CHAPITRE IX
Charles-Quint et Maurice de Saxe (1547-1556).
Le premier acte de Charles-Quint , après sa victoire sur la confédération de Smalkalde, fut de convoquer à Augsbourg une diète générale des Etats allemands.
Les esprits étaient en suspens dans toute la Germanie. On attendait en silence ce que la nouvelle assemblée révélerait sur les desseins du prince qui maintenant disposait du sort de l'empire. Que va-t-il faire? Les confédérés de Smalkalde ont-ils seuls'été écrasés sous les murs d'Ingolstadt et dans la bataille de Muhlberg ? L'Allemagne tout entière nVt-elle pas vu succomber sa liberté le jour ou un seul combat livré par une poignée d'hommes à des ennemis à peine égaux en nombre, a suffi pour anéantir la ligue de ses princes les plus redoutés, dases villes les plus florissantes?
Il est à remarquer que la victoire si complète de Charles- Quint le rendit immédiatement suspect à tous les Etats
allemands, comme sa victoire de Pavie Tavait autrefois rendu suspect à toutes les puissances italiennes. Du reste, il n'était personne qui n*eût quelque sujet de le craindre.
Les confédérés de Smalkalde avaient lutté contre lui sur les champs de bataille; ils lui avaient prodigué les outrages, et maintenant ils étaient à sa merci. Les autres Etats protestants lavaient servi avec fidélité et dévouement ; mais ils étaient liés par la religion, par les intérêts , quelques-uns même par le sang, aux principaux chefs des vaincus. Les deux plus puissants d'entre eux, Maurice de Saxe et Télecteur de Brandebourg, pouvaient craindre de l'avoir vivement irrité en sollicitant avec des instances si pressantes la délivrance du landgrave. Ils avaient aussi, dans leur, aveuglement, donné leur parole à ce même landgrave qu'ils se constitueraient les prisonniers de sa famille, s'il ne revenait pas libre et sauf auprès d'elle après avoir obtenu son pardon. Et maintenant, par la faute d'un souverain qui pourtant leur devait quelque reconnaissance, il leur fallait, s'ils ne voulaient manquer à leur parole, accepter pour prison quelque château de la Hesse. Et quel serait le terme de leur captivité? Quand plairait-il à l'empereur de mettre en liberté leur beau-père?
Quant aux catholiques f ils savaient depuis longtemps que les vues de l'empereur s'accordaient mal avec leurs désirs. Dans la dernière guerre, ils ne s'étaient point unis à lui, bien que le pape fût son allié. Comment se réjouiraientils maintenant de son triomphe? L'empereur était devenu l'ennemi mortel du pontife ; car les affaires d'Italie les avaient entièrement brouillés, et ni l'un ni l'autre ne dissimulait sa haine. Paul III venait de transférer , sous un prétexte peu plausible, le concile de Trente à Bologne; l'empereur.
de son coté, atait défendu expressément aux évèques, ses sujets, de se rendre à cette nouvelle assemblée.
Les catholiques craignaient donc à la fois pour l'indépendance des Etats allemands, qui toujours avaient redouté les empereurs puissants, pour l'autorité de l'Eglise plusieurs fois ébranlée dans des colloques présidés par les ministres de Charles-Quint, enfin pour le pape dont il voulait, disaitron, punir la conduite hostile. Les Vénitiens ne doutaient point que le pontife n'eût bientôt à regretter^ autant que les confédérés de Smalkalde eux-mêmes, le triomphe de son ancien allié. «Ils conjecturent, écrivait alors » Morvilliers, ambassadeur français à Venise, au nouveau » roi de France, Henri 11(1), que l'empereur, pour gagner » les cœurs des Àllemailds et tirer argent d'eulx, leur pro- » mectra un concile libre, et que sous le prétexte d'y vou- » loir induire le pappe, il viendra en Italie, chose qu'ils au- » ront très agréable, pour jeter un tel hostet la guerre hors » de leur pays, et le suivront aussi volontiers pour l'obs- » tinée malveillance qu'ils ont contre le siège apostolique. » On discourt semblablement que l'empereur tàsche à celte )> diète de leur faire accorder une ligue contre quelque » autre prince ou potentat (le roi de France?) retenant et » ne voulant restituer chose prétendue être de l'empire ou y> des vassaux d'iceluy, comme qu'il soit tenu prendre la » protection desdits vassaux et que sous ces deux couver- » tures du concile et du bien commun de l'empire, il ame- » nera ses forces en Italie, lesquelles il emploiera suivant r> son ambition. »
Ainsi, hors de l'Allemagne, on annonçait que l'empereur,
(1) Négociations Aw levant, t. II, p. & et 24.
réconcilié avec les Etats de l'empire et entraînaat après lai toutes les forces de la Germanie pacifiée, allait fondre sur ritalie et sur la France. Les Allemands lui supposaient des desseins différents, mais non moins ambitieux. Us pleuraient leur indépendance perdue, et ils accusaient Charles- Quint de trahir ses anciens serments en livrant sa souveraineté élective à ses royaumes héréditaires.
L'artillerie prise sur les confédérés de Smalkalde avait été envoyée en Espagne, en Sicile, à Naples, à Bfilan. Des garnisons espagnoles, napolitaines et milanaises occupaient militairement toutes les villes du midi de l'empire. La diète d'Augsbourg elle-même en était environnée. Elles y avaient été réunies, disait-on, pour la protéger. Mais que fallait-il entendre par ce mot audacieusement mensonger? garder la personne impériale et assujétir l'Allemagne entière à ses volontés.
Charles-Quint croyait en effet obtenir la répression de l'hérésie et la réforme du clergé, en menaçant les Allemands des Espagnols, et Paul III des Allemands. Mais il ne voulait pas, ce semble, modifier essentiellement la constitution de l'empire. Une telle œuvre eût été diflicile, sans doute ; celle qu'il entreprit était peut-être plus difficile encore. Le premier moment de terreur pouvait faire accepter à l'Allemagne la suppression de ses diètes nationales et des institutions politiques sur lesquelles reposait l'indépendance des Etats. Mais conserver les formes d'une république fédérative au sein de Tempire et néanmoins se faire obéir à l'exemple des monarques absolus, imposer l'union à deux partis que leur rivalité maintenait seule dans la sujétion, ordonner en priant, prier en menaçant, provoquer des résistances en demandant des adhésions; refuser la tolérance et prêle
cher la conciliation tout ensemble, n'était-ce point accumuler les contradictions et s'exposer pour l'avenir aux plus amers mécomptes?
L'empereur ouvrit en personne la nouvelle diète d'Augsbourg. Il y exposa d'abord les suites funestes des dissensions religieuses qui s'étaient élevées en Allemagne. Puis il rappela ses efforts pour obtenir la convocation d'un concile général, seul moyen de porter remède à tant de maux, et il finit par exhorter les membres de la diète à reconnaître l'autorité d'une telle assemblée. Mais il n'appelait point concile la réunion de prélats auxquels le pape avait fait quitter Trente pour se rendre à Bologne; il voulut que le corps germanique tout entier sollicitât le pontife de les rappeler à Trente, en leur donnant l'ordre d'y reprendre le cours de leurs délibérations.
Comme cette pétition devait être humble dans la forme, et qu'adresser une prière semblable au pape, c'était reconnaître sa souveraineté spirituelle, les catholiques y souscrivirent facilement, ou s'ils firent entendre quelques faibles murmures, les historiens contemporains n'en ont pas fait mention. Quant aux protestants , Charles-Quint gagna assez facilement les trois principaux d'entre eux, l'électeur palatin, Maurice de Saxe et l'électeur de Brandebourg. Mais pour faire adhérer, au moins nominalement, les délégués des villes impériales à ses vues, il eut recours, dit-on, à un moyen très bizarre. Les députés des villes ne voulaient point accepter la juridiction d'un concile, à moins qu'on ne prît des mesures efficaces pour assurer aux théologiens de tous les partis un libre accès à la diète, et que l'Écriture- Sainte ne servît de règle à toutes les délibérations relatives à la foi. Elles en firent par écrit la déclaration formelle et
la présentèrent à l'empereur. Il ne lut point cet écrit; il n*y jeta pas même les yeux. Mais il feignit de croire que les députés avaient consenti à ce qull demandait, et il les félicita de leur pleine et entière soumission au concile. On peut juger de Fétonnement des députés. Aucun d'eux n'osa prendre la parole. Leur silence parut une adhésion nouvelle, et les deux partis aimèrent mieux laisser Tafifaire dans cet état d'ambiguité que d'en venir à une explication qui aurait amené une dispute, peut-être même une rupture (1).
Les négociations entamées avec Paul III pour le rappel du concile à Bologne demeurèrent sans résultat. Le pape était alors très irrité contre l'empereur. Il accusait ce prince de la mort de son fils, Pierre Farnèse, récemment assassiné à Plaisance. Il s'était rapproché de la France, dont les intrigues contre l'empereur venaient de recommencer leur coursj et il ne cachait pas son intention de conclure une alliance intime avec cette monarchie. « J'ai lu dans de vieux » livres, disait-il, j'ai entendu dire pendant mon cardina- » lat par des gens éclairés, et j'en ai fait moi-même l'expé- » rience depuis que je suis pape, que jamais leSaint-Siége y^ n'avait été puissant et dans la prospérité que lorsqu'il » était ami des Français, et que dans les instants de refroi- » dissement ou de rupture avec cette puissance , au con- » traire, il n'avait éprouvé que des revers. Aussi ne puis-je » pardonner à Léon X, à Clément et surtout à moi-même ^ d'avoir jamais favorisé l'empereur. Mais quelques années » me restent encore à vivre, et je m'en servirai si bien que » je laisserai le siège romain dévoué au roi de France; ma
(1) De Thou, liv. IV, T- 283 et suiv. ; Robertson, t. Il, liv. IX, p. 279-280.
» propre famille s'attachera à lui par des liens indissolu- » blés, et enfin je ferai de lui le premier prince de la » terre (1) ».
Ainsi le concile était indéfiniment ajourné; le pape se montrait hostile au point de se jeter sans réserve dans les bras du plus mortel ennemi de l*empereur. Pour accomplir la pacification religieuse de FAUemagne, Charles-Quint se vit forcé de recourir de nouveau à un colloque, pauvre ressource dont il avait lui-même abusé 1
Mais toujours respectueux, même dans son opposition la plus vive au chef de TEglise, il déclara d*avance à la diète qu'il espérait encore la convocation d*un concile. Seulement, en attendant cette auguste assemblée, il fallait pourvoir au rétablissement de la foi par des mesures provisoires. II priait en même temps les membres de la diète de choisir un petit nombre d'hommes honorables et doctes, qui se concerteraient avec d'autres commissaires nommés par lui-même. La diète choisit en effet quelques théologiens. Mais ils ne purent s'accorder, et Ton confia à César le soin de faire le règlement général (2).
Les protestants étaient remplis d'espérances. L'électeur de Brandebourg écrivit au sénat de Strasbourg de lui envoyer le docteur Bucer. « Le pape, disait-il, refuse d'assem- » bler le concile; César cherche un autre moyen de rétablir » la paix religieuse, et nous avons grand espoir de voir la )> réforme s'introduire dans l'Eglise. » Bucer vint secrètement et s'arrêta à quelque distance d'Augsbourg, en attendant que l'électeur le fît venir dans cette ville. Il fut bientôt
(1) Guise au roi, 31 octobre 1547 , Ribier, t. Il, p. 75.
(2) Sleidan, liy. XX, p. 343; de Thou, liv. V, an. 1548.
appelé à Augsbourg même, et rélecteur lui montra le formulaire de foi rédigé par les docteurs que Tempereur avait choisis. Mais il le trouva trop conforme à la doctrine catholique, et il le repoussa hautement, au grand déplaisir de rélecteur et malgré les sollicitations de Granvelle. Il repartit aussitôt, non sans courir quelques dangers , car les environs d*Augsbourg étaient remplis de troupes espagnoles (4).
Le formulaire qu*il désapprouvait n*était pourtant point celui qui fut promulgué dans la diète. La doctrine catholique prévalut entièrement dans celui-^i, soit que l'empereur eût dans l'intervalle conçu quelque scrupule, soit que les réclamations des catholiques allemands lui fissent craindre de les irriter en montrant trop d'égards pour les doctrines de leurs adversaires. Ce dernier plan, rédigé par Pflug, Holding et Agricola, et publié ensuite sous le nom d'intérim, était donc à peu près en tous points conforme aux croyances des orthodoxes. Les formules théologiques y étaient en général empruntées à l'Ecriture-Sainte. Quelquefois aussi on avait employé à dessein des expressions susceptibles de plus d'une interprétation. Sur deux sujets seulement, le mariage des prêtres et la communion sous les deux espèces, on s'écartait visiblement de la rigueur des lois canoniques. Mais on avait soin de déclarer que ces concessions, d'ailleurs peu importantes, étaient faites uniquement pour un temps, afin d'avoir la paix« et par égard pour la faiblesse et les préjugés des peuples.
Tout conforme que fût ce formulaire à la doctrine de l'Eglise , Charles-Quint craignait vivement qu'il n'excilât
(2) Sleidan, liv. XX, p. 346.
coDtre lui la colère du pape et des catholiques. Aussi le fitil connaître à la diète avec des ménagements extraordinaires pour ces derniers , tandis qu'il prenait à Tégard de leurs adversaires un ton impérieux : « Je prie les catholiques , » dit-il, de vouloir bien s*en tenir à la règle de conduite et » de foi qu*ils ont suivie jusqu'ici avec une persévérance si » digne d*éloges. J'ordonne à ceux qui ont fait chez eux des y> innovations religieuses, ou de revenir immédiatement à la » religion catholique, ou de rester dans les limites que leur » fixe rintérim et d'attendre avec soumission les décrets du » concile ». L'archevêque de Mayence, qu'il avait gagné, pril ensuite la parole, et sans avoir consulté personne, 4( comme » s'il parlait pour tous, dit Sleidan, se mit à remercier Cé- » sar de la peine qu'il s'était donnée pour établir la conci- )> liation dans le sein de l'Eglise , et promit l'obéissance de » tous. César feignit de prendre ces remerciements pour une » marque d'assentiment que lui donnait la diète tout en- »tière».
L'empereur s'imaginait sans doute alors donner aux Etats allemands une haute idée de sa modération. Vainqueur et possédant des forces immenses, ne restait-il pas cependant fidèle à lui-même? Ne se montrait-il pas préoccupé uniquement de rétablir l'unité religieuse dans l'empire, et pour la rétablir, ne se bornait-il pas aux moyens dont il s'était toujours servi? L'intérim avait été calqué sur les articles de foi présentés à la diète de Ratisbonne en 1541 , sauf quelques modifications , commandées par la situation difficile oîi il se trouvait vis-à-vis du pape et du concile de Bologne. Toutefois, ce formulaire nouveau fut encore beaucoup plus mal accueilli que les articles de Ratisbonne. « Il » est venu icy nouvelles à diverses fois, écrivait à Henri II
h Tambassadeur français à Venise (1), que ni les Allemands » catholiques ny les protestants n'approuvaient le contenu » de cet intérim, et Ton s'en est assez esjouy comme de » chose tournant à Tempereur tout au rebours de son in- » tention ; car cuydant par ce moyen esclaircir ses affaires » et gratifSer à Tune et Tautre part, il les a plus embrouil- » lées et offensé les deux partis. »
A peine connut-on le nouveau formulaire qu'un cri général de réprobation s'éleva parmi les partisans de l'orthodoxie. A Rome, on répétait l'exemple déjà cité d'Osias portant une main profane sur l'Arche sacrée ; on présageait à Charles-Quint des châtiments semblables, et sans doute on pressa plus d'une fois Paul III de venger l'autorité du Saint- Siège foulée aux pieds par un prince impie. Mais le vieux pape connaissait sa propre impuissance. Il prévoyait que l'intérim aurait pour effet d'ôter pour jamais à Tempereur l'affection des Allemands. Il pensa que le parti le plus sage était d'attendre les événements; et, en les attendant, il se tint dans un silence hostile.
Mais si les catholiques montraient tant d'indignation, quelle fut la déception des protestants, naguère persuadés que l'empereur, brouillé avec la cour de Rome, chercherait en eux son principal appui I Les résistances contre l'intérim furent à peu près unanimes, et pour les faire cesser ou du moins pour les empêcher de se produire ouvertement, Charles- Quint dut employer la violence. Au sortir de la diète, Jean, frère de l'électeur de Brandebourg, le pria de lui épargner l'humiliation de répudier ses véritables croyances. « Il avait
(1) Lettre de Morvilliers à Henri II , 27 juin , Négociations du Levant, i. II, p. 63-64.
» comballu avec lai dans la dernière guerre. Elait-ce là le » prix de ses services? EtailH^e ainsi qoe l'emperear tenait » ses promesses »? César , un pea surpris de cette liberté de paroles, répondit qne tons les ordres de l'empire avaient donné leur assentiment an formulaire ; aucun prince allemand ne devait donc le rejeter. Le frère de Télecteor répliqua que tout le monde n'y avait point applaudi, et qu'il ne pouvait pas en bonne consdoice qiprouver un td décret. Il reçut alors de Temporeur Tordre de se retirer (1). Cependant ni ce prince^ ni l'électeur palatin, qui s'était déjà attiré le courroux de César en fournissant quelques secours aux confédérés de Smalkalde, ne publièrent l'intérim dans leurs domaines. Les députés des villes attachées à la confession d'Augsbourg demandèrent et obtinrent la permission d'en référer à ceux dont ils étaient les dél^ués. Quand le sénat d'Augsbourg s'assembla pour en délibérer, l'empereur fit environner de soldats la salle des séances. Un ministre luthérien , ne pouvant faire adopter à ce corps une résolution courageuse « s'exila en Suisse. Cependant un décr^ impérial supprima le sénat d'Augsbourg. Le sénat d'Ulm fut l'objet de mesures semblables. La forme de gouvernement de ces deux villes fut abolie, leurs corporations et confréries dissoutes, le soin de les administrer confié à des hommes dévoués à l'empereur, nommés par lui et engagés par serment à observer l'intérim.
Pour obtenir l'adhésion de l'ancien électeur de Saxe, Jean-Frédéric, aux volontés de l'empereur, on avait d'abord essayé les séductions. Mais l'homme courageux dont les menaces et la captivité n'avaient point ébranlé la constance,
(1) Sleidan, liv. XX» p. 348 et suir.
dédaignait un sort meilleur s*il fallait Tacheter par une basse soumission. Alors on le traita plus durement; on lui ôta les livres saints; on lui défendit Tusage de la viande aux jours prohibés par TEglise. Le landgrave de Hesse ne se montra point aussi courageux. Si on lui rendait la liberté, il promettait d'observer l'intérim, de se mettre au service de Tempereur, de combattre pour lui le Turc^ le pape, les rois voisins, les Suisses et TAllemagne elle-même. Toutes ces honteuses prières ne purent lui faire ouvrir les portes dosa prison.
Les députés de Strasbourg n'étaient point aussi accommodants que le landgrave , et Granvelle eut avec eux de vives discussions. Dans le formulaire qu'on leur présentait, ils reconnaissaient à des signes nombreux le travail d'hommes instruits dans la vérité; mais il s'y trouvait mêlé, disaient-41s, des doctrines qu'un chrétien professant la foi des apôtres ne pouvait point accepter. Granvelle s'emporta violemment contre eux et finit par leur dire que l'on ne devait sans doute forcer personne à adopter une foi nouvelle, mais que cela s'entendait de ceux qui ne sont pas chrétiens de nom, et que les renégats méritaient le bûcher (1). Les habitants de Strasbourg obtinrent pourtant une transaction. Ils avaient offert à l'empereur de promulguer chez eux le décret relatif à l'intérim et d*y rouvrir certains temples au culte catholique, à condition qu'on leur en laisserait d'autres où ils pratiqueraient eux-mêmes librement le culte luthérien. L'empereur leur permit de s'arranger sur ce sujet avec leur évêque, ajoutant que s'ils ne tombaient point d'accord, il se réservait le droit de décider lui-même. La
(1) Voyez Sleidan, fin du liv. XX, passim.
GonteslatioD fut longue. D'abord Tévêque repoussait ce compromis. Les habitants de Strasbourg s'adressèrent de nouveau à César. Un accommodement eut enfin lieu au mois d'octobre 4 549. Le sénat accorda à l'évêque trois églises pour y établir un culte conforme aux prescriptions du dernier décret; il reçut tout le clergé sous sa protection, et l'évêque lui concéda en retour toutes les autres églises et le couvent de St-Thomas pour en faire une école. Le clergé s'obligea à payer à la ville un impôt annuel et obtint immu^ nité quant au reste (1 ] .
Telles furent les violences et les transactions par lesquelles Charles-Quint chercha à imposer au£ Etats protestants allemands une obéissance, au moins extérieure, au recez d'Augsbourg. Et ce recez ayant été promulgué par ses soins, il ne pouvait guère s'abstenir d'employer les moyens même les plus tyranniques pour le faire respecter. Après s'être donné le rôle de second chef de l'Eglise, et s'être arrogé le droit de suppléer par des règlements provisoires à la négligence ou au mauvais vouloir du pape, il devait montrer à tous, sous peine de devenir ridicule, qu'il avait assez de forces pour obliger les partis à la paix religieuse. Ainsi une fausse combinaison appela la violence comme conséquence inévitable, et la violence accrut les soupçons que l'on avait conçus contre lui. Mais ces soupçons, nous ne saurions trop le répéter, avaient pour première cause sa trop grande puissance bien plus que ses actes. Ses forces paraissaient immenses , et l'on mesurait son ambition à ses forces !
Cependant, soit que la diète d'Augsbourg , intimidée par
(1) Sleidan, hv. XXI, p. 358 et 367.
César, voulût le gagner par une grande concession, soit qu'elle se crût elle-même impuissante à opérer la pacification de Tempire, elle lui laissa le soin de reconstituer la chambre impériale, qui devait rétablir la justice en Allemagne. Cette nouvelle chambre, à peine installée, chassa de son sein trois avocats soupçonnés de luthéranisme, et prescrivit à tous les autres de rester fidèles aux dogmes du catholicisme, sous peine d'être expulsés à leur tour. Alors, Henri Brunswick intenta devant elle une action judiciaire à ceux des princes protestants qui lui avaient fait la guerre, bien qu'au sortir de sa prison il eût juré solennellement de n'exercer contre eux aucune poursuite. L'électeur de Mayence, le grand-maître de Prusse, le comte de Nassau, Reinard de Solmes et plusieurs autres, accusèrent aussi le landgrave. Nouveau sujet de plaintes pour ceux dont les actes antérieurs de Charles-Quint avaient éveillé la défiance! N'était-ce point, disait-on, manquer tout à fait de générosité que de s'acharner contre un ennemi vaincu et de suborner des créatures pour attaquer un malheureux prisonnier, qui ne pouvait se défendre ?
Après avoir dissous la diète d'Augsbourg, Charles prit le chemin de la Belgique. Avant d'arriver à Bruxelles, il apprit que les légats du pape avaient mis fin.au concile de Bologne. Il saisit cette occasion de reprocher au pape une scandaleuse indifférence à l'égard de l'hérésie, et il ordonna aux prélats de son parti de rester à Trente, afin que le concile parût toujours exister et pût reprendre en temps opportun ses délibérations pour le bien de l'Eglise.
Quand un de nos rois, descendant de Charles-Quint par sa mère, eut dicté au clergé de ses Etats la déclaration de 1 682, si hostile à la papauté, la France fut à la veille d'un
schisme. YiDgt-*Deuf diocèses se trouvaient sans évêques régulièrement ordonnés : on parlait de faire un patriarche. Toute la chrétienté voyait déjà dans Louis XIY un nouvel Henri YIIL II n'en prit que plus à cœur de se montrer fervent catholique, et la persécution des calvinistes français lui fournit un moyen aussi facile que déplorable d^étaler son zèle pour la foi. Telle fut aussi la conduite de Charles- -'Quint^ lorsque ses démêlés avec le pape Paul m lui firent momentanément usurper les fonctions du vicaire de Jésus- Christ : il tint d'autant plus à prouver qu'en combattant la papauté mal conseillée, il voulait affermir l'autorîté légitinte du Saint-Siège, et nul de ses sujets ne put refuser Tobéissance à son ennemi sans s'exposer à toute sa colère.
Dès 4547, il avait essayé d'établir l'inquisition espagnole à Naples. Son séjour en Belgique, après la promulgation de l'intérim, fut signalé par un édit d'une rigueur incroyable contre les protestants de ce pays. La peine de mort, la confiscation des propriétés, la moitié des biens de l'accusé donnée en récompense aux délateurs, le maintien des jugements rendus contre les contumaces, lors même qu'ils se présenteraient à un nouveau jugement^ figurent parmi les premiers articles de ce code de sang.
Anvers, alors le centre du commerce de l'Europe septentrionale, sentit que sa prospérité allait être détruite en un jour par la retraite des commerçants étrangers, la plupart protestants, auxquels elle devait sa splendeur. La gouvernante des Pays*-Bas et tes sujets belges sollicitèrent vivement Charles-Quint d'apporter quelque adoucissement à cet édit sanguinaire. Ces réclamations le suivirent même à Augsbourg, dans la fameuse diète où il chercha à faire proclamer son fils, Philippe H, roi des Romains. Il céda enfin,
mais avec une peine extrême. Il réforma les articles de redit relatifs aux négociants étrangers et supprima le nom d*inquisition, universellement détesté ; mais il ordonna qu'on laissât subsister et qu'on observât fidèlement tout le reste(4 ) .
£n persécutant avec tant d'atrocité des gens paisibles qui s'étaient toujours montrés ses sujets les plus fidèles et les plus dévoués^ il devait s^attirer plus d'embarras qu'il n'en voulait éviter. S'il rassura un peu les catholiques exaltés et diminua leUrs murmures, U acheva d'exaspérer les protestants^ que la captivité du landgrave de Hesse et les violences causées par l'intérim avaient déjà justement indignés. Sans doute, les plus^rudes châtiments puniraient leur résistance; mais le vif sentiment des maux présents l'emportait sur la crainte d'un danger plus éloigné.
Aussi la nouvelle diète d'Augsbourg (1 550) ne réponditelle en aucune façon aux espérances de Charles-Quint. C'est alors, en effet, que Hagdebourg^ donnant un exemple héroïque, se laissa réduire aux dernières extrémités plutôt que d'accepter l'intérim ; c'est alors aussi que le duc de Saxe, dont le dévouement intéressé avait tant contribué au succès des armes impériales, commença à montrer des intentions hostiles; c'est alors enfin que l'Allemagne, occupée pourtant par des soldats étrangers, trouva en elle-même assez d'é^ nergie pour refuser l'empire au fils de son dominateur, et que le frère de l'empereur, si longtemps son lieutenant dé-^ voué, devint l'allié secret de ses adversaires.
Ittaurice de Saxe, qui va jouer maintenant le premier rôle dans l'histoire des troubles religieux de l'Allemagne, était resté jusqu'alors attaché à ce parti protestant modéré qui
(1) Sleidan, liv. XXII, passim.
n'avait point voulu entrer dans la confédération de Smalkalde. On a vu que ce parti comprenait dans son sein plusieurs des seigneurs les plus puissants de Tempire. Uélecteur palatin, Télecteur de Brandebourg, deux autres princes de la maison de Brandebourg, Georges de Mecklembourg, etc., etc., avaient introduit dans leurs domaines la réforme , de Luther, mais sans vouloir faire partie d'aucune ligue qui pût donner ombrage à la puissance impériale. Maurice, avant de posséder Télectorat de Saxe, n*était point le premier d'entre eux par l'étendue de ses domaines; mais la supériorité de ses talents lui donnait déjà sur tous une grande influence. Il semble qu'il ait d*abord voulu prouver à l'empereur qu*on pouvait être à la fois luthérien convaincu et sujet fidèle. Ainsi, en 1542^ lorsque les Turcs attaquaient la Hongrie avec le plus de vivacité, il vint offrir contre eux ses services à Ferdinand, et Paul Jove le cite parmi les capitaines qui se distinguèrent le plus au siège si malheureux de Pesth (1). Deux ans après, il fit avec Qiarles-Quint la campagne de France et n'y acquit pas moins de réputation. D'un autre coté, il montrait quelque froideur au landgrave de Hesse, son beau-père, et paraissait plein d'animosité contre son cousin, l'électeur de Saxe. Peut-être contribuat-il même à provoquer la lutte de Tempereur contre ces deux chefs. Toutefois , quand cette lutte eut éclaté , il offrit d'abord sa médiation aux deux partis ; elle fut rejetée, suivant ses prévisions sans doute. Alors, il se déclara pour Charles- Quint, et ce fut lui qui, par une diversion habile sur l'élecrtorat de Saxe, força l'électeur et les autres membres de la
(1) Jove, t. II, traduction Denis Savage : « De tous les barons » aUemands , il n*y eut que le seul Maurice de Saxe qui gardât » rhonneur de rAUemagne par excellente vertu. »
ligue à disperser leurs forces. Par là, il eut la plus grande part au succès définitif des armes de Tempereur ; il en profita aussi plus que tout autre. Charles-Quint, vainqueur de Jean-Frédéric , avait dépouillé de son électoral ce vassal rebelle. Il se souvint des services de Maurice, lui donna le titre d'électeur et la plupart des domaines de son cousin, et lui assura sans contredit le premier rang parmi les princes protestants de TAllemagne.
n semblait que dès lors la fortune de Maurice fut irrévocablement attachée à la fortune impériale. Sa nouvelle dignité, Faccroissement de sa puissance territoriale, il devait tout à Tacharnement qu'il avait mis à seconder les attaques dirigées contre le chef le plus vénéré du parti protestant. Un acte arbitraire de l'empereur lui avait livré les dépouilles de ce chef, au mépris de toutes les formes prescrites en pareil cas par la constitution germanique. Qu'une réaction s'opérât contre ce pouvoir odieux aux Allemands, il en serait probablement la première victime; on lui demanderait compte de son élévation, et sa chute suivrait inévitablement celle de son protecteur.
Charles-Quint comprenait assez que le nouvel électeur ne subsistait que par son appui; mais il le regardait comme attaché à ses intérêts aussi bien par inclination que par nécessité. De là les contradictions apparentes de sa conduite envers lui. D'jine part , il ne trouvait pajs de récompenses assez grandes pour un si fidèle serviteur ; il le comblait des marques de sa munificence impériale, et il le rendait chaque jour plus puissant. D'un autre côté, il avait pour lui trop peu d'égards ; nous en trouvons la preuve dans l'insouciance, le dédain même avec lequel il accueillit ses vives réclamations au sujet du landgrave. Les bienfaits attachent
beaucoup moins que l'apparence même la plus légère de mépris n'irrite. Si Maurice de Saxe avait autrefois éprouvé une affection sincère pour l'empereur , elle dut se changer en antipathie le jour où ce prince sembla vouloirrabaisser au rôle de créature et d'instrument servile.
Mais rejeter tout à coup cette obséquieuse déférence qui ne s'était point démentie jusque là, n'étail-ce pas prendre une résolution aussi périlleuse que hardie ? Suspect aux protestants, pouvait-il espérer leur soutien? Plus d'une fois, sans doute, ce grave sujet de réflexions occupa son esprit, et peut-^tre n'aurait-il jamais laissé entrevoir ses secrefô sentiments, s'il n'avait songé aussi au danger de l'Allemagne et à celui de sa religion.
La troisième diète d^Augsbourg venait de s'assembler, et l'empereur y avait annoncé le rétablissement prochain du concile de Trente. Au milieu du silence général des réformés, on vit se lever les ambassadeurs de Maurice. Us protestèrent contre ce projet et déclarèrent que leur maître n'y souscrirait qu'aux conditions suivantes : 4^ Tous les points de controverse déjà décidés seraient soumis à un nouvel examen, et les décisions antérieures annulées.; H^ Les théologiens protestants auraient dans le concile pleine liberté de parler et voix délibérative; 3"^ Le pape renoncerait à la prétention de présider le concile, s'engagerait à se soumettre aux décrets de l'assemblée et relèverait les évêques du serment d'obéissance , afin qu'ils pussent exposer leurs sentiments avec plus de liberté (1). €es demandes hardies rendirent le courage aux protestants , et désormais ils regardèrent Maurice avec moins de défiance. Cependant Charles-
(1) Robertson, t. II, Uv. X, p. 303.
Quint, pour des raisons que Ton ignore , n*en prit aucun ombrage, et le parti catholique ne paraît pas avoir soupçonné davants^e le3 desseins hostiles de Télecteur, puisque d'accord avec les autres membres de la diète , il engagea Tempereur à lui confier le siège de Magdebourg. L'empereur accueillit leur choix avec plaisir et les en félicita hautement.
Charles-Quint trouva aussi dans la diète d*Augsbourg des résistances invincibles à un autre projet qu'il avait formé assez récemment et qui mérite d'occuper notre attention. Il voulait alors transmettre la couronne impériale à son fils, don Philippe d'Autriche, infant d'Espagne. Maladif et faible, déterminé depuis longtemps à quitter le trône, croyait-il assurer la continuation de son œuvre religieuse en Allemagne, en la louant à un prince qui pourrait comme lui y employer les forces de l'Espagne, des Pays-Bas et de l'Italie (1 )? Avait-il écouté les plaintes que plusieurs de ses conseillers lui adressaient depuis longtemps contre son frère (2)? Ou
(1) Telle est ropinion de Ferreras, Histoire d'Espagne, t. IX, p. 288; de Sismondi, Histoire des Français , t. XVIII, p. 414 et 415 ; et Ton peut tirer une induction conforme d'un passage des Papiers d'Etat de Granvelle, t. IV, p. 481.
(2) Voyez Lanz, lettres de l'archevêque de Lunden , datées du 3 septembre 1534, t. II, p. 115-122, et du 8 avrU 1535, p. 165-177. « La plupart des conseillers du roi des Romains, y dit l'archevê- » que, sentent rhérésie... Paucos video in aulâ regiâ quin olfaciunf » aliquid de luthéranisme....: Dans ses domaines, le luthéranisme » est partout toléré... In omnibus dominiis regiœ majestatis proce- » res et nobiles quasi omnes sequuntur Lutheri opinionem, et » nemo corrigitur, quisque suo agit arbitrio...» Nous y apprenons encore que les princes catholiques Taccusaient de recevoir des présents des princes et des autres Etats luthériens pour les protéger. L'archevêque ajoute : « Si verum sit nescio ; tamen ita prin- » cipes ab eo loquuntur. »
bien^ devant laisser à son fils ses domaines héréditaires, voulait-il le mettre d'abord en état de lutter contre les Français^ chaque jour plus menaçants? Quoi qu'il en soit, il avait déjà sollicité plusieurs fois Ferdinand d^abandonner à l'infant le titre de roi des Romains, et Marie de Hongrie avait souvent joint ses prières à celles de son frère aîné. Ces sollicitations n'eurent aucun succès. Ferdinand déclara tout d'abord, d'un ton très-absolu, qu'il ne renoncerait point à ses droits sur l'empire. Ne pourrait-on pas du moins, en lui laissant sa haute position et l'espérance de l'échanger bientôt contre le rang suprême, obtenir des princes allemands l'élection d'un second roi des Romains, qui succéderait au premier, comme le premier devait succéder lui-même à Charles-Quint?
Mais il n'était pas moins difficile de faire agréer à Ferdinand cette nouvelle combinaison. Ferdinand avait jusqu'alors nourri l'espoir de transmettre un jour à l'aîné de ses fils, Maximilien, le trône impérial, comme une partie de son propre héritage. Maximilien avait été lui-même élevé dans cette confiance. Le père et le fils avaient d'avance assuré à cet arrangement de famille les suffrages de trois électeurs; celui du royaume de Bohême, que Maximilien devait y joindre, formerait le quatrième. Sans doute, ils avaient aussi compté sur l'appui de l'empereur, et c'était lui qui, pour exécuter des projets sur lesquels il ne les avait pas même consultés, leur ordonnait maintenant de sacrifier toutes ces belles espérances I Ni le respect inné chez les membres de la maison d'Autriche pour celui que l'ordre de la naissance et sa dignité leur faisaient considérer comme leur chef, ni la reconnaissance qu'ils lui devaient pour tant d'Etats généreusement cédés, pour tant de secours gratuitement accor-
dés (1), ne purent les déterminer à ce sacrifice. Charles- Quint fut obligé de quitter les Pays-Bas sans avoir rien obtenu. Pourtant il ne désespéra point de réussir à force d'instances, et il résolut d'adresser de nouvelles sollicitations à Ferdinand dans la diète d'Augsbourg.
D'après un acte daté du 9 mars 1551, et dont la copie, trouvée dans les archives de Bruxelles, a été communiquée par H. Gachard à H. Mignet, il semblerait qu'il réussit enfin à faire prévaloir sa volonté. Mais l'original, que cette copie reproduisait sans doute, n'a point encore paru, et nous avons d'ailleurs plusieurs motifs de croire que Charles- Quint n'eut pas plus à se louer de son frère dans les conférences d'Augsbourg que dans celles de Bruxelles. L'évêque d'Arras avait, dît-on, rédigé cet acte. S'il exista, Marie de Hongrie en dut être instruite tout d'abord. Pourquoi donc Marie de Hongrie écrivait-^lle, quelques mois après, à l'évêque d'Arras : « Qu'il fallait que l'empereur fît semblant » d'avoir grande confiance dans les fils du roi des Romains, » encores qu'on ne lui en eût donné grande occasion; ». qu'il dissimulât et supercedât la pratique de l'empire et » qu'il affectât d'aimer autant qu'il appartînt un jour à son » gendre (Maximilien) qu'à son propre fils » (2)? On doit en
(1) Dans la lettre écrite par Charles-Quint à sa sœur, Marie de HoDgrie, le 16 décembre 1550 (Lanz, t. III, p. 15), lettre que nous aurons plusieurs fois à citer , il dit que depuis son avènement au trône impérial, il a permis à son frère de prendre, pour les appliquer à ses propres affaires, toutes les aides votées dans les diètes allendlmdes , à l'exception de la moitié de celle de 1544 accordée contre la France.
(2) Lettre de Marie de Hongrie à l'évêque d'Arras, 5 octobre . 1551, Lanz, Corresp. des kaisers Karl V, t. III, p. 82. Nous pouvons encore alléguer en faveur de notre opinion : 1* la tradition
conclure ou que Tacte dont nous parlons ne fut jamais rédigé, ou que Marie de Hongrie ne le connut point (supposition bien peu vraisemblable I), ou que Ferdinand , après avoir cédé à une sorte de contrainte, s*arrangea ensuite de manière à rendre son consentement inutile.
Pour imposer à TAllemagne Tinfant don Philippe, à quelque titre que ce fût, Charles devait d*abord obtenir l'adhésion des électeurs allemands. Le âuccès de cette négociation paraissait facile : oserait-on résister à ses désirs, au moment où le sort de FAllemagne semblait tout entier dans ses mains?
Les électeurs répondirent à ses instances par un refus
unanime des écrivains à peu près contemporains qui ont traité rhistoire de cette époque ; 2* le refroidissement de Tempereur et de son frère , refroidissement dont nous verrons de nombreuses preuves, et qui, selon M. Mignet lui-même, se prolongea jusqu'en 1555 ; 3** les liaisons secrètes de Ferdinand avec les ennemis de l'empereur, attestées par toutes les correspondances du temps et révélées par de nombreux faits, dont voici quelques-uns. Lorsque Maurice de Saxe prit Inspruck, il y laissa piller par ses soldats tout ce qui appartenait à Charles-Quint , mais il ordonna qu'on respectât les biens de Ferdinand. (V. de Thou, liv. X, t. II, p. 223.) Henri II, roi de France, qui nourrissait une haine mortelle contre l'empereur, affectait au contraire beaucoup d'estime pour son frère (Relation de Marine Gapello, ambassadeur yénitien, t. I, p. 383 des Relations vénitiermes) , et son ambassadeur, M. de Selves, lui conseillait de réconcilier celui-ci avec le sultan (lettres des 12 et 21 octobre 1553, Négociations du Levant) , parce qu'alors, mécontent comme il Tétait de l'empereur et pouvant agir contre lui, il serait pour la France un auxiliaire utile. — Ferdinand, il est vrai, niait soigneusement toutes ses intrigues, ce qui se comprend facilement. Dans une lettre écrite en 1554 t son frère , il ose môme affirmer qu'il s'est employé sincèrement et loyalement à favoriser les vues de ce prince au sujet de son ûls , et il rejette sur les électeurs la responsabilité du refus. (Lanz, t. III, p. 197.) Mais ce témoignage personnel ne prouve pas qu'il ait été réellement loyal et sincère.
péremptoire. Charles-Quint attribua, je crois, cette hardiesse aux démarches secrètes de son frère. Il reprit pourtant bientôt avec lui un ton tout fraternel. Mais ces marques d*une feinte amitié déguisaient mal le vif ressentiment dont son cœur était rempli.
D*un autre côté, Ferdinand et son fils aîné, pour conserver une dignité qu'ils considéraient déjà comme une partie de leur patrimoine, cherchèrent à se concilier les princes protestants et surtout Maurice de Saxe; ils se firent de ces hérétiques un appui contre le chef de leur maison. Ce fut là lorigine d*une ligue dont nous indiquerons plus tard Tissue.
Ainsi Charles-Quint venait d'éprouver deux échecs dans cette même diète, sur laquelle il avait compté pour réaliser ses espérances les plus chères. Il ne se laissa pourtant point décourager. Le prestige de ses récents triomphes avait attaché à ses intérêts le nouveau pape Jules III. L'expérience du passé lui avait assez révélé le prix d'un tel auxiliaire ; mais il avait beaucoup à faire pour le rendre entièrement favorable à ses plans de pacification «religieuse. Jules III avait consenti, il est vrai, à rétablir le concile de Trente. Mais il eût cru pousser trop loin la déférence à l'égard de Charles-Quint, en réglant les délibérations de cette assemblée suivant le plan que celui-ci avait proposé à son prédécesseur. Dans le préambule même de l'acte de convocation, il annonça que ce concile ne serait que la continuation du précédent; il établit son droit non seulement de le réunir et d'y présider, mais encore d'en diriger toutes les délibérations, et toujours il se refusa à changer ou à adoucir les expressions de ce préambule. L'empereur, ainsi placé entre les refus obstinés du pape et les protestations de Maurice de Saxe, appuyées par la plupart do ses coreligionnaires, se
trouvait dans un grand embarras. Pour y échapper, il se jeta dans la voie tortueuse du mensonge, et ne justifia que trop l'accusation de fourberie dont les historiens ont flétri sa mémoire. Désireux de gagner le pontife , il cherchait à lui persuader qu'il tendait des pièges aux protestants, et qu'il les envelopperait peu à peu dans les filets de l'orthodoxie. Auprès des protestants il prenait un tout autre ton, et s'il ne contestait pas comme eux l'autorité du pape, il insistait du moins sur la liberté qu'aurait chacun de plaider sa cause et de proposer tout ce qu'il croirait bon pour le repos de sa conscience. Il y engageait sa foi et promettait de veiller scrupuleusement à ce que les délibérations de cette assemblée fussent pieuses et chrétiennes, exemptes de passion ou d'affection particulières, que tout y fût traité et défini d'après les Saintes-Ecritures et d'après la doctrine des pères , que le clergé et l'ordre politique y fussent également réformés (1 ) . Le décret de la diète, accueilli avec acclamations par les catholiques, fut conforme à ses propositions. Mais les prolestants n'y adhérèrent point, et lorsque cette assemblée finit, le 1 3 février i 551 , elle n'avait réussi qu'à raffermir leur courage et à préparer de nouvelles luttes.
Dans la voie difiScile où Charles-Quint s'était engagé, c'était une nécessité funeste de recourir tantôt à la ruse, tantôt à la force. Mais la violence nuisait à ses ruses : il fallait à la fois tromper deux partis qui rejetaient avec une égale opiniâtreté son plan de pacification religieuse. Les mensonges qu'il faisait aux uns étaient bientôt connus des autres^ et le mépris se mêlait à l'effroi qu'inspiraient ses actes de violence. Il ne tarda pas à s'apercevoir que le nouveau décret
(1) Sleidan, liv. XXII, p. 387,
d*Augsbourg n'était pas mieux observéqoe les précédents. Le concile et rintérim rencontraient toujours chez les protestants une désapprobation manifeste. L'obéissance était nulle, et de sourds murmures laissaient pressentir un orage prochain.
Aussitôt recommencèrent les persécutions contre les ministres luthériens. L'évêque d'Arras, son nouveau chance lier, fit venir ceux d'Augsbourg et leur demanda pourquoi ils n'enseignaient pas d'après le formulaire prescrit par César? Os répondirent qne ce formulaire leur paraissait en désaccord avec l'Ecriture-Sainte. « Quoi donc 1 leur dit Gran- » velle, croyez-vous qne César ne puisse faire des lois sur » les choses sacrées aussi bien que des règlements poli- » tiques? — ^Nous ne discutons point sur la question de savoir » ce qui est permis à César, répondirent les ministres; mais » comme nous l'avons déjà dit, nous n'admettons point ce » formulaire et nous ne pouvons point l'approuver ». Granvelle, irrité, les accabla d'injures. On les retint prisonniers et on les enferma en divers endroits, pour qu'ils ne pussent communiquer ensemble. Plusieurs des membres du corps municipal d'Augsbourg recurent en même temps l'ordre de quitter la ville avant le troisième jour, avec défense expresse de dire les causes de leur départ, d'écrire ou de révéler à qui que ce fût ce qui s'était passé entre eux et les ministres de l'empereur. H fut enjoint à leurs collègues d'interdire dans les temples l'enseignement de la religion luthérienne, jusqu'à ce qu'ils eussent reçu de nouveaux ordres de César. Des citoyens de Memmingen et d'autres villes de la Souabe furent aussi obligés de comparaître devant les officiers de l'empereur, et l'on prit contre eux des mesures semblables (1).
(1) Sleidan, liv. XXII, p. 391.
Malgré le secret dont on cherchait à couvrir ces persécutions, le bruit s*en répandait avec rapidité d'un bout de TAllemagne à Tautre. Il augmenta la haine qu*inspirait déjà Charles-Quint, et il rendit les protestants plus hostiles au concile. L'empereur offrait son sauf-<x)nduit à ceux qui enverraient leurs représentants à cette assemblée. Mais Jean Huss, lui aussi, avant de se présenter devant le concile de Constance, avait reçu un sauf-conduit de Tempereur Sigismond. Quel fruit avait-il retiré de cette vaine précaution? Sigismond avait lui-même ordonné son supplice. Charles- Quint mettrait-il plus de soin à faire respecter par les pères réunis à Trente la vie et la liberté des luthériens ? On en pouvait juger par son acharnement contre les ministres de ce culte.
Maurice de Saxe, le duc de Wurtemberg, la ville de Strasbourg , avaient récemment consenti à présenter au concile les formulaires de foi qui résumaient leurs croyances. De nouvelles vues d'ambition rattachaient momentanément Maurice à la cause impériale. Le duc de Wurtemberg craignait d'être dépouillé de ses domaines, s'il irritait encore une fois son souverain. Strasbourg avait déjà montré son amour pour la paix, en transigeant avec son évêque au sujet de l'intérim. Mais les violences exercées contre les théologiens des villes impériales du midi vinrent réveiller toutes leurs défiances. Aussi demandèrent-ils instamment que les pères du concile joignissent leur sauf-conduit à celui de l'empereur. Ils exigèrent en outre que Ton rédigeât cet acte dans les termes mêmes du sauf-conduit accordé aux hussites par le concile de Baie. Une longue discussion s'engagea sur ce point entre les pères du concile et les délégués des trois Etats protestants. Les premiers ne voulaient pas admettre
que leurs adversaires vinssent contester leur juridiction , attaquer leurs dogmes, injurier leurs personnes, et s*en retournassent sains et saufs après les avoir bravés; les seconds demandaient une liberté illimitée de discuter les actes du concile et la promesse formelle qu'elle n^entraînerait pour eux aucune conséquence dangereuse. On faisait des protestations et des contre-protestations. Le légat et ses associés employaient l'artifice et la chicane; les protestants soutenaient leurs prétentions avec opiniâtreté. L'empereur et ses représentants essayaient de jouer le rôle de médiateurs entre les deux partis. Cette querelle occupait toutç leur attention, et leur unique souci était de trouver les moyens les plus propres à y mettre un terme. Ce fut alors sans doute que Maurice de Saxe arrêta dans son esprit le plan de révolte si fameux par lequel il releva le protestantisme en Allemagne et fit subir à Charles -Quint l'échec le plus cruel et le plus imprévu.
Ici se place un des faits les plus singuliers de l'histoire moderne. Un prince qui se croit tout puissant^ qui vient d'arriver au comble de la fortune, que ses contemporains soupçonnent d'aspirer au sceptre de la chrétienté tout entière, est vaincu sans combat par un de ses plus humbles vassaux , qui lui doit toute sa fortune et auquel son appui semblait devoir être longtemps nécessaire. Un politique habile, considéré comme passé maître en Fart de tromper, entouré de conseillers rompus aux affaires, se laisse jouer comme un enfant par un homme réputé jusquelà plus franc qu'adroit, et dont la grossière apparence donnait sujet aux ministres impériaux de s'égayer aux dépens de la lourdeur germanique. La plupart des historiens, frappés de ce spectacle et voulant en augmenter l'intérêt, font
honneur à Maurice d'une dissimulation si longue^ si soutenue , qu'elle serait unique dans les annales du monde. Peut-être Tont-ils exagérée, et peut-être le succès si complet de Maurice fut-il dû beaucoup moins à un plan d'attaque longuement et savamment combiné qu'à l'exécution prompte et énergique d'une résolution prise dans des circonstances favorables.
Depuis que son beau-père était prisonnier, Maurice nourrissait vraisemblablement des sentiments de haine contre Charles-Quint; mais c'est, je crois, au dernier moment que cette haine et son honneur offensé lui firent prendre la résolution hardie d'armer toute TAllemagne protestante pour aller à sa tête réclamer impérieusement la tolérance religieuse et la liberté du landgrave. Et même, dans ces derniers moments, les prières qu'il ne cessait d'adresser à l'empereur pour obtenir cette liberté prouvent assez qu'il hésitait encore à recourir aux armes.
Cependant son attitude révélait déjà parfois un esprit peu favorable à l'ennemi de ses coreligionnaires. Tout ce qu'on peut en conclure, c'est que son ressentiment contre l'empereur et ses convictions religieuses avaient assez de force pour le pousser à des actes hardis, téméraires même. Hais il avait à peine fait un pas en avant que l'inquiétude venait le saisir; il se sentait isolé; il se croyait perdu, s'il attirait sur lui la colère du prince auquel il devait sa fortune; il redevenait l'instrument de son ancien protecteur^ et tâchait de se faire pardonner sa hardiesse de la veille par des marques honteuses de soumission et de dévouement. Il déclare dans la diète d'Augsbourg qu'il ne reconnaîtra point l'autorité du concile de Trente, si on n'y observe les formes requises par les protestants ; mais il désavoue presque immé-
diatement cette déclaration , en levant spontanément des troupes avec lesquelles il va forcer Magdebourg à recevoir l'intérim. Chargé par l'empereur et la diète du siège de Magdebourg, il y fait prisonnier le comte Heideck, officier protestant, proscrit par Charles-Quint. Il l'attache ostensiblement à sa personne et fait de lui son principal conseiller ; mais en même temps il ordonne à Mélancthon de rédiger une nouvelle confession de foi, et promet d'envoyer ses théologiens au concile de Trente, pourvu qu'on lui donne des garanties de sûreté suffisantes. Il reçoit au nombre de ses vassaux, de l'aveu des fils du landgrave, une partie des sujets de la Hesse qu'une sentence impériale a récemment placés sous une autre suzeraineté; mais, après cet acte de rébellion ouverte , il donne à l'empereur de telles marques de déférence que celui-ci lui destine une récompense nouvelle. Magdebourg a choisi Maurice pour burgrave ou seigneur; Charles confirme aussitôt ce choix et y applaudit. De telles contradictions ne sont pas rares sans doute, même chez les hommes d'un caractère naturellement résolu, lorsqu'ils se trouvent ainsi sollicités en sens contraires par l'ambition, le devoir et la crainte. Toutefois, l'histoire de cette époque présente des faits tellement extraordinaires, que ni le caractère des personnages ni leur situation ne peuvent assez les expliquer. Maurice de Saxe, après une protestation violente contre le concile de Trente, est chargé par une diète allemande, composée en majeure partie de catholiques, de punir une ville dont il partage la faute. Il n'a point attendu cette décision de la diète pour attaquer les habitants de Magdebourg et ravager leurs possessions; il leur enlève leurs généraux, il les assiège, il leur fait souffrir toutes les horreurs de la faim, et néanmoins ils se
placent d'eux-mêmes sous sa suzeraineté 1 H s'entoure des plus grands ennemis de l'empereur et ne prend pas la peine de le cacher; il ne tient aucun compte des jugements rendus par ce monarque; toute l'Allemagne est remplie du bruit de sa prochaine rébellion, et l'empereur et ses conseillers, si fins, si défiants d'ordinaire, restent à son égard dans une sécurité areugle (4).
Cette sécurité durait encore lorsque ses intentions hostiles pouvaient à peine échapper aux moins clairvoyants. Le siège de Magdebourg était terminé ; Maurice s'était secrètement allié avec la France , et il s'occupait sans relâche de ses préparatifs de guerre. Les soldats qui avaient assiégé Magdebourg et ceux qui l'avaient défendue étaient restés sous les drapeaux; ils hivernaient dans la Thuringe, et se livraient à des actes agressifs contre les Etats ecclésiastiques du voisinage. Les électeurs de Trêves, de Cologne et de Mayence, effrayés de cette nouvelle, se disposaient à abandonner le concile pour veiller à la sûreté de leurs électorats. L'empereur leur écrit de rester à Trente, et les engage à ne pas ajouter foi aux bruits sinistres qui commencent à circuler. Il a lui-même, dit-il, cherché à savoir sur quoi se fondaient ces bruits, et il a trouvé partout obéissance et bon vouloir. Puis, passant à Maurice, il s'exprime en ces termes: « J'ai entendu de nombreuses accusations s'élever contre le » duc Maurice; mais il m'a souvent donné par lettres ou par
(1) J'en excepte toutefois le duc d'AU)e. Ce ministre soupçonneux proposait de mander Maurice à la cour, pour y rendre compte de sa conduite. L'évêque d*Arras s'y opposa. Il disait que la tête d'un Allemand ivre était incapable de former des projets qu'il ne lui fût facile à lui-môme de pénétrer et de faire échouer. (Robertson, liv: X, t. II, p. 332.)
» délégués Tâssurance de son zèle^ et demain même deux » hommes envoyés par lui partiront d'ici (d*Inspruck) pour » se rendre à Trente et y régler Tafifaire du concile. Il m'a » d'ailleurs fait annoncer qu'il viendrait lui-même bientôt » traiter avec moi de choses graves et intimes (necessàriis), » et je sais avec certitude qu'aujourd'hui ou demain au plus » tard il quittera Magdebourg. Enfin , il me promet avec » tant d'effusion de m'être fidèle que je ne puis attendre de » lui que d'éclatants services, si toutefois il reste encore un » peu de loyauté parmi les hommes. Et comme il est de nais- » sanceet d'origine allemande, je ne puis croire qu'il puisse » méditer de pareils complots. »
Il exprime ensuite l'espérance que les troupes dont s'inquiètent les trois électeurs, une fois soldées, se disperseront aussitôt, et il ajoute : « Quant aux divers bruits qui m'arri- » vent en grand nombre, mais vagues et à peu près contra- » dictoires, je crois que la plupart ont été forgés par nos ad- »versaires, et qu'ils les ont répandus avec leur légèreté » ordinaire pour troubler le concile et la paix de la Ger- )> manie. Mais avec la grâce de Dieu, j'espère que leurs se- » crets desseins seront dévoilés et auront l'issue qu'ils mé- » ritent. Depuis la reddition de Magdebourg, tout est en paix »en Allemagne; les princes et les autres ordres de l'Etat » montrent à mon égard tant de bon vouloir et de soumis- » sion, que je ne vois pas sous quel prétexte on exciterait » un nouveau mouvement. Je sais bien qu'il faut veiller et » ne point négliger la moindre apparence du plus petit dan- » ger, au moment où les nations extérieures s'agitent. Aussi » ne suis-je pas assez inattentif et assez peu vigilant pour » faire la sourde oreille aux nouvelles que l'on m'apporte ; » car j'ai presque en tous lieux des espions. Pour être averti
^ de toutes choses , je ne m*épargne ni dépenses ni fati- »gues (i).
Les derniers mots de cette lettre font allusion à un fait assez futile et bien connu. Charles avait gagné deux des officiers de rélecteur, qui lui fournissaient des renseignements secrets sur leur maître. Celui-ci , devinant leur trahison, leur faisait de fausses confidences; ils les répétaient à Tempereur, et ce prince était chaque jour plus convaincu de la fidélité de Maurice. Comment en eût-il douté? II croyait, nous Tavons dit, le salut du jeune chef protestant attaché au maintien de sa propre puissance. Les brusques variations de la conduite de Maurice prouvaient un mécontentement mal dissimulé; mais elles éloignaient Tidée d*un complot formé dans le mystère. Un conspirateur flatte ceux qu'il veut perdre: tous ses actes, toutes ses paroles, ses moindres gestes même expriment le sentiment qu'il cherche à feindre; sans cesse il s'observe pour mieux éloigner les soupçons.
Quel fut le moment précis où cet électeur, autrefois si dévoué à la personne impériale, prit enfin la résolution d'employer les armes, à défaut des prières, pour obtenir la liberté de son beau-père? Ce fut probablement dans les derniers mois de l'année 4 551 . Plus d'une circonstance favorable semblait alors l'y inviter. Soliman, irrité de la prise d'Àfrica par les Espagnols, et de l'occupation de la Transylvanie par Ferdinand d'Autriche, remplissait de nouveau la Hongrie de ses troupes de terre, et la Méditerrannée de ses voiles. La France venait de rompre avec l'empereur au sujet du duché de Parme, et Charles-Quint avait été obligé d'envoyer en Italie ces vieilles bandes espagnoles avec lesquelles
(1) Sleidan, liv. XXIII, p. 404 et verso; de Thou, Uv. IX etX.
il avait tenu jusque-là toute rAlleroagne dans une obéissance respectueuse. Pour mieux surveiller le concile^ il avait fixé sa résidence à Inspruck, et il y demeurait malgré son chancelier et malgré sa sœur qui lui proposaient, celui-là les Pays-Bas, et Marie une des villes du Rhin (1).
Sa santé devenait chaque jour plus mauvaise. Ses accès de goutte étaient à peu près continuels; on le regardait déjà comme perdu sans ressources, et il n'inspirait plus ni respect ni crainte. Dès le 4 7 mai, Henri II écrivait à son ambassadeur en Turquie, M. d*Aramont (2) : « Le pis encore » qu'il y ait pour lui (rempereur), c'est qu'il est si fort tra- » vaille de maladie qu'il ne peut bouger du lit ou de la » chambre et s'est mis à ceste heure à faire la septième diète, y> pour consumer ses humeurs^ dont il n'a plus quasi de » bonnes ni de mauvaises; tellement que le moindre accident » qui lui pourrait advenir serait pour l'emporter : ce que » voyant les princes et potentats d'Allemagne, ils le tiennent » pour déploré et sans ressource, et par ainsi il n'est plus » crainct et obéi par de là; chose que lui-même connoist » très-bien, ce qui lui donne avec l'extrême maladie du » corps une grande tribulation en l'esprit ».
Et cet empereur mourant, en proie à des souffrances si cruelles , se trouvait sans conseil , sans appui extérieur. Sa sœur était en Flandre ; il avait renvoyé son fils en Espagne ; quant à son frère Ferdinand, il ignorait même s'il ne devait pas le compter au nombre de ses ennemis.
Pour déterminer la rébellion de Maurice, les sollicitations de la France se joignirent sans doute à toutes ces circons-
(1) V. les trois lettres en date des 1", 18 et 24 septembre 1551, écrites sur ce sujet par Granvelle, l'empereur et la gouvernante des Pays-Bas. (Lanz, t. III, p. 75.)
(2) Ribier, t. II, p. 297.
tances favorables. Il n'hésita plus: le i^' octobre 4551 , il signa, avec Jean de Fienne, évêque de Bayonne , muni des pleins pouvoirs d'Henri II , le traité de Fried^^d. Des deux côtés, on était convenu de garder le secret. Hais la gouvernante des Pays-Bas , qui sans cesse avait Fœil aux aguets , en soupçonna promptement Texistence. Le 5 octobre, elle écrivait à l'évêque d'Arras de se défier du duc Maurice; elleavait^ disait-elle, mille raisons de croire qu'il c'était lié avec les Français , et qu'au printemps suivant on serait assailli sur plusieurs points à la fois. Elle conseillait à l'empereur de le gagner , en lui donnant, « sans trop as* » traindre la main pour son traitement)^, un commandement contre les Turcs en Hongrie. S'il acceptait, on l'éloignerait ainsi de l'Allemagne. S'il refusait , on trouverait dans son refus la preuve de ses mauvais desseins, et peutêtre conviendrait-il de lui opposer l'ancien électeur, Jean- Frédéric (1). En même temps elle engageait l'empereur à se rapprocher de son frère, sans l'appui duquel sa situation pourrait devenir très dangereuse.. Mais ou il négligea ce dernier conseil, ou, s'il le suivit, il ne réussit pas à faire oublier à Ferdinand et à ses fils qu'il avait voulu leur enlever la succession de l'empire. Peut-être préféra-t-il chercher d'abord à désarmer Maurice, en rendant la liberté à son beaupère. Est-ce pour lui communiquer celte importante résolution qu'il le manda près de lui? Sa correspondance Taffîrme (2), et nous sommes portés à le croire.
(1) Lanz, Corresp,, t. III, p. 78 et suiv.
(2) « Nous estions déterminés condescendre à la délivrance, et » n'attendions sinon la venue dudict duc Maurice, comme il nous » avait olTert, pour avoir jugé plus convenir à sa réputacion et à » notre satisfaction qu'il se feist par son moyen. » Lettre du 3 mars 1552, Lanz, t. III, p. 105.
Maurice lui promit de venir à Inspruck. Mais cette fois il songeait uniquement à lui donner le change sur des projets de rébellion irrévocablement arrêtés dans son esprit. Il partit, prit la direction du Tyrol, puis, tout à coup rebroussant chemin, alla rejoindre Tarmée qu'il avait préparée de longue main à exécuter son entreprise. Plusieurs des conseillers de Charles-Quint attribuèrent ce retour subit aux suggestions du roi de Bohême, Maximilien, neveu de Fempereur. Maximilien se disculpe dans une lettre pleine dirritation (1), et accuse les conseillers de Fempereur d'avoir tendu un piège à Maurice. C'était le prétexte qu'alléguait celui-ci, et il n'est point impossible qu'il ait eu avis de semblables desseins conçus contre sa personne. Peut-être aussi cette accusation n'était-elle qu'une calomnie opposée par Maximilien et Maurice à des reproches plus justes. Mous avons même lieu de croire que les illusions de Charles- Quint au sujet du duc Maurice n'étaient point encore détruites, et qu'il ne pouvait croire à la trahison du protégé qui avait si longtemps possédé toute sa confiance. Plus tard, lorsqu'il apprit la mort de cet homme qui lui avait fait subir de si pénibles humiliations, il leva, dit-on, les yeux au ciel en s'écriant: mO Absalonl ô mon fils ! (2) ».
Toutefois, il lui fallut bientôt sortir de son aveuglement. Maurice, au lieu de continuer sa route, était allé se mettre à la tête de ses troupes. Rien n'était prêt pour repousser cette attaque imprévue, et dès le premier moment la situation de Fempereur paraissait désespérée. L'ambassadeur français à Venise, M. de Selve, en rend compte en ces termes à son gou-
(1) Lettre du l"mars 1552, Lanz, t. II, p. 97.
(2) Pfister, Histoire d'Allemagne, règne de Charles-Quint.
vernement(l) : « Il a en tout X"* de gens tumultuairement » amassés et tous ceux qui savent Testât où il est, se trou- » vant dénué de chefs, de soldats et de deniers , et sain et » gaillard au demeurant de sa personne , comme tout le » monde scayt, sont d'opinion que si la victoire qu'on voit » presque déjà avant que le combat, est suivie de si près » qu'il n'ayt loisir de se reconnsutre et de reprendre hallaine, » il est chassé d'Allemagne et ne peut bien demeurer en Ita- » lye au cas qu'il y comparaisse une armée contre lui, s'il » ne veut aller circulant de place en place ou s'enfermer dans » quelque une bien forte et cependant veoyr perdre la plu- » part du sien devant soy. Car ne se pouvant faire assez » fort d'Espaignols ni d'Allemantz, il ne s'adventurera ja- » mais à tenir la campagne avec les Italiens; joint que le » voyant à demi failly de vie et de réputacion, il trouvera » peu de gens qui espoirent vivre plus long que luy , qui » veullent courir sa fortune ni se faire malheureux pour lui » tenir compagnie. »
Ce prince infortuné se voyait ainsi précipité tout à coup dans les plus affreux dangers, lorsqu'il n'avait plus même la force physique nécessaire pour les repousser ou pour les fuir. Il fallut qu'il sollicitât Ferdinand de négocier pour lui avec les princes rebelles. Jean de Rye, un de ses serviteurs, fut chargé de cette prière. L'empereur lui donna deux instructions. La première seule serait communiquée au roi des Romains ; Charles y prenait un ton affectueux pour son frère et cherchait à lui prouver que leurs intérêts étaient les mêmes, qu'ils avaient tous deux à redouter l'ambition du
(1) Lettre du 10 avril 1552 , écrite au connétable de Montmorency, Négociations du Levant^ t. II.
roi de France, que le triomphe de Maurice et de ses associés n'aboutirait qu a la chute de la maison d'Autriche du trône impérial, etc., etc. (1); la seconde, destinée à demeurer secrète, commandait à Tagent impérial de surveiller Ferdinand, dont Tattitude donnait trop à penser qu'il n'était point sans intelligences avec les rebelles (2).
Ferdinand répondit qu'il regrettait de ne pouvoir fournir de secours; toutes ses forces suffisaient à peine pour tenir les Turcs en respect. Mais il chercherait à désarmer les confédérés par des négociations. Il avait déjà envoyé, ajoutaitil, le grand chancelier de Bohême auprès de Maurice et de ses alliés; et pour sauvegarder la dignité de l'empereur, il avait donné mission à cet envoyé de leur dire « que sur les » instantes prières de sa royale majesté, S. M. I. avait bien » voulu lui confier le soin d'accorder le différend qui s'était » élevé entre elle et quelques-uns de ses principaux su- » jets (3). »
J'ignore comment Charles-Quint reçut cette communication. Elle n'était pas, ce semble, de nature à diminuer sa défiance. Ce rôle d'intercesseur, qui paraissait avoir pour but de sauvegarder la dignité du chef de l'empire, était trop favorable aux intérêts de Ferdinand pour n'être point suspect. Le roi des Romains trouverait-il jamais un moyen plus sûr de donner aux princes protestants une preuve de ses dispositions amicales? Charles-Quint eut d'ailleurs un autre sujet de mécontentement. H venait de faire savoir au roi des Romains qu'il était dans un manque absolu d'argent^ lorsque sa fille, la reine de Bohême, lui réclama trois
(1) 3 mars 1552, Lanz, t. III, p. 98 et suiv.
t2)Id., t. III. p. 107 et suiv.
(3) 11 mars 1552, Lanz, t. III, p. 117 et suiv.
cent mille écus qui lui restaient dus pour sa dot. Il se présentait, disait-elle, une occasion d'acquérir avec cette somme un duché de quarante mille écus de rente (1). Charles-Quint fut très irrité et de la demande et du prétexte, et il ne douta point que le roi des Romains n*en fût le véritable auteur. Il lui fallut néanmoins dissimuler son chagrin; car ce frère dont il avait tant à se plaindre était aujourd'hui son unique ressource.
L'empereur chargea Jean de Rye de porter sa réponse à Ferdinand (2). Il remerciait ce prince de ses bonnes intentions, et il le priait de faire de nouveaux efforts pour accélérer la conclusion de la paix. Il lui octroyait pleins pouvoirs pour satisfaire les deux chefs de la rébellion : le duc Maurice, en lui accordant la liberté du landgrave ; le margrave Albert, en lui offrant une somme d'argent considérable et une pension annuelle. Mais il ne l'autorisait point à traiter des affaires qui concernaient le concile et la religion; « car, disait-il, nous ne voudrions pour rien au monde » consentir à chose qui fût contre notre devoir et notre » conscience ».
Cependant, Maurice sembla d'abord écouler avec beaucoup de froideur les propositions de Ferdinand. Il marchait de succès en succès : nulle part il ne trouvait de résistance. Les protestants le recevaient avec acclamations. Les catholiques eux-mêmes accueillaient la nouvelle de sa révolte avec faveur. Depuis longtemps ils redoutaient la puissance de l'empereur, et ils éprouvaient quelque plaisir à le voir humilié, même à leurs dépens.
(1) Lanz, t. II, p. 131.
(2) Lettre du 22 mars 1552, Lanz, t. III, p. 132 et suiv.
Déjà rélecteur entrait triomphant dans cette même ville d^Âugsbourg, où Charles-Quint s'était flatté deux fois d avoir écrasé le protestantisme, et il y rétablissait les ministres luthériens dans leurs chaires. D'Augsbourg à Inspruck il n'y avait qu'un pas, et Charles-Quint craignait avec raison que les passages du Tyrol n'opposassent qu'un bien faible obstacle à l'audace de son impétueux ennemi. « Si j'atten- »dais plus longtemps ici, écrivait-il à Ferdinand, je ne » pourrais sinon estre un matin prins dans mon lit (1) ». Il prit donc la résolution de partir. — Mais où se retirer? Ferdinand lui avait offert un asile auprès de lui; mais il s'excusa d'accepter un service qui, tout en faisant partager son péril à son frère, ne pouvait rendre sa propre situation moins difficile.— Gagner l'Italie? Mais les Vénitiens le souffriraient-ils? Le Milanais n'était-il pas lui-même menacé par les Français? Les garnisoïis de cette province ne profiteraient-^Ues pas de sa présence pour se faire payer leur solde à jour et à heure fixe? Ne le retiendrait-on pas dans une sorte de captivité? — Passer en Espagne? Mais, outre le danger d'être arrêté en chemin par les galères turques ou par celles de France, que de honte dans une fuite semblable I L'Italie tout entière ne se révolterait-elle pas aussitôt? Les Pays-Bas, lâchement abandonnés par leur maître , ne deviendraient-ils pas la proie des Français? Il ne vit qu'un seul lieu de retraite honorable, qu'un seul refuge possible, bien que ses infirmités lui en rendissent l'accès fort difficile; une fois parvenu en Fiandr.e, il pourrait tenir tête à la France et rallier ses partisans en Allemagne.
(1) Cette citation et les suivantes sont tirées de Lanz, Corresp., t. III, p. 159 et suiv.
li quitte donc mystérieusement Inspruck, le 6 avril. Seuls, révêque d'Àrras et le chambellan de la Chaux connaissaient son départ, et il leur avait ordonné le secret. Mais ses forces le trahirent en chemin ; d'ailleurs, on annonçait TapparitioD de Fennemi aux débouchés des Alpes. Il dut retourner à Inspruck et il y rentra la nuit, sans qu'on y eût même soupçonné cet essai de fuite.
Au moment où il avait entrepris ce périlleux et infructueux voyage, il avait abandonné toute idée de paix. Il avait résolu de faire transporter le landgrave de Hesse en Espagne. Il avait révoqué les pouvoirs accordés naguère à son frère, pour traiter avec les princes rebelles. Si cependant ils offraient de négocier, on pourrait les amuser par de feintes concessions; on traînerait les choses en longueur, pendant que lui-même terminerait ses préparatifs. Quant au reste, il s'en remettait à Dieu, arbitre des destinées humaines. « Si » Dieu est servi de me donner bonne issue, disait-il, j'es- » père que ce sera le plus convenable; mais s'il est servy du » contraire, je seray plus consolé d'achever mes jours en » mourant ou en captivité, en faisant ce que je puis, que de » les prolonger en plus de repos et longue vie ».
Mais après le retour à Inspruck, le combat n'était plus possible. Il fallait choisir entre les négociations et la captivité. Enfin Maurice acceptait les conférences que lui proposait le roi des Romains, et l'on était convenu de se réunir à Lintz. L'empereur, revenu forcément à ses premières dispositions^ écrivit à la reine Marie de retenir le landgrave dans les Pays-Bas, et attendit que son frère lui transmît les réclamations de l'électeur saxon , afin de voir lui-même et ce qu'il pourrait en admettre, et ce qu'il en devrait rejeter.
Ces conférences de Lintz ne réussirent point : les confé-
dérés exigeaient trop, Tempereur accordait trop peu. Charles jugeait le danger passé, parce que Timpétuosité de ses ennemis s était ralentie, et si la paix n'était bientôt conclue, il comptait prendre l'offensive à son tour et leur renvoyer tout le mal qu'il avait lui-même souffert. Il pratiquait sous main la ville d'Augsbourg. Il cherchait à détacher, tantôt Albert de Brandebourg, tantôt Maurice lui-même, de leurs associés; il donnait à son frère les instructions nécessaires pour gagner l'électeur de Brandebourg, à sa sœur la commission d'assembler les princes voisins du Rhin, pour aviser aux moyens de paciGer l'empire et d'arrêter les progrès du roi de France. EnGn, soit que ses maladies habituelles lui donnassent quelque trêve, soit que son énergie fît taire la douleur, il avait repris toute son infatigable activité. Ainsi les négociations de Lintz, conduites de part et d'autre avec peu de sincérité, n'aboutirent à aucun accommodement. Toutefois on y décida que de nouvelles conférences auraient lieu dans la ville de Passau , à partir du 26 mai suivant. Avec elles devait commencer une suspension d'armes qui se prolongerait pendant toute leur durée.
Charles-Quint n'avait, sans doute, laissé proposer par son frère ces secondes conférences et cette suspension d'arme^ que pour se donner le temps d'achever ses préparatifs de guerre. Mais il n'avait point prévu que ses adversaires pourraient profiter contre lui des quelques jours qui restaient à s'écouler avant l'armistice. Maurice de Saxe, homme de sang-froid et de résolution, avait tout calculé, tout préparé, pour arriver à son but. Et tandis que son ennemi se flattait de l'avoir dupé, tandis que ses alliés eux-mêmes l'accusaient de « simplesse » (1 ), il redoublait d'activité et allait accom-
(1) Lettre de deSelve, du 26 avril, Négociations du Levant, t. II.
plir l'acte le plus étonnant peutrêtre^ le plus audacieux et en même temps le mieux concerté dont il soit fait mention dans rtiistoire.
Le 9 mai, il avait rejoint son armée. Il avait, nous Ta*vons dit, jusqu'au 26 pour agir. II se rapprocha de Fussen, poste important, situé à l'entrée du Tyrol, sans commettre aucune hostilité ni paraître chercher autre chose qu'un lieu d'où il pût fourrager. Il y était le 1 8 (1 ) . Huit cents hommes de garnison défendaient ce poste. Mais comme les hostilités devaient être bientôt suspendues, ces huit cents hommes ne se tenaient point sur leurs gardes. Maurice les attaque brusquement : les uns sont tués, les autres se replient sur un second corps placé près de Reutte. Le second corps est culbuté à son tour. Restait le château d'Ehrenberg, très haut et très fortifié, qui dominait le seul passage accessible de ces montagnes. Maurice l'emporte de vive force : il est dans le Tyrol, il marche à grands pas vers Inspruck.
Charles-Quint était alors en conférences avec son frère. Ferdinand lui rendait compte des négociations de Lintz. Tout à coup on vient annoncer que Maurice approche, qu'il arrive cette nuit même. Déjà le jour baissait : l'empereur dut partir en litière, aux flambeaux, suivi de sa cour en désordre, par un temps affreux et à travers des défilés presque impraticables.
Maurice de Saxe ne le poursuivit pas. Peut-être n'avait-il voulu que l'effrayer. « Je n'ai pas encore de cage assez » grande, disaitril, pour y enfermer un oiseau de cette » taille (2) ». Charles-Quint fugitif paraissait d'ailleurs sans
(1) V. la lettre écrite par Charles-Quint, le 30 mai, à sa sœur, Marie de Hongrie, Lanz. t. III, p. 201 et suiv.
(2) Seckendorf, Histoire de Ut réformation de l'Eglise chrétierme en Alknùigne, an. 1552.
ressources. Un immense cri de triomphe, mêlé d'invectives, s'éleva parmi tous ses ennemis, qui crurent sa défaite achevée. « Le duc Maurice de Saxe et les princes allemands, » écrivait alors H. de Selve au roi de France, continuant » leurs miracles de faire cheminer les boyteux, font passer » la carrière à Tempereur si royde qu'il peut bien se van- » ter qu'il y a longtemps qu'empereur ne fist un meilleur » exercice s'il continue les traictes et journées qu'il a com- »mencées (1) ». Cependant, l'empereur, puisant l'énergie jusque dans ses revers, conservait un langage ferme et même menaçant à l'égard de son ennemi victorieux. « L'empereur » a écrit à ces seigneurs (aux Vénitiens), ajoute Tambassa- » deur français dans cette même lettre, que la grande in- » dulgence qu'il avait usée envers les siens et pour avoir » voulu temporiser et endurer d'eulx plutôt que de mettre » la chrétienté en nécessité de guerre^ avait été cause de le » mettre en la poyne où il estoit ; mais qu'il espéroit en » sortir bientôt et chastier les rebelles^ en sorte qu^il en » serait mémoire à jamais. »
Avant même de quitter Inspruck, il avait rendu la liberté à l'ancien électeur de Saxe, Jean-Frédéric : c'était le plus sûr moyen d'inquiéter Maurice; c'était peut-être aussi le moyen de lui ôter ses meilleurs partisans ; car bien dçs sympathies s'attachaient encore au nom de son cousin, ce prince si cher aux protestants , si justement admiré dans toute l'Allemagne pour sa fermeté inébranlable dans la captivité. Maurice le sentit; et, tout victorieux qu'il était, il fut le premier à demander que les conférences de Passau s'ouvrissent à l'époque indiquée. Les conventions de Lintz sub-
(1) 25 mai 1552, Négociations du Levant, t. H.
sistaient toujours, disait-il, et sod invasion dans le Tyroi ne pouvait lui être imputée à crime. N'avait-on point, en effet, fixé d*un commun accord le commencement de Farmistice au jour où s'ouvriraient les nouvelles négociations?
Les conférences de Passau occupent une large place dans les correspondances publiées par le docteur Lanz^ principal document relatif à ces luttes de Charles-Quint contre le protestantisme en Allemagne. Nulle part ailleurs nous n'avons mieux vu se dessiner les physionomies, se révéler les sentiments secrets des divers personnages qui y débattirent solennellement les deux grandes questions de la destinée de la réforme et de la destinée de l'empire.
L'attitude de l'empereur est calme et ûère. Son courage inflexible, ses fortes convictions religieuses, le dédain que ses ennemis lui inspirent, l'espérance de voir sa fortune se relever bientôt, lui donnent une fermeté admirable après tant de revers. Il parle en maître à ses vainqueurs, ose leur reprocher leur trahison, les intimide et finit par sortir presque sans désavantage d'une situation un moment si désespérée.
Au contraire , Maurice , si audacieux dans Tattaque , se montre faible et irrésolu dans les négociations. Il ne veut point abandonner son beau-père et ses confédérés; mais il laisse trop voir qu'il redoute la continuation de la guerre. Enfin , après avoir perdu un temps précieux, n'ayant pu vaincre l'obstination de son adversaire, déjà abandonné par une partie des siens, il reprend les armes et recouvre toute son énergie. Ainsi, tour à tour on retrouve en lui et ce conspirateur indécis que méprisèrent les conseillers de Charles-Quint, et ce rebelle intrépide qui sut en quelques jours anéantir les projets de domination d'un empereur victorieux.
Ferdinand et les princes catholiques ou protestants qui figurent comme médiateurs dans ces conférences, montrent la plus grande ardeur à poursuivre la paix ; et, comme nous le Terrons, ce furent eux qui la donnèrent à rAllemagne.
Maurice avait plusieurs sujets de crainte. La délivrance de Jean-Frédéric était le premier et le plus grave; aussi pressait-il l'empereur de remettre dans les fers cette illustre victime (1). U sentait, en outre, que chaque jour de retard dans la conclusion du traité améliorait la position de Charles et compromettait la sienne. Lors de la brusque attaque de Maurice, l'empereur avait été plus surpris qu'effrayé, et plus effrayé que vaincu. Maintenant réfugié dans les montagnes inaccessibles de la Carintbie, il y pouvait continuer en toute sécurité ses préparatifs de guerre. De tous les côtés on levait pour lui des soldats. Ainsi il se voyait à la veille d'avoir sous ses ordres une armée formidable. Celle de ses adversaires, au contraire , allait sans doute bientôt se dissiper. Déjà, Maurice de Saxe , marchant sur Inspruck, avait été forcé de s'arrêter un moment: ses soldats mutinés réclamaient une forte gratification ; et ce moment de répit donné à Charles-Quint avait certainement contribué à sauver la liberté de ce prince. D'ailleurs, la mésintelligence divisait les deux chefs des protestants, Maurice et Albert de Brandebourg. Le dernier, espèce de condottiere, semblait n'avoir pris les armes que pour mettre l'Allemagne au pillage. Et ce n'étaient point seulement les Etats ecclésiastiques et les villes impériales catholiques qu'il rançonnait ou cherchait à usurper ; les villes protestantes
(1) Lettre de Ferdinand à Charles-Quint, du 22 juin 1552, Lanz, t. IIL p. 285, et plusieurs autres lettres.
elles-mêmes avaient tout à souffrir de sa brutale avidité. Toute rAIIemagne commençait à maudire le parti qui comptait un tel homme au nombre de ses chefs. Ajoutons que le landgrave était toujours prisonnier, et que Tempereur pouvait se venger sur lui des outrages dont sa captivité était la cause, son gendre et ses fils les auteurs. Un tel état de choses faisait assez sentir à Maurice qu'il fallait user modérément d'une première victoire. Cependant, engagé dans une entreprise ou il avait attiré un souverain étranger et tant de princes allemands, il devait à ses alliés, il devait à son propre honneur et à sa réputation déjà si compromise, de ne faire la paix qu'à des conditions honorables.
Les dispositions du roi Ferdinand n'étaient pas moins pacifiques. En effet, si la guerre continuait, il avait égalementà craindre la victoire ou la défaite de son frère. Charles- Quint, vainqueur, ne reviendrait-il pas au projet d'assurer à son fils la succession de l'empire? S'il était vaincu, n'aurait-on point à redouter l'ambition du roi de France et l'esprit d'indépendance des seigneurs allemands? £t dans l'un ou dans l'autre cas, l'Allemagne divisée ne pourrait fournir de secours à Ferdinand contre les Turcs, dont les nouveaux succès faisaient présager la perte de toute la Hongrie. Mais si la paix se faisait^ Maurice lui promettait un énergique appui contre ces barbares.
Quant aux princes allemands, ils voulaient empêcher à la fois les pillages d'Albert de Brandebourg et de sa bande, l'entrée dans l'empire de hordes étrangères appelées par l'empereur, le progrès de l'anarchie, le rétablissement de la puissance impériale. L'accord de l'empereur avec Maurice pouvait seul les sauver de tant de périls. Aussi pressaient-ils
vivement les deux ennemis de consentir à de mutuelles concessions.
Un incident faillit rompre d'abord toute la négociation. Henri II avait envoyé l'évêque de Bayonne pour le représenter dans les conférences. L'évêque s'y rendit sans s'être muni d'un sauf-conduit impérial, y prit un ton peu respectueux pour l'empereur et affecta de répéter que son maître, en arrêtant les progrès de ce prince ambitieux, avait mérité le surnom glorieux de défenseur des libertés germaniques (1). Non-seulement Charles-Quint ne voulait pas qu'on l'admît au congrès, mais il demandait encore qu'on l'arrêtât et qu'on le retînt prisonnier (2). Maurice de Saxe insista vainement pour que Ton terminât dans un seul traité et ses différends et ceux du roi de France avec l'empereur. Charles-Quint répondît toujours par un refus -formel (3), et son opiniâtreté lui donna gain de ca.use. Pendant la négociation, le roi de France, qui s'était avancé jusqu'au Rhin, se détourna tout à coup de l'Allemagne pour fondre sur les Pays-Bas espagnols. Maurice saisit ce prétexte et cessa ses instances en faveur de ce prince. Vers le même temps, une rixe eut lieu dans l'hôtel de l'évêque de Bayonne entre un comte de Cassel, officier à la solde de Maurice, et quelques écrivains de la chancellerie de Ferdinand. L'évêque, qui attribuait cette rixe à un complot, s'imagina que ses jours étaient menacés et quitta précipitamment Passau. Plus tard, il écrivait à l'archevêque de Mayence qu'il n'avait échappé que par miracle à un attentat inoui.
(1) Voyez le discours qu'il y prononça, dans Granvelle, Papiers d'Etat, fin du t. III.
(2) Lanz, Corresp., t. III, p. 225.
(3) Lanz, Corresp., t. IIJ, p. 225,
En ce qui concernait les princes allemands, Charles- Quint et Maurice de Saxe ne soutenaient point les mêmes opinions qu'au sujet de là France. Charles--Quint voulait que la paix fût générale, que tous les confédérés y fussent compris, et que Maurice y stipulât en leur nom comme au sien propre. Maurice, qui connaissait les dispositions belliqueuses d'Albert de Brandebourg, prétendait n'engager que lui-même. Chacun d'eux suspectait la bonne foi de son adversaire. Maurice craignait que l'empereur ne se ménageât d'avance un motif de ne pas remplir les conditions du traité. Il prévoyait qu'Albert de Brandebourg refuserait de déposer les armes. Ne pourrait-on pas saisir ce prétexte pour retenir le landgrave T Et combien n'aurait-il pas alors à se repentir d'avoir accepté la paix avec un tel empressement? L'empereur, de son côté, croyait que Maurice avait conçu l'arrière-pensée de continuer plus tard la guerre sous le nom d'Albert de Brandebourg, et que les dissentiments apparents des deux confédérés cachaient des intelligences secrètes. De là des discussions très-vives, qui rendaient l'accord de jour en jour plus douteux. L'un et l'autre s'obstinaient à ne point céder. Leur défiance était égale. Charles-Quint passait depuis longtemps pour un politique peu scrupuleux ; Maurice, par son coup d'essai , s'était mis au rang des maîtres dans l'art de la perfidie. Ils se soupçonnaient donc réciproquement, et chacun cherchait à obtenir pour la stricte exécution des conditions du traité les mêmes garanties qu'il refusait à son rival.
Charles-Quint tenait d'ailleurs à conserver, dans toutes ces négociations, le langage qui convenait au chef de l'empire. Il parlait en maître, tout en faisant des concessions sur certains points. II affectait aussi d'avoir moins à cœur ses
intérêts propres que les intérêts du corps germanique et ceux des divers Etats qui en faisaient partie. Ainsi, il réclamait des indemnités pour ceux qui avaient souffert de Finvasion de Maurice et de ses confédérés (1 ). Il savait bien qu'elles ne lui seraient point accordées, et il n'avait point l'intention de les demander jusqu'au bout; mais, comme souverain^ il croyait sa gloire intéressée à protester en faveur de sujets fidèles, injustement dépouillés par la violence et la rébellion.
Les trois objets essentiels des débats dans ces conférenrenées étaient : la mise en liberté du landgrave, la pacification religieuse de l'Allemagne, et le reproche fait à Charles- Quint d'avoir voulu convertir l'empire en une monarchie absolue.
Charles-Quint était résolu depuis longtemps (du moins, il le prétend dans ses lettres) à tirer de captivité le landgrave ; mais il exigeait le licenciement préalable des troupes^ de Maurice. Divers moyens furent proposés par les deux partis et par les médiateurs pour servir de garanties mutuelles à l'exécution de cette partie du traité. Les deux adversaires paraissaient attacher une grande importance au chojx de ces moyens. Ils voulaient l'un et l'autre se réserver ce prétexte pour rompre les conférences^ s'ils ne parvenaient pas à s'entendre sur d'autres difficultés plus graves.
Quant à la religion, Charles-Quint insistait pour que les décrets des deux dernières diètes d'Augsbourg restassent en vigueur jusqu'à la convocation d'une nouvelle diète ou d'un
(1) Robertson commet une erreur grave en prétendant que l'empereur demandait à être dédommagé de toutes les pertes qu*il avait essuyées dans cette guerre, voir liv. X. Sa correspondance, recueillie par Lanz , montre très bien que ce n- était pas pour luimême qu'il exigeait des indemnités.
concile national. II accorda ensuite aux luthériens, mais avec beaucoup de répugnance, une liberté de culte qui devait cesser le jour où la nouvelle assemblée, diète ou concile, réglerait l'état religieux de l'Allemagne. On voit par ses . lettres que cette concession lui paraissait exorbitante. En réalité^ son caractère provisoire lui laissait peu d'importance. Le parti catholique dominait ordinairement dans les diètes de l'empire. Charles comptait d'ailleurs redevenir bientôt le plus fort. L'empereur et la diète, s'uniraient vraisemblablement pour rétablir les anciens règlements relatifs à la religion. Quel avantage les protestants auraient~ils alors retiré du traité de Passant
Le duc Maurice, en prenant les armes, avait accusé son ennemi de violer la constitution de l'Allem^ne et de chercher à y établir le pouvoir absolu. Il demandait maintenant le redressement de ces mêmes griefs politiques. Les médiateurs le soutenaient avec énergie, parce qu'ils désiraient l'abaissement de la puissance impériale. Tous attaquaient Charles-Quint^ personne ne le défendait. Mais jamais il ne fut plus habile ni plus ferme. Ses adversaires le pressaient d'user, sur certains points qui concernaient particulièrement leurs intérêts, d'une autorité que le droit public allemand ne lui conférait pas. Il leur fait remarquer combien ces sollicitations contredisent les plaintes qu'ils lui ont adressées sur sa prétendue tyrannie (1). Il est prêt d'ailleurs à faire droit aux réclamations légitimes, tnais après que la diète générale en aura décidé ; car c'est à elle seule qu'il doit répondre de ses actes dans le gouvernement de l'empire.
(1) Lettre du 30 mai 1552, adressée à Ferdinand, Lanz, t. III, p. 318 et suiv.
Du reste, il ne laissera point périr les prérogatives attachées à la puissance impériale , sans lesquelles rAllemagne tout entière serait bientôt en proie à une turbulente anarchie. Il se rend ce témoignage, qu'il a toujours respecté les lois de Tempire et la liberté des Etats qui le composent. Mais il saura transmettre à celui qui le remplacera sur ce trône électif la dignité impériale entière, telle qu'il Ta reçue luimême de ses prédécesseurs.
Pendant ces négociations, il se préparait à la guerre. Autant que le permettaient la situation de ses finances et la lenteur espagnole, il rassemblait des troupes et se mettait en état d'opposer à ses adversaires des forces redoutables. «Prolongez les négociations » , écrivait-il tantôt à son frère, tantôt à ses agents. Elles se prolongèrent, en effet, bien audelà du terme qui d'abord avait été fixé. Maurice ne voulait pas rompre. Les chances de la guerre étaient déjà plus douteuses. Ce n'était point d'ailleurs la première fois que l'empereur, malheureux au début d'une lutte, parvenait à relever sa fortune abattue, et mettait ses adversaires en péril. Ferdinand et les médiateurs, qui voyaient les chances de succès devenues égales entre les deux rivaux, firent les. plus grands efforts pour obtenir de l'empereur des conditions que l'électeur pût accepter. Ferdinand se rendit même auprès de lui à Villach, au commencement du mois de juillet, et il y resta plusieurs jours, le suppliant de se montrer moins inflexible, dans l'intérêt de l'Allemagne, dans celui même de la chrétienté, qui avait plus besoin que jamais de l'assistance de Maurice contre les Turcs.
Charles-Quint demeurait inflexible ; il céda enfin sur un point, mais sur le moins important des trois, la délivrance du landgrave. Quant aux deux autres, il maintint ses pre-
mières dispositions. A peine Ferdinand l'avait-il quitté, qu'il partit de Villach, passa de là à Linlz, gagna Brixen, réunit autour de lui la plus grande partie de ses forces dispersées, et montra à TAllemagne étonnée que son vieil empereur, un moment tombé si bas, n'avait rien perdu de cette habileté à réparer les coups imprévus du sort, de ce sangfroid imperturbable et de cette audace guerrière qu'elle avait précédemment admirés dans le conquérant. des Gueldres, dans le vainqueur glorieux de Muhlberg.
Déjà un des généraux de l'armée impériale, Conrad de Hanstein, s'était jeté dans Francfort-sur-le-Mein avec trois mille hommes et se préparait à ravager la Hesse (1). Maurice, irrité, quitte brusquement Passau; il intimide l'électeur palatin. Obtient de lui quelques pièces d'artillerie, va se poster devant les murailles de Francfort et bat la ville en brèche (2). Mais cette fois l'opiniâtreté de la défense égala l'impétuosité de l'attaque. L'électeur fut repoussé, et il perdit dans un de ces assauts Georges de Mecklembourg, le plus dévoué de ses lieutenants.
Quant à Albert de Brandebourg, continuant sans scrupule le cours de ses brigandages, il s'avançait jusqu'au Rhin, soumettait Spire et Worms, forçait les prêtres et les évêques à s'enfuir dans toutes les directions sous des déguisements divers, et changeait tellement les dispositions des Etats protestants à l'égard de son parti que Strasbourg même,
(1) De Thou, liv. X, fait par erreur de ce Conrad de Hanstein le commandant d'un corps de cavalerte à la solde des confédérés.
(2) Robertson semble croire que le voyage de Ferdinand à Villach fut la conséquence du départ de Maurice pour son armée. Les deux départs furent simultanés. Il ne paraît pas d'ailleurs , par la correspondance de Charles- Quint, qu'il ait été fort alarmé de l'attaque de Maurice contre Francfort.
cette ville si dévouée à la réforme, refusa de lui ouvrir ses portes.
Les revers de Maurice devant Francfort et les succès odieux d'Albert de Brandebourg étaient aussi funestes à leur parti que favorables à leur adversaire. Les médiateurs, â*abord très mal disposés à l'égard de l'empereur; revenaient déjà à d'autres sentiments, Ses agents s'en aperçurent bien vite, et ne négligèrent point de j'en avertir (1).
Charles-Quint jugea qu'il était temps de prendre un parti définitif. Après avoir si longtemps prolongé les négociations, il y fixalui^même un terme prochain. Son frère venait d'envoyer le chancelier de Bohême auprès de Maurice. L'empereur ordonna au chancelier de signifier à cet électeur qu'il avait huit jours pour refuser ou pour accepter la paix, aux conditions qui lui avaient été présentées. S'il ne donnait point de réponse dans cet intervalle, on lui accorderait encore un délai de trois jours. Les trois jours expirés, il ne devait plus espérer aucune concession (2).
En même temps , Charles-Quint annonçait à son frère que, pour satisfaire les vassaux de l'empire sur un de leurs principaux griefs, il avait résolu de former un nouveau conseil impérial composé tout entier d'Allemands. « Ce que » je n'ay voulu faire jusqu'à oyrcs, lui écrivait-il, pendant » que mes adversaires ont eu les armes au poing et que j es- » toye désarmé (encoires que auparavant j'eusse eu l'inlen- » tion d'y pourveoir), afin que il ne puissent dire de m y » avoir forcé , je le veulx faire maintenant qu'ils sont loing » et que j'aurai mes forces ensemble (3) ! »
(1) Lettres des 14 et 15 juiUet 1552, Lanz, Corresp., 1. 111, p. 367.
(2) Lettre à Plaw du 25 juillet 1552. Lanz, t. III, p. 390.
(3) Lettre à Ferdinand du 31 juillet, Lanz. t. III, p. 399.
. ËB présence d'ane telle fermeté jomte à tant d'adresse, lllaurtce dut renoncer, au moins pour te moment, aux brillants résultats qu'il avait sans doute espérés de son expédition d^nsprudc. Les onze jours accordés par Charles- Quint n'étaient point encore écoulés qu'il signa te trahé de Passau (2 août iSS2), <i €e traité, dit de Thou, surprit tout » le mondes. Qu'on se figure, en eflet , l'étonnement de^ ceux qut> 4eux mots plus tôt, avaient fisiit entendre si prématurément des 'dlants de victoire I La liberté rendue au landgrave de Hesse, mais avec cette clause qu'il observerait strictement les «conditions du pacte ^nchi jadis avec l'empereur ; la tolérance religieuse garantie aux confédérés pour dix mois seulement, au bout desquels Cbarles-Quînt se réservait de soumettre de nouveau la question religieuse à la dédsion d'une diète atlem^de; une vague promesse de porter aussi devant la diète les griefs articulés contre lui par rélecteur : c'étaient là tous les avantages que les protestants retiraient d'une lutte on ils avaient vu fuir devant eux le vainqueur de Mulhberg. Et s'il leur accordait leur grâce, c'était sous forme d'amnistie I II ne stipulait, il est vrai, aucune indemnité pour les victimes des derniers troubles, mais il annonçait qu'il appellerait plus tard l'att^tion de la diète sur les moyens de compenser leurs pertes.
En résutné, le traité de Passau n'était réellement qu'une nouvelle trêve accordée à quelques-uns des Etats protestants. Encore était-elle plus courte et bien moins avantageuse que celles de Nuremberg, de Cadan et de Spire, que l'empereur leur avait jadis spontanément octroyées. L'impunité était presque le seul fruit de leur rébellion. Ils 'devaient déposer les armes ou marcher au secours de Ferdinand contrôles Turcs. Leur ennemi, au contraire, demeu-
rait armé. Ces forces qu'il destinah avant la paix à combattre des sujets rebelles, il pouvait maintenant les diriger contre le roi de France, c'est à dire contre la tête du complot dont Maurice n'avait été que le bras. Et tout lui promettait une prompte victoire; car le roi de France venait de licencier ses troupes.
, Qui empêcherait Chariès-Quint d'employer ses soldats victorieux à tenir en respect la diète qu'il convoquerait à son retour, à la rendre plus souple et plus obéissante encore que ne l'avaient été les deux dernières diètes d'Augsbourg, instruments de,sa grande puissance en Allemagne? Déjà on le voyait rouvrir, les églises catholiques à Augsbourg, et s'il n'interdisait plus à tous les ministres luthériens d'y prêcher, il leur montrait assez ce qu'ils avaient à craindre^ en bannissant de la ville trois de leurs confrères dont le zèle religieux avait excité sa colère (1 ] .
Le traité de Passau ne devait-il être, pour Charles-Quint, qu'un moyen de reprendre haleine avant de terminer sa grande œuvre de pacification religieuse, ou serait-il le commencement d'une retraite définitive devant des ennemis que naguère encore il croyait avoir écrasés^ Tout dépendait du succès de la guerre contre la France. Charles-Quint marcha contre Hetz avec plus de soixante mille hommes, et la petite armée d'Albert de Brandebourg ne tarda pas à venir le renforcer. H n'en fut pas moins repoussé et obligé de lev^ le siège après des pertes immenses. Alors il courut s'en-
(1) Voyez dans les Négodatians du levmt , t. II, p. 225-226 , queUe impression jQrent ces événements sur l'ambassadeur de France à Venise, M. de Selve, dont les lettres si instructives ont déjà plusieurs fois donné à nos jugements sur les faits de cette époque Tappui d*une autorité bien respectable.
fermer dans les Pays-Bas, el il ne songea plus qu'à sa lutte contre les Français. L'Allemagne ne le revit plus, et la couronne impériale sembla n être désormais à ses yeux qu'un vain et inutile ornement. Un an plus tard, en effet, il écrivait à Ferdinand qu'il avait renoncé depuis longtemps à solliciter les électeurs en faveur de son fils (1).
De son côté, l'Allemagne avait à peine appris, ou même seulement soupçonné l'issue du siège de Metz, que, libre de toute crainte^ elle dépouilla le respect dû à la majesté du chef de l'empire. Augsbourg destitua le conseil qu'il lui avait imposé. Volrad de Mansfeld, ancien lieutenant d'Albert de Brandebourg, et le duc de Wurtemberg, violèrent la paix publique: le premier, en attaquant le duc de Brunswick; le second, en s'emparant de plusieurs forteresses qui appartenaient au grand-maître de Tordre teutonique. Une foule de vassaux turbulents s'empressèrent de répondre à ce premier signal (2). Des troubles violents s'élevèrent d'un bout à l'autre de l'empire. Le pouvoir modérateur de l'empereur ne s'y exerçant plus pour obliger les Etats à la concorde, ils donnèrent carrière à leurs inimitiés particulières, à leur turbulence sans frein, à leur mépris de toute autorité et de toute discipline; ils firent des ligues et des contreligues ; enfin ils se livrèrent des batailles sanglantes où l'Allemagne épuisa sans profit le sang de ses enfants.
Plusieurs princes allemands avaient alors des intelligences secrètes avec le roi de France. Aucun ne se préoccupait des succès des Turcs, qui chaque jour s'avançaient davantage en Hongrie. L'ancien électeur de Saxe, Jean-Frédéric, le mar-
(1) Lettre du 3 février 1554, Lanz, t. III, p. 606.
(2) De Thon, liv. XI, an. 1552.
grave Albert de Brandebourg, le duc de Clèves, formaient, avec quelques seigneurs moins puissants, une faction que l'on disait secrètement appuyée par Fempereur (1). Le duc Maurice, le duc de Bavière, les électeurs ecclésiastiques et les autres prélats dont Albert de Brandebourg avait ravagé les domaines, enfin quelques villes impériales, composaient un second parti que le roi des Romains, Ferdinand, prenait plus ouvertement sous sa protection. Albert de Brandebourg et Maurice en vinrent aux mains près de Sievershausen. Maurice triompha, mais il paya de la vie sa victoire. Son rival trouva sans peine de nouveaux aventuriers disposés à suivre sa fortune pour partager le fruit de ses brigandages. Il se releva un moment, puis essuya' de nouveaux échecs, et Charles-Quint le mit au ban de Tempire, soit qu'il ne Teût jamais favorisé réellement, soit qu'il dût céder à la réprobation universelle dont ce misérable était l'objet. Albert se réfugia en France, où il termina ses jours dans la pauvreté. Comme il ne laissait point de postérité, ses Etats que les princes confédérés avaient saisis, furent rendus, par un décret de l'empereur, à ses héritiers collatéraux de la maison de Brandebourg.
Nous devons terminer ici cette troisième partie de notre étude sur Charles-Quint, car il nous est impossible de saisir un plan politique dans les actes d'ailleurs peu nombreux, où ce prince montrait encore qu'il était au moins nominalement le souverain de l'Allemagne. Tout entier à ses luttes contre la France, ou bien malade, perclus, incapable parfois de tout travail sérieux, il abandonna au roi
(1) Il le nie soigneusement dans la plupart des lettres adressées à son frère qui terminent le recueil de Lanz, 1 111, passim.
des Romains, son frère, la direction générale des aflaires de Tempire, en attendant qu'il pût lui laisser aussi le titre impérial. Les motifs de refroidissement qui les avaient éloignés Tun de l'autre, dans ces dernières années, avaient enfin disparu. L'empereur n'ambitionnait plus pour son fils la couronne d'Allemagne. Il considérait avec dégoût cet Etat bizarrement organisé, tant d'éléments de désordre et de dis* solution Gâchés sous les mots spécieux de privilèges da Saint-Empire et de libertés germaniques, ces entreprises insensées des audacieux que le succès couronnait presque toujours, les violences et la tyrannie des puissants, et cette confusion des opinions religieuses qui, tout en réclamant la tolérance, cherchaient à s'imposer par la force.
Toutefois, avant de laisser passer l'empire en d'autres mains, il désirait y rétablir un peu d'ordre: ainsi l'exigeaient le soin de sa réputation et le bien général de la chrétienté. Mais comment détruire les factions politiques , si l'on ne suspendait aussi les querelles religieuses, première cause des maux de l'Allemagne?
D'un autre côté, l'empereur prévoyait que les protestants, fiers de ses humiliations , se montreraient plus exigeants que jamais, et sa conscience de catholiquç ne lui permettait point de sanctionner par sa présence à la diète le décret qui constituerait dans un de ses Etats une Eglise hérétique, se perpétuant à côté de l'Eglise orthodoxe. Son frère, Ferdinand, possédait l'affection des Allemands; et comme il devait bientôt succéder à l'empire, il était plus que tout autre intéressé à y faire régner la paix. Déterminé par ces considérations, l'empereur se déchargea entièrement sur Ferdinand du soin de convoquer la diète d'Augsbourg, d'en présider et d'en régler les délibérations, d'admettre ou de rejeter
raccord qui en serait la conclusion. Cette assemblée célèbre acheva ce qu'avait commencé le traité de Passau. Elle sanctionna les usurpationi^ commises sur les églises et donna une dorée à peu près indéfinie à la tolérance provisoire que les protestants devaient aux succès de Maurice.
La nouvelle de cet accommodement, si Ton en croit les historiens contemporains, causa à Tempereiir un chagrin profond qu'il ne ch^cha point à dissimuler. Il aurait dû pourtant y voir la conséquence nécessaire du traité qu'il avait signé lui-même à Passau, sans parler d^ événements qui depuis étaient survenus en Allemagne? Les haines religieuses ne s'étaient point, il est vrai, complètement éteintes dans ce pays. Plus tard même elles s^y rallumèrent avec une nouvelle violence. Cependant les princes allemands , unis ensemble par la jalousie que Charles-Quint leur inspirait à tous, avaient appris à se supporter et même à se se^ courir mutuellement, quelles que fussent leurs opinions en matière de foi. Les catholiques les plus exaltés n'avaient^ifs pas eux-mêmes consenti , en 1 552 , à être les médiateurs d'une paix qui. fut comme le triomphe définitif delà réforme en Allemagne? Maurice de Saxe ne s'était-il point fait à son tour le défenseur des princes ecclésiastiques de l'Aile* magne contre Albert de Brandebourg, tandis que l'ancien chef des confédérés de Smalkalde, Jean^Frédéric, devenait l'allié et le protégé de l'empereur? Ain^ les deux grands partis religieux que nous avons vus tant de fois en présence, apportaient à la diète d'Augsbourg de tout autres sentiments que dans les diètes précédentes. Ils devaient dès 1(m^ désirer la prolongation d'une trêve salutaire. On fit bien de part et d'autre, par habitude, quelques difficultés avant de s'entendre. Les théologiens des deux partis usèrent de leurs
déclamations favorites, et plusieurs fois Tancienne inimitié parut prête à se réveiller. Hais en réalité elle se ranima si peu qu'on arriva bientôtà une conclusion satisfaisante pour tous les membres de la diète. Et la paix jurée fut observée par les catholiques et les protestants pendant trois quarts de siècles, malgré des griefs réciproques chaque jour plus nombreux, malgré l'exemple de tout le reste de TEurope , alors divisé par des guerres civiles. Il est vrai que plus tard ils répudièrent tout à fait la sage modération qui les avait si long-temps préservés de la guerre civile. Pendant trente ans ils firent de leur pays un champ de bataille où tous les peuples voisins figurèrent tour à tour avec eux.
Les efforts de Charles-Quint, il faut pourtant le reconnaître, ne furent pas sans fruit pour la cause catholique. De tous les pontifes^ ses contemporains, deux seulement, Adrien VI et Marcel II qui, l'un et lautre, furent enlevés trop vite à la chrétienté, entrevirent comme lui que la conservation de TEglise romaine ne dépendait pas moins de la réforme des abus dans la discipline que du maintien du principe d'autorité dans le dogme. Les évêques espagnols, organes de Tempereur dans le premier concile de Trente, voulaient sincèrement, au témoignage de Sleidan lui-même, mettre un terme aux désordres que les protestants avaient plus particulièrement attaqués, ôter à la puissance pontiGcale ce qu'elle avait d'arbitraire, et imposer au clei^é la stricte observation des devoirs propres à faire respecter son ministère sacré (1). Ce concile, deux fois suspendu sous
(1) Sleidan, liv. XXIII, p. 413 et verso.
son règne, ne répondit point à ses espérances. Mais peu de temps après sa mort, il fut convoqué de nouveau par le successeur de Paul lY, et si cette fois encore il n'accomplit pas entièrement la réforme que Charles-Quint avait voulu opérer dans l'Eglise par l'Eglise elle-même, du moins il fit cesser les scandales déplorables qui avaient excité la colère des ennemis de l'orthodoxie.
La papauté sembla aussi s'inspirer d'un esprit nouveau. Par ses fautes, elle n'avait peut-être pas moins contribué que les protestants eux-mêmes à empêcher Charles-Quint de rétablir l'ordre dans les affaires religieuses. Mais alors elle prit une résolution à la fois généreuse et sage. Elle abandonna les préoccupations temporelles auxquelles elle avait si souvent sacrifié les devoirs de ses fonctions religieuses ; elle renonçaulésormais à intervenir dans les cabinets des princes pour y régler leurs délibérations ; elle ne prétendit plus leur imposer la paix ou la guerre, suivant qu'il convenait à ses propres intérêts. Elle s'entrerait encore quelquefois, il est vrai, dans leurs querelles, mais avec les ménagements d'une mère qui cherche toutes les voies amiables pour réconcilier ses enfants divisés , non point comme une maîtresse impérieuse qui ne souffre aucun dissentiment autour d'elle, parce qu^elIe n'y tolère aucune liberté.
C'est là, je crois, le rôle que lui réservait Charles-Quint. On objectera l'intérim où il usurpa si audacieusement des fonctions que la doctrine catholique n'attribuait qu'au chef de l'Eglise. Nous ne voulons point juger cet acte, que Bossuet lui-même n'ose ni louer ni blâmer (1). D'ailleurs, si
(1) Bossuet, Histoire des variations des Eglises protestantes^ liv. VIII, chap. III.
nous rendras justice à la noblesse de son but, nous ne prétendons point justifier les moyens qu'il employa quelquefois pour y parvenir. Trop souvent il emprunta aux disciples de Machiavel leurs procédés favoris , la ruse et la violence. Ttm ils étaient aussi familiers à tout son siècle i et seul peu^tre parmi les princes ses contemporains, il eut de véritables convictions religieuses. Il n*y avait chez François I^ et chez Henri YIII que de la superstition ou de Thypocrisie, servant de masque à l'ambition la plus effrénée et à l'avidité la moins scrupuleuse.
Si nous ne voulions réduire ce travail à l'examen de quelques points principaux du règne de Charles-Quint, que des correspondances récemment publiées en France et en Allemagne nous ont sûdé à éclaircir, nous pourrions ici rendre hommage à sa méflioire avec moins de restrictions et de réserve. Il suffirait d'exposer quelques-uns des règlements qui organisèrent les colonies espagnoles de l'Amérique et délivrèrent les Indiens d'une atroce tyrannie. Toute u^ne portion de l'humanité arrachée au plus indigne esclavage et rétablie dans ses droits, n'est-ce pas là une œuvre infiniment plus glorieuse que la conquête de cent peuples divers T Que Charles-Quint ait consulté ou non la politique avant tout, cette heureuse inspiration ne le place pas moins parmi les bienfaiteurs des peuples. C*est dans les deux ordonnances de Madrid et de Barcelonne qu'il faut chercher la gloire la plus pure de son règne.