‹ Étude sur Hartmann d'AueChapitre 41 sur 42 · LK PAUVRE HENRI ET LES LÉGENDES SIMILAIRES · texte numérisé non relu

LK PAUVRE HENRI ET LES LÉGENDES SIMILAIRES

Une étude sur le Pauvre Henri serait incomplète, si Ton n'y joignait le rapprochement des récits ou des légendes les plus importantes qui ont quelque rapport avec ce poème. Cette littérature peut se répartir en trois cycles dont chacun comprend les récits ayant des traits communs.

/er cycle, — Guérison de la lèpre par V intervention de Dieu^ — La Bible nous raconte que Marie, sœur de Moïse, fut frappée puis guérie de la lèpre par la volonté de Dieu l .

La fille du roi Constantin, atteinte de la même maladie, se rend au tombeau de sainte Agnès. Le sommeil s'empare d'elle pendant qu'elle prie : elle voit en songe la sainte qui lui promet sa guérison si elle se fait baptiser, ce qui a lieu en effet 2.

\jsl belle Grescence, fille d'un roi d'Afrique, devient l'épouse de Dietrich, prince des Romains. Accusée d'adultère par son beaufrère qui a vainement tenté de la séduire, elle est précipitée dans le Tibre. En punition de ce méfait, Dietrich et son frère deviennent lépreux. Quant à (Grescence, elle est sauvée par un pécheur et trouve accueil dans la maison d'un duc. En butte aux attaques du sénéchal, elle est accusée par celui-ci d'avoir tué le fils du duc et de nouveau on la jette dans les fiots. A leur tour, le duc et le sénéchal sont frappés de la lèpre. Crescence échappe une seconde fois à la mort et rend miraculeusement la santé, après confession de leurs fautes, aux quatre personnages qui ont voulu sa perte 3.

2^ cycle. — Guérison de la lèpre par le saf\g, — Depuis Pline jusqu'à nos jours 4, on a attribué au sang de remar(|uables vertus curatives. Agent essentiel de la vie, il en a été considéré comme le réparateur et le régénérateur. Il est utile contre toutes les maladies :

1. Moïse, 1. IV. — 2. Pass., p. 118. — 3. Kaiserchvonik : 11397 et «s.; Schade : Vvescentia ein niederrheinisches Gedicht aus dem 12. Jht. (Berlin, 1853). Méon : Fabliaux (II, p. 1). De l'empereri.... — 4. Cassel, op. c. p. 161 et note 161 ; AVackem.-Toischer, op. c, p. 104.

là cécité 1, la goutte îi, Tépilepeie 3, la décrépitude 4, répùisement ^. Paracelse et Bacon 6, ainsi que d'autres auteurs du moyen âge, attestent qu'on en faisait fréquemment usage. Nous ne citerons que les œuvres où le sang est envisagé comme remède contre la lèpre.

Dans un ancien roman de chevalerie, il est question d'un géant qui, malade de la lèpre, recueille le sang de huit enfants pour s'en faire un bain 7.

Pour une noble dame qui, dans le Graaly est affligée de la même maladie, on exige le sang d'une jeune fille issue d'un roi et d'une reine 8.

Le clerc Amis promet de guérir les lépreux du duc de Lorraine. A cet effet, il les réunit dans un jardin et leur annonce qu'il va prendre le sang du plus malade d'entre eux et en frotter les autres. Toud se déclarent bien portants et le rusé compère part, grassement ]f>ayé 9.

La légende de saint Sylvestre raconte que l'empereur Constantin, affligé de la lèpre, fait venir des médecins qui lui conseillent de se plonger jusqu'au cou dans le sang de jeunes enfants. Le remède va être tenté, lorsque l'empereur, entendant les gémissements que pous^ sent les pères et mères des victimes, est touché de pitié et renonce n son projet. Dieu, en récompense de son humanité, le guérit par le ministère du pape Sylvestre, après quoi il se convertit, ainsi que sa mère Hélène 10.

Le Grand Turc est devenu lépreux et ses médecins lui prescrivent de se baigner dans le sang d'un prince H.

5« cycle, — Dévouement amical suivi de guérison de la lèpre par le sacrifice d*enfanis. — Tout un groupe de légendes, qui ont joui d'une très grande vogue au moyen Age, ont comme sujet la guérison de la lèpre par l'usage du sang de jeunes enfants.

La plus ancienne et la plus importante de ces légendes, car elle paraît être la source des autres, est celle qui porte le titre Ami et Amile, D'origine orientale 12, elle a été contée de diverses façons, de telle sorte que le sujet, qui a été traité dans un poème latin de deux

' 1. Wackern -Toischer, op. c, p. 195 et s. — 2. Wackeru.-Toischer, op. c. p. 194. — 3. Casscl, op. c, p. 177 et s. — 4. Cassel, op. c, p. 180. — 5. Casse!, ôp. c, p. 180. — 6. W'ackern. -Toischer, op. c, p. 198 et 8. — 7. Histoire de Giglan de Galles et Geoffroy de Maience, chap. xix. — 8. Griniin : A. Heinrich (Berlin, 1815), p. 187. — 9. Pfaff Amis, v. 805 et ss. ; dans Lambel : Erznhlnngen und Schwiïnke, — 10. Cette lég-ende a été très répandue au moyen âge. Il en est déjîï question au v* siècle. V. Dollinger : Pahstfaheln, p. 54. — 11. Fentamérofiy ITl, 9. — 12. G. Paris : La littérature française au tn. à , p. 47.

cents vers l, s'est enflé au point de fournir plus tard quatorze mille vers et même plus. Voici la version du poème français :

Deux jeunes seigneurs, Ami et Amile, qui vivent à la cour de l'empereur Charles, s'aiment d'une profonde amitié. Amile séduit la fille de l'empereur. Un jaloux s'aperçoit de cette liaison et en informe l'empereur, qui ordonne, afin de découvrir la vérité, un combat singulier entre Amile et le délateur. Ami se substitue à l'accuse, et, comme ce n'est pas lui le coupable, il triomphe de l'accusateur. Plusieurs années se passent pendant lesquelles les deux amis vivent éloignés l'un de l'autre et se marient. Un jour, Ami est atteint de la lèpre. Repoussé par sa femme, il ne doit la vie qu'au dévouement de deux serviteurs qui, après de longs voyages, l'amènent au pays qu'habite Amile. Accueilli chaleureusement par celui-ci, il lui apprend qu'un ange lui a révélé que le sang des enfants d' Amile peut lui rendre la santé. Le malheureux père se résigne au plus grand des sacrifices. Il, tranche la tête à ses fils. La prédiction de l'ange s'accomplit : le lépreux guérit. Mais Amile est récompensé de son dévouement : la mère, entrant dans l'appartement où sont les deux cadavres, trouve ses enfants pleins de vie et jouant avec une pomme d'or 2.

Le conte des Sept Sages contient dans quelques vereions a l'exemple » des deux amis 3. Ce récit a tous les traits essentiels de la légende d'Ami et d'Amile : amitié de deux jeunes seigneurs, séduction de la fille du roi, combat en champ clos, substitution de l'innocent au coupable, maladie du premier guéri par le sang des enfants du second, décapités par leur père et auxquels un miracle rend la vie. Sauf quelques changements dans les noms (Titus, Wido, Alexandre, Louis, au lieu d'Ami, Amile, Ilardres, Charles), le lieu de la scène (Rome au lieu de Paris), et quelques faits sans importance (la lèpre, punition d'un empoisonnement au lieu d'être celle du parjure), ce conte n'est que la reproduction de la légende d'Ami et Amile.

Cette dernière a été connue dans tous les pays civilisés au moyen ftgc 4; il n'en est pas de même de la légende des Pèlerins de Saint* Jacques (JacobsbrUdev)^ (jui semble ne pas être sortie de l'Allemagne. Le comte Adam de Bavière fait vœu, s'il lui naît un enfant, de se rendre en pèlerinage k Saint-Jacques de Compostelle. Sa femme lui donne un fils. Redoutant les périls du voyage, le père

1. Par RudulfuH Torlarius entre 1090 et 1100. V. Hofmann : Amis et Amile^ (Introd.). — 2. Hofiiiann : Amis et Amiles. — 3. V. Joseph Hédior : I^s fa-hliaux^^ p. 105 et s». — 4. V. Bartsch : Die deutnchu Treue in Sage und Poésie, p. 12.

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confie À celui-ci le scia d*accomplir sor vora. Le jeune homme part En chemin, il se lie d*amiliê avec un Souabe de Heiexloch, puis suecombe aux fatî^es de la route. Son d^vou^ compa^inon transporte son cadavre îi Saint>Jacques de Compo&telle. Par une miraculeuse faveur du saint, le mort ressuscite. Les deux amis reprennent le chemin de leur patrie. BientC»t le Soualie est frappe de la l^pre. Il apprend que le sang d'un enfant peut amener sa guêrison. et son ami sacrifie son fils pour lui rendre la santé. Mais saint Jacques fait un second miracle : il rend la vie à l'enfant i.

I>e tout ce groupe de légendes, celle qui devrait être la plus intéressante pour nous est le poème Enffefhnrd e/ Epiffeiiruf, de Conrad de Wurzbourg. Conrad est, en effet, l'élève de Hartmann. Mais bien que certains passages trahissent l'imitation du Paurt^ Henri ?, Engelhard est une reproduction presque fidèle du poème d'.Ami et AmUe, dont il a les incidents essentiels et que Conrad, outrant les défauts de Hartmann, a saturé de nombreuses additions d*oriire psychologique.

Quelle conclusion peut-on tirer de ces rapprochements ? Il n'y a guère qu'un lien qui unisse ces divers récits avec le Pauvre Henriy c'est la guêrison de la lèpre obtenue par l'intervention de Dieu et grâce à un miracle où le sang joue un rôle important. Hors cette croyance qui fait le fond du Pauvre Eenri^ il n'y a aucune ressemblance caractéristique qui permette d'affirmer qu'il y a eu influence de l'une quelconque de ces légendes sur le poème d'Hartmann. La comparaison des unes avec l'autre n'alK)utit donc à aucun résultat, et, après comme avant, le mystère de l'origine du Pauvre HenH reste inexpliqué.

1. Nul doute que nous ne soyons en présence d*une variante de Thistoire d'Ami et dWtnile. Les différences, à part la première partie du poème, où le transport du cadavre remplace comme motif de dévouement le combat en champ clos, portent sur des fîiits extérieurs. L'autour des Pèlerins, Cunz Kistener {f\ a surtout cherché À donner îi son poème une couleur religieuse. — 2. V. surtout les plaintes do Diclrich sur Tinstahilité du bonheur du monde (V. 5386 et ss.).

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