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LA SITUATION

Vous le savez, Messsieurs, notre parti est sorti lors des élections générales des années 1881-82 de l’épreuve du scrutin avec une majorité écrasante. De puis ce temps, si l’on excepte les événements de Québec, il a gouverné le pays avec un succès et une autorité sans précédent dans nos annales politiques. Cela s’explique. D’un côté, nous avions des chefs forts et puissants qui maintenaient la victoire sous nos drapeaux dans les conseils de la nation. De l”autre, parmi le peuple, nous avions l’influence du nombre et le prestige d’une bonne cause. Le peuple était satisfait, le parti l’était aussi. Mais quand les forces d’un parti deviennent trop exubérantes, il arrive parfois qu’elles se divisent et se fractionnent. Des groupes se forment ; des idées nouvelles se font jour ; des programmes s’ébauchent qui donnent naissance à des écoles avec leurs organes et leurs tribunes. C’est ce qui est arrivé pour le parti conservateur. Le club Cartier n’a pas échappé à ces influences.

Le clergé lui-même, si conservateur dans ses principes et si ami de la concorde a dû subir dans cette question cette loi générale. Nous n^ devons pas nous effrayer outre mesure, Messieurs, de ce morcellement de nos forces ; je tiens seulement à constater un fait qui n’est pas nouveau dans l’histoire des partis politiques. Ce que nous devons craindre, c’est cette fausse sécurité si naturelle aux organisations puissantes qui produit l’inaction et éloigne la confiance. L’étude indépendante des moyens d’action d’un parti et de la conduite de ses chefs engendre toujours d’excellents résultats. Le sentiment d’hostilité résultant parfois du conflit des groupes ou des écoles rivales, voilà ce qui constitue en face de notre ennemi, le parti libéral, un danger, une menace sérieuse. J’attire en conséquence votre sérieuse attention sur ce qui se passe à l’heure actuelle dans nos rang-;. Le parti libéral, décimé par de nombreuses luttes et surtout par les éléments dissolvants qui le composent, n’est pas resté inactif, et il a saisi la première occasion pour grouper ses forces. Voyez ce qu’il a fait l’an dernier. On le croyait mort; il n’était qu’endormi. Son réveil a été signalé par un immense cri. L’affaire Riel.

C’était au lendemain de la réorganisation du Club Cartier. Notre jeune association, grâce à ce sentiment de sécurité qui dominait partout depuis plusieurs années, n’existait réellement que dans nos statuts et notre constitution écrite.

Des amis toujours dévoués de la cause avaient néanmoins décidé de le reconstituer en vue des luttes prochaines. A peine installé dans le fauteuil présidentiel, j’acquis la conviction qu’il valait mieux suspendre les travaux du Club, jusqu’à ce que l’orage qui venait d’éclater dans notre ciel politique fut entièrement dissipé. Vous avez, Messieurs les membres du Club auxquels je m’adresse ce soir, approuvé dans le temps la sagesse de cette démarche. Votre digne attitude en face des événements était dictée par l’intérêt bien entendu du pays.

Cependant l’agitation provoquée par les résolutions du Champ de Mars continuait son œuvre. L’inaction dont j’ai parlé il y a un instant, l’absence d’une direction plus énergique d’uri côté, le relâchement de la discipline de

l’autre, les exagérations d’une partie de la presse : tout cela a contribué au rôle passif de notre parti dans cette circonstance difficile et a laissé notre paisible population sans défense contre les embûches et les manœuvres de l’école libérale. Voilà ce qu’il importe de constater dans une réunion comme celle-ci ou chefs et soldats viennent se tendre la main dans un but commun? celui de travailler à l’organisation et à former l’opinion publique.

Je considère que cet interrègne n’aura pas été sans profit en particulier pour la jeune génération politique. Nous avons vu le parti aux prises avec une question difficile. Le peuple a été agité en tous sehs par des passions diverses. Les chefs aimés et respectés de la grande phalange conservatrice ont été abandonnés un instant par leurs meilleurs amis. La confusion était dans nos rangs, pendant que le parti libéral, grisé par un succès momentané, s’efforcait de provoquer un mouvement national en étalant aux regards de la foule surprise le cadavre encore chaud de Riel. Malgré ces entraînements, le parti n’a pas désespéré de sa cause. Encouragé par l’attitude franche, indépendante de ses chefs, appuyé parles sages conseils d’un clergé ami de l’ordre et de la paix, il s’est replié lentemént sur lui-même, et grâce à la force du sentiment public, il est appelé à sortir victorieux d’une épreuve qui retrempera ses forces et son autorité.

Les élections générales qui doivent avoir lieu dans toute la Puissance d’ici à quelques semaines nécessitent de notre part une action ' commune et un esprit d’entente en rapport avec les obstacles suscités par le parti libéral. Cela est d’une importance capitale.

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