Etude phroenologique du masque de Napoléon
Ces Lettres ont été publiées à l’occasion d’un article de la Gazette Médicale , intitulé : Commentaire phroenologique
SUR LE MASQUE DE NaPOLÉON.
ÉTUDE PeR(*ENOLOGIQUE
DU MASQUE DE ?ÎAP0LÉ0N. — DE LA PURCENOI.ÜGIE , DE SES PARTISANS ET DE SES ENNEMIS.
t.yiéo'i'Umfr a. M
übu cl)cr ami,
Vous me demandez ce que je pense du masque de Napokon rapporté de Sainte-Hélène par le docteur Antomarchiel du commentaire phrœnologique qui a été fait sur ce plâtre. Je vais répondre à vos deux, questions et je commencerai par la dernière.
La phrœnologie a eu presque autant à souffrir de ses amis que de ses ennemis. Cette foule d’abrégés plus ou moins ridicules qui ont paru et qui paraissent encore chaque jour, ont répandu dans le monde les idées les plus fausses sur cette science. La plupart la re-
présentent comme une espèce de chiromancie, et grâce à eus on s’adresse à un phrœnologiste comme on s’adresserait à une tireuse de cartes. On pense lui faire beaucoup d'honneur quand par hasard on le compare h un disciple de Porta et de Lavater. Ne cessons pas de répéter qu'il ne s’agit pour nous ni de procédés divinatoires, ni de ces appréciations des traits de la face où chacun voit à peu près ce qu’il veut. Notre but, c’est l’anatomie et la physiologie du cerveau; nous étudions la structure et les fonctions de cet organe , comme on étudie les fonctions et la structure du cœur, des poumons et de l’estomac.
Cette science est immense. Considérée sous le point de vue philosophique, elle embrasse toutes les connaissances qui ont l'horarae pour objet; réduite aus dimensions exiguës de la crânologie , elle est encore très-difficile; elle demande un tact, une habitude qui ne s’acquièrent que par le travail et le temps. Ne soyons donc pas surpris si peu de gens se donnent la peine de l’étudier, même parmi ses partisans. De ce que peu de gens l’étudient, il résulte que le plus grand nombre la condamne, car nous ne voulons pas rester neutres. Nous aimons à nous persuader que les eonn.aîssances que nous n’avons pas sont inutiles et nous sopmes heureux quand nous pouvons croire qu’elles sont fausses.
M. Antomarchi est do nombre de ces amis de la phrœnologie qui sont plus dangereux qu’un sage ennemi. C’est un de ces partisans qui trouvent plus expéditif de refaire la science à leur manière que de l’apprendre. 11 est la cause de toutes les attaques auxquelles elle a été on butte dans ces derniers temps. C’est un reproche qu’il a trop mérité. Je sais que cette accusation est grave , elle demande à être prouvée. La tâche est malheureusement très-facile. Lisez par exemple le passage suivant de ses mémoires :
O Milady Holland avait fait un envoi de livres dans lequel se trouvait une cassette renferm.int un buste en plâtre, dont la tête était couverte de divisions, de chiffres qui se rapportaient au système crânologique de Gall : « Voilà, docteur, qui est de votre do- « maine; prenez, étudiez cela, vous m’en rendrez compte. Je serais « bien aise de savoir ce que dirait Gall s’il me tâtait là tête. » Je me mis à l’œuvre : mais les divisions étaient inexactes , les chiffres mal placés. Je ne les avais pas rétablis que Napoléon me fit appeler. J’allai, je le trouvai au milieu d’un amas de volumes épârs, qui lisait Polybe. Il ne me dit rien d’abord , continua de parcourir l’ouvrage qu’il avait dans les mains, le jeta, vintà moi, me regarda fixément. et me prenant par les oreilles: « Eh bien! dottoraccio di capo di « Corso, vous avez vu la c.assetle? — Oui, sire,—Médité le .système ■ de Gall ?—A peu près.—Saisi!’—Je le crois.—Vous êtes à même • d’en rendre compte?— Votre majesté en jugera.- -^De connaître " mes goûts, d’apprécier mes facultés en touchant ma tête?— Et
. même sans la loucher. (11 se mit à rire.) - Vous êtes au coii-
. raat.?—Oui, sire. — EU bien! nous eu causerons plus tara, .. quand nous n’aurons rien de mieux à faire. •
Il faut avouer que voilà une science bientôt apprise. Si Napoléon au lieu d’interroger son médecin sur un buste pbrœnologiaue, lui avait ordonné d’aller apprendre comment on connaît les qualités du drap ou de toute autre étoffe, M. Antoraarchi serait-il revenu au bout de dix minutes lui dire qu’il en savait assez et qu on pouvait le mettre à l’épreuve. L’homme serait-il par basaid moins difficile à connaître et la science qui l’étudie dans toutes ses manifestations intellectuelles serait-elle donc si facile à saisir?
M. Antomarchi ne pouvait donc pas connaître la doctrine, il nous en donnera bientôt des preuves multipliées. Commençons par la plus forte.
Napoléon meurt. Le docteur va sans doute lâcher de nous conserver la tête de celui qui a rempli l’univers de son nom ; 'J "y pense même pas , il fait mouler le masque comme s’il s’était agi d un buste ou d’un portrait, et le rapporte triomphant à Paris -, ce n est que là qu’on lui témoigne combien il est fâcheux qu’il n ait pas moulé la tête entière, et lui honteux, mais un peu tard cherche à se disculper d’une semblable faute ; il prétexte autant que je m en sonvienne, que le plâtre lui a manqué, qu’il était de mauvaise qua^ lité, etc Si la qualité a été bonne pour mouler la face , pourquoi n’aurait-elle pas suffi pour mouler l’occiput ? Si le plâtre lui manquait, un phrœnologisle devait plutôt mouler la partie postérieure de la tête que la partie antérieure ; je vous dirai plus bas pourquoi.
Pour suppléer à ce qui nous manque, M. Antomarchi a mesuré la tête elle-même, et il nous rend compte de ses observatious , il a trouvé qu’elle avait vingt pouces dix lignes de circonférence, t un journal s'est récrié contre ce volume j il y a vu la preuve qu on peut avoir un grand génie et une petite tête, La phrœnologie a donc tort. Dans son enthousiasme il reproche aux artistes d’avoir toujours donné une grosse tête à Napoléon , il va plus loin encore, il accuse les sculpteurs anciens, qui n’avaient cru pouvoir figurer la majesté du maître des dieux, qu’en lui donnant une têteau-dessus des proportions ordinaires.
L’auteur connaît sans doute les dimensions du crâne: sil les connaît, il doit savoir qu’une tête de vingt pouces dix lignes ou de vingt-uu pouces est fort grosse, et qu’elle paraît énorme, si elle est placée sur un petit coi'ps, qu’il interroge sur ce sujet son chapelier. Je demandais dernièrement au mien; quelle était la dimension des chapeaux qu’il vendait le plus souvent ; dix-neuf et vingt ponces, me répondit-il. — Et ceux de vingt-ün pouces ? — Ils sont déjà rares.—
Etau-dessus? — Nous ii’en faisous que quand ils nous mandés ; et on ne m’en commande pas quatre par an.
Au surplus, la phrœnologie n’a jamais dit ce qu’on lui fait dire , elle n’a pas prétendu qu’on était un grand homme ou un sot, suivant qu’on avait une tête grosse ou petite ; le volume général de la tête est un document quelle ne néglige pas, mais elle recherche à quelles parties est dû ce volume ; vous concevez en effet que s’il dépendait du développement des parties postérieures , on pourrait avoir un crâne énorme et une intelligence très-bornée ; admettez au contraire que ces parties postérieures soient très-petites et que les parties antérieures soient grosses, on pourrait être un homme fort remarquable avec une petite tête; et si vous avez affaire à un talent spécial, à un musicien, à un mathématicien, par exemple , les organes de ces divers talons pourront être très-volumineux sans que le volume de la tête sorte des dimensions les plus vulgaires.
N’oublions pas que ce moyen est Irès-inCdèle, encore sous d’autres rapports: car si le volume du cerveau portait sur les parties supérieures, comme dans Walter-Scott, vous n’en auriez qu’une connaissance très-imparfaite en mesurant la circonférence.
Tenons donc compte, si vous le voulez, du volume général , mais examinons quelle est la région la plus volumineuse. Allons plus loin, recherchons quelle est, dans chaque région, la portion la plus grosse ; vous voyez que nous arrivons tout naturellement à la détermination des organes.
Cette question me ramène à âL Antomarchi. Il est le seul qui ait porté la main sur la tête du grand homme, et voilà le résultat de son examen crânologique : il y trouva les organes 1° de la dissimulation ; 2° des conquêtes; de la bienveillance; 4“ de l’imagination; 5“ de l’ambition; 6° de l’individualité ou cennaissanee des individus et des choses •, 7° des localités: 8“ du calcul; 9° de la comparaison ; 10“ de la causalité.
Un journal lui a déjà reproché cette étrange nomenclature ; et en effet. oùM. Antomarchi est-il allé prendre un organe de la dissimulation et un organe des conquêtes? Quand j’entends parler dans le monde des bosses du vol ou du meurtre , je sais qu’on veut désigner les instincts de la propriété et de la destruction. Mais^ qu’estcé qu’un organe des conquêtes P et qu’on ne dise pas que c’est une querelle qui porte plus sur la forme que sur le fond. M. Antomarchi nous a fait voir que s’il ne connaissait pas les mots qui expriment les idées, il ne connaissait pas mieux les idées exprimées par les mots. Ainsi l’individualité de Spuiiheica, qui est la faculté de reconnaître l’existence des corps, abstraction Elite do leurs qualités , qui sont perçues par les organes placés au-dessus de l’œil, l'individualité , dis-je , est pour lui la connaissance des personnes et des
clioses. Ne nous lilonnons plus qu’avec de pareils maîtres . l’empereur ait en de si singulières idées sur la pliroenologie.Mais c’était sa faute ; pourquoi était-il si pressé ? Pourquoi donuait-il à peine^ au docteur le temps de rétablir sur le buste les divisions mal faites et les chiffres mal placés? Ne soyons pas si exigeans ; laissons M. Automarchi reprendre ses méditations, et n’oublions pas qu’il est de
Ecoutons maintenant nos adversaires et les siens. Ils "l’accusent d’avoir omis beaucoup d’organes ; ce qui est vrai, mais surtout d’en avoir indiqué qui ne se trouvent pas sur ce plâtre. « L’organe de la dissimulation aurait dû être fort prononcé chez Napoléon; il n’offre cependant aucun développement appréciable. Pour la bienveillance, le crâne n’en dit rien, non plus que de l’individualité. Pour l’imagination , il n’est pas moins insignifiant, quoique Napoléon eût beaucoup d’imagination et que le plus souvent sa pensée se produisît sous une forme poétique. Le sens des localités est un peu plus apparent, mais il pourrait bien n’clre qu’une éminence osseuse. Pour le calcul, on trouve au lieu d'une saillie, une dépression liès-marquée , dépression qui se manifeste très-mal à propos ; car chez Napoléon l’aplilude aux mathématique^ était très-éminente, et la seule bonne note qu’il ait pu obtenir à Brienae , portait sur cette science. La faculté de comparaison et la causalité, ne sont pas plus marquées sur ce crâne que sur celui de la moitié du genre humain.»
A cela je réponds que notre adversaire n’a point d’habitude de juger la forme du crâne. Il cherche des bosses , et tant qu’il sera dans ces erremens il ne trouvera rien. Ainsi l’organe do la bonté est trèsmarqué dans la tète de Napoléon ; mais comme il n’y forme pas une protubérance, il échappe à notre critique. La sécrétivité qu’il appelle dissimulation et la destructivité y sont faciles à saisir. Quant au calcul, je me suis demandé long-temps ce qui avait pu lui faire croire qu’il y avait une dépression à sa place: je me suis aperçu qu’il le confondait avec la conslruclivité et qu’il prenait la dépression des tempes produite par l’amaigrissement pour l’absence de l’organe de la numération. Je lui rappellerai en passant qu’il est placé à l’angle externe de l’œil et qu’il abaisse cet angle quand il est développé. Celte disposition est facile à reconnaître dans le plâtre , quoiqu’elle n’y soit pas à un haut degré. Pour le sens des localités qu’il craint de confondre avec une saillie osseuse, ignore-t-il que celle qui est produite par les sinus frontaux n’a point de rapport avec la forme que nous trouvons ici. Ces erreurs doivent lui prouver que la crânoldgie n’est point aussi facile qu’il se l'imagine, quand il dit que quinze jours suffisent à toute personne qui veut l’apprendre. Spurzheim dont on n’a jamais soupçonné la capacité, passa quatre ans sans pouvoir saisir avec justesse des formes que Gall lui montrait dix fois par jour.
Passons au jugement que notre critique porte sur ce plâtre.
« Sila télé de Napoléon était, ditil, soumise à un phrœnologiste non prévenu : si cet observateur ne croyait pas avoir affaire à Napoléon, voici ce qu’il pourrait diagnostiquer d’après les données de la science phrœnologiquo : Esprit juste et sensé, mais peu capable de hautes conceptions; mémoire solide, surtout pour les faits et les lieux; inaptitude radicale pour les mathématiques (je viens de dire que c était une erreur) et en général pour les sciences exactes (est-ce parce qu’il n’est pas apte aux mathématiques qu’il ne peut pas étudier l’histoire naturelle?); nature bienveillante et douce ( tout-à-l’heure l’organe de la bienveillance n’existait pas); caractère égal, bien réglé, circonspect à l’excès et jusqu’à la timidité (je ferai retnarquer à l’auteur que l’organe de la circonspection n’est pas compris dans la portion de tête qui a été moulée) ; beaucoup d’orgueil, mais tempéré par la justice (ro;gueil n’a pas plus été moulé que la circonspection ) ; peu d’inclinaison pour les arts, si cc n’est pour la^ musique ; en somme intelligence bien développée, mais non jusqu au génie; aptitude générale pour beaucoup de choses, mais à un faible degré. Quelque part qu’on place cet homme , il y jouera son rôle d’une manière convenable . mais il n’y fera rien do grand ni d’extraordinaire; dans la spéculation comme dans la politique, il déploiera du bon sens, de la sagesse, de l’intelligence, mais on ne doit attendre de lui ni des découvertes ni des conceptions originales. »
De tout cela l’auteur conclut que le masqne de Na^poléon semble avoir été fait exprès pour dérouler le système de Gall.
Et moi je réponds que l’auteur qui s’est trompé sur les formes de cette tête , s’est trompé aussi dans le jugement qu’il en a porté.
Il me paraît complètement sous l’empire des préjugés de la société. On ne peut pas se figurer dans le monde qu’un grand homme ne soit pas grand en tout et partout. C’est en vain que la phroenologie prêche depuis quarante ans la pluralité des organes et des lacultés ; c’c.st en vain qu’elle démontre par les faits les plus avérés que toutes ces facultés ne sont jamais développées au même degré chez le m$me homme; qu’on n’est pas musicien parce qu on est poète; qu’on n’est pas un grand peintre parce qu’on est un proloud philosophe ; ou revient toujours aux anciennes idées d’unité. On ne peut pas s’accoutumer à croire que celui qui a été un génie sous certains rapports, n’ait été qu’une médiocrité sous beaucoup d’autres.
Rappelons donc encore ces principes éternels et immuables, la pluralité des organes et leur inégal développement; cl pour en faire l’application à Napoléon , reconnaissons que ce fut un grand capitaine, un grand administrateur ; mais après cela n’allons pas demander qu’il ail l’organisation d’un poète, parce que dans certains ordres du jour il s’est servi de quelques expressions boursouüécs ; n’exigeons pas qu’il ait celle d’un grand mathématicien parce quil a eu une bonne note en mathématiques à Brienne.
Si uüus supposons, comme l’auteur auquel je réponds , qu'on nous soumette le plâtre que nous devons à M. Ântomarchi, sans nous prévenir que c’est le masque de Napoléon , nous nous écarterions peu de la vérité en disant comme il le dit lui-même : C’est un esprit juste et sensé, une mémoire solide pour les mots, pour les faits, mais surtout pour les localités. Cet homme a un caractère bienveillant et doux, une aptitude pour beaucoup de choses, mais à un faible degré. Quelque part qu’on le place, il y jouera son rôle d’une manière convenable, mais il n’y fera rien de grand ni d’extraordinaire. Dans la spéculation comme dans la pratique il déploiera du bon sens, de la sagesse, de l'intelligence , mais ou ne doit attendre de lui ni découvertes , ni conceptions originales.
Mais si, au lieu de ce simple masque, nous avions sous les yeux la tète entière, notre jugement serait bien différent. Et remarquez que ce n’est point une hypothèse; car si nous pouvons annoncer que telle forme du crâne produit toujours telle faculté , nous pouvons dire aussi que telle faculté n’existe jamais sans telle forme de tête. Nous sommes donc certain, d’après le caractère connu de notre héros, que nous aurions trouvé le crâne fortement développé eu arrière et en haut; peut-être même aurions-nous pu démontrer aux incrédules deux protubérances volumineuses dans ce point. Dès-lors nous aurions ajouté : Voilà deux organes qui mèneront cet homme fort loin. Le premier, c’est la fermeté : elle est extrêmement prononcée; avec des facultés ordinaires il fera de grandes choses, caria fermeté remplace le génie et le génie n’est rien sans la fermeté. Celui qui n’est pas dans lu cas de suivre un plan , de marcher invariablement dans la route où il est entré, de surmonter les obstacles sans perdre de vue le but principal, celui-là ne fera jamais rien. En littérature, quelle que soit la hauteur de ses vues, l’abondance de ses idées, il n’achèvera jamais un ouvrage de longue haleine. Dans les beaux-arts, il fera beaucoup d’études, beaucoup d’esquisses, mais jamais il ne terminera une grande composition; en politique , il sera incapable de tout; car là, rien ne s’exécute sans qu’on rencontre des difficultés nombreuses qu'il faut surmonter sous peine de laisser la place à d’autres, a II ressemble, suivant les paroles de M. de La Mennais, aux hommes mous et lâches qui ne pouvant supporter le travail d’arracher de leurs champs les mauvaises herhes à mesure quelles croissent, sèment et ne recueillent pas, parce qu’ils ont laissé étouffer la bonne semence. Il ressemble encore à ceux qui ayant élevé jusqu’au toit une maison pour s’y loger négligent de la couvrir, parce qu’ils craignent un peu de fatigue de plus ; les vents et les pluies viennent et la maison s’écroule, et ceux qui l’avaient bâtie sont tout-à-epup ensevelis sous ses ruines >
La fermeté ne fut jamais plus nécessaire qu’à l’époque où Bonaparte parut sur la scène politique. Il fallait une force de volonté
peu commune pour mellre Gu aux désordres des administrations civiles et militaires, pour rétablir la hiérarchie que la révolution avait brisée partout, pour rendre aux lois leur autorité, avilie par dix ans d'anarchie. Ce n’était alors ni les vertus ni les lumières qui manquaient à la Krance; les formes gouvernementales s’y succédaient , non parce qu’elles étaient mauvaises, mais parce qu’elles avaient besoin d’un homme pour les faire exécuter. Napoléon se présenta et mit sa volonté de fer à la place de la faiblesse proverbiale du directoire.
Mais, sans parler de ces grandes circonstances , la fermeté sera toujours la qualité la plus nécessaire è un administrateur. Ceux qui ne l'ont pas s’en aperçoivent bientôt et changent de carrière de leur propre mouvement quandils n’y sont pas forcés par leurs supérieurs. Je disais un jour au docteur *** qu'il avait la tête d’un préfit. Il nous raconta à ce propos, qu’arrivant dans je ne sais quelle ville d’un département voisin , on le prit en effet pour le
préfet do. et qu’il reçut la visite et presque les félicitations du
conseil municipal. C’est que chez lui l’organe de la fermeté est trèsprononcé cl qu’il élève la tête dans ce point. Le docteur *** ressemble par là à tous les préfets, comme tous les préfets se ressemblent. C’est un type que la Caricature a biep saisi et quelle exagère quand elle vent représenter un fonctionnaire.
Cet autre organe volumineux et voisin de celui dont je viens de vous parler, c’est l’amour-propre, faculté précieuse. Dans un degré raisonnable, elle nous donne la conscience de notre force, elle nous fait connaitre notre prix ; elle est la compagne des plus grandes vertus, le soutien le plus ferme dans l’adversité. Mais au point où elle était chez Napoléon, on ne doute de rien. Le mot impossible est rayé do dictionnaire. On est intimement convaincu qn’ou est le premier des hommes ; on ne craint pas de le dire et on Gnit par le faire croire. Aussi on veut être le premier. Si le hasard vous relègue au fond d’une province, on commande en despote dans sou ménage, on gouverne sa commune. Mais c’est peu d’être le premier dans un village, si les circonstances vous sont favorables, on veut être le premier dans Rome ; qui sait même si la soif du pouvoir ne vous fera pas aspirer à commander au monde. On commence par se montrer impatient de toute espèce de domination. On est ennemi acharné des tyrans : on se proclame partisan exagéré de la liberté. Mais les tyrans une fois renversés , on ne voit rien de mieux que de prendre leur place ; car l’organe qui veut commander est celui qui d abord ne voulait pas obéir. On a le plus souverain mépris pour les hommes: les pluséminens sont tout au plus dignes de vous servir ; pour les autres, ils sont trop heureux d’être sacriûés à votre gloire, On dédaigné les avantages de la naissance si on en est privé ; mais on met son'bonheur et sou plaisir à compter parmi ses subordonnés tontes
les illuslralions nobiliaires ou scientifiques. On aur.i un pape pour se faire couronner, un Chateaubriand pour cbarabellau , et des lois dans son antichambre. , . , i ,
Voilà les deux facultés qui ont fait Bonaparte, général, consul et empereur. Ajoutons qu’elles furent secondées par les talens qui ont le plus d’empire sur les hommes et surtout sur les 1 rançais , les laleiis militaires. Nous les trouvons fort bien exprimées dans son crâne, de l’aveu même de notre adversaire. Quelle est en effet la faculté la plus précieuse pour gagner les batailles ? C est celle do saisir avec iisteLe et promptitude la disposition d un pays, d une contrée , d'un terrain, d’un champ de bataille enfin ; de profiler de tous ses accidens. Or, celte faculté appartient au sens des localités, et on reconnaît avec nous qu’il est bien développé dans le masque. Dussc-je faire sourire nos critiques, je leur dirai que celle laculté existe aussi chez tous les bons joueurs d’échecs. et de tout temps on a dit nue ce jeu était un apprentissage de l’art de la guerre ; aussi Napoléon le jouait très-facilement. Embarqué sur le Bellerophon, et préoccupé, comme il devait l’être, des idées de sa chute recenle , il jouait aux échecs et gagnait tous ceux qui luttaient contre Un.
N’oublions pas encore que Napoléon eut beaucoup de circonspection. 11 ne parlait pas sans avoir bien réfléchi , c est ce qui a fait chercher chez lui l’organe de la dissimulation. Ce n était pas un homme à se compromettre dans une conversation aventureuse -, avec une qualité semblable il est aisé d’être un grand homme, surtout quand on est sur le trône ; là le silence même est plein d éloquence et les mots les plus vulgaires sont répétés comme des oracles. Mes amis, point de hallebardes, disait bonnement Charles A aux gardes qui repoussaient brutalement la foule qui l’entourait. Vingt sergens en avaient dit autant à leurs soldats dans la meme journée : mais voilà que les courtisans de tous les étages s’emparent de ce mot, et on entend citer encore le Point de hallebardes, comme un mot plein d’esprit, comme un heureux à propos.
J’ai dit que Napoléon avait un jugement sûr et une grande mémoire , il ne montra jamais autre chose. Son jugement, il le fat voir dans le choix des projets qu’on lui présentait, dans la connaissance des hommes qu’il employa. Sa mémoire, il s’en servit pour éblouir ceux qui l’approchaient, il aimait à citer leurs noms, a leur rappeler quelques circonstances de leur vie, ou certains détails d administration qui les étonnaient. Mais encore une fois, c est la tout ce qu’il a fait et tout ce qu’il pouvait faire. A ceux qui voient eu lui un géuieintelleclnel, je demanderai quelle preuve il en a donné. On a parlé souvent de ses discussions sur le code : qu est-il reste de lui sur ce sujet? On a recueilli tout ce qui est sorti de sa bouche pendant sa captivité, y trouve-t-on quelque chose dont on puisse garder le souvenir, quelques-unes de ces grandes idées qui servent
de principes et de règles? Après son abdication à Fontainebleau, il annonçait à ses soldats qu'il ne consentait à se surrivrequepoarserïirencoreà leur gloire. Je veux écrire, leur disait-il, les grandes choses que nous avons faites ensemble. Où sont les commentaires ^u moderne César ? Dans sa politiquei au-dehors comme au-dedans , la force valut toujours mieux que la raison. Non-seulement il était peu propre aux méditations profondes, mais son orgueil lui faisait condamner dans les autres les facultés qu’il ne possédait pas. On sait avec quel mépris il parlait des raisonneurs et desidéologues. Ne nous étonnons donc pas si nous ne trouvons pas cbez lui le front de Kant ou de Bacon. •
Enfin au nombre des causes de son élévation et de sa renommée; il en est de tout-à-fait étrangères à son organisation, et je ne parlerai ici ni des guerres continuelles au milieu desquelles nous vivions, ni de nos sanglantes orgies. Lorsque Bonaparte se saisit du gouvernement consulaire . dit un écrivain célèbre, tous les écrivains travaillèrent à la restauration de l’édifice social avec une ardeur audessus de tout éloge, avec une sorte d'unanimité qui donnait les plus justes espérances. On propageait dans les journaux et dans les les écrits les bonnes doctrines littéraires qui tiennent de si près aux bonnes doctrines de la société. Le siècle de Louis XIV fut goûté do nouveau ; et pour le remarquer en passant, on sentait, surtout dans les feuilles quotidiennes, un instinct monarchique dont il était bien facile de tirer parti, mais que l’on sut tourner habilement au seul profit du despotisme. On n'a pas vu assez combien Bonaparte fut favorisé par les circonstances : on n'a pas vu assez combien il lui eût été facile de relever l’autel des croyances sociales, dont les débris n’étaient pas encore enfoncés dans la poussière des décombres , et combien on allait au-devant de lui pour l’accomplissement de l’œuvre de la régénération. Il est certain que s’il eût été un homme marqué pour sauver, au lien d’être un homme marqué pour détruire , il eût été le législateur actuel de l’esprit humain.
Deux sortes d’hommes marchent i la tête des autres hommes ; ceux qui créent d priori, qui sont les instituteurs , les initiateurs des peuples, et ceux qui se rendent les représentans d’une idée , d’une opinion , d’une croyance, qui sont l’expression d’un sentiment général. Bonaparte s’est trompé , il a cru pouvoir se placer dans la première classe , mais il appartient à la seeonde. L’inspiration lui manquait et la force ne supplée pas à l’inspiration.
Je conclus delà. 1° que le masque de Napoléon est exaetement en rapport avee l'idée que nous devons nous faire de scs talens ; 2° que c’est dans la portion de tête qui n’a pas été moulée que se trouvait la véritable cause de sa supériorité ou de son génie. Voilà pourquo"! je vous disais en commençant que si j’avais été dans le cas de
choisir entre la partie antérieure et la partie postérieure , j’aurais moulé la dernière.
Celte lettre est déjà bien longue, et cependant j’ai encore un ad versaire à combattre , c’est Napoléon lui-même. Il s était mis en tête de s’opposer à la phrœnologle. métaphysiciens allemands
lui avaient dit que Jes opérations de l’ame étaient trop cachées pour qu’on pût en découvrir les traces. Il adopta cette idée et n en sortit plus. A son retour d’Allemagne il tança vertement MM. les membres de l’Institut qui se montraient favorables aux idées de Gall ; aussitôt tout changea de face; il fut de bon ton de se moquer de ce qu’on avait admiré d’abord.Cuvier lui-même , à qui l’empereur reprochait un jour de donner dans la bosse, ne put résister au calembourg épigrammatique. et on sait comment il se tira d’affaire dans son rapport sur les découvertes anatomiques et physiologiques du docteur allem.ind. Cette victoire flatta l’amour-propre de Napoléon ; il se la rappelait encore avec plaisir sur son rocher. J’ai beaucoup contribué à perdre Gall, disait-il. [Mémorial de Ste-IIéléne.) Corvisart était son grand sectateur: il le vantait, le protégeait, fil l’impossible pour le pousser jusqu’à moi ; mais il n’y avait pas de sympathie entre nous, bavater, Cagliostro , Mesmer n’ont jamais été mon fait. J’éprouvais je ne sais quelle espèce d’aversion pour eux et je n’avais garde d’admettre celui qui les continuait parmi nous.[Mémoires d'Jntomarchi.) On gémit en voyant la présomption d'un homme qui. sur une question d’anatomie et de physiologie, trouve tout simple de s’en rapporter à lui plutôt qu'à Corvisart. Mais que dire do ce rapprochement entre Lavater, Cagliostro, Mesmer et Gallpvoilà quatre noms fort étonnés de se trouver ensemble. C’est une erreur qui s’appellerait autrement si le coupable n’était pas une majesté. Plus loin il ajoutait ! « La nature ne se trahit pas par des formes extérieures , elle cache , elle ne livre pas ses secrets. Le seul moyen de connaître ses semblables est de les voir, de les hanter. Il faut les juger par leurs actions , encore cette règle n’est-elle pas infaillible.« Heureusement,
Sire, qu’elle n’est pas infaillible. Vous voulez juger les hommes par leurs actions: mais considérez-vous du même œil le malheureux qui dérobe un morceau de pain pour le porter à ses enfans et celui qui vous dépouille à main armée sur une grande roule. Yoas voulez juger les hommes par Icnrs actions, dites-nous donc ce que nous devons penser alors de celui qui a décimé la population de la France et ensanglanté l’Europe pendant quinze ans. Noos croyonSjêlre plus juste en le jugeant d’après ses motifs. Nous ne dirons donc pas que celui qui a causé tant de morts fut un tigre altéré de sang : nous n’y verrons qu'un résultat de la soif du pouvoir et de son insatiable ambi-
Oui, sire, c’est parce que vous n’eûtes jamais d’autre mobile, que vos conquêtes ont eu des résultats si passagers. C’est parce que l’in-
térêl de Tolre amour-propre a toujours été en opposition avec celui des peuples qu’une seule défaite a suffi pour vous enlever le fruit de tant de victoires. Vous êtes tombé et les rois ont repris leurs couronnes, les peuples sont rentrés danslenrs anciennes frontières; la France écrasée sous votre joug de fer, a réclamé la liberté que vous loi aviea ravie et la phrœnologie que vous croyiez avoir étouffée dans son berceau, reparaît triomphante et forte pour enseigner aux hommes leurs droits et leurs devoirs, pour leur apprendre à se connaître et à vous estimer à votre juste valeur.
Dans une prochaine lettre, j'examinerai si les têtes de Raphaël, de Descartes, de Voltaire sont, comme on l’a dit, en contradiction avec les principes phrœnologiques.
Agréez , etc. A.
OUBHOS.