‹ Étude sur J.S. Bach, 1685-1750Chapitre 50 sur 69 · LE GRAND FRÉDÉRIC. — DERNIERES ANNÉES ET MORT · texte numérisé non relu

LE GRAND FRÉDÉRIC. — DERNIERES ANNÉES ET MORT

Tant que l'administration de l'école de Saint-Thomas fut entre les mains de Gesner, les relations entre Bach et son directeur restèrent bonnes. Mais ce dernier ayant été appelé à l'université de Gôttingue, laissa sa place, en 1734, à J.-A. Ernesti. Au point de vue de la science comme à celui du caractère, le nouveau venu était loin de valoir Gesner. Il ne tarda pas à avoir des difficultés avec son cantor. Il s'agissait de la nomination des jeunes gens qui, en qualité de préfets, devaient fonctionner à l'église comme moniteurs du chœur. Bagatelles ! dira-t-on ; toujours est-il que le vieux musicien se sentit blessé

au vif dans sa dignité. Les torts sont assurément partagés dans cette fâcheuse affaire ; il faut bien reconnaître que Bach se laissa emporter à de regrettables manifestations; cependant il ne pouvait pas non plus laisser contester son autorité en présence d'élèves déjà trop disposés à s'émanciper. Conseil et consistoire furent nantis des contestations qui troublaient la paix dans les murs de Saint -Thomas et jusque dans le temple même; il y eut de longues discussions et il ne fallut rien moins que l'intervention du roi pour calmer les combattants. Bach obtint gain de cause : toutefois la bonne entente entre les collègues était détruite à tout jamais; le cantor continua à remplir ses devoirs, mais sans plaisir, sans entrain. De son côté, le recteur ne cessait de restreindre la place, jadis si large, que la musique occupait dans son école. Bach se renferma toujours davantage en lui-même, se sentant de plus en plus isolé au milieu d'une génération nouvelle.

Et pourtant il avait de fidèles admirateurs ; mais les éloges s'adressaient moins au compositeur qu'à l'incomparable organiste. Pen-

dent longtemps Bach continua ses voyages d'expert dans les villes qui l'appelaient pour examiner leurs orgues ; il profitait de ces occasions pour se faire entendre. Il jouait du reste volontiers, soit de l'orgue en public, soit chez lui du clavecin, devant les artistes étrangers qui s'empressaient de lui présenter leurs hommages en passant par Leipzig. Hambourg, Erfurt, Weimar, Dresde eurent sa visite. Ce qui l'attirait à la résidence, c'était le désir de toucher de l'orgue devant un auditoire d'élite et de gagner les grâces de la cour, mais bien plus encore l'intérêt qu'il portait à la musique italienne. Bach aimait à se tenir au courant de toutes les créations nouvelles dans le domaine musical; il jugeait avec bienveillance les œuvres d'autrui ; tout différent en cela de Handel . il aimait à en faire remarquer les qualités plutôt que les défauts. Il faisait bon accueil aux jeunes; c'est pour cela que son enseignement était si admirable, et que ses élèves ont gardé à leur maître un souvenir si affectueux. Il se donnait tout entier à ses disciples, et jamais il n'était aussi heureux que quand il

pouvait initier une jeune intelligence aux secrets du grand art. Il était modeste, le grand homme, et tout en ayant pleine conscience de sa propre valeur, il ne manquait pas de s'élever contre les légendes qui, déjà de son vivant, se formaient sur son compte. C'est ainsi qu'on disait qu'il aimait à entrer dans les églises des villages, déguisé en pauvre maître d'école, pour y prendre la place de l'organiste. Au bout de quelques instants, les assistants étaient saisis d'admiration et l'organiste déclarait que l'étranger ne pouvait être que Bach ou le diable en personne. Le vieux cantor ne voulait pas qu'il fût question de ces historiettes devant lui; de même il ne parlait de sa fameuse victoire sur Marchand que si on le questionnait expressément sur ce sujet. Quand on vantait devant lui son génie d'exécution, il répondait tout tranquillement: «Il n'y a là rien de bien étonnant; il faut seulement mettre le doigt sur les bonnes touches au bon moment, et l'instrument va tout seul. »

Un des épisodes les plus connus de la vie de Bach est le voyage qu'il fit à Potsdam,

sur l'invitation du grand Frédéric. A peine monté sur le trône, le jeune monarque avait appelé comme musicien de la chambre royale Philippe-Emmanuel , second fils de Jean- Sébastien. Il avait dans sa chapelle encore d'autres admirateurs de l'organiste de Saint- Thomas, tels que Graun, l'auteur de la Mort de Jésus, Quantz, le célèbre flûtiste. Entendant ainsi toujours parler du père de son accompagnateur, il exprima à plusieurs reprises le désir de faire sa connaissance personnelle. Bach ne se rendit qu'en 1747 à ces invitations de plus en plus pressantes. Au moi de mai de cette année, il se décida à partir pour Potsdam, accompagné de son fils aîné Wilhelm-Friedemann. Il y arriva un dimanche soir. C'était l'heure du concert à la cour. Le conquérant de la Silésie allait commencer un solo de flûte, quand on lui annonça que legrand musicien venait d'entrer dans la ville. Aussitôt, sans lui donner le temps de faire toilette , Frédéric l'envoya chercher; il lui fit jouer de ses nouveaux instruments, sortis des ateliers de Silbermann, et lui donna un thème à fuguer. Le

lendemain , Bach se faisait entendre sur l'orgue à l'église, et le soir de nouveau au palais. Cette fois il improvisa une fugue à six voix sur un sujet de son propre choix. De Potsdam, Bach alla encore visiter l'opéra à Berlin. Quoique comblé d'éloges par le roi, Bach lui-même n'était pas absolument content de son improvisation ; il reprit le thème qui lui avait été soumis, le retravailla sous plusieurs formes , et dédia à Frédéric cette offrande musicale.

Bach était une des gloires de Leipzig ; mais, plus honoré que compris, il n'exerçait que bien peu d'influence. Du reste, en vieillissant, le grand compositeur se retirait de plus en plus du public. Il continuait à diriger le chœur de Saint-Thomas , mais il avait renoncé à la société des étudiants. Sa maison, la vie de famille lui suffisaient. Il possédait une bibliothèque et une collection d'instruments assez belles. Entouré de sa femme, de ses filles, de ses fils 1 qu'il garda longtemps

1 . La légende prête à Bach un fils du nom de David, vrai génie musical, fécond en improvisations mélancoliques et touchantes, mais sans aucune instruction

auprès de lui, d'un gendre et d'élèves qu'il aimait comme un père, il vivait comme un patriarche, sérieux mais serein; c'est ainsi qu'il travailla jusqu'au dernier moment.

Grâce à une vie fort simple, sa situation était assez aisée pour lui permettre d'offrir l'hospitalité aux artistes étrangers qui venaient le saluer. Sain de corps comme d'esprit, il ne fut jamais malade ; ses yeux seuls, fatigués par un travail incessant, étaient souffrants dans les dernières années de sa vie.

Dans le courant de l'hiver 1749 à iyro, Bach eut recours aux soins d'un oculiste anglais, mais l'opération qu'il subit à deux reprises ne réussit pas; non seulement il perdit la vue complètement, mais sa santé, si vigoureuse jusqu'alors, fut atteinte par le traitement auquel il dut se soumettre. Tout d'un coup, le 18 juillet, Bach rouvrit les yeux et

et presque idiot, et qui serait mort à l'âge de 14 ou 1 5 ans. Voyez Rochlitz, Fur Freunde der Tonkunst. tome IV, page 182 (édition de 1868). Ce David n'a jamais existé. Ce qui aura donné lieu à cette fable. .c'est que le fils aîné du second lit, Gottfried Heinrich, était simple d'esprit. Il survécut de 11 ou i3 ans a son père.

vit: mais ce ne fut qu'une courte lueur d'espoir: quelques heures après il était frappé par une attaque d'apoplexie suivie d'une fièvre inflammatoire. Le grand maître expira dans la soirée du 28 juillet i~5o. Peu de jours avant il avait encore dicté à son gendre Altnikol un dernier choral : Je m'approche maintenant de ton trône.

Le 3i juillet, les élèves de Saint-Thomas l'accompagnèrent à sa dernière demeure au cimetière de Saint-Jean. Les tombes avant été plus tard bouleversées, personne aujourd'hui ne sait la place où reposent ses restes. Schumann éprouvait « une douleur poignante» à l'idée qu'il ne pouvait pas aller déposer une fleur sur la tombe de celui qu'il aimait tant. Grâce à Mendelssohn, un modeste monument fut érigé en 1842 au cantoi\ près de l'école où il enseigna si longtemps1.

1 . Le conseil de Leipzig ne gardait à Bach qu'un souvenir médiocrement bienveillant ; on y dit que l'école avait besoin d'un cantor et non d'un directeur de musique, que le défunt avait bien été un grand musicien, mais un mauvais pédagogue. Zelter nous a conservé une amusante anecdote au sujet de la réputation que Bach avait auprès des petits bourgeois de

Enfin, à la veille de son second centenaire '. les admirateurs du grand maître d'Eisenach lui ont élevé une statue dans sa ville natale.

L'extérieur de Jean-Sébastien Bach correspond à l'idée qu'on pourrait s'en faire d'après son caractère et ses œuvres. Il était plutôt grand, robuste, large d'épaules. La tête, telle que nous la montrent des portraits contemporains2, est forte, le front large et déve-

Leipzig. «Kirnberger (l'élève de Bach que nous connaissons déjà) avait chez lui un portrait de son maître, en modeste vêtement de drap gris-vert, suspendu au dessus du clavecin, entre deux fenêtres. Un négociant en toileries de Leipzig vint voir Kirnberger à Berlin. A peine assis, il s'écrie: Eh! Seigneur Jésus, vous avez là le portrait de notre cantor Bach ; nous l'avons aussi à St-Thomas. On dit qu'il était bien grossier! Regardez un peu le vaniteux personnage, qui s'est fait peindre en superbe habit de velours ! Kirnberger se lève tranquillement, se place derrière sa chaise qu'il tient en l'air contre son visiteur et crie, doucement d'abord, puis crescendo : «à la porte, le chien!» Mon Leipsicois se sauve plus mort que vif de terreur. Alors Kirnberger fit laver la chaise sur laquelle le philistin avait été assis et couvrir le portrait d'un voile.» {Correspondance avec Gœthe, tome V, p. 1 63.)

i. Septembre 1884.

Page 1