quelquefois l'action d'un instrument tranchant, lorsque, par exemple, le coup a été porté avec une grande force et à l'aide d'un instrument à surface polie, comme un bâton, sur une région où les parties molles sont peu épaisses et soutenues par un plan résistant, comme le cuir chevelu. Dans ce cas, la section peut être nette et régulière. Par contre, sur des parties lâches et épaisses, un instrument tranchant, à lame mal affilée, comme un vieux couteau, un sabre, des ciseaux, peut faire des plaies abords mâchés, contusetà angles mousses, analogues à celles que produit d'ordinaire un instrument contondant. Dans les blessures du même genre, une masse ronde peut faire une plaie anguleuse ; j'ai vu une plaie à cinq branches faite par un casse-tête, et une masse quadrangulaire, un marteau notamment, faire une plaie contuse arrondie.

Les armes à feu elles-mêmes, malgré leurs caractères tranchés, produisent quelquefois des blessures dont l'apparence insolite est faite pour tromper au premier abord. La plaie faite par un grain de plomb peut ressembler à une piqûre ; dans d'autres cas, un projectile peut faire une sorte d'incision linéaire. Ollivier (d'Angers) a vu Aine section nette de l'aorte opérée par deux grains de plomb.

D'ailleurs plusieurs circonstances peuvent dénaturer les caractères des blessures ^. En premier lieu, l'inflammation, qui s'empare des tissus lésés et qui peut modifier l'aspect d'une plaie ou d'une contusion ; le travail de cicatrisation qui ne permet pas d'en constater les caractères primitifs, d'où découle ce précepte qu'il faut toujours tenir grand compte de l'époque à laquelle a lieu l'examen d'une blessure; enfin la mort qui fait disparaître certains phénomènes de coloration, qui amène le relâchement des parties et change ainsi les dimensions des plaies q,u la situation des organes blessés. •

Il est aussi, et c'est par là que nous terminerons, des particularités fort difficiles pon-seulement à prévenir ou à indiquer d'une manière théorique, mais encore à apprécier quand elles se produisent, qui sont de nature à engendrer l'erreur.

Nous voulons parler de blessures attribuées à tort à l'action d'une arme quelconque, et qui résulteraient simplement d'un choc ou d'une chute accidentels. Ces cas se rencontrent assez fréquemment dans les rixes, par exemple, oii des fractures peuvent être imputées soit à des coups directement portés, soit à la chute qui peut suivre une lutte corps à corps. Nous aurons à revenir sur ce point.

Mais d'autres faits moins communs peuvent causer à l'expert des embarras réels.

1. Voyez Boutigny (d'Evreux), Recherches propres à déterminer l'époque à laquelle une arme a été déchargée (Journ. de chimie médicale et Annales d'hygiène, 1834, t. XI, p. 458). — Sur ce problème, déterminer combien de temps s'est écoulé depuis qu'un fusil a été tiré {Ann., 1S39, t. XXI, p. 197). — Nouvelles expériences sur les armes à feu (Annales dliygiène, t. XXII, p. 367, ibid., t. XXXIX, p. 382).

l'arme a-t-elle produit les blessures constatées. 39

J'en rapporterai un qui, par sa rareté, est certainement propre à montrer ce qu'il peut y avoir d'imprévu et de particulièrement délicat dans les questions qui peuvent être soumises au médecin-expert. Il s'agit d'un spectateur de l'iHppodrome de Paris, qui, au mois de septembre 1838, . avait ressenti au coude gauche une douleur violente au moment de l'explosion d'un canon que l'athlète Vigneron, connu sous le nom de r^omwe canow, portait sur son épaule, et, qui attribuait la fracture de l'extrémité inférieure de l'humérus que l'on constatait chez lui à l'action de la bourre lancée parla poudre dont le canon était chargé. Je n'ai cru pouvoir résoudre la question qu'à l'aide d'expériences répétéës dans des conditions identiques à celles dans lesquelles se serait produit l'accident, et c'est ainsi que je suis arrivé à cette conviction que la bourre même forcée ne conservait pas assez de force de projection pour atteindre la place occupée par le blessé et surtout pour déterminer la fracture de l'os du bras; que celle-ci enfin était le résultat non de l'action du projectile lancé par le canon, mais du choc violent que s'était donné le spectateur en se rejetant, au moment de l'explosion, contre la balustrade de bois à laquelle il était adossé.

J'espère qu'on lira avec quelque intérêt les détails de ce fait!.

Obs. I. Les circonstances tout à fait inattendues et absolument neuves dans lesquelles s'est produite la Llessure du sieur R..., dont une ordonnance du Président du Tribunal me chargeait d'indiquer la nature, la gravité, la cause, les conséquences certaines ou possibles, exigeaient de moi une attention toute particulière et une information approfondie; aussi, avant de faire connaître le résultat de mon examen, dois-je exposer la marche que j'ai cru devoir suivre dans mes recherches.

Dans une première visite faite au sieur R... le 14 octobre 1858, lendemain du jour où j'avais reçu ma commission, M. le docteur

1. Tardieu, Observations et expériences sur les effets d'un coup de canon chargé à poudre, pour servir à V histoire médico-légale des blessures par armes à feu {Ann. à'Hyg., 1859, tome XI, p. 420;.

^0 CAUSES DES BLESfeURES.

Huguier, chirurgien de l'hôpital Beauj on, qui dirigeait le traitement de concert avec M. le docteur Charles Pinel, voulut bien enlever l'appareil et me donner les moyens de constater, presque au début, le caractère exact de la blessure.

Dès que M. R... fut en état de sortir, je me fis accompagner par lui à l'Hippodrome, où en présence de M. Arnault et des conseils des parties, il m'indiqua lui-même la place qu'il occupait lors de l'accident, les conditions" dans lesquelles celui-ci avait eu lieu et la manière dont il croyait pouvoir l'expliquer. Après avoir suivi les différentes phases du traitement de M. R..., je l'ai examiné une dernière fois au moment de sou départ afin de reconnaîti'e avec plus de certitude et après la guérisou quelles pourraient être les conséquences de la blessure.

Enfin, voulant ne rien négliger pour m'éclairer sur les causes réelles de l'accident, j'ai demandé et obtenu à la préfecture de police communication du procès- verbal d'une expérience faite par M. le commandant des sapeurs-pompiers ; mais cette expérience étant unique, et par cela même peu probante, j'ai cru indispensable d'en instituer de nouvelles, auxquelles le sieur Vigneron a procédé le 2 décembre, à l'Hippodrome, en présence de M. le directeur et de M. Dromerj, avoué et représentant du sieurR.... On verra quels résultats décisifs ont donné ces expériences ; mais dès à présent, on peut juger, jDar ce simple énoncé, des éléments variés et complets d'après lesquels s'est formée l'opinion très-arrêtée que je vais développer après avoir rappelé très- succinctement les faits.

Le sieur R..., négociant à Avignon, assistait, le 19 septembre 1858, à une représentation de l'Hippodrome, dans laquelle figuraient les exercices dits de V Homme-canon, exécutés par le sieur Vigneron. Celui-ci, placé à peu près au milieu de l'arène, enlève sur ses épaules une pièce de canon, qu'il a préalablement chargée à poudre et bourrée devant le public et qui est tirée la gueule faisant face à l'entrée de l'Hippodrome.

Le sieur R... occupait aux secondes une place très-voisine de l'entrée, sur la banquette extérieure adossée à la balustrade de l'amphithéâtre ; il était assis les deux bras croisés et appuyés sur son parapluie, précisément dans la direction du canon.

Au moment de l'explosion, le sieur R... ressentit au coude gauche une douleur presque instantanée, dont il ne put d'abord se rendre compte, mais qui, bientôt, aux premiers soins qui lui furent donnés, s'expliqua par ce fait que le bras venait d'être frac-

l'arme a-t-elle produit les blessures constatées. 41

turé. Plusieurs fi-agments du papier qui avait servi de bourre furent retrouvés à terre au-dessous de l'endroit où était placé le sieur R... Cette itourre que M. le juge d'instruction, chargé d'une enquête sur ces faits, a bien voulu confier à notre examen, était composée de plusieurs fi'agments d'afiiclies de l'Hippodrome repliés de manière à former une rondelle large de 12 à 15 centimètres et épaisse de 4 centimètres environ, relevée sur les Lords et contenant dans son intérieur d'autres fragments roûlés et plus petits. Cette masse, d'ailleurs légère et peu compacte, se laisse déplier facilement.

Loi'sque nous avons visité le sieur R... pour la première fois, quinze jours s'étaient écoulés depuis l'accident. Mais les signes et les caractères de la blessure, dégagés de toute complication, n'en étaient que plus prononcés et plus distincts. Nous constatons une fracture de l'extrémité inférieure de l'os du bras gauche, à peine à deux travers de doigt au-dessus de l'articulation, dont la mobilité et la dislocation semblent indiquer que la fracture s'est étendue plus ou moins obliquement jusqu'à la surface articulaire des condyles. Il n'existe ni plaies ni éraillures de la peau; mais une large ecchymose s'étend depuis le coude jusqu'au milieu de l'avantbras en en contournant la face externe. Il n'y a d'ailleurs, au moment de notre examen, ni gonflement ni déformation notable ; la coaptation des fragments est très-exacte et l'appareil x-éappliqué avec le plus grand soin maintient la fracture dans les conditions les plus favorables à une prompte et complète guérison. L'état général de la santé est très- satisfaisant, à part une susceptibilité nerveuse qui paraît être dans la nature- du blessé, et qui se manifeste par l'expression de craintes exagérées durant le pansement très-peu douloureux auquel nous assistons. Nous ne parlerons pas d'une contusion que le sieur R. .. dit avoir reçue au dos de la main droite ; nous n'en avons pas trouvé la moindre trace. Nous devons ajouter que, nous étant fait représenter les vêtements qu'il portait lors de l'accident, nous avons examiné très-attentivement les manches de la redingote et n'y avons remarqué, soit au niveau de la blessure, *soit ailleurs, pas la moindre déchirure, pas le moindre froissement du tissu que l'on puisse regarder comme l'indice du choc d'un projectile.

Pour terminer ce qui est relatif à la blessure elle-même, nous dirons que chaque nouvelle visite que nous avons faite à M. R... nous a montré une amélioration graduelle et continue dans son état; que le 10 novembre, moins de deux mois après l'accident, la

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