‹ Étude sur Charles-quintChapitre 8 sur 10 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Etat de l'Allemagne à l'avènement de Charles-Quint. — Naissance et premiers progrès de la réforme dans cette contrée (1519— 1544).

Le règne de Charles-Quint en Allemagne présente un double intérêt. Le système du gouvernement créé sous Maximilien pour maintenir la paix entre les Etats allemands, y subit sa première et sa plus rude épreuve : la réforme y naquit et y produisit les premières grandes luttes religieuses qui aient ensanglanté la chrétienté dans les temps modernes.

Depuis longtemps FAUemagne était déchirée par la rivalité des divers Etats qui la composaient. Chacun y pouvait impunément abuser de ses forces pour opprimer ses voisins. Electeurs, princes laïques ou ecclésiastiques, chevaliers,

villes impériales, luttaient à qui mieux mieux de turbulence et d'ambition. Nulle part en Europe, Fabsence de tout frein légal et le déchaînement des volontés individuelles ne produisirent tant de troubles et de violences.

A la fin du XV® siècle, on sentit le besoin de mettre un terme à cet état de choses. On rendit au pouvoir impérial quelques débris de ses anciennes prérogatives. On établit la chambre impériale et on organisa les cercles allemands. On supprima ces tribunaux redoutés où la vengeance et la haine des faibles, coalisées contre Torgueil menaçant des forts, empruntaient, pour s'assouvir, les formes d'une justice implacable et mystérieuse.

Mais la nouvelle constitution n'avait point détruit ce vieil esprit d'indépendance locale qui fit de l'Allemagne, au moyen-âge , un corps sans tête dont les membres ne cessaient de se déchirer. Si les princes allemands avaient laissé l'autorité impériale se relever un peu de son abaissement, la nécessité seule avait pu les y déterminer. Sous Maximilien, leur salut paraissait attaché au rétablissement de l'unité dans l'empire. Le danger s'évanouit ensuite; du moins ils le jugèrent éloigné. Alors Tempereur leur devint d'autant plus suspect qu'ils s'imaginaient lui avoir donné plus de moyens de les asservir eux-mêmes.

Pour l'empêcher d'augmenter encore son pouvoir, ils cherchèrent à le dépouiller de nouveau. Ils avaient à peine créé Ja chambre impériale qu'ils retirèrent à Maximilien le droit d'en nommer les membres, de peur sans doute qu'il ne la remplît de ses créatures. L'immense puissance héréditaire de Charles-Quint devait leur porter bien plus d'ombrage. S'ils fixèrent sur lui leur choix, ce ne fut qu'à regret et parce que l'électeur de Saxe avait rejeté leurs suffrages.

Puis, après l'avoir élu , ils lui donnèrent une nouvelle marque de défiance en lui imposant le serment de ne faire dans Tempire aucune innovation qui pût leur porter préjudice. Charles-Quint prêta ce serment de bonne grâce; il abandonna ses domaines d'Allemagne à son frère Ferdinand, et cependant il ne put les convaincre de sa modération. Ses conquêtes en Italie augmentèrent leurs craintes. Il lui fallut user d'une circonspection extrême; et, sans les formes d'obséquieuse déférence qu'ils affectaient à son égard , on eût dit plutôt un étranger puissant qui flatte et menace tour à tour de petits Etats voisins dont il recherche l'alliance, que le chef d*une grande nation imposant l'obéissance à ses sujets et leur dictant des lois.

Telle ne fut point toutefois la cause première des secousses violentes qui sous ce prince ébranlèrent l'ordre politique en Allemagne. Sans le schisme religieux de Luther, aucun trouble grave n'y aurait sans doute éclaté. Charles- Quint se serait servi de son titre d'empereur uniquement pour fortifier sa puissance personnelle en Italie et pour repousser de l'Europe chrétienne les Musulmans, contre lesquels il protégea toujours les intérêts généraux de la chrétienté. Il n'eut point fait de longs séjours en Allemagne, et ses sujets allemands n'auraient guère eu à accuser que son indifférence à leur égard et son éloignement continuel de Fempire.

Hais la grande question de la réforme divisa sous son règne l'Allemagne en deux camps opposés. Luther et ses nombreux prosélytes voulurent rétablir la primitive Eglise, en renversant ce qu'ils appelaient le royaume de Babylone et la souveraineté de Nemrod , le fort chasseur ; les catholiques s'indignèrent et demandèrent qu'on dressât des bûchers

contre le novateur et ses partisans. Robertson a fort bien montré dans son Histoire de Charles-Quint combien Teaprit de cette époque était éloigné des idées de tolérance et combien les deux partis y restèrent également étrangers. «L'Europe était accoutumée depuis plusieurs siècles, dit-il, « à voir répandre ou soutenir par la force des opinions pu- » rement spéculatives. Cette indulgence et cette charité mit- )^ tuelle que le christianisme recommande avec tant de sin* » cérité étaient entièrement négligées ; on ignorait cette » liberté de conscience qui permet à chacun de suivre son » jugement en matière de doctrine; enfin Fidée de tolérance, » ce mot même dans le sens qu'on lui donne aujourd'hui, » était inconnu. On pensait alors qu'employer la violence » contre Terreur était une des prérogatives naturelles de » ceux qui avaient la connaissance de la vérité ; et, comme » chaque parti prétendait posséder ce trésor, ils exerçaient » tous, autant qu'il était en leur pouvoir, les droits qu'ils » croyaient attachés à cette possession. Les catholiques ro- » mains, guidés par les décisions d'un juge infaillible, ne » doutant jamais que la vérité ne fût de leur côté, récla- » mèrent hautement l'autorité civile contre les novateurs ; » les protestants, qui n'avaient pas moins de confiance dans » la bonté de leur doctrine , sollicitèrent à leur tour les » princes de leur parti de réprimer ceux qui osaient la com- » battre ou s'y opposer. Luther, Calvin , Cranmer, Knox, » fondateurs de la réformation dans leurs pays , lorsqu'ils » en eurent le pouvoir et l'occasion, firent subir à tous ceux )^ qui doutaient de la vérité de leur croyance les mêmes châ- » timents que l'Eglise romaine décernait contre leurs dis- » ciples. On eût cru, parmi leurs partisans et 'peut-être chez » leurs adversaires, qu'ils se défiaient de la bonté de leur

» cause, s'ils n'eussent pas eu recours aux moyens violents » qu'on jugeait permis pour faire triompher la vérité (<) ^.

Charles-Quint n'avait point sans doute sur la tolérance religieuse d'autres idées que ses contemporains. Je sais qu'on a quelquefois contesté son orthodoxie. L'inquisition fit brûler comme hérétique son prédicateur favori, et dès le règne de son fils, un écrivain, que Ferreras cite sans le nommer, mettait audacieusement le vainqueur de Muhlberg parmi les protecteurs des nouvelles doctrines. Mais la vie de Charles- Quint, et surtout les dernières années de son règne, témoignent assez qu'il tenait fortement à la religion catholique.

Rétablir l'autorité de TEglise fut toujours un de ses vœux les plus chers. Il ne perdait jamais de vue cette grande œuvre, même au milieu des affaires de toute espèce dont il était accablé. Sa correspondance nous témoigne qu'il travailla à mettre un terme au schisme grec^ en réconciliant le czar de Russie, Iwan IV, avec le siège de Rome (2). Mais s'il s'efforçait avec tant de zèle de ramener dans le sein de l'orthodoxie des nations qui depuis si longtemps en étaient séparées, à plus forte raison sa conscience de chrétien lui prescrivait-elle d'y retenir ceux de ses sujets qui cherchaient pour la première fois à s'en écarter. Il la maintint rigou-

(1) Robertson, liv. XI. Traduction Suard, t. II, pag. 403, édition Didier.

(2) Dans une lettre écrite au pape Jules III, il lui signale une tentative semblable déjà faite par lui-même du vivant du prédécesseur d'Iwan IV , regrette qu'elle n*ait pas réussi , se réjouit vivement des bonnes dispositions du nouveau czar et conjure le pontife de saisir une occasion si favorable , qui peut-être fournira aux chrétiens le moyen de ramener la domination du Christ dans ces mêmes contrées où leur foi a trouvé son berceau. — Lanz, Corresp., t. III, pag. 73-74.

reusement en Espagne , au moyen de Tinquisition dont il accrut la sévérité; dans les Pays-Bas, par des édits de proscription cruels dans lesquels il enveloppa tous les fauteurs des hérésies nouvelles et tous ceux qui leur accorderaient protection ou asile. Mais en Allemagne, où son autorité était plus limitée, il lui fallait user de plus do ménagements, et quelle que fût la ferveur de sa foi, il crut devoir la subordonner aux besoins de sa politique.

D'ailleurs, instruit dans la religion par son candide et pieux précepteur, Adrien d'Utrecht , il joignait à un respect profond pour les chefs de l'Eglise et pour ses doctrines un vif désir de la voir réformer les abus nombreux qui existaient dans son sein (1). Il avait devant les yeux l'exemple des césars romains, qui avaient tant de fois assemblé des conciles et dirigé leurs délibérations. N'était-ce point aussi à l'un de ses prédécesseurs en Allemagne, Sigismond de Luxembourg, que la chrétienté avait dû la convocation du concile de Constance ? Charles-Quint ne croyait point que le pouvoir temporel fût blâmable d'employer la contrainte dans une certaine mesure pour forcer le pouvoir spirituel à remplir son devoir. Il condamna l'hérésie de Luther

(1} Il n'aima jamais Tordre des Jésuites, qui du reste ne devint populaire en Espagne que sous le règne de Philippe II, bien qu'il eût eu un Espagnol pour fondateur. Aussi, lorsque retiré au monastère de St-Just, il y reçut la visite de François Borgia, duc de Gandie, l'un de ses anciens favoris, que des relations avec Ignace de Loyola avaient fait entrer dans cet ordre, lui témoigna-t-il quelque mécontentemçnt. Il lui demanda pourquoi il n'avait point choisi, pour s'y retirer, un ordre ancien et éprouvé par le cours de longues années plutôt que cette société nouvelle qui n'avait encore aucune approbation et dont on parlait d'une manière fort diverse. Voyez le curieux récit de cette entrevue dans Mignet . Charles-Quint, chap. III, pag. 175 de la seconde édition.

dans la diète de Worms ; mais il respecta lui-même et fil respecter avec soin le sauf-H^omluit qu'il lui avait accordé, et lorsque ce sauf-conduit fut expiré, il ne chercha ni à punir l'hérésiarque, ni même à découvrir sa retraite. Je n'oserais point, toutefois, affirmer avec Ranké (1) qu'il savait quelque gré à Luther d'avoir réveillé l'attention de la chrétienté sur ce besoin d'une réforme dont elle devait tirer de si grands avantages.

Depuis la diète de Worms jusqu'au traité de Cambray, il joua un rôle peu actif dans les affaires de l'Allemagne. Il laissa les événements suivre leur cours sans chercher à les diriger. Tous les paitis s'adressèrent tour à tour à lui. Les chevaliers lui offraient de le faire monarque absolu d'Al^ magne, s'il voulait appuyer leur entreprise contre le clergé et les princes ; les paysans invoquèrent son nom lorsqu'ils cherchèrent à échapper à la servitude oii les retenaient les seigneurs (2). Les diètes allemandes réclamaient du pape la réforme des abus de l'Eglise, quand le papeleur ordonnait de détruire les hérésies chaque jour plus répandues dans l'empire. Il ne s'en occupait point, et son indifférence apparente le rendait populaire parmi les luthériens, bien qu'il eût précédemment condamné leurs doctrines.

Cette popularité s'accrut d'une manière prodigieuse, lorsque la crainte de voir l'Italie opprimée par les armes

(1) M. Ranké {Histoire de la Papa/ybté, t. !•', ) va même jusqu'à prétendre que ce fut lui qui donna ordre de Tarrôter, afin de ne pas rompre le sauf-conduit qu'il lui avait accordé. Mais j'ignore de quels documents originaux il a tiré ce fait ; du reste, Charles- Quint se repentit plus tard de ne point avoir imité le manque de foi de Sigismond à l'égard de Jean Huss.

(2) V. Pfister, Histoire d* Allemagne , r^gne de Charles- Quint, passim.

impériales eut jeté le pontife de Rome dans les rangs des ennemis de l'empereur. Persuadés que rAnté-Christ allait succomber, les réformés allemands voyaient dans leur jeune souverain le vengeur suscité par Dieu pour mettre fin à ce règne impie. Aussi s'enrôlèrent-ils en foule sous ses drapeaux. La superstition les y poussait bien plus que l'avidité. Ces terribles lansquenets, qui plantèrent l'étendard impérial sur les murs de Rome, n'avaient pour la plupart reçu, en s'énrôlant, qu'un écu de gratification par tête, et depuis ils étaient demeurés à peu près sans solde. Mais ils allaient à cette guerre comme à une croisade, croisade inouie dont les détails racontés par Guichardin (1) font frémir d'horreur I

L'Allemagne, de son coté, sembla se croire autorisée par son chef lui-même à attaquer l'Eglise dans la personne de celui qui depuis si longtemps en était proclamé le magistrat suprême (2). « Tous les projets, tous les égards favo- » rables au pape que l'on pouvait avoir précédemment, dit » l'historien Ranké , cessèrent par le fait même de cette )» guerre. Jamais les villes ne se déclarèrent avec plus de » liberté; jamais les princes n'insistèrent avec plus d'énergie » pour être délivrés des charges qui leur étaient imposées. » On fit la proposition de brûler sans façon les livres dans » lesquels se trouvaient renfermées les dernières instructions » de la papauté et de ne prendre pour règle que l'Ecriture-

(1) Guichardin, liv. XVII.

(2) Ranké, Histoire de la Papauté, trad. Chéron, tom. I, p. 150. Il faut dire cependant que la liste des cent griefs fut antérieure à la rupture de Charles-Quint avec le Saint-Siège. Le pontife û% Rome était même alors Tami le plus déToué de Tempereur, Adrien d'Utrecht, autrefois son précepteur et régent constitué par lui en Castiile.

)> Sainte. Quoiqu'il existât une opposition excessive, on ne ^ prit cependant pas une résolution qui proclamât Tindé- ^pendance et la séparation' de rillemagne. Ferdinand » signa le décret de Tempereur suivant lequel on laissait » aux Etats la liberté de reconduire en matière de religion, » chacun suivant son propre jugement^ sauf à en répondre » devant Dieu et Tempereur. Cette résolution, dans laquelle » il n*est pas fait mention une seule fois du pape, peut être » considérée comme le début de la réforme et de rétablisse- )> ment d'une nouvelle Eglise en Allemagne. Elle commença » aussitôt à s'établir en Saxe, dans le duché de Hesse et » dans les pays voisins. Par là le parti protestant fit un pas y> immense. Son existence légale fut fondée ».

Hais cette formation et ce progrès si rapide du parti réformé au sein de FAllemagne y firent naître de nouvelles divisions et des haines irréconciliables. Un grand nombre d'Etats se trouvèrent exposés à une ruine prochaine, et ceux dont la sécurité ét^it plus particulièrement menacée furent obligés d'implorer à grands cris la protectioti de l'empereur.

Les évêques et les abbés étaient dans l'empire de grands feudataires égaux aux princes. Us possédaient une partie considérable du territoire. Us avaient voix délibérative dans les diètes générales et dans les diètes particulières. Sur les huit cercles de l'Allemagne^ un seul, celui de Haute-Saxe, était soumis à une direction exclusivement laïque. On avait réservé à un archevêque toute la haute administration de celui du Bas-Rhin. Deux directeurs, Vûn séculier, l'autre ecclésiastique, se partageaient le premier rang dans les six derniers cercles. Le collège électoral comptait trois prélats parmi ses membres, et d'après la bulle d'or, l'archevêque de Mayence en avait la présidence perpétuelle.

Toute cette grande classe d'Etats née avec le catholicisme en Gennanie devait nécessairement périr le jour où la réforme y triompherait. On Ta vu disparaître depuis sans que l'empire en éprouvât ni bouleversement ni secousse. Hais au XYI* siècle^ il eût fallu bien du sang, bien des combats pour la détruire. Que devenait dès lors FAllemagne déjà si menacée par les Turcs, si justement inquiète de l'ambition des rois de France?

D'ailleurs, l'esprit essentiellement conservateur de Charles- Quint haïssait toute révolution. Il avait vu de mauvais œil les soulèvements des chevaliers et les tentatives d'indépendance des paysans , lorsque paysans et chevaliers offraient d'abattre à son profit l'orgueil insolent des princes et des villes impériales. De même il devait se montrer hostile à tout effort des protestants pour détruire l'un des trois ordres alors dominants en Allemagne , et mettre les deux autres en possession de ses dépouilles.

Ajoutez à cela que l'existence d'un clergé catholique possédant des domaines dans l'empire était pour le pouvoir impérial un appui nécessaire. Dans les grandes luttes du sacerdoce et de l'empire au moyen-âge, les prêtres avaient été contre les césars germains les auxiliaires dévoués de la papauté : leur résistance obstinée avait vaincu l'orgueil insolent de ces chefs du monde féodal, et grâce à eux l'Allemagne s'était à peu près transformée en une fédération d'Etats libres. Mais les choses avaient changé depuis. Le trône et l'autel, encore rivaux parfois lorsqu'il s'agissait de leurs intérêts temporels en Italie , n'en sentaient pas moins instinctivement que l'union était pour eux une condition essentielle de salut. Déjà , par un traité conclu sous le règne de Frédéric lU , l'empereur et le pontife s'étaient partagé la

disposition des bénéfices ecclésiastiques vacants dans Tempire, ,et le haut clergé allemand n'avait pas moins de respect pour les successeurs de Henri IV et de Frédéric II que pour les vicaires de Jésus-Christ.

' Et puis, le roi catholique, le souverain des Espagnes, ce pays toujours si dévoué à Torthodoxie et au Saint-Siège, pouvait-il prendre sous sa protection ces ennemis jurés de TEglise romaine qui, dans leurs invectives, accusaient le Saint-Siège d*être le trône de Satan? Quels dangers n*eât-il pas courus de la part de ceux mêmes auxquels sa maison dut l'affermissement de sa puissance? Il ne faut donc pas s'étonner si bientôt il se montra plus ouvertement opposé au parti de la réforme. Mais on doit remarquer qu'il refusa toujours de faire cause commune avec les adversaires violents des innovations religieuses , et qu'il garda entre les factions opposées un juste milieu oii il courait risque de se rendre suspect à la fois à l'une et à l'autre.

Même au temps de ses plus grandes hostilités contre le pape Clément YII, tout en se servant des luthériens contre ce pontife, Charles-Quint n'encouragea pas leurs doctrines. Il prenait avec eux un ton sévère, et ses délégués les entretenaient sans cesse du décret de Worms, des coutumes traditionnelles de l'Eglise et de la nécessité de les rétablir (4). Hais il laissait son frère Ferdinand leur faire des concessions temporaires. Lorsqu'il fut libre enfin de la guerre qu'il soutenait contre la France et les puissances italiennes, il résolut de profiter de cette situation favorable pour mettre un terme à l'hérésie, en s'unissant toutefois aux hérétiques pour demander la réforme de l'Eglise.

(1) V. Sleidan, de Statu reipuhlicœ et religionis, ccBsare Carolo- Quinto, liv. VI, p. 86 et suiv. ; Lanz, Corresp», t. I, passim.

Mais il fallait d'abord rassurer le pape sur ses intentions, lui montrer qu'il ne voulait porter aucune atteinte à son pouvoir temporel ou à son titre de chef de la chrétienté. Aussi, dans le traité de Barcelonne, lui fit-il plusieurs concessions propres à augmenter sa puissance et celle de sa maison en Italie. Par un autre article de ce traité, il lui * promettait de ramener les réformés d'Allemagne dans le sein de l'Eglise. Une nouvelle diète, assemblée à Spire (4529), sous la présidence de Ferdinand, révoqua presque aussitôt la plupart des avantages que leur avait accordés la diète précédente. Ils protestèrent contre ce décret, et de là, comme on sait, leur vint le nom de protestants. On avait voulu dans cette même assemblée les désunir en les traitant différemment, suivant qu'ils appartenaient à la secte de Luther ou qu'ils avaient adopté jes opinions de Zwingle sur la présence réelle. Ils devinèrent facilement le piège, et si, dans les célèbres conférences de Harbourg, ils ne parvinrent pas à. s'entendre sur le sacrement de l'Eucharistie, point fondamental de leur séparation, ils n'entreprirent pas moins do lutter en commun contre les catholiques et le pouvoir impérial.

La protestation des Etats réformés de TAllemagne contre le décret de Spire irrita Charles-Quint. Il ne manquait d'ailleurs pas de gens, soit parmi les ecclésiastiques allemands, soit parmi les officiers de son palais, qui l'engageaient à sévir contre eux d'une manière rigoureuse. Son propre frère Ferdinand l'y exhortait sans cesse, et, d'accord avec le légat du pape, Vergérius, travaillait à empêcher un accommodement qui, suivant toute apparence, aurait eu pour résultat la convocation d'un concile national en Allemagne (1).

(1) Sleidan, pag. 104, verso, an. 1530.

Charles-Quint jugeait lui-même une telle assemblée dangereuse si elle ne rétablissait pas la paix religieuse dans Tempire, et plus dangereuse encore si elle la rétablissait. Dans le premier cas, elle augmenterait de funestes divisions; dans le second, les Etats allemands s'accorderaient peut-être à secouer le joug de TEglise romaine. Au contraire, il désirait vivement la convocation d*un concile universel; mais le • concile universel déplaisait au pape, et les protestants, qui d'abord Tavaient demandé avec instances, paraissaient plus disposés à le rejeter qu'à l'admettre.

Ainsi l'empereur voyait tous les partis contraires au concile universel, et croyait de son devoir de ne pas consentir à un concile national. Il était venu d'Italie présider la diète d'Augsbourg. Il chercha à y jouer le rôle de médiateur entre les deux factions. Luther, en génér^ si violent contre ses ennemis, a lui-même rendu justice à l'esprit de conciliation qui animait Charles-Quint dans cette diète célèbre (4).

Avant de juger les protestants , il fallait les entendre. L'empereur se fit présenter leurs confessions de foi, tolérance qui excita de graves murmures au sein du parti catholique. Les princes catholiques firent composer par leurs théologiens une réponse où ils admettaient quelques-unes des doctrines émises par leurs adversaires et en rejetaient beaucoup d'autres. Ce n'était point sans peine qu'ils s'étaient déterminés à cette concession. Aussi Charles-Quint eût-il voulu que les protestants s'en montrassent satisfaits. Lespro-

(1) Il rejetait toute la responsabilité de la proscription qui fut lancée contre les protestants, à la fin de cette diète, sur Clément VII et sur son légat Campeggio, et faisait de César la mention la plus honorable.— Sleidan, liv. XVI, pag. 273; voyez aussi sur la diète d'Augsbourg et les influences qui s'exerçaient sur Tesprit de Charles-Quint, Merle d'Au)>igné, Histoire de la Réforme.

testants, de leur côté, s'imagiDaient avoir fait un grand sacrifice en adoucissant, autant qu*il était possible, dans leurs confessions de foi, les points sur lesquels ils différaient de leurs adversaires. On ne pouvait donc parvenir à s'accorder. Cependant l'empereur essaya un nouveau moyen de conciliation : il ordonna à chacun des deux partis de choisir sept docteurs, auxquels serait confié rétablissement de la paix religieuse. Ces quatorze docteurs n'ayant point réussi à s'entendre, on en réduisit le nombre à trois de chaque côté. Puis, l'empereur entama des négociations particulières avec les divers chefs du parti r^ormé. Tour à tour il employa les promesses et les menaces pour les ramener dans le sein de l'Eglise catholique ; mais il ne put ni les effrayer ni les séduire.

Il revint alors à Tidée du concile universel, et il annonça qu'il insisterait vivement auprès du pape pour qu'il fût convoqué dans les six mois et assemblé l'année suivante, mais qu'en attendant cette réforme légale, il emploierait au besoin la force pour imposer l'orthodoxie. On sait comment finit la diète d'Augsbourg et quelles mesures il y fit prendre, afin de ramener l'unité religieuse en Allemagne. La chambre impériale indépendante de l'empereur, mais où dominait alors le parti catholique, commença immédiatement contre les protestants des procédures motivées sur les usurpations qu'ils avaient commises aux dépens du clergé. L'élection de Ferdinand, frère de Charles-Quint, comme roi des Romains, acheva de les effrayer (1). Ils prétendirent

(1) Cependant, plusieurs prélats se plaignaient déjà de la faveur que ce prince accordait à des conseillers luthériens, et du peu d*ardeur qu'il mettait à proscrire l'hérésie dans ses domaines. (Lanz, Corresp., t. Il, p. 118.)

qu'elle était contraire à la constitution de rAUemagne ; et non-seulement ils ne voulurent point reconnaître le nouveau roi des Romains, mais encore ils se liguèrent à Smalkalde et refusèrent tout secours à Tempereur contre le Turc, dont les armées immenses étaient déjà campées sur les frontières de TAllemagne.

La plupart des historiens, Robertson entre autres, ont montré peu d*impartialité dans les réflexions que.cette élection leur a suggérées. Ils y voient la marque d'une excessive ambition et d'un violent désir d'assurer à la maison d'Autriche la succession de l'empire. Mais Charles-Quint, en faisant désigner son frère comme roi des Romains, ne s'ôtaitil pas à lui-même la possibilité de faire donner plus tard ce même titre à son propre fils? Il n'ignorait pas sans doute le caractère égoïste de Ferdinand, et deux fois déjà il avait cru trouver en lui un rival (4). Ferdinand possédait tous les domaines de la maison d'Autriche, en Allemagne. Y joindre, avec l'expectative de la couronne impériale, la régence de Tempire pendant les longues absences du souverain titulaire, n'était-ce point lui assurer, parmi les princes allemands, une position égale, peut-être même supérieure à celle de son frère? Chose remarquable, ceux qui s'élevaient avec le plus d'énergie contre l'élection de Ferdinand, accusaient en mêiïie temps Charles-Quint d'aspirer à la monarchie universelle des Etats chrétiens. Il voulait, disaient-ils, réduire la Germanie à n'être plus qu'une des provinces d'une vaste monarchie dont l'Espagne, les Pays-Bas ou l'Italie seraient le centre. Mais alors pourquoi se créer d'avance un obstacle, en mettant la succession de l'empire à

(1) Voyez la première partie de cette étude, p. 33 et suiv.

la merci d'un prince qui ne devrait régner ni sur Tltalie, ni sur les Pays-Bas, ni sur TEspagne?

De tels inconvénients ne pouvaient, ce semble, échapper à un esprit aussi clairvoyant que Tétait Çharles-Quint, et Ton doit admettre que s'il n'en tint pas compte, c'est qu'il voulait par là en éviter d'autres plus grands. Quand il proposa aux électeurs de nommer son frère son lieutenant perpétuel en Allemagne, sous le titre de roi. des Romains, il leur donna pour motifs de sa proposition ses absences continuelles de l'Allemagne, les désordres toujours croissants qu'y excitaient les disputes de religion, le voisinage redoutable des Turcs et leurs invasions si fréquentes, enfin les avantages que pourrait offrir la présence d'un prince assez prudent pour apaiser les queAlles théologiques, assez fort et assez vaillant pour arrêter l'essor de la barbarie musulmane. Aucun de ces motifs n'était en réalité sans valeur.

Il fallait à l'Allemagne, et elle l'avait déjà sollicité d'une manière presque menaçante (1), un lieutenant impérial capable de remplacer son magistrat suprême, lorsqu'il résiderait en Espagne ou en Italie, lorsqu'il ferait la guerre en France ou sur les cotes de TAfrique. Pouvait-il faire appeler à ce poste si important un prince étranger à sa famille, sans se donner à lui-même un rival redoutable? De tous les seigneurs allemands, Ferdinand seul lui inspirait quelque confiance ; encore ne devait-il pas compter sur la durée de son dévouement. En effet, leurs intérêts resteraient-ils associés.

(1) Voyez la Correspondance de Charles-Ouint , recueillie par Lanz, 1. 1, passim, entre autres une lettre à Ferdinand, p. 360 et suiv. L*empereur, alors en Italie où il devait recevoir la couronne impériale, y écrit à son frère « que aucuns par maulvais enhort » s'advançaient à vouloir faire ung aultre roi des Romains. »

et le roi des Romains croirail41 toujours travailler à sa propre grandeur, en affermissant rautorilé impériale et la paix publique en Allemagne?

Quoi qu'il emsoit, Félection de Ferdinand éveilla contre l'empereur les susceptibilités si naturelles au caractère germanique^ On cria à la violation de la constitution de Tempire, parce que la bulle d*or avait décrété qu'il ne serait plus nommé désormais d'héritier présomptif du trône impérial. €harles-Quint se mettait en mesure de repousser les Turcs, dont tout faisait alors pressentir l'invasion prochaine. On prétendit que ses préparatifs avaient pour but secret l'asservissement de l'Allemagne. « L'empereur, disait-on, veut » opprimer la Gfermanie, en se servant des subsides mêmes » qu'il tirera de la Germanie. C'est pour cela qu'il parle » sans cesse de l'invasion prochaine du Turc et qu'il ré- » clame contre lui des secours. Lui fournir ce qu'il demande y^ serait lui donner des liens pour enchaîner notre liberté ». Et ce n'étaient point seulement les protestants qui tenaient ce langage; beaucoup de princes catholiques partageaient ou feignaient de partager cette conviction. Le duc de Bavière , le plus puissant d'entre eux, se lia d'une manière intime avec le landgrave de Hesse, et dès-lors ils conçurent le projet d'affaiblir la maison d'Autriche, en lui enlevant le duché de Wurtemberg. Les autres Etats catholiques, malgré leur fanatisme religieux, restèrent neutres entre l'empereur et ses ennemis.

C'est à cette même époque que commencèrent les rapports cachés encore, mais étroits^ de François V avec les chefs du parti protestant. « Et de faict, le duc Jean^ électeur de » Saxoigne, le duc Jean-Frédéric, son fils, les ducs Guil- » laume et Louis de Bavière, landsgrave de Hesse, et autres

» princes, firent entre eux aucunes assemblées et parle-. » ments, et mesmement un traité pour la conservation et » deffense de tous les droits, privilèges et libertés du Saint- » Empire ; et par plusieurs fois avaient envoyé devers le roy » requérir d'y vouloir entrer, en vertu d'une ancienne ligue )> et alliance qui aestéinviolablement observée de fort long- » temps entre l'empire et le royaume de France. A quoy le )> dict seigneur avait toujours respondu en termes généraux » et envoyé devers eux un docteur allemand, nommé Geor- » ges Wain, pour entretenir iceux princes en son amitié, » sans toutefois faire ou promettre particulièrement aucune » chose qui pût contrevenir aux traittés qu'il avait avecques

» l'empereur Retournèrent devers luy les messagers

» d'iceux princes.... et luy apportèrent un double autheny> tique de leur traitté, afin qu'il vist et cogneustleurinten- » tion n'estre pour invasion quelconque, mais seulement » pour la tuition de l'empire à laquelle il estait obligé par » leur ancience alliance.... luy remontrans au surplus, » comme, s'ils étaient par luy abandonnés, ils seraient con- » traincts ou de hasarder leurs Estats en évidens périls, ou » d'eatièrement se soubmettre au vouloir et intention de

» l'empereur Finablement tant luy fut dit et persuadé,

» qu'il se délibéra d'envoyer devers eux homme bien instruit » et informé de son vouloir et intention, et avecques cette » response furent les messagers renvoyés (1) ». Cet homme bien instruit était Guillaume du Bellay, frère de l'historien auquel nous devons le récit de toute cette négociation.

On se doute YÀen que le résultat de son ambassade fut de procurer aux princes protestants l'appui du monarque fran-

(1) Martin du Bellay, liv. IV, p. 440, éd. Panthéon.

çais. Le roi d'Angleterre fit aussi alliance avec eux, et Charles- Quint se vil menacé par une ligue formidable. Persuadé quo s*il parvenait à apaiser les protestants allemands, tout ce grand mouvement finirait de lui-même, il révoqua le décret d'Augsbourg par les édits de Nuremberg. et de Ratisbonne. Il y fut stipulé que Tempereur tâcherait d'obtenir la convocation dans les six mois d'un concile universel ; quen attendant, il y aurait paix générale en Allemagne; qu'on n'inquiéterait personne pour cause de religion ; qu'on arrêterait les procédures commencées par la chambre impériale contre les protestants, et que toutes les sentences déjà portées contre eux resteraient nulles et sans exécution. De leur côté, les protestants aideraient Charles-Quint à repousser les Turcs. « Ainsi, dit Robertson (4) , par leur constance dans leurs y^ principes, par leur unanimité à soutenir leurs préten- » tiens, par leur habileté à se prévaloir de l'embarras de » l'empereur, les protestants obtinrent des conditions ({ui » équivalaient presque à la tolérance de leur religion. » L'empereur fit tous les sacrifices, et ils n'en firent au- »cun; il n'osa même pas leur proposer d'approuver l'élec- » tion de son frère, quelque importance qu'il mît à cette » affaire, et les protestants , qui jusque là n'avaient été » regardés que comme une secte religieuse, acquirent dès » lors le rang et le crédit d'un corps politique qu'il fallait » ménager ».

Avec l'aide des princes de Bavière et du roi François I", ils obtinrent bientôt un second triomphe. Pendant que Charles-Quint, vainqueur de Soliman, allait en Italie presser le pape d'assembler le concile qu'il avait déjà tant de

(1) RobcrtsOB, liv. V, t. Il, p. 39.

fois demandé, puis se rendait en Espagne, où il avait à régler des affaires importantes , ils rétablirent à main armée le fils du duc de Wurtemberg dans son héritage paternel, et ils y introduisirent leur propre religion. Ferdinand, craignant une coalition générale de TAllemagne contre sa maison, s'empressa de conclure la paix (traité de Cadan, 1534). Il abandonna le Wurtemberg et donna de nouvelles garanties de tolérance aux confédérés de Smalkalde. £n retour de ces concessions, ils le reconnurent roi des Romains, mais avec cette convention que personne désormais ne serait élevé à cette dignité que du consentement unanime des électeurs; et cet article fut peu après confirmé par Tempereur lui-même (1).

Si Ton en croit Tambassadeur vénitien^ Marine Giustiniani, ce grand mouvement de rAllemagne aurait été d Sabord concerté entre Clément VII et le roi de France (2). Il est certain que le pontife était irrité des instances de l'empereur pour obtenir la convocation d'un concile général. Il lui cherchait partout des ennemis, et Ton croit généralement qu'après avoir aidé à ébranler sa puissance en Allemagne, il se serait ligué avec François P' pour le chasser de l'Italie, si la mort n'était venue mettre un terme à toutes ses intrigues (septembre 4534).

Le jour où le doyen des cardinaux, Farnèse, remplaça Clément VH sur le trône pontifical, fut pour les catholiques modérés un jour d'heureux présage. Du reste, leur espérance n'aurait pas été démentie par les faits si plus tard il ne s'était laissé dominer par son entourage, et principale-

(1) Corps diplomatique, t. IV, p. 2, 119.

(2) Relations des àmbassadei^rs vénitiens , t. I, ambassade de Marina Giustiniani.

ment par sa famille. Mais à Tépoque de son avènement, il paraissait décidé à mettre Tintérêt de la religion au-dessus de ses intérêts temporels. U reçut avec faveur les ouvertures de Charles, et par une bulle du 2 juin 1536, il (xmvoqua un concile à Mantoue pour le 23 mai de Tannée suivante. Ainsi le pape et Tempereur paraissaient désirer également la réforme de TEglise, et Ton pouvait espérer que leurs efforts combinés feraient enfin cesser le schisme qui désolait la chrétienté.

Malheureusement, les difScuItés d'une telle œuvre s'étaient aiccrues au point de devenir à peu près insurmontables.

Le parti protestant avait grandi. Outre les membres de la ligue de SmaMcalde, tout fiers de leur récent triomphe, il comprenait dans son sein beaucoup d'autres princes ou Etals. Les uns y avaient été attirés par le désir de s'emparer des biens ecclésiastiques, d autres par une forte conviction religieuse. Ils ne voulaient faire partie d'aucune association contraire à la constitution de l'empire; mais ils s'entendaient avec les confédérés de Smalkalde pour rejeter tout concile assemblé parle pape, présidé par ses légats, oh ils paraîtraient eux-mêmes comme accusés, non comme juges.

D'autre part, l'exaltation des catholiques avait crû à proportion du succès de leurs adversaires. Ceux qui les dirigeaient en Allemagne, Georges, duc de Saxe, Henri de Brunswick, Louis et Guillaume de Bavière, la plupart des princes ecclésiastiques, appelaient sans cesse la violence au secours de la foi. Chaque jour ils formaient de nouveaux complots; mais le secret en était presque aussitôt trahi. Les protestants s'en effrayaient ou feignaient de s'en effrayer, et disaient hautement que le concile ne serait qu'un piège destiné à les détruire.

Quelques-uns des agents de Charles-Quint, toujours désapprouvés par lui» mais pensant lui plaire s*ils nuisaient à ces sujets factieux qui Tavaient humilié^ se laissaient entraîner eux-mêmes dans ce tourbillon d'intrigues. La guerre étrangère se joignait aux efforts des partis, en Allemagne, pour empêcher les bonnes intentions du pape et de l'empereur de produire aucun fruit. François P"^ renouvela les guerres d'Italie en 4 535, et Charles renon^encore une fois, pour le moment^ %ses projets de concile.

D'ailleurs, il survint quelques difficultés de la part du duc de Mantoue, tant sur son droit de juridiction à l'yard de ceux qui se rendraient à cette assemblée que sur la sûreté de sa capitale, au milieu d'un concours si nombreux d'étrangers. Elles forcèrent le pape de différerd'abord de quelques mois la convocation définitive du concile. Puis il ordonna que les prélats et les délégués des princes chrétiens se réuniraient à Yicence. Au jour fixé» aucun évêque, aucun théologien n'y était venu des domaines de l'empereur ou de ceux du roi de France. Il ajourna l'assemblée à un temps indéfini, pour ne pas compromettre son autorité par tant de convocations inutiles (4).

Ce fut pour les protestants un grand sujet de joie , et les catholiques exaltés ne montrèrent pas moins de satisfaction. L'empereur et le pape seuls durent en ressentir un chagrin véritable; car ils marchaient alors en parfait accord, et Paul ni se montrait digne d'être le père de toute la chrétienté, en cherchant à réunir, ses membres divisés. C'est grâce à lui, en effet, que fut conclue, en 4538, la trêve de Nice, qui changea momentanément en une étroite amitié la

(1) Fra Paolo Sarpi, p. 107 ; Pellavidni, p. 117.

rivalité de Tempei^eur et du roi de France, rivalité non moins funeste à Torthodoxie que la préoccupation exclusive des papes pour leurs intérêts temporels.

Cette amitié de deux souverains qui avaient tant de motifs de se haïr^ augmenta les défiances des Etats allemands, particulièrement celles des protestants de la ligue de Smalkalde. Ils savaient que le connétable de Montmorency, dans lequel le roi de France avait une confiance sans bornes , leur était ouvertement hostile. Ils craifpaient avec raison que leur ancien allié ne révélât toutes leurs intrigues secrètes, et ils s'attendaient à un châtiment prochain (1). Plusieurs circonstantances fortuites achevèrent de les eflfrayer. Nous avons déjà parlé du zèle imprudent de quelques-uns des agents de Charles-Quint. Les complots où ils entraient malgré Tui, lui étaient imputés à lui-même, et ses désaveux le faisaient accuser de mensonge. Un de ces agents, le vicechancelier Helde^ sollicita les plus fanatiques des princes catholiques, les archevêques de Mayence et de Saltzbourg, Guillaume et Louis de Bavière, Georges de Saxe, Eric et Henri de Brunswick, de former ensemble une association , du reste purement défensiye (2). L'empereur le réprimanda fortement, aii risque d'offenser gravement ce parti puissant qui voulait la proscription des chefs du protestantisme. Mais deux autres faits, qui se produisirent presque en même temps, firent douter de sa sincérité.

Une qu^elle s'était élevée entre la bourgeoisie de Minden et quelques membres du clergé. La chambre impériale , dont les réformés contestaient la compétence dans lés affai-

(1) Sleidan, liv. XII, p. 198, éd. 1557.

(2) Sleidan, liv. XII, p. 198.

res qui intéressaient Tordre religieux, rendit un arrêt contre la bourgeoisie de Minden. Les confédérés protestèrent contre cette sentence et déclarèrent formellement qu'ils ne la laisseraient point exécuter.

En même temps un secrétaire du duc de Brunswick, nommé Etienne Faber, fut arrêté près de Cassel par le landgrave de Hesse. Il se prétendait serviteur de Félecteur de Brandebourg. Deux lettres qu*il essayait vainement de cacher tombèrent entre les mains du landgrave. La première était adressée à Tarchevêque de Mayence, la seconde au vice-chancelier. Elles donnèrent lieu à de graves soupçons. Il y était vaguement question, en effet, d'un projet formé contre les chefs du pafti protestant. On ferait d'abord agir contre eux la chambre impériale; puis le duc de Brunswick et les deux ducs de Bavière seraient nommés' exécuteurs du décret. Le duc de Brunswick assurait d'ailleurs Helde de son dévouement à la personne de l'empereur; d'où l'on pouvait conclure que ce prince n'était pas étranger au complot, bien que dans une missive récemment envoyée d'Espagne il eût montré les intentions les plus conciliantes. Le landgrave dénonce aussitôt le fait à son beau-père, Georges de Saxe, à Ferdinand et à l'empereur, et se plaint hautement. Le duc de Brunswick accuse le landgrave et l'électeur de Saxe de lui avoir tendu des pièges. L'électeur, irrité, répond par des récriminations amères. « Par suite de ces dis- » eussions, dit Sleidan (4), on commença de part et d'autre » une polémique d'écrits qui bientôt après fut accompagnée » d'invectives violentes ; exemple donné d*abord par le duc » de Brunswick , lequel , par un procédé nouveau chez les » princes, n'omit aucun genre d'accusations ou d'outrages,

(1) Sleidan, liv. XÏI, p. 191, verso. 14

» dre Farnèse, sont plus funestes à la chrétienté que les » Turcs. Les Turcs ne sévissent que contre les corps des y* fidèles; eux, au contraire, ils entraînent aussi les âmes y> dans la damnation éternelle (1) ». Les deux anciens alliés se défièrent dès lors réciproquement Tun de Tautre, et leurs protestations d'amitié, de bon vouloir ou de respect, ne servirent guère désormais qu'à déguiser des haines qui de temps à autre éclataient avec d'autant plus de violence qu'elles étaient habituellement comprimées.

La première assemblée convoquée dans Fempire après le voyage de Charles-Quint en France, fut celle de Hagueneau. L'empereur était encore en Flandre; Ferdinand l'ouvrit en son nom. L'empereur voulait renouveler cet essai d'un colloque déjà fait à Augsbourg avec si peu de fruit. L'Allemagne, unie de nouveau dans une foi commune, pourrait presser la convocation du concile, empêcher le pape d'y jouer le rôle d'un souverain dictant des lois à ses sujets, et hâter la réforme de l'Eglise. Il chargea la diète de Hagueneau de préparer ce colloque.

Toutefois, il jugeait bon de tenir les protestants en haleine, et il craignait d'irriter le pape, à qui sa conduite était déjà suspecte. Il fit déclarer par son frère Ferdinand qu'en attendant le résultat du colloque, le décret d'Augsbourg aurait force de loi pour ceux qui, avant la pacification de Nuremberg, ne faisaient pas partie de l'Eglise protestante. Il exigea aussi qu'un légat du pape fût admis à la diète. Aussitôt les protestants de renouveler leurs plaintes. Quant au pape, les instructions qu'il donna à son légat se résument dans ces quelques mots : « En somme, vous aurez à leur

(1) Sleidan, Uv. XIII, p. 205.

» montrer et dénoncer ouvertement et leurs crimes, et leurs » péchés, et leurs erreurs (1) ». Les partisans du pontife, très nombreux dans la diète , manifestèrent de semblables dispositions. Mais le parti modéré, à la tête duquel étaient les électeurs palatin et de Cologne et Févêque d'Augsbourg, s'entremit entre les factions opposées. II fut convenu que le colloque aurait lieu à Worms, qu'on y discuterait sur les dogmes exposés dans la confession d'Augsbourg, et qu'on prierait César de convoquer, aussitôt après , une nouvelle diète de l'empire, pour sanctionner ce qui aurait été fait entre les docteurs choisis dans les deux communions.

Ce colloque eut lieu à Worms. Granvelle y représenta son maître; Campeggio, évêque de Feltre, y assistait comme légat du pape. Mais les conférences étaient à peine commencées qu'un ordre de l'empereur les transféra à Ratisbonne, où devait s'assembler la grande diète de l'empire (1541). On avait beaucoup discuté, peu conclu. Les catholiques et les protestants, comme à l'ordinaire, s'étaient accusés réciproquement de mauvaise foi. Charles-Quint espéra sans doute que sa présence au colloque tiendrait en respect les deux partis et faciliterait un accommodement auquel le salut de l'empire paraissait attaché.

n vint donc présider lui-même la diète de Ratisbonne, une des plus nombreuses et des plus importantes de son règne. Sleidan nous a donné l'analyse du discours par lequel il en ouvrit les séances. Il y rappelle tout ce qu'il a fait depuis l'invasion du Turc en 1 532, ses voyages et les contre-

(1) In summâ nihil oportet aliud agere htc , nisi rotundè illis aperire et annuntiare scelera, et peccata, et errata illorum. — Parpiers d'Etat du cardinal Granvelle, t. Il, p. 583 et.suiv. , instructions datées de Rome, 15 mai 1540.

temps qui Tont empêché depuis lors de reveuir en Allemagne ; il y propose rétablissement de conférences propres à hâter la réconciliation des deux partis religieux ; prie qu'on lui laisse le choix des docteurs qui y soutiendront Tune et Tautre cause, mais insiste sur la nécessité de maintenir provisoirement le décret d'Augsbourg. Cette dernière partie de son discours fut vivement applaudie par les catholiques. Les protestants, au contraire, en manifestèrent quelque mécontentement. Cependant^ ils lui laissèrent le choix de leurs champions dans les conférences. Charles-Quint nomma Pflug, Eck^ Jean Gropper, Melanchton, Bucer et Pistorius ; tous, excepté Eck, étaient animés d'un esprit tolérant.

L'empereur lui-même présenta à l'examen des membres du colloque un livre où l'on pourrait^ disait-il , trouver des moyens de conciliation. Gropper en était probablement Fauteur. Eck y eût sans doute découvert plus d'une hérésie; mais le jour où commença la discussion, il se trouvait malade. Les théologiens conférèrent paisiblement. On s'accorda même sur plusieurs points, et Tempereur proposa à la diète qu'en attendant le concile, dont il voulait solliciter de nouveau la convocation, ou bien une nouvelle assemblée des membres de l'empire, on admît comme vérités religieuses définitivement établies les dogmes sur lesquels on s'était entendu. Par là, la controverse religieuse se trouverait diminuée d'autant, et il serait plus facile de concilier ensuite tout le reste. En même temps, il engagea les protestants à ne rien innover en dehors de ce qui avait été l'objet d'un accord entre leurs docteurs et les théologiens catholiques ; mais il avertit aussi les évêques et les autres chefs du clergé qu'ils eussent à réformer chacun leurs églises particulières, de manière & frayer la voie à une réforme générale.

Ces communications de Tempereur excitèrent de grands murmures parmi les catholiques. Le légat du pape, Contarini, protesta contre cette tolérance si préjudiciable aux intérêts du Saint-Siège. Mais ce sage et vertueux prélat joignait à beaucoup de lumières une modération de caractère bien rare à cette époque ; à Rome et en Allemagne, on l'accusa de tiédeur; peu s*en fallut même qu'il ne fût suspecté de trahison. Eck n'avait point de pareilles imputations à craindre. Quand il apprit Theureux succès des conférences et les nouvelles concessions faites aux protestants, sa colère passa toutes les bornes. Il n'osait exhaler son fiel contre l'empereur : 11 tonna contre Gropper et Pflug et les traita d'hérétiques et de luthériens.

Charles-Quint n'en persévéra pas moins dans son système de conciliation. Bientôt après , il fit connaître aux protestants, dans un écrit particulier, ses intentions, qui leur étaient entièrement favorables. «Relativement aux points » sur lesquels on s'était trouvé d'accord, il n'avait rien, di- » sait-il, à leur prescrire. Ils ne devaient point détruire les » couvents ; mais ils pouvaient les réformer. La dîme an- « nuelle devait être payée régulièrement aux églises de Tune » et de l'autre communion, sans distinction de culte. Il leur » était défendu d'attirer les vassaux d'autrui à leur religion » ou de les prendre sous leur protection en alléguant le motif )> d'une foi commune, mais non point de recevoir ceux qui » viendraient d'eux-mêmes les trouver (1) ». En même temps, il suspendait en leur faveur tous les décrets de la

(1) Neminem alterius religionisad ipsorum religionem oportere pellici, multo minus hoc nomine defendi : sed tamen licere , ut recipiant, si quis ultrô velit ad ipsos transira. (Sleidan, lib. XIV, p. 228.)

diète d'Augsbourg, toutes les actions judiciaires déjà entamées, et ordonnait à la chambre impériale de leur rendre la justice avec autant d'impartialité qu'aux catholiques euxmêmes.

Il était alors, on n'en peut douter, très affecté du peu de succès de ses efforts pour rétablir- la bonne harmonie dans l'empire. A la fin de cette diète, les princes allemands étant venus lui offrir leur médiation pour régler le différend qui venait de s'élever entre lui et le duc de Clèves au sujet du duché de Gueldre^ il les reçut fort durement. « J'ai assem- » blé cette diète, leur dit-il^ pour rendre la paix à la Ger- » manie en y supprimant les discordes ; j'y ai perdu beau- » coup de temps et fait beaucoup de dépenses, et je n'ai pas » réussi, parce que vous n'avez point voulu vous accorder. y> Je m'étonne maintenant que vous vous entendiez pour » venir m'imposer vos avis dans une chose qui ne regarde » que moi seul. »

Aussitôt après la clôture de la diète^ il partit pour Tltaliei laissant l'Allemagne dans un grand danger. Peu de temps auparavant, le sultan des Turcs avait pris la défense de la veuve de Jean Zapoly et de son fils, le jeune Etienne, contre la maison d'Autriche. Mais lorsque ses armées eurent défait celles du roi des Romains à Bude, de protecteur devenu tout à coup spoliateur, il garda pour lui les Etats de Zapoly, mit un pacha dans Bude et menaça l'Autriche elle-même. La plupart de ces graves événements suivirent de près la diète de Ratisbonne. Tout les faisait déjà prévoir avant sa dissolution. Mais l'empereur affectait de mépriser son ennemi. Se confiait-il en sa fortune, ou bien voulait-il laisser les Allemands porter un moment la peine de leurs divisions?

Quand on le suppliait de ne pas s'éloigner de l'Allemagne

menacée parles armées si redoutables des Turcs, il répon* dait avec une forfanterie tout espagnole^ « qu'il avait donné » si bon ordre aux affaires de Hongrie , que quand toutes » les forces du Grand-Seigneur y seraient, elles n'y feraient » rien, et que jusques à présent les gens qu'il y avait man- » dés n'étaient que canailles telles que le siège de Bude n'es- » tait pour se lever pour eux (i) ». Quelques jours après son départ de l'Allemagne , il apprit qu'un lieutenant de son frère avait perdu la bataille de Bude : cette nouvelle même ne lui fit pas rebrousser chemin.

Une telle conduite paraissait bien étrange, et l'évêque de Montpellier, alors ambassadeur de François P' à Venise, écrivait à son maître qu'elle pourrait bien coûter la couronne impériale à Charles-Quint. « Les impériaulx, dit-il, ont » grand doubte et craincte que le Grand-Seigneur ne s'ac- » corde avec les terres franches , et que voyant les princes » d'Allemagne, l'empereur l'avoir délaissée ainsi en ce trou- » ble et dangier , ne soient pour eslire un autre roi des » Romains, voire à l'aventure un empereur.... Il se dist ici » tout clairement que l'Allemagne n'est pour endurer plus » un tel gouvernement, et qu'on est pour eslire en son lieu » ung des ducs de Bavière (2] ».

Il faut remarquer, en passant, à quel prince allemand la voix publique promettait le trône, si Charles-Quint en était dépouillé. Le duc de Bavière a déjà paru plusieurs fois d'ans cette histoire, et toujours à la tête du parti catholique exalté. Comment donc pourrait-on concilier ce choix avecl'opinion

{!) Négociationa du Levant, t. I, p. 510-511, lettre du capitaine Paulin à François 1*', 22 août 1541.

(2) Négociations du Levant, lettre de Tévêque de Montpellier à François !•*, Venise, 14 septembre 1541.

de RobertsoD et de la plupart des historiens (4 ) ? Suivant eux, Charles-Quint, dans la diète de Ratisbonne, D*avait fait aux protestants de si larges concessions que pour obtenir leur secours contre les Musulmans ? Mais n*avait-il pas besoin aussi de celui des catholiques? Ne lui fallait-il pas ménager avant tout ce parti puissant qui comptait parmi ses membres tant de hauts seigneurs et presque tous les princes ecclésiastiques de TAllemagne? Et combien ne devait point les irriter son indulgence envers les ennemis jurés du Saint- Siège et de Torthodoxiel Son brusque départ de FAllemagne, au moment où les Turcs la menaçaient d'une attaque formidable, leur fournissait un nouveau motif de crier à la trahison. Dans la colère violente où les mirent ces deux faits arrivés presque en même temps, est-il donc impossible qu'ils aient voulu créer un nouvel empereur et qu'ils aient fixé leur choix sur le duc de Bavière? Environ deux ans après, les confédérés de Smalkalde ayant chassé de ses domaines Henri de Brunswick^ un des principaux membres de cette faction, trouvèrent dans la citadelle de Wolfenbutlel des lettres où l'empereur et son chancelier n'étaient pas épargnés. « Granvelle, y était-il dit, est un homme vénal et » corrompu, qui mériterait une mort ignominieuse ; quant » à César, c'est un dormeur qui ne peut s'éveiller, et si nous » avons mis quelquefois le nom de ce prince en avant, c'est » seulement pour servir d'épouvantail, comme les oiseleurs » ont l'habitude de faire' voir aux oiseaux qu'ils veulent » prendre, un vautour mort pour les effrayer.» Et plus tard, une autre correspondance également interceptée par le landgrave, témoigna que ce même duc de Brunswick avait récita) Robertson, liv. VI, t. Il, p. 147, éd. Didier.

lement conspiré pour débarrasser Tempire d*un chef qui , par faiblesse ou mauvais vouloir, y laissait dépérir la foi catholique (1).

Charles-Quint, quittant rAlIemagne , ne voulut point qu'on Taccusât de fuir les Turcs. Il alla lui-même les chercher dans une autre partie de leur vaste empire , et il fit contre eux son expédition d'Alger. On sait quel en fut le résultat. Dès que le roi de France connut son échec , il résolut d'en profiter et s'unit hautement aux Turcs ; alliance inouie jusque là et qui fut peut-«tre le salut de Charles- Quint. Les catholiques pouvaient-ils refuser des secours à leur souverain, lorsque son rival, l'ancien allié des protestants, conduisait comme par la main les Musulmans sur les cotes d'Italie, et y encourageait leurs ravages? Les protestants, de leur coté, reconnaissants de la bienveillance qu'il leur avait témoignée, et ne voulant point paraître moins hostiles que les catholiques à l'ennemi commun de la chré< tienté, se montrèrent les zélés défenseurs de la cause de Charles. Nous trouvons une lettre adressée pendant cette guerre à l'électeur de Saxe, leur chef, par François P' (2). Le style en est dur, sec et amer, et le roi de France s'y montre animé du plus violent courroux.

Pendant cette lutte, il est vrai , l'empereur et son frère ne cessèrent pas de leur faire de nouvelles concessions. Dans une diète assemblée à Spire, en 1 542, Ferdinand leur permit de protester d'une manière insultante contre le projet du pape de convoquer un concile dans la ville de Trente , au moment où la chrétienté tout entière était déchirée par la rivalité de ses plus puissants princes ; il renouvela tous

(1) Sleidan, liv. XV, p. 247, etUv. XVI, p. 266.

(2) Négociations du Leva/nt, 1. 1, p. 575.

leurs privilèges, et il y ajouta les sûretés qu'ils pouvaient désirer. La ville de Goslar était entrée récemment dans la ligue de Smalkalde et avait fait saisir les revenus du clergé de ses domaines. Un arrêt de la chambre impériale Tavait condamnée et avait chargé Henri de Brunswick de faire exécuter la condamnation. La diète de Spire accorda aux instances des protestants la suspension du décret, et ordonna au duc Henri de s'abstenir de toute hostilité contre les habitants de Goslar. Henri ne tint pas compte , il est vrai, de cette défense ; mais il expia durement son refus d'obéir, car l'électeur de Saxe et le landgrave de Hesse le dépouillèrent de ses Etats. Ces deux princes firent ensuite une protestation solennelle contre la chambre impériale et ne voulurent point reconnaître sa juridiction, sous prétexte qu'elle n'avait point été visitée ou réformée et qu'elle continuait à montrer la partialité la plus révoltante en faveur de leurs ennemis. Ils présentèrent à ce sujet une humble supplique au roi des Romains dans la diète de Nuremberg (1 543) . Elle fut bien accueillie, et Granvelle promit de soutenir leur cause auprès de l'empereur. En effet, lorsque Charles-Quiat vint, en 1 544, avant sa campagne en France, présider une nouvelle assemblée à Spire , il leur octroya une partie de leurs demandes, leur fit espérer le succès des autres , gagna par des paroles flatteuses le landgrave de Hesse, sinon le plus influent, du moins le plus belliqueux de leurs chefs (1), obtint d'eux qu'ils lui livreraient le duché de Brunswick^ afin qu'il le gardât sous le séquestre impérial, et se les attacha si bien qu'ils le secondèrent puissamment dans la fameuse campagne où il s'avança presque jusque sous les murs de Pariis.

(1) Sleidan, liv. XV, p. 250.

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