‹ Étude sur Béranger, le chansonnier patriote et républicainChapitre 9 sur 37 · CHAPITRE TV · texte numérisé non relu

CHAPITRE TV

RÉCEPTION DE BÉRENGER A LA SOCIÉTÉ DU CAVEAU PAR DÉSAUGIERS. — LA RENTRÉE DES ALLIÉS A PARIS. — PREMIER RECUEIL DE CHANSONS DE BÉRANGER. — LES CHANSONS D'OPPOSITION AU MOULIN VERT.

Avant d'être imprimées les chansons du « Roi d'Yvetot » et du « Sénateur » étaient déjà populaires ; le « Caveau », cette société de chansonniers, était alors dans toute sa gloire, par la Présidence de Désaugiers, lequel fit des avances à Bérange?. Timide comme un enfant, l'auteur du « Roi d'Yvetot » y reçut l'accueil le plus aimable, et prit place à la droite du Président Désaugiers. Quoique beaucoup de refrains légers fussent connus par le monde, ce ne fut qu'après les applaudissements du Caveau que la réputation de Béranger s'établit dans Paris et toute la France.

Peu de temps après, il se sépare de ces amis, dont le meilleur pour lui était Désaugiers. Quand les Cent-Jours arrivèrent, des diversités d'opinions se firent, et le patriotisme de Béranger ne put s'arranger de ce qu'il entendait aux dîners du Caveau ; il lui fallut même s'éloigner totalement du Président, dont il aimait la personne et le talent.

Très faible de caractère, Désaugiers surnommé pour ses chants gracieux et joyeux, « PAnaeréon Français » ; de mauvais amis lui inspirèrent une

chanson ayant pour titre : « Règne d'un terme ou Terme d'un règne », laquelle insultait aux malheurs de la France ; il n'en fallait pas tant à rame de Béranger pour rompre, et c'est ce qu'il fit ; de plus. Désaugïers affichait un royalisme qui n'était pas dans son caractère, mais il en eut les faveurs de Louis XVIII, et la Direction du Vaudeville.

A seule fin de combattre certaines légendes qui se sont formées après la mort de Béranger. je ferai voir comment il comprit l'Empereur, car son admiration pour le vainqueur d'Austerlitz. ne peut amoindrir son républicanisme. « Béranger fut le premier qui comprit et expliqua à ses contemporains le rôle providentiel de Napoléon sur le monde. Il a parlé de l'Empereur en historien profond, dans le langage le plus élevé de la poésie, d'accord avec le sentiment d'un peuple toujours amoureux d'une gloire qui l'a fait le premier de la terre.

Le génie cle Napoléon, c'est d'avoir fait un peuple qu'il a su discipliner en l'intéressant à sa gloire, à sa fortune ; c'est d'avoir été vingt ans sa foi, son amour, son orgueil, comme il a été sa plus grande douleur, comme il sera toujours son plus éloquent souvenir.

Les hommes d'aujourd'hui ont tort de vouloir lui arracher du cœur la mémoire de celui qui a fait la grandeur cle notre Patrie, et rendu la gloire populaire. C'est faire appel à son ingratitude, et comment voulez-vous que le peuple respecte ses célébrités, si vous lui apprenez à ne tenir aucun compte de la première entre toutes ?

Comment s'élèvera-t-il ? Quel exemple lui donnerez-vous ? Où prendra-t-il ses modèles ? dan.la vie des Saints ? Si le peuple est croyant et le demeure, je ne m'y oppose pas, mais en dehors de la vie ascétique, il y a la vie sociale, les vertus civiques, patriotiques et morales. Napoléon, disait Béranger, a cristallisé la révolution en lui jetant, un manteau de gloire. Et Béranger n'a vu, dans la victoire dictatoriale, que l'Egalité triomphante ! »

J'ai emprunté ces pensées à l'ouvrage de M Savinien Lapointe, iequel eut l'amitié et les conseils poétiques du grand chansonnier, car elles répondent, selon moi, tout à fait au tempérament du poète et du patriote.

Ses amis s'étonnèrent du peu de goût qu'il eut pour Voltaire-, malgré son admiration pour le réformateur, pour son talent fécond et son puissant génie ! Béranger explique que cette froideur date de l'époque, où jeune encore, il crut s'apercevoir des préférences de Voltaire pour l'étranger et il le prit presque en haine, lorsque plus tard. il lut le poème où il outrage Jeanne d'Arc, qu'il considérait, lui., comme une divinité patriotique.

Evidemment ! et pour ma part, je n'ai jamais compris que des français eussent voulu ternir et mépriser cette divinité de la Patrie française, qui devrait au contraire être l'objet de notre admiration ! Et comment ne pas être touché des malheurs et des supplices endurés par cette jeune fille de dix-neuf ans. une enfant ! A Rouen, dans cette prison, elle reste six mois captive, mal nourrie, injuriée, tr îhie. sans conseils, sans soins, terrassée par la dyssenterie, subissant jour et nuit des

interrogatoires de huit heures parfois, attachée par les pieds le jour et par le milieu du corps la nuit, presque mourante par un empoisonnement causé par des mets servis par Cauchon... dormant habillée, sans aucune hygiène ; et devant ce dernier supplice du bûcher, des hommes n'ont pas été touchés do toute cette volonté et de tant d'adversité !...

Mais revenons à Béranger ; se séparant du Caveau et de Désaugiers, il est certain qu'en 1813. après les désastres de Moscou, le moment était mal choisi pour faire de l'opposition à l'Empereur. Aussi en 1815, il chante les « Gaulois de France ».

Espérance

De la France Gai, gai. serrons les rangs, En avant, Gaulois et Francs !

On sait combien furent horribles ces heures où l'étranger rentra dans Paris sous le nom d' «Alliés ». Ce qui fut le plus cruel, ce fut de voir, pour les républicains patriotes, toute cette noblesse venir saluer les vainqueurs Allemands et Cosaques !

Des Bourboniens foulaient aux pieds nos trophées et vingt-cinq ans de gloire ! et cela devant des étrangers qui semblaient se présenter chapeau bas, dans la ville de Clovis, de Saint-Louis, d'Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon !

Le peuple était saisi d'une indignation patriotique devant un changement aussi imprévu. Un spectacle non moins honteux, se passa Place Vendôme, où des royalistes s'évertuaient à renverser la statue de l'Empereur !

Ainsi, cette noblesse insultait la Patrie et applaudissait les alliés conduisant nos soldats faits i-i-isonniers !

Je ne connais rien de plus méprisable que cette entrée de Louis XVIII, avec le secours des Allemands et des Cosaques ! Il fut reçu aux cris de « Vive la Garde Impériale ! »

Mais avec quelle rapidité, ce Roi surnommé si ridiculement le « Désiré » s'enfuit-il à Gand au i . tour prodigieux de Napoléon, le 20 mars 1815 !...

Après Waterloo, au mont Saint-Jean, à la Haie- Sainte, où Napoléon fut vaincu, la chanson se range sous les drapeaux déchirés de la France, et Béranger, devant l'envahissement de l'étranger qui escorte cette fois Louis XVIII comme un prisonnier, dit dans « .Ma dernière chanson peut-être » :

« Amis, s'il n'est plus d'espérance, « Jurons, au risque du trépas, « Que pour les ennemis de France, Nos voix ne résonneront pas !

Il ne voit donc dans la chute du colosse Napoléonien, que les malheurs d'une patrie, que la République lui avait appris à aimer !

La faiblesse des Bourbons lui parut rendre plus facile la renaissance des libertés nationales, c'est alors qu'il chante la gloire de la France, en présence des étrangers, frondant sur les ridicules de l'époque et plus tard sur la Royauté restaurée, laquelle n'avait pas tenu sa promesse d'alliance avec les libertés de la Presse et de la Tribune, alors que le devin et philosophe Béranger a

la conviction profonde que les Bourbons n'avaient point la possibilité de gouverner la France, carie poète qui a été déjà mêlé à tant d'événements, possède avant tout l'instinct du peuple ; c'est convaincu des sentiments populaires en rapport avec ses réflexions qu'il va faire vibrer sa lyre, car le peuple maintenant est le seul inspirateur de se? chants !

A la i ntrée des Bourbons. Béranger publie son premier recueil de chansons, sous le titre de « Chansons morales et autres ». Quoique tout fut déjà connu, cette publication lui attira une semonce du Ministre de l'Instruction publique, et une menace de destitution s'il récidivait.

— Bien, dit le chansonnier, je préfère savoir à quoi je m'expose.

La couleur d'opposition du « Roi d'Yvetot » fit croire qu'il allait se jeter dans les intérêts légitimistes, et des propositions, même avant l'arrivée des Bourbons, lui furent faites, s'il voulait chanter derniers. « Qu'ils nous rendent la France heureuse et nous donnent la Liberté, en échange de la G' st je les chanterai gratuitement, répon-

dit-il »,

Apre.- ...oir dédié la chanson des « Oiseaux » à Arnault, son protecteur, devenu son ami et son admirateur, lequel partait en exil, il publie suc sivement : Le Vilain. Paillasse, Le Marquis de Carabas, Ma République, L'Enfant de bonne maiet l'Habit de cour.

C'est la guerre à coups de rimes, contre le « noble faubourg ». Sous le manteau de la couverture, ces chansons sont imprimées et vendues, sur

feuilles volantes, sans porter la signature de Béranger.

Les ailes de la chanson ont poussé, et c maintenant que le genre s'élève et plane merveilleusement.

Lorsque Béranger est sollicité pour chanter les Bourbons, il é rit V « Habit de cour ». En voici doux couplet :

Ne répondez plus de personne.

Je veux devenir courtisan.

Frip:::\ vite, que l'on me donne La défroque d'un Chambellan.

Un grand prince à moi s'intéresse Gourons assiéger son séjour.

Ali ! quel beau jour (bis) Je vais au Palais d'une Altesse, Et j'achète un habit de Cour.

Mais notre poète rencontre des amis dont l'un l'invite à une noce ; devant les propos joyeux, les flacons et l'allégresse, il oublie l'Altesse :

Enfin, malgré l'Aï qui mousse, J'en veux venir à mon honneur, Tout en chancelant, je me pousse.

Jusqu'au palais de Monseigneur.

Mais à la porte où l'on me presse Je vois Rose, Rose et l'amour,

Ah ! quel beau jour !

Rose qui vaut bien une Altesse N'exige point l'Habit de cour.

Et ^naturellement, il préfère franchir la porte de Rose que celle du Prince, car dit-il :

Près de Rose, je le confesse Mon habit me parait bien lourd.

Ah ! quel beau jour !

Soudain, oubliant l'Altesse, J'ai quitté mon habit de Cou;1 !

Je citerai in extenso les chansons de : « Paillasse » et du « Marquis de Carabas » car c'est l'attaque directe et de front, à la Restauration qui marche en arrière. Après il attaquera l'Eglise et la Royauté, liguées contre nos libertés.

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