INCENDIES SIMPLES
Je ne reviendrai pas "sur les incendies simples ni sur les brûlures qui en sont les effets les plus ordinaires. J'ai d'ailleurs consacré un mémoire spécial à l'étude des blessures qui résultent de ce genre d'accidents, à l'occasion d'un grave sinistre qui eut lieu à Paris au mois de novembre 1833 ^ . Et je crois pouvoir me contenter de résumer les conclusions pratiques que j'avais cru pouvoir tirer de ces recherches.
Si nous cherchons à tirer des faits cités quelques conclusions pratiques ; et si dans ce but nous passons en revue les différents organes, en analysant les lésions qu'ils présentent, nous voyons que, abstraction faite de la durée relative de l'exposition des corps au feu, les effets de la combustion présentent une constance et une analogie vraiment remarquables, et qu'il nous suffit de signaler.
Les observations et les expériences relatives à l'assassinat
1 A. Tardi«u, Élude médico-légale det effets de la eombuilion sur les parties différentes du corps humain (Ajin. d'hyg, publ. 2' 8érie,/ome I, p. 370).
de la comtesse de Gœrlitz i ne portèrent guère que sur les parties extérieures et sur quelques portions du squelette; les nôtres sont plus complètes et s'étendent jusqu'aux viscères eux-mêmes.
Le premier effet qui se montre dans toutes les parties molles, c'esi]a. diminution de volume. La chair musculaire, les poumons, le cœur, les reins, le canal intestinal, offrent dans leur ensemble ce caractère commun, qui varie d'ailleurs dans la forme, suivant la constitution et la situation de chacun des organes. Il est, à cet égard, une remarque importante à faire, et qui n'avait pas échappé à la sagacité du docteur de Siebold :
C'est que les parties molles qui recouvrent le corps commencent par rôtir plus ou moins longtemps, suivant l'embonpoint du cadavre, jusqu'à ce qu'elles se dessèchent, se fendillent et se carbonisent ; les tissus ainsi carbonisés deviennent mauvais conducteurs du calorique, et garantissent pendant un temps plus ou moins long les parties sousjacentes de la destruction. De cette façon la combustion se transmet lentement de la surface aux organes profonds, et les parties atteintes par le feu ont la couleur et la consistance du charbon. C'est à cette circonstance que 'l'on doit de retrouver dans un état de conservation inattendu les vis- «ères internes, et de pouvoir apprécier non-seulement leur nature, mais encore leurs principaux caractères de sti ucture et souvent même leurs lésions particulières. On comprend toute l'importance de ce résultat, qui permettrait même, dans des cas d'incendie presque complet, la constatation d'une plaie ou d'une blessure quelconque du cœur, des gros vaisseaux ou de tout autre organe.
Il est bon, au point de vue spécial de l'identité, de se prémunir contre les chances d'erreur qui peuvent résulter de cette rétraction considérable des tissus. L'occasion d'appli-
1 Tardieu et Rota, Relation médico-légale de l'assnssinat de la comtesse de Gœilitz, accompagnée de noies et de reflexions pour servir à l'histoire de la combustion humaine spontanée {Ann. d'hyg. tome XLIV, p. 191, 362, et tome XI.V, p. 911).
quer celte remarque se présente dans les incendies qui accompagnent quelques-uns des grands accidents de chemins de fer. Ainsi le cœur d'un adulte est, en apparence, réduit aux proportions du cœur d'un enfant de dix à douze ans. Et cette diminution de volume ne porte pas seulement sur les organes musculeux ou parenchymateux, elle atteint le tissu osseux lui-même, et nous l'avons vue portée au plus haut degré sur les membres, sur les mains, sur la tête, qui, dans le cas soumis à notre observation comme dans les expériences de Bischoff, se sont montrés racornis au point d'offrir des dimensions deux ou trois fois moindres que dans l'état normal. Et bien que cette réduction de volume coïncide souvent avec une carbonisation plus ou moins complète, elle peut aussi être observée sans que la combustion soit arrivée à un degré aussi avancé. Le poids diminue en même temps que le volume, et nous avons vu le cadavre d'un enfant nouveau-né, à terme, ne plus peser que 1 kilogramme 260 grammes.
Une autre conséquence de ce fait qu'il n'est pas moins important de noter, c'est qlie dans les recherches qui portent sur des débris plus ou moins informes retirés d'un foyer de combustion, il ne faut pas s'arrêter à l'apparence, mais au contraire fouiller dans les replis les plus profonds de ces masses charbonneuses, au milieu desquelles une partie intacte peut servir de point de repère et mettre sur la voie de constatations plus complètes. Nous citerons à cet égard la découverte que nous avons pu faire des organes sexuels d'un des cadavres trouvés dans les décombres de la rue Beaubourg.
A côté de ces parties déformées et plus ou moins profondément altérées dans leurs formes et dans leurs dimensions, il en est qui résistent d'une manière vraiment extraordinaire. Ainsi, même sur des surfaces complètement carbonisées, il nous a été possible de retrouver, dans tous les cas, des poils roussis, mais encore adhérents, et très-facilement reconnaissablés.
iiO. chair musculaire offre tous les degrés de cuisson qu'acquièrent les viandes grillées et rôties. Dans certains points.
elles sont comme momifiées et parcheminées. C'est là le caractère dominant dans les cas semblables à celui que nous avons cité et où la chaleur a agi lentement et sans action directe de la flamme. Elle peut alors être portée au plus haut degré.
Le cœur participe à cette altération. Quant aux poumons^ nous les avons trouvés ici complètement desséchés, mais d'une structure plus compacte, d'un tissu plus dense et comme splénisé. Lorsqu'il y a eu momification, les viscères sont alors réduits à une lame très-mince et très-dure, semblable à du carton.
L'altération la plus remarquable était celle du sang contenu soit dans le cœur, soit dans les vaisseaux. Par sa consistance et sa couleur, il rappelait de la manière la plus exacte la matière grasse et colorée qui sert à l'injection des préparations anatomiques. Nous ne saurions trouver une comparaison plus juste que celle du suif solidifié et de la couleur du plus beau carmin. Il remplissait d'ailleurs complètement les cavités du cœur et des artères.
Notons encore les caractères de la substance cérébrale. La dure-mère, en éclatant, en laisse échapper une partie ; mais dans les portions qui restent enveloppées par les méninges, on trouve une masse blanche, analogue à un ris de veau mal cuit, et traversée par des vaisseaux dont le sang solidifié marque le trajet. Le docteur de Siebold a donné une explication très-exacte et tout à fait saisissante de la manière dont le feu agit sur la tête.
« Si l'on se représente, dit-il, la flamme entourant toute la tête, il a dû se produire une haute température ; et pour peu qu'il se soit écoulé un assez long temps avant que le feu ait pratiqué dans le crâne un trou à travers lequel aient pu s'éohapper le cerveau et le sang, il est possible que les liquides soient arrivés à l'ébullition, et aient déterminé par leur extrême dilatation une fêlure à la boîte osseuse. Le crâne a pu, du reste, se fendre par l'action de la chaleur, ainsi qu'un verre qu'on y expose. »
Nous arrivons, en effet, à l'un des points les plus intéres-
sants de cette question, à l'état du squelette. Outre le dessèchement, la rétraction du tissu, la diminution de longueur et de volume, la carbonisation plus ou moins complète que peut oKiiv le système osseux, il présente encore très-souvent des fêlures, des fractures même dont il est de la plus haute importance de bien préciser l'origine et les caractères spéciaux, afin de distinguer les lésions qui peuvent élre le résultat de violences criminelles de celles qui sont produites par l'action du feu.
A cet égard, il faut bien le reconnaître, les expériences du procès de Gœrlitz laissent encore beaucoup à désirer, et nous ne sommes pas nous-même en mesure de combler cette lacune. Nous nous bornerons à faire remarquer que les os longs, brisés dans leur continuité, le sont tous obhquement, et qu'au niveau de la fracture le tissu osseux est complètement réduit en charbon. Les os plats sont secs et très-cassants, parfois amincis, racornis et réduits à l'une des lames externe ou jjaterne. Mais lorsqu'il y existe des fissures, celles-ci, dans les cas que nous avons cités, n'intéressent en général que l'une des tables de l'os, et la fracture n'en pénétre pas toute l'épaisseur.
On comprend que les chairs se présentent sous un tout autre aspect, quand les fractures ont précédé la combustion. Nous en avons donné un exemple tout à fait probant dans l'observation du petit cadavre momifié par suite de l'exposition prolongée à la chaleur d'un calorifère. Dans ces conditions, il est vrai, l'action lente du feu ne devait pas amener l'éclatement de la boite osseuse. Mais on se rappelle les caractères très-tranchés de la fracture, qui ne pouvaient laisser de doute sur son origine, alors même que les dimensions de l'espace où le corps était renfermé n'eussent pas clairement établi l'écrasement préalable de la téte du fœtus.
Enfin, les cartiluges et les dents résistent beaucoup plus que les parties osseuses.
' Nous n'étendrons pas davantage ces considérations, que nous avons voulu restreindre à l'analyse des faits observés, afin de leur assurer, si elles n'ont pu épuiser et résoudre dé-
fînitivement la question, le mérite d'exactitude et de précision'd'une description anatomique.
Les incendies ne produisent pas toujours la combustion de ceux qui en sonE ^dctimes.
Ils peuvent! déterminer des blessures diverses par l'écroulement des édifices, les chutes faites dans une fuite précipitée par les ouvertures d'un appartement quelquefois trèsélevé.
Ils peuvent encore laisser les formes intactes, et faire périr par asphyxie les personnes exposées aux vapenrs et à la fumée qui se dégagent du foyer de l'incendie.
C'est ce que l'on observe dans ceux qui suivent la conflagration de certaines substances explosibies et incendiaires, comme le pétrole ou le gaz. Ces accidents, dont le nombre va croissant malgré les sages précautions prescrites par l'autorité, déterminent, on l'a vu par les exemples que j'ai cités, des lésions de plus d'un genre, asphyxie, brûlures étendues et profondes, et enfin écrasement et broiement des parties atteintes.
§ 3. — Explosions de chaudières de machines a vapeub, d'appareils de chauffage et de ventilation.
Les faits que nous avons cités (obs. GVI, CVII, et GVIII), donnent une idée très-complète des accidents que peuvent produire les explosions de machines à vapeur et des appareils à eau chaude, dont il serait superflu de multiplier les exemples, fréquents d'ailleurs dans les grandes usines.
§ 4. — Explosions de produits chimiques.
Il en est d'autres qui sont dus à l'explosion de certains produits chimiques dont la fabrication, la conservation et le transport constituent un danger pour les fabriques ellesmêmes et pour leur voisinage. On a de tout temps signalé les coups de mine, le maniement des matières fulminantes comme des causes d'accidents d'un caractère exceptionnellement grave.
Durant le siège de Paris, lorsque les obus prussiens pleuvaient sur notre héroïque cité, l'imprudence vint ajouter aux déîsastres du bombardement. A plusieurs reprises des pro-
'jectiles, qui n'avaient pas éclaté en tombant, ramassés et liianiés sans précaution, ont fait tardivement explosion et fra'ppé cruellement des malheureux qui périrent victimes de la plus maladroite curiosité.
Dans le même temps, la fabrication dans la ville même de projectiles explosifs destinés à la défense a amené la destruction de plusieurs établissements et la mort de ceux qui les dirigeaient.
Mais un des plus terribles accidents de cette nature est certainement celui dont le magasin de M. Fontaine, place de la Sorbonne, a été le théâtre dans les premiers mois de l'an • née 1869, par le fait d'une explosion de picrate de potasse. Tous les effets qu'ils peuvent produire se trouvèrent réunis dans ce cas, dont j'ai donné la relation détaillée (obs. CIV) : mort par contusion du cerveau d'une jeune fille qui s'élança par une fenêtre ; carbonisation complète du corps de l'une des victimes, surprise dans la cave et brûlée par l'incendie que l'explosion avait allumé; broiement, mutilations, dilacérations sans pareilles des cadavres retrouvés en débris, l'un lancé à travers la place et coupé en deux par un des bancs dont elle est entourée; des lambeaux de peau déchiquetés, des fragments de membres et de substance cérébrale projetés aux étages supérieurs d'une maison située à l'autre extrémité; un corps tout entier réduit à quelques portions du squelette auxquelles adhéraient à peine d'étroites lanières de chairs noires, desséchées, comme en charpie.
Mais rien n'égale en fait d'accidents de ce genre la catastrophe qui a eu lieu le 5 février 1871 sur le chemin de fer de Marseille à Toulon (obs. CXI).
Article X. — Blessures produites par des projectiles imprudemment lancés ou des chocs accidentels divers.
Déjà, dans les articles qui précèdent, j'ai signalé les effets des projectiles lancés par les armes à feu, ou des chocs produits par des corps contondants et lourds; je n'ai a ajouter ici que quelques détails concernant principalement