‹ Étude sur Joseph de MaistreChapitre 1 sur 1 · STRASBOURG · texte numérisé non relu

STRASBOURG

15, rue des Juifs

PARIS (lie) 57, rue de Richelieu

BIBU0TV4ECA

A V occasion du Centenaire de Joseph de Maistre, M. S. Rochehlave nous a permis de reprendre et de publier des pages écrites naguère pour un concours de l'Académie française^ où elles furent couronnées, et dont (pielques fragments seulement avaient paru dans une revue hebdomadaire.

On a très diversement parlé, surtout depuis trente ans, de l'auteur du Pape et des Soirées de S^-Pétersbourg. Tout récemment encore M. Georges Goyau, en de curieux articles de la Revue des Deux-Mondes, réunis depuis en volume, nous présentait un Joseph de Maistre pltis complexe et plus paradoxal que jamais, franc-maçon, catholique modernisant, épris de l'union des églises, et même, par moments, « philosophe » autant que ses adversaires. Bref une sorte de précurseur.

Est-ce là le vrai Joseph de Maistre, et faut-il changer sur lui de point de vue? A ce compte Sainte-Beuve, et tant d'autres à sa suite, se seraient trompés? JSlous ne le croyons pas. L'étude qui suit, conçue sans arrière-pensée de rajeunissement comme de dénigrement, nous replace, semble-t-ïl, en face d'un Joseph de Maistre exact, qui, sous d'apparentes concessions à l'esprit du siècle, demeure avant tout l'homme de l'ancien régime, patricien résolu, esprit dédaigneux quoique très élevé, encore plus altier que haut, plus catholique que religieux, bref un défenseur et une sorte de séide du passé, uniquement orienté vers le passé, non vers l'avenir.

Aussi nous a-t-il semblé que, même en un temps où les livres vont si vite, ces pages très vivantes, sur 2in des penseurs et des écrivains les plus attachants de notre littérature, pouvaient offrir quelque actualité.

Peu de vies offrent au même degré que celle du Comte Josepli de Maistre le caractère de l'unité.

Ce beau spectacle d'une âme toujours égale à elle-même, toujours supériem-e aux événements ; d'un esprit ferme en ses prin-

cipes, sans cesse épris du même idéal, et toujours le pressant d'une même et brûlante poursuite, nul ne le présente à un aussi haut point que l'auteur des Considérations sm- la France, du Pape et des Soirées de S^-Pétershourg .

Né en 1754, à Chambéry, d'une famille française d'origine, mais depuis plus d'un siècle piémontaise de fait et de cœur, Joseph de Maistre grandit à l'école du respect. Toutes les vertus publiques et privées habitaient au foyer paternel, qu'un orgueil de caste quasi-féodal et des convictions séculaires préservaient aisément de la contagion des idées nouvelles. Gentilshommes d'antique fierté plutôt que de grand avoir, magistrats intègres, soldats sans peur et sujets sans reproche, les Maistre étaient de père en fils dévots à la foi, au roi, à la loi, et justifiaient leur devise : « Fors l'honneur, nul souci ». Quand tout pouvoir vacillait en Europe, l'autorité avait encore là son asile, dans un âpre canton des Alpes, non loin des neiges éternelles; et, si quelque écho de tempête montait parfois vers ces pauvres manoirs, contigus à deux foyers de révolutions, il se dissipait vite au vent salubre des glaciers. Joseph de Maistre ne respira jamais l'air de son siècle que de loin, et de haut. Son père, président du Sénat de Savoie, catholique austère qui pouvait montrer dans sa garde-robe, à côté de ses habits de gala, le capuce du pénitent noir, forma de bonne heure son fils Joseph à l'obéissance. Il n'y eut aucune peine. L'âme ardente de l'enfant s'élançait à la soumission comme d'autres à la liberté. Sa mère, une femme de piété, de silence et de tendresse, était pour lui l'objet d'une véritable adoration. «Mon bonheur, écrit-il lui-même, était de deviner ce qu'elle désirait de moi. » Un aïeul attentif et doux, M. de Motz; quatre frères, tous égaux de l'aîné par le cœm', l'un même son émule par les plus rares dons de l'esprit, Xavier étant la grâce et Joseph étant la force; cinq sœurs avenantes, dont le sourire à quarante ans de là avait encore conservé sa fraîcheur, — tel était le cercle de famille où se déployaient les premières qualités du jeune Maistre, et la ferveur « amoureuse » de son respect filial. Années de bonheur, impressions ineffaçables, dont le lointain souvenir rouvrira la source des larmes chez le stoïque exilé de S*-Pétersbourg : « à six cents lieues de distance, les idées de famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma

mère qui se promène dans ma chambre avec sa figure sainte, et en écrivant ceci je pleure comme un enfant >.

De tout temps, les Jésuites avaient été en honneur dans cette maison. L'enfant avait neuf ans, et il s'ébattait gaiement dans une chambre, quand arriva de France la nouvelle du décret d'expulsion. « Plus bas, mon fils, lui dit sa mère, un grand malheur est arrivé. » Jamais il n'oublia ces paroles, ni l'accent dont elles furent prononcées. Confié de bonne heure à un précepteur, mais sans cesse guidé par les Jésuites, il fit en quelque façon sous leurs yeux ses études d'humanités, qui furent à la fois précoces et remarquables. Ses écrits attestent qu'il possédait le latin en maître et savait le grec en érudit. Cette forte culture était d'un autre temps. Joseph de Maistre en est-il redevable seulement à ses premiers instituteurs? Ne dut -il rien au collège de Chambéry? Ne dut-il pas beaucoup plus à lui-même, au travail solitaire, aux vastes lectures, à la méditation? Quoi qu'il en soit, il ne voulut se souvenir- jamais que de l'enseignement des Jésuites, et c'est à ce souvenir attendri qu'on doit la défense ou plutôt l'apologie passionnée qu'il écrivit plus tard de leurs méthodes d'éducation. Il prêtait à celles-ci une force, un sérieux, une profondeur, que justement à la même date d'excellents esprits regrettaient de n'y pas voir ; et, parce qu'il trouvait en lui toutes ces qualités, il croyait que ses maîtres les y avaient mises. Illusion généreuse qui peut déjà servir à le juger: il n'est pas d'une âme médiocre de pousser la reconnaissance envers autrui jusqu'à la méconnaissance de soi-même.

Envoyé de bonne heure à l'université de Turin pour y étudier le droit, le jeune Maistre revenait à vingt ans armé de toutes pièces, et entrait dans la carrière qui s'ouvrait naturellement devant lui, la magistrature. Il en parcourut tous les degrés, de 1774 à 1788, puis il fut nommé sénateur. La critique qui voudrait expliquer par le Maistre de cette époque le Maistre des Soirées^ si ingénieuse fût-elle, ne réussirait qu'à demi. Les rares écrits du Comte avant la révolution, éloges ou discours, ne révèlent ni un écrivain maître de son style, ni un esprit maître de sa pensée. Des souvenirs, des aspirations confuses flottent çà et là dans ces «morceaux», et la gravité se montre tantôt pompeuse et tantôt sentimentale. Un vague idéal d'humanité, de justice, voire de liberté, décèle l'homme,

naturellement doux et bon, plutôt que le lecteur convaincu de Jean- Jacques. Maistre est alors, si l'on peut dii-e, banal par sécurité et demi-libéral par imprévoyance. Seul, le fonds religieux apparaît déjà ferme, résistant. Sur ces entrefaites, il s'était marié. Deux enfants, un fils et une fille, avaient encore élargi le cercle domestique. Quatre générations s'abritaient maintenant dans la gentilhommière de Bissy, assise au bord d'un torrent, dans un paysage de montagne. Et, si tout promettait à Joseph de Maistre un avenir de paisible et patriarcal bonheur, rien ne promettait encore à la Savoie qu'un irréprochable magistrat de plus.

Le coup de tonnerre qui ébranla tout à coup l'Europe bouleversa la destinée de Joseph de Maistre. La révolution française venait d'éclater.

Comment la nation Savoisienne (si tant est qu'elle fût une nation), se serait-elle préservée? Française de langue, et jamais de cœur très piémontais, elle tendit les mains à ses nouveaux frères: Montesquieu n'eut qu'à se montrer. Alors commença la douloureuse épreuve pour les fidèles de la royauté Sarde, pour ces gentilshommes, ces officiers, ces magistrats esclaves de l'honneur, du drapeau, du serment. Tous les maux de l'invasion, dénuement, fuite, confiscation, ruine, Maistre les vit et les subit : Hier citoyen, aujourd'hui « émigré » ; hier l'honneur du Parlement de Savoie, aujourd'hui justiciable de la Loi des Allobroges ; hier père heureux, aujourd'hui mari éperdu, à la recherche d'une femme que le dévouement maternel jette, en Janvier, dans les neiges du S^-Bernard.

La Révolution lui apporta le triste privilège de 1 épreuve, à savoir la conscience aiguë de ses croyances, de ses regrets, de ses espoirs ; il lui dut sa personnalité, son talent, sa gloire. Maistre, suivant le mot du poète, «ne se connaissait pas tant qu'il n'eut pas souffert». Pour lui, comme pour tant d'autres grands esprits que cette époque créa en les provoquant, la Révolution fut vraiment une révélation. Meurtri dans ses affections les plus chères, froissé dans tous ses sentiments, resté seul en face de lui-même et des événements implacables, réduit à méditer, à regarder et à souffrir, son talent devait se faire jour par toutes ses blessures: son génie fut l'expression suprême de son deuil. Il prit la plume dès la première heure; il préludait à son premier ouvrage d'envergure

par des plaidoyers chaleureux en faveur des proscrits, par un pamphlet de rude verve à l'adresse des naïfs Allobroges, par l'oraison funèbre d'un héros adolescent. Tout n'est pas égal dans ces opuscules restés longtemps inconnus; mais l'humeur généreuse y est partout présente, et déjà s'annonce l'élévation des pensées, jointe à la force du style. Certes, le panégyriste du doux Eugène de Costa est fort loin de Bossuet, puisqu'il l'imite ; mais il est parfois près de l'auteur des Annales; et les dernières pages, où l'on voit la sombre méditation d'un Tacite chrétien, font déjà pressentir les Considératioîis.

C'est en Suisse, terre neutre où se réfugiaient les exilés de toutes les nations, et se coudoyaient les épaves de tous les partis, que furent écrites les Considérations sur la France. Elles parurent en 1796. L'auteur remplissait alors à Lausanne des fonctions aussi délicates que mal définies, serviteur sans mandat d'un souverain sans royaume, mais serviteur quand même, pour le principe et pour l'honneur. Mal placé poui* agir, il l'était à merveille poui' observer et pour penser.

Point de colère, point de protestation ; ni un pamplilet ni ime étude d'histoire ou de philosophie; mais plutôt une sorte d'JE'^evrtfèow sur les desseins mystérieux de la Providence au sujet de la révolution française. Œuvre de parti, en un sens, puisque l'auteur, catholique et royaliste, convie la France avec l'Europe à une double restauration; mais œuvre surtout d'une haute pensée politique et religieuse, puisque la monarchie du Comte de Maistre est en quelque sorte idéale, abstraite, hors du temps, qu'il rêve pour les hommes une Cité de Dieu terrestre, et que le roi de ses vœux est avant tout l'exécuteur des volontés divines, un Moïse couronné. Considérée de cette hauteur, la Révolution lui apparaît comme une leçon qu'il faut savoir entendre, et qu'au surplus il se charge d'expliquer. Car ce rôle d'interprète de la Providence n'est pas pour l'intimider. Il s'en empare même comme du seul qui lui convienne, prêt à s'écrier, lui aussi : « Vos voies ne sont pas mes voies, et vos pensées ne sont pas mes pensées». Ce n'est plus, dès lors, à Tacite qu'il emprunte ses couleurs, ni à Montesquieu ses maximes (encore qu'il s'en souvienne à l'occasion), c'est à la Bible, c'est à Bossuet. On reconnaît les considérants de la Politique tirée de l'Ecriture sainte

et le verdict du Discours sur l'histoire universelle. — Avec une grandeur parfois digne de Bossuet, et une hardiesse que celui-ci eût peut-être admirée sans la suivre, il juge des événements contemporains comme le grand évêque jugeait des empires disparus. — Il ne se borne pas à commenter les Prophètes, il passe prophète à son tour. A ses yeux, la Révolution prépare l'avènement définitif de la monarchie, tout comme (ou peu s'en faut) les anciens Empires préparaient l'avènement du Messie; et l'excès même de ses crimes montre clairement le plan de Dieu. Rois et peuples, dès longtemps dégradés par l'impiété, avaient oublié qu'une « chaîne souple » les rattache à la main de Dieu; et voici qu'à la fin cette chaîne se raidit et qu'une brusque secousse les entrechoque, éperdus, et les meurtrit les uns par les autres. — Et mine intelligite. La Révolution, « satanique » dans son principe, sera salutaire dans ses conséquences en ce qu'elle ramènera le règne du vi*ai roi et du vrai Dieu, du vrai Dieu par le vrai roi. Par elle, la droite de l'Eternel s'appesantit indistinctement sur tous les coupables; car coupables, ils le sont tous. L'innocence, où la trouverait-on? Est-ce dans une noblesse oublieuse de toutes ses traditions, de sa foi, de son honneur? Est-ce dans une magistrature rebelle, dans une armée sans dignité ? Dans un clergé descendu à peu près autant que l'armée de la place qu'il avait occupée dans l'opinion générale ? Mais l'innocence ellemême ne saurait suspendre la loi terrible des responsabilités, et le roi est comptable pour la royauté entière. Les temps sont donc venus. Une certaine accumulation de crimes rend toujours une certaine révolution nécessaire. « Il fallait que la grande épuration s'accomplît; il fallait que le métal français, dégagé de ses scories aigres et impures, parvînt plus net et plus malléable entre les mains du roi futur. » Mais poui'quoi la France plutôt que toute autre nation? Parce que la France «est à la tête du système religieux », que son roi s'appelle avec raison très-chrétien. Or, « comme elle s'est servie de son influence pour contredire sa vocation et démoraliser l'Europe, il ne faut pas être étonné qu'elle y soit ramenée par des moyens terribles». Mission douloureuse à coup sûr, mais surtout glorieuse, en ce qu'im seul innocent, par la vertu de son sang volontairement répandu, peut assurer à l'humanité des siècles de bonheur, «11 peut y avoir eu dans le cœur de Louis XYI,

dans celui de la céleste Elisabeth, tel Diouveinent, telle acceptation capables de sauver la France. »

Telles sont les fins dernières de la Révolution, et les vues que la Providence a sur elle. Quant aux événements eux-mêmes, nul contemporain n'en a mieux senti que Maistre la tragique grandeur. Là se montre la supériorité de son jugement, et le genre d'impartialité dont il est capable. Du premier coup, dès 1794, il a proclamé que la Révolution « n'était pas un événement, mais une époque». Et il ajoutait, dans un trait que lui eût envié Sénèque ou Pline l'Ancien : « Encelade se tourne : Fuyons !» Il ne fuyait pas cependant; il restait là, tout près du phénomène, l'observant non pas avec sympathie, certes, mais avec cette cmiosité philosophique qui attirait un Empédocle au sommet de l'Etna. Sans doute il n'écrit pas encore, comme il fera plus tard, que la Révolution est un fait aussi considérable que la chute de l'Empire romain; mais il en note déjà la force aveugle, surhumaine, irrésistible. Il remarque justement qu'elle « mène les hommes plus que les hommes ne la mènent » ; et, pour tout dire d'un mot, qu'elle « va toute seule». Il voit bien que ce monstre insatiable, comme jadis Saturne, n'engendre que pour dévorer; et il peint de traits saisissants la démarche fatale et sûre de la bête déchaînée. Chose plus frappante encore: il rend pleine justice au farouche jacobinisme de la Convention. « Qu'on y réflécliisse bien, on verra que le mouvement révolutionnaire une fois établi, la France et la monarchie (ces mots ainsi accouplés n'ont plus de quoi surprendre), ne pouvaient être sauvées que par le jacobinisme. » Tant de sang versé à flots servit à «tremper l'âme des Français», et à 1'* endurcir», et ce «phénomène épouvantable, qu'on n'avait jamais vu et que sans doute on ne reverra jamais, était tout à la fois un châtiment effroyable pour les Français, et le seul moyen de sauver la France». Mais ce salut, viendra-t-il enfin? Il viendra, Alaistre ne nous permet pas d'en douter. Quand et comment, c'est affaire à Dieu. Mais tant de crimes ne peuvent avoir été permis que pour le triomphe de la vertu; pourquoi tant de ruines amoncelées, sinon pour reconstruire? Il faut donc admirer l'ordre dans le désordre. < Si la Providence eff'ace, c'est sans doute pour écrire. » En attendant, la magie noire opère: observons et adorons. Quand son obscure be-

sogne sera accomplie, nous saluerons avec transport l'aurore nouvelle : — « Oui, l'ère de la Liberté ! > s'écriera une enthousiaste, en qui nous reconnaîtrons Madame de Staël. » — « Non, répond Joseph de Maistre, l'ère de l'autorité. »

Dans ce livre étrange et puissant, Maistre venait de donner sa mesure. En face des catastrophes où l'Europe sombrait avec lui, il se révélait écrivain et penseur, comme d'autres se révèlent capitaines, sur le champ de bataille. On peut même dire qu'il ne fut jamais plus lui-même que dans ce premier écrit. Le meilleur de son esprit et de son cœur est déposé là: illusions et foi, vues et visions, vérités et contre-vérités, tout Maistre est en abrégé dans les Considérations, avec je ne sais quelle douceur émue qui lui fera défaut dans la suite. Déjà excessif, il est encorejnodéré ; ce grand justicier cache un homme. Avec lui, une force prend conscience d'elle-même: ce n'est plus avec des armes seulement qu'on luttera contre la Eévolution, c'est avec des raisonnements et des croyances. Yoici l'avocat des partis vaincus, l'apologiste du passé, le vengeur du présent, l'hiérophante de l'avenir. Il va se jeter dans la mêlée . . . Non, il y disparait un instant, englouti, submergé, lui et son livre. Nommé Régent de la grande chancellerie du royaume de Sardaigne, — ce ne furent jamais les titres qui manquèrent à Joseph de Maistre — il s'appliqua de son mieux à ses fonctions de magistrat suprême. Il n'y réussit guère. Peu sympathique aux Sardes comme étranger, trop digne pour être souple, et trop homme de pensée pour être homme d'action, il irrita et s'irrita. Les détails minutieux de sa charge l'excédaient: il se sentait «écrasé, aplati sous l'énorme poids du rien». Pour tromper son ennui, il se plongeait dans d'austères études, approfondissait les langues orientales. Pendant qu'il apprenait le copte, la Révolution « allait son ti'ain » . Le vainqueur d'Arcole était devenu le Premier Consul. Charles-Emmanuel sentait-il déjà Napoléon percer sous Bonaparte ? Youlut-il réparer son erreur en délivrant Joseph de Maistre? Comprit-il peut-être quels services pouvaient lui rendre un tel ambassadeur à l'étranger ? Un beau jour, vers la fin de 1802, Maistre fut relevé de ses fonctions de chancelier, et invité à représenter sa Majesté Sarde à S*-Pétersbourg en qualité de ministre plénipotentiaire. — Il y avait de quoi faire reculer le plus résolu. Maistre ne pouvait imposer à sa femme.

à ses enfants, les dangers d'une telle aventure. Lui-même, que devait-il en attendre? Dans quel dessein le jetait-on à l'autre extrémité de l'Europe? Pour quelle durée? Sujet loyal, autant que chrétien soumis, il ne regimba point. Exil, faveur ou disgrâce, le chemin de S*-Pétersbourg était celui de l'honneur. E partit.

Maistre croyait à la mission de la noblesse; il croyait à la divinité de l'institution royale; il croyait à la sainteté du serment. « Le serment n'a point de condition, et n'en aura jamais. » L'occasion était belle d'accorder les actes aux paroles : il la chérit en la maudissant. « Partez, Monsieur, pour S*-Pétersbourg. — Comme il vous plaira, Sire. » Dès le printemps de 1803 il était à l'œuvre en Russie, et il devait y rester quatorze ans «sans boire ni manger».

Quel début dans la carrière d'ambassadeur! Qu'on imagine la figure que pouvait faire à la cour brillante d'Alexandre P'", à la veille de l'Empire et des guerres de l'Empire, parmi les généraux et les diplomates des grandes puissances européennes, ce représentant d'un royaume biffé de la carte dEurope depuis onze ans, ce «plénipotentiaire» sans pouvoir, ce légat sans mandat précis, ce ministre sans hôtel, sans équipage, sans secrétaire, presque sans traitement ! Le Comte de Maistre ne « représentait » vraiment de la royauté que sa déchéance: il n'était pas l'ambassadeur de la maison de Savoie, il en était le revenant. Ingrat office, apparition indiscrète qui dut exciter plus de curiosité, sinon de compassion, que de bienveillance. Maistre but le calice en frémissant, mais sans mui'mure. « Quand je songe, écrivait-il plus tard, à l'inconcevable destinée qui m'a envoyé ici, sans une lettre de recommandation, au sein du dénuement le plus désespérant, montré à deux cent mille regards, comme un être jeté et même exposé^ mon sang se glace encore après dix ans. » Sa situation à S*-Pétersbourg était une sorte de spectacle. Il ne prodiguait pas inutilement sa personne ; il lui fallait cependant paraître aux cérémonies, tenir le rang dû au roi son maître. En ces jours de gala, le Comte de Maistre s'acheminait à pied, sans i)elisse, «ce qui est précisément comme de n'avoir pas de chemise à Cagliari», vers le palais impérial ou vers la place Pierre P^'; il assistait, demi-gelé, à des revues de plusieurs heures. Il lui arrivait même de passer deux liivers « sans bottes et sans chapeau». Dans ses meilleurs moments, il n'avait

parmi toute cette pompe de l'Asie «qii"un fort vilain laquais pour lui jeter sur les épaules un manteau de boutique». Bientôt il fut réduit, par économie, à partager avec le drôle la soupe que celui-ci faisait venir pour lui de l'auberge. Après tout, c'étaient là les moindres privations de Joseph de Maistre. Il n'en souffrait que pour la royauté abaissée en sa personne, et c'est un cri admirable que celui de ce Job de la monarchie: «Mon Dieu! mon Dieu! je pense à la maison de Bourbon, ou à celle de Savoie, lorsque je suis tenté de m'affliger sur moi » . Malgré ce délabrement, il était utile ; et le moindre service à rendre à quelque gentilhomme savoyard égaré en Russie le comblait de joie, lui faisait oublier ses misères. Dans ces occasions, il se multipliait ; que dis-je ? il trouvait pour autrui l'argent dont il manquait pour lui-même: il avait le cœur royal des pauvres. C'est ainsi que, jusque dans l'accomplissement des devoirs presque surhumains auxquels il avait voué sa vie, il ne manquait pas toujours d'amères et de délicieuses satisfactions.

Ce qui restait toujours inassouvi en lui, c'étaient ses affections de famille, que décuplaient l'éloignement et les alarmes; c'était, sm'tout, cette tendresse paternelle, si particulièrement touchante chez les forts. Là était la blessure secrète de son ame, la plaie toujours vive et saignante. Il avait accepté Texil par honneur, il y l'estait par devoii:, il l'épargnait aux siens par affection. D'ailleurs, ce rappel de tant d'êtres chéris, à le supposer possible à travers l'Europe embrasée, était un luxe interdit à son indigence. Toutes ces pensées torturaient cet époux sans compagne, ce père sans enfants. Le jour, il peut les combattre encore ; mais la nuit ! Il a perdu le sommeil; s'il se couche, mille tourments l'assaillent sur son lit de sangle. « Des idées poignantes de famille me transpercent : Je crois entendre pleurer à Turin . . . Mille noirs fantômes s'agitent dans mes rideaux d'indienne». Il ne vit pas, il se survit: «Dans le vrai, je suis mort en 1798, les funérailles seules sont retardées». La fortune du condamné est meilleure. L'homme frappé par des hommes sait après quel noiiibre de jours il reverra femme, enfants, patrie. Maistre sert de jouet aux é\énements; il est le patient que l'on doit toujom's délivrer demain — ou jamais. Et cette peur le hante : « le jamais ne plaît jamais à l'homme ; mais qu'il est terrible lorsqu'il tombe sur la patrie, les amis et le printemps » !

A tant de préoccupations morales il fallait un divertissement, — nulle raison humaine n'y eût résisté. Joseph de Maistre en avait jusqu'à deux. Le premier est cette Correspondance^ éditée vers 1860, et qui devait à cette date surprendre les amis de Joseph de Maistre et réjouir ses adversaires, à ce point que l'auteur faillit, dit joliment Sainte-Beuve «changer de parti» quarante ans après sa mort. Erreur, semble-t-il, et des uns et des autres. Car le libéralisme du Comte de Maisti'e (si tant est qu'on puisse lui appliquer un mot dont il se fût offensé), n'est jamais qu'une fausse manœuvre, imposée à son patriotisme par la nécessité, ou l'inadvertance du théoricien entraîné malgré lui sur le terrain des faits. Un roi à défendre, une patrie à reconquérir des scrupules d'honnête homme et pourtant un cœur de citoyen, voilà de fâcheux empêchements pour un esprit à principes. Si donc Maistre s'est quelque peu contredit, il serait aussi injuste de lui en faire un reproche que naïf de lui en faire un mérite. Ce sont là des inconséquences dont aucun parti, pas même celui de la liberté, ne doit se hâter de triompher. Tout au plus nous disent- elles éloquemment, à leur manière, que la patrie a des raisons, que la raison ne connaît pas. De telles leçons ne sont point pour nous surprendre. Si la Correspondance diplomatique nous étonne aujourd'hui, ce n'est plus que par la justesse des observations, par la pénétration des jugements. On est frappé d'y voir les situations jugées d'un coup d'œil, les hommes toisés d'un mot, la pohtique de demain prédite en une plu-ase. Maistre est constamment dans le ^if des choses ; il s'y meut rapidement, sûrement; le geste est bref, mais le doigt pose exactement sur les points vulnérables: d'autant plus infaillible qu'il est impuissant, et que sa diplomatie est toute en aguets. Il ne peut agir. Mais qu'il sait profiter! Et dans quelle langue forte et nue vient s'empreindre et comme s incruster le relief de sa pensée! Là se trouve l'exemple de ce vrai stjde ministériel qu'il a si supérieurement défini, et pour cause; de ce langage «sévère et laconique qui atteint la racine des choses, les causes, les motifs secrets, les effets présumables, les tours de passe-passe et les vues souteri-aines de l'intérêt particulier». Ce que Ton trouve aussi dans ces pages, c'est une chaleur d'opinion, ime intrépidité de conseil, et, si l'on peut ainsi s'exprimer, un despotisme dans la soumission qui rend ses

bienfaits redoutables. Ce n'est pas sur ce ton que les rois veulent être servis: il faut qu'en prisant le service ils puissent aimer le serviteur. Il peut leur plaire encore d'être les débiteurs de leurs sujets, surtout quand ils sont de grands rois, et qu'ils se sentent solvables : mais quand ils n'ont qu'une ombre de majesté, peu de génie et beaucoup de besoins, il faut apprivoiser leur fierté ombrageuse et ne les point obliger à leur corps défendant. Joseph de Maistre aurait-il, dans son zèle, poussé la générosité jusqu'à l'imprudence ? Se serait-il rendu à la fois indispensable et importun ? Il le semble bien. Jamais il ne fat courtisan, pas même « courtisan de l'exil » : on le sent à ses plaintes hautaines, à ses amères protestations de dévouement, au silence blessé et blessant de son maître. Ce roitelet jaloux et ce fier ministre furent toujours plus enchaînés par leur cause, qu'attachés par leurs sentiments.

Par bonheur, Maistre portait toujours en lui-même un remède contre le découragement. Le travail, ce spécifique suprême, était son divertissement favori, et l'unique joie, peut-on dire, de sa vie austère et solitaire. Il disait lui-même, — et il se connaissait bien — : «Dieu me fit pour penser, et non pas pour agir». Mais chez lui la pensée était vraiment une action. Combien peu elle ressemblait à ce bercement aimable des sceptiques, à cette méditation rafraîchissante des purs spéculatifs! La pensée de Maistre a la chaleur du sang, la tension du muscle; on en compte les frémissements comme les pulsations d'un pouls; elle est chair de sa chair, et vie de sa vie. Que faire en un tel gîte à moins que l'on n'y pense? Et Maistre écrit avec entraînement, avec furie. Seize heures de suite il ne bouge de son fauteuil à pivot que pour faire demi-tour à droite, et expédier en quelques instants un repas de Spartiate. Il Ht, il extrait, il annote; il relit dans les immenses registres, si bien ordonnés, où de tout temps il a consigné le résultat de ses lectures et de ses méditations; il écrit enfin, sur plusieurs matières à la fois, et il entasse feuille sur feuille, cahier sur cahier dans ses fameux «portefeuilles russes» d'où vont sortir bientôt le Principe générateur, le livre sur les Délais de la Justice divine, celui du Pa2}e, celui de VEglise gallicane; il prépare enfin ces Soirées de S^-Pétersbourg que la mort l'empêchera d'achever, et cet Examen de la Philosophie de Bacon que connaîtra seulement la génération sui-

— lovante. De tant d'ouvrages, et de tant d'autres opuscules écrits en Russie, le Princijje générateur est le seul qui paraisse durant son séjour à S*-Pétersbourg ; et encore, achevé en 1809, lu dès lors à plusieurs amis, n'est-il publié qu'en 181-4. De 1810 à 1817, Maistre mène de front cinq ou six ouvrages différents. Il écrit en 1816 au marquis de Costa : « Mes portefeuilles recèlent dans ce moment des ouvrages considérables, ce qu'on appelle des ouvrages. Mais qu'est-ce que cela vaut? Et coumient pourront-ils paraître? C'est ce que j'ignore. La chose dépend en grande partie du sort qui m'attend». Ainsi, la même incertitude qui planait sur le sort du ministre, menaçait encore les productions de l'écrivain; et ses ouvrages conçus, exécutés presque simultanément et destinés à se faire valoir l'un par l'autre, durent paraître sans ordre au hasard des événements. De là la nécessité, pour quiconque veut bien comprendre Maistre et le juger équitablement, de négliger les dates, et de ramener cette œuvre à l'unité par un groupement logique des principales idées. Au premier abord, l'œuvre semble hétérogène : tel ouvrage est décousu et tel autre ordonné; l'un est grave et l'autre caustique; chez un autre tous les tons se mêlent; un quatrième off'rira des pensées contradictoires. Raison de plus de chercher l'accord entre les diverses parties, et de saisir un tout qui doit exister, qui existe chez Joseph de Maistre. Il serait en eff'et pas trop surprenant que le grand défenseur de l'unité temporelle et spirituelle n'eût mis aucune unité dans sa doctrine. On peut lui reprocher d'autres inconséquences, mais non point ceUe-là.

A y regarder de près, on s'aperçoit bientôt que tous les ouvrages de Maistre sortent des Considérations par voie de déduction logique et de développement théorique. Les Considérations étaient le préambule, ou, si l'on veut, le prologue du système. Le système s'annonce avec le Principe générateur, s'affermit avec le Pajye, se couronne avec les Soirées. Tout le reste est épisodes, ti'avaux de défense ou d'attaque. Autom* de la citadelle, les remparts ; autour des remparts les redoutes, puis les forts détachés plantés en plein sol ennemi. Tel est Maistre tacticien; tel est Maistre pensem*. Il a « considéré » dans la Révolution un fait satanique et providentiel ; il attend, il espère la victoire de la bonne cause. Mais celle-ci ne

— lèse hâte pas d'arriver. Que dis-je, la Révolution s'est incarnée dans un homme nouveau «fléau de Dieu»; et «l'Hégire du Corse», depuis dix ans ouverte, ne semble pas près de se fermer. Après vingt années le problème de la monarchie n'est pas encore résolu. Mais il va l'être, il ne peut pas ne pas l'être bientôt, — nous reconnaissons ici la foi robuste de Maistre : il ne faut plus qu'aider la Providence, en adoptant les principes politiques dont le plan de Dieu comporte l'application rigoureuse. D'où l'axiome qui domine toute la théorie: «La Révolution est satanique; si la contre-révolution n'est pas divine, elle est nulle. » Dieu inspirateur du Roi, le Roi collaborateur de Dieu, et le Comte de Maistre interprète de l'un et inspirateur de l'autre, apôtre pour tout dire d'une sorte de Révélation d'Etat, d'où dépend l'avenir de la monarchie' chrétienne, voilà sous quel aspect se présente à nous cette nouvelle politique sacrée, justement connue dans l'histoire sous le nom de théocratie. Ce qui la caractérise, c'est la substitution constante du divin à l'humain dans les règles du gouvernement des hommes, ou encore la correspondance et l'équivalence de l'humain et du divin dans le premier principe de toute société. C'est, par suite, la transformation des lois mouvantes, souples, accidentelles de la politique humaine en manifestations éternelles, fixes, immuables de l'ordre divin: Système rigide et complet qui vous entraîne presque jusqu'où l'auteur vous veut mener, pour peu qu'on soit tenté de lui accorder — peu de chose, en vérité — seulement deux ou trois petits postulats.

Le point de départ de cette politique est un dogme religieux : la doctrine du salut de la société sort directement, comme celle du salut spirituel, du péché originel. L'homme est né déchu, impuissant. La Révélation l'a fait pensant et parlant. L'homme ne saurait avoir créé son langage, et «il faut être possédé de quatre à cinq diables pour croire à Y invention des langues». Il a encore moins créé sa pensée, et cette pensée elle-même est limitée aux connaissances que le Créateur a jugées bonnes pour lui, et dont il a, une fois pour toutes, déposé le germe en son esprit.

« Comment lliomme, ainsi fait, créerait-il la société ? » La politique et la religion se fondent ensemble; on distingue à peine le législateur du prêtre, « voilà le principe » ; ouvrez l'histoire : vous ne verrez pas une création politique; que dis-je, vous ne verrez

pas une situation quelconque, pour peu qu'elle ait de force et de durée, qui ne repose sur une idée divine: De quelque nature qu'elle soit, n'importe: car il nest point de système religieux entièrement faux. « L'homme ne se donne donc pas une institution, il la reçoit de Dieu. Il ne se donne pas davantage une loi, ni un roi. La production des rois est encore un de ces phénomènes mystérieux, où il faut adorer la toute-puissance divine. » Lorsque la Pro\'idence a décrété la formation plus rapide d'une constitution politique, il paraît un homme revêtu d'une puissance indéfinissable: il parle, et il se fait obéir. « Il parle, dit Maistre, et il suffit qu'il parle. Car les lois écrites sont inutiles, dangereuses même, et la force des institutions[['ne succombe jamais que sous le nombre des lois. Partout, dans le système, s'oppose le droit senti au droit écrit; et la Parole, à V Ecriture. » Maistre rappelle à ce siècle « infatué de l'écriture» qui a vu en cinq ans quatre ou cinq constitutions, et trois mille articles rédigés par une poignée de barbouilleurs de lois, que l'institution la plus vigoureuse de l'antiquité fut celle de Lacédémone «où Ton n'écrivit rien». Ce n'est point son seul exemple, et l'on peut admirer la fertilité d'une démonstration où Platon donne la main à S*-Chrysostome et Platarque à l'Ancien Testament. S'il y revient avec tant d'insistance, c'est pour trancher enfin, en faveur de la doctrine, la question de la souveraineté. Celle-ci n'est pas dans le peuple, mais dans le roi; et le peuple ne peut ni la créer, ni même la déléguer: il ne peut que la reconnaître et l'accepter. Si l'on ajoute que nulle nation ne peut se donner la liberté, si elle ne l'a pas, et que la liberté même est encore le don du souverain et de Dieu, on aura parcouru les principaux degrés du système qui peut se résumer ainsi: «Tout gouvernement vient de Dieu. — Toute nation a le gouvernement qu'elle mérite. — Tous les rois sont dans la nature. — Le meilleur est celui qu'on a. — Aucune grande institution ne peut résulter d'aucun monument écrit. — Qu'est-ce qu'une nation? C'est le souverain uni à l'aristocratie. — Toute Révolution est impie. »

L'édifice est construit: il faut le maintenir. Car Maistre est l'homme des choses étal)lies une fois pour toutes. Il a beau nous peindre la «tranquillité magnifique» de ces familles régnantes qui s'avancent « comme d'elles-mêmes, sans violence d'une part et sans

délibération marquée de l'autre » ; il sent bien, — et l'aveu est assez significatif, — que, livrées à leurs propres forces, elles auraient à subir toutes sortes d'assauts. Comment assurer la société sur ses bases? comment durer toujours, et durer sous la même forme? Ici intervient le rôle des dogmes dans la société. Ce que sont ces dogmes ; s'ils appartiennent à l'ordre religieux, ou civil ou national, ou peut-être à tous les trois ; s'ils sont vérités imposées, ou erreurs crues utiles, tolérées, encouragées — (ce qui ne laisserait pas d'altérer notablement la valeur du mot et la moralité du moyen), — c'est ce que l'on ne voit pas clairement dans Maistre. Cependant ce qu'on voit clairement, c'est que toutes les voies sont bonnes pour atteindre au but, à savoir créer une unité nationale, fonder une sorte de patriotisme moral qui soit le bien de tous les citoyens, et que chacun pour sa part léguerait tout entier à ses enfants à perpétuité. Ainsi se défendrait du temps qui détruit, et de l'opinion qui ronge, l'édifice social, seul semblable à lui-même parmi tout ce qui change, seul vivant parmi tout ce qui meurt. Et, ici encore, la Bible et les Pères prêtent complaisamment à Maistre des arguments de toute espèce, à moins que ce ne soit pourtant Machiavel ou Sénèque.

Telle sera l'œuvre de « conservation. » Mais le pouvoir conservateur implique le pouvoir vengeur: armé pour se défendre, armé pour punir. Si le dogme national est œuvre sainte, impie qui l'attaquera: et la logique, devant laquelle Maistre n'a jamais reculé, exige que le fauteur de toute opinion nouvelle soit traité en sacrilège. Ainsi en sera-t-il: si cet homme paraît, qu'il soit tué. L'Etat l'ordonne; l'Etat, c'est-à-dire Dieu... Et la belle unité poursui^Ta son règne superbe, pendant que le souverain, pour couvrir les marches sanglantes du trône, étendra tous les jours un peu plus loin les plis de sa robe rouge.

Cette unité elle-même ne satisfait pas l'écrivain politique. H en rêve une plus haute, plus imposante, celle de la chrétienté tout entière rangée sous la commune loi d'un seul chef. Les unités individuelles des divers Etats confondues dans le grand Tout de la monarchie catholique, avec le pape pour modérateur suprême, tel est le dernier but de tous ses efforts: tel est le sujet du livre qui est la clef même et l'explication de toute son œuvre, le livre du

Pape. Au premier abord, cette hypothèse de « toutes les souverainetés chrétiennes réunies par la fraternité religieuse en une sorte de répubhque universelle, sous la suprématie mesurée du pouvoir spirituel suprême», peut d'autant plus séduire qu'elle semble n'apporter rien de bien nouveau ni de hardi en soi. L'unité spirituelle dans les diverses patries temporelles, a de tout temps été le rêve de beaucoup d'àmes, et non pas des âmes hautaines seulement, mais des douces et des tendres. Mais on s'aperçoit bien vite que la soidisant «république universelle» de Joseph de Maistre est l'organisation de sa servitude morale, et sa «suprématie mesurée» l'autocratie la plus absolue qui fut jamais. Quand il a bien démontré, — ou cru démontrer — (car le dédain de Joseph de Maistre pour l'histoire n'a d'égal que l'adresse suspecte dont il la plie aux besoins de sa cause), la nécessité des papes dans tous les temps et comme souverains temporels, et comme souverains spirituels : quand il a, prodiguant les textes de toutes sortes et les sollicitant de toutes les façons, établi l'éternelle bienfaisance de l'institution papale, et tantôt réfuté, tantôt nié que la papauté ait jamais été chose humaine, peccable et failhble: fort de son assurance, et emporté par ce prosélytisme auquel la fougue ne fait perdre aucune des ressom^ces de la dialectique, il proclame la nécessité du rétablissement du S^-Siège « dans tous ses droits légitimes » : et le Pape de ses vœux, c'est celui qui fait ou défait les empires, qui interdit les rois ou les dépose, le Pape du Moyen-Age et de la Querelle des Investitures, et, pour tout dire, le Pape qui brûle Giordano Bruno, et qui bénit Torquemada. Il est à ce point entêté d'unité, que la question du S^-Siège est à ses yeux la question même de la chrétienté, et qu'il reprend à son compte la parole de Bellarmin: « S avez -vous de quoi il s'agit lorsqu'on dispute sur le S*-Siège? il s'agit du christianisme -s» . Parti de là, Joseph de Maistre, développant jusqu'à ses dernières conséquences son grand axiome ^qu'unité est marque de vérité»^ et «universalité est signe exclusif d'infaillibilité», met aux mains du pape le plus roide instrument de compression théologique qu'aucun âge ait connu. Mais au moins est-ce élan, foi, enthousiasme, qui l'inspire ou l'aveugle? Rien de cela; c'est calcul, c'est amour de l'ordre social, c'est salut public. Comme naguère il faisait de la religion en fondant sa politique.

de même ici il fait de la politique en fondant sa religion. Il ne cherche pas à convaincre les cœurs, à persuader les âmes, à ramener les incrédules: il raisonne avec les athées, tranquillement, froidement, tandis que les dissidents subiront les «éclats de sa foudre». C'est que l'athée est volontiers coulant sur le dogme, et qu'il cache souvent un paisible conservateur. Maistre a bien saisi cela, et c'est par ce côté de l'intérêt particulier qu'il l'entame. Ce serait lui faire tort que ne pas le citer ici: «Je me croirais en état de faire comprendre à une société d'athées qu'ils ont, sur ce point, le même intérêt que nous; car, puisqu'il est assez bien prouvé par l'histoire qu'il faut une religion aux peuples, et que le Sermon sur la Montagne sera toujours regardé comme un code de morale passable, il importe de maintenir la religion qui a publié ce code. Si ses'dogmes sont des fables, il faut au moins qu'il y ait unité de fables, ce qui n'aura jamais lieu sans l'unité de doctrine et d'autorité, laquelle à son tour devient impossible sans la suprématie du souverain pontife. Ainsi Maistre est plus préoccupé de l'unité de la croyance que de sa qualité; ou, plus exactement, l'unité fait à ses yeux la qualité de la croyance, que la croyance soit d'ailleurs vraie ou fausse. Et, quand on se rappelle qu'à ses yeux l'universel est Tinfaillible, cette transformation d'une fausseté mie en vérité infaillible grâce à l'universalité de sa fausseté, ne laisse pas de surprendre quelques esprits timides. Il faut cependant permettre à Joseph de Maistre d'aller jusqu'au bout de sa pensée : « Si j'étais athée et souverain, je déclarerais le pape infaillible par édit public, pour l'établissement et la sûreté de la paix dans mes Etats. En effet, il peut y avoir quelques raisons de se battre, de s'égorger même pour des vérités: mais pour des fables, il n'y aurait pas de plus grande duperie. » C'est dans de telles lignes, qu'un véritable athée eût, en effet, signées des deux mains, qu'on voit jusqu'à quelle exti'émité la logique de Maistre se laisse emporter. La papauté, le régulateur suprême de l'univers, devenue une institution supérieure de police; le vrai et le faux rendus indiscernables, indifférents, et subordonnés à l'unité, seule fatale, seule nécessaire, seul dogme substitué en dernière analyse à tous les dogmes, voilà où il en vient. Pascal avait déjà écrit une parole terrible: «Lorsqu'on ne sait pas la vérité d'une chose, il est bon qu'il y ait une

erreur commune qui fixe l'esprit des hommes ...» Mais quelle différence entre une parole amère exhalée parmi cent cris de foi, dans la lutte oii Pascal meurtrit son àme, et ce système savamment ordonné, méthodiquement concerté pour la ruine de toute pensée et l'abaissement de toute raison ! Là, en effet, tendent tous les efforts, là tend toute la science, toute la puissante intelligence de Maistre. Et l'on peut voir, croyons-nous, le résumé fidèle de la doctrine du Pape dans ce dernier passage : « Lorsque Luther criait si haut dans l'Allemagne: Je demande seulement que l'on me dise de bonnes raisons, et que l'on me convainque, et je me soumettrai; et lorsque les princes même applaudissaient à cette belle prétention, non seulement Luther était un révolté, mais de plus il était un sot; car jamais souverain n'est obligé de rendre raison à son sujet, ou bien toute société est dissoute».

Quelque jugement qu'on porte sur la doctrine, il faut néanmoins s'incliner devant cette conviction. Maistre est l'homme des problèmes ardus, et il en pom'suit la solution avec une altière opiniâtreté qui force l'admiration. Du sein des textes qui hérissent son livre, des détails secs qui le morcèlent, à chaque instant il s'échappe et sa pensée monte, saisit, entraîne. A force de dogmatiser, il s'échauffe ou s'irrite, et l'on ne sait auquel des deux il doit ses plus fières beautés. Ce but sacré, cette unité de ses rêves devient alors une réalité qu'il voit, qu'il touche, qu'il anime par la pensée et qu'il colore de son imagination. Ce souverain pontife, assis immuable et rayonnant sur le trône de St-Pierre, tenant l'univers prosterné sous ses pieds, il l'évoque, il lui parle, et son hommage s'élève d'autant plus attendri qu'il lit sur l'auguste visage le souvenir de récents affronts. La Ville Eternelle enfin, sa langue impérissable, ses monuments qui élèvent jusqu'aux astres la majesté du catholicisme, lui inspirent des accents dignes des grandes voix du passé. Claudien n'est pas plus pénétré de la Rome mère du monde et Prudence de la Rome des martyrs. Au cri du psalmiste : « Jérusalem, si je t'oublie, que ma droite se dessèche, que ma langue s'attache à mon palais ! » à ce cri seul est comparable l'hymne de Joseph de Maistre: «0 sainte Eglise de Rome! tant que la parole me sera conservée, je l'emploierai pour te célébrer. Je te salue, mère immortelle de la science et de la sainteté: Salve^ magna parens! C'est

toi qui répandis la lumière jusqu'aux extrémités de la terre ... * De grandes âmes éprises de grands objets sont seules capables de pareils élans.

De quelle hauteur ne devait pas tomber sa foudre sur les adversaires de l'unité romaine, sur les dissidents de l'intérieur et de l'extérieur ! Plus haut s'élevait cet esprit impétueux, plus cruellement exerçait-il ce droit de vengeance qu'il s'arrogeait dans sa sainte colère ; Gallicans, jansénistes, protestants, anglicans et Grecs schismatiques sont malmenés avec une égale rigueur. Entre eux point de différence. Maistre leur applique à outrance la parole de l'Evangile: « qui n'est pas avec nous est contre nous, et qui n'assemble pas avec nous, disperse». C'est «en bloc», qu'il les condamne. Il les voit associés dans une sorte d'imité négative, ou restrictive, qui est l'ennemie-née de celle qu'il défend, l'unité affirmative et absolue. Rien de plus logique en soi: «La Suprématie du Pape étant le dogme capital, toutes les églises qui rejettent ce dogme sont d'accord, même sans le savoir; tout le reste n'est (lu accessoire » . On pourra, sans doute, dans les divers passages où il s'efforce de faire rentrer toutes ces sectes les unes dans les autres noter des rapprochements forcés, des défmitions inexactes, des boutades paradoxales; mais il faut bien reconnaître dans cet ostracisme la conséquence rigoureuse du principe posé plus haut, et même on admirera la profondeur de certaines analyses. Fait-il seulement preuve d'esprit quand il se fait fort de montrer dans le gallicanisme «un élément protestant — aussi petit qu'on voudra, mais il y est; — un élément janséniste mêlé à l'autre par voie d'affinité ; un élément parlementaire, rendu très mauvais par la sublimation; — enfin un élément philosophique, qui n'a pas besoin, je crois, d'être décrit»? Peut-être oublie-t-il un autre élément, et non le moins important, l'élément national ou français; mais ce qu'il a vu est bien vu, et la haine a rendu son œil singulièrement perçant. De même, au lieu de relever ce qu'il y a souvent dans les jugements de Joseph de Maistre d'inique sur les Jansénistes, de méprisant et parfois de faux sur les protestants, de violent sur les anglicans et les Grecs, — car ceci frappe les yeux et ne doit pas autrement émouvoir, — il est préférable de remarquer avec quelle vigueur, déchirant tous les voiles, l'écrivain a mis à nu le principe intime, profond, de

chacune de ces églises et montre quel en est, à ses yeux, le vice radical. Les termes de l'appréciation varient, le sentiment ne varie pas. Tantôt c'est l'esprit parlementaire « qui est le grand coupable, et tantôt l'esprit protestant » ; ici « les autem's de la déclaration de 1682 ont posé toutes les bases de la démagogie moderne, en consacrant de la manière la plus solennelle des maximes qui, vraies ou fausses, ne devraient jamais être proclamées » ; là, le protestantisme ou l'anglicanisme portent la responsabilité de toutes les révolutions. Une fois le protestantisme ainsi défini : « c'est Vorgueil protestant contre l'unité», on comprend que pour Maistre ce soit «la même chose de n'être pas catholique ou d'être protestant». A l'entendre ainsi, Arnauld et Nicole sont protestants ; et de même Luther est Gallican, Calvin Janséniste, et tous sont «parlementaires». De tous, par conséquent, on peut prononcer comme du Jansénisme lui-même «tout ou presque tout ce qu'ils on fait est mauvais, même ce qu'ils ont fait de bon». Les plus grands noms, les plus respectés n'arrêtent point Joseph de Maistre. S'il admire les Pensées de Pascal, — et cette concession rachète à peine une critique des plus acerbes de l'homme, da savant, de l'auteur des Provinciales, — il s'impatiente de voir « la religion chrétienne pour ainsi dire pendue » à ce livre. « L'Eglise ne doit rien à Pascal pour ses ouvrages, dont elle se passerait fort aisément. » Quant à Bossuet, à ce Bossuet qui « n'a pas tremblé d'écrire au pape avec la plume de Louis XIV», il «aurait dû mourir après avoir prononcé le ,j, .4^ sermon sur V Unité, comme Scipion l'Africain aurait dû mourir après la bataille de Zama». Il y a dans la vie de certains grands hommes, certains moments après lesquels ils n'ont plus rien à faire dans ce monde. — En un mot, le dilemme auquel Joseph de Maistre accule les Eglises particulières, qu'elles soient d'ailleurs séparées de fait ou d'apparence, d'esprit ou de forme, peut se formuler ainsi: Sur la question de l'autorité, ou tout ou rien. Ou l'autorité absolue, et sans autre tempérament possible que celui ({u'elle voudra bien s'imposer elle-même, ou une religion sans principes fixes, sans dogmes absolus, donc nulle à ses yeux, de quelque nom qu'elle se décore. Ou avec nous ou contre nous. «Il n'y a que deux systèmes religieux possibles: Le catiiolicisme et le déisme; entre ces deux extrêmes il n'y a pas de place tenable. »

11 est certain qu'avec ce rude adversaire les positions sont difficiles à garder. Xon qu'on ne puisse trouver à lui répondre : mais outre que Maistre n'est pas homme à bien écouter une réponse, il porte dans ses attaques tant de vigueur, d'audace et d'imprévu, qu'il paralyse, qu'il étourdit la défense. Les coups, assénés de haut, tombent drus et serrés, et laissent peu de jour à la riposte. Luimême apportait à ces tournois cet air victorieux qui est déjà la moitié de la victoire. Puis, quand il avait déversé sur l'ennemi, plus suffoqué que convaincu, le flot amer de son éloquence, quand il l'avait harcelé, terrassé, apostrophé et abondamment injurié, à la façon des héros d'Homère, il le laissait alors se relever, et le prenant rudement aux épaules, il lui montrait la porte de son Eglise, et l'y poussait au besoin. Comment résister? Il admettait si peu la résistance, qu'à la fin de chacun de ses écrits les dissidents sont non pas sollicités, mais sommés de se rallier à son catholicisme. Ses livres les plus passionnés, ses pages les plus injustes, les plus méprisantes, le Pape, V Eglise Gallicane, le Baron, retentissent de ces appels. Longtemps il a espéré que la France donnerait le signal du grand ralliement ; cet honneur revenait de droit à la fille aînée de l'Eglise. Longtemps il l'encourage, il l'applaudit d'avance. Puis, lassé d'attendre, il se tourne vers l'Angleterre, et la conjure à son tour. La Russie, enfin, est l'objet de sa dernière illusion. Comment aucune de ces trois nations ne reconnaîtrait-elle pas une voix amie ? Et il continue à prêcher dans le désert, guettant toujours à l'horizon le symptôme sauveur, le signalant sans cesse avec une hâte fiévreuse, et, sans cesse trompé, s'obstinant toujours à nourrir les plus hautes espérances .

Encore, s'il adoucissait, en faveur des frères égarés, la rigueur de sa doctrine! Mais le Comte de Maistre n'est pas un homme à concessions. L'onction n'est pas son fait; il n'a rien d'un Fénelon laïque. Il cherche moins à persuader qu'à contraindre; moins à flécliir la volonté qu'à l'intimider. Il met une sorte de coquetterie à faire étalage de dureté: et l'on dirait qu'il veut fasciner à force d'être rébarbatif. Magistrat jusqu'aux moelles, il est encore plus d'Etat que d'Eglise: et il n'a pas de plus constant souci que d'effacer partout le mot «grâce» pour y substituer le mot «loi». Nous voilà loin de la « religion des cloches » de Chateaubriand !

Ce n'est pas Maistre que l'on accusera de donner dans une fiction idéale et poétique, parfumée d'un vague encens ! Partout l'expiation, partout le châtiment, les supplices. Partout Jéhovali, nulle part «Notre Père». La divinité inhumaine pesant sur l'humanité passive, telle est sa religion. C'est le christianisme de la Terreur. Ce Dieu est bien tel que le veut le système: le dogme de l'autorité ne peut aboutir à un Dieu de bonté. Qu'il frappe donc sans trêve, qu'il frappe sans merci: aux grands coupables il faut de grands châtiments: et quel siècle fut jamais plus fécond eu crimes, et plus sourd aux avertissements célestes? Tout autorise cette interprétation du dogme clirétien : et, si le judaïsme n'y suffit, que le paganisme y subvienne !

Voici les traditions des peuples antiques, les légendes contemporaines du monde, les langues aux racines mystérieuses: qu'y lit-on, sinon l'apaisement de la divinité par des sacrifices sanglants, sinon les « dévouements » sans murmure, l'innocence payant pour le crime, et l'amour éternel de la mort? Souffrez donc et mourez, en adorant le bras qui vous châtie, vous qui avez péché dans la personne de vos pères et qui devez expier pour eux; — soyez torturés, roués ou brûlés, vous qui vous afifranchissez du dogme national, qui troublez les consciences par vos nouveautés ; et, puisque la foudre ne tombe plus du Sinaï, soyez du moins justiciables de ceux que Dieu a établis en dignité pour commander à vos consciences. Et quant à vous, qui regimbez sous la main de fer du moderne Attila, comment pouvez-vous méconnaître en ce grand délinquant l'exécuteur des œuvres du Très-Haut, parti du ciei comme le tonnerre? Ouvrez les yeux à ce miracle de nos temps, et que votre foi se réveille ; oui, en vérité, votre foi. Cai' cette épreuve aura sa fin, et, son œuvre accomplie, l'ouvrier de malédiction disparaîtra par enchantement, comme disparaît le bourreau après regorgement de la victime. Souffrez donc, vous aussi, mais reconnaissez le ciel à ses rigueurs, et, plus que jamais, louez l'Eternel !

Comment peut s'accorder la cruauté du système avec cette sérénité joyeuse qui est le premier devoir du chrétien, nous le voyons dans les « Soirées de S'-Pétershourr/, entretiens sur le pouvoir temporel de la Providence». Livre singulièrement puissant et troublant, d'une beauté à la fois haute et barbare ; œuvre d'une pensée très élevée,

qui s'exalte encore et s'enivre à se satisfaire; véritable testament philosophique et religieux qui met le sceau à la doctrine de Joseph de Maistre comme il l'a justement mis à sa réputation. Maistre s'est versé là tout entier. Dans les dernières années de sa vie, les Soirées sont sa tâche de prédilection. «J'y ai, dit-il, versé ma tête. » Assez longtemps il a plaidé, attaqué, combattu : maintenant, se livrant à l'essor de sa pensée, il ne veut plus envisager les éternels problèmes que du plus haut de son esprit dans le jeu libre et natm'el d'une conversation fictive: ainsi pourront s'enchaîner les questions aux questions, se varier les tons et les couleurs, dans ces entretiens où le sérieux d'un sénateur russe déjà plus qu'à moitié converti, et la grâce spirituelle d'un chevalier français, moins léger qu'il ne veut le paraître, feront valoir à merveille les soudains élans du Comte et l'éclat fulgurant de sa parole unique.

Sur les rives de la Neva s'engagent des colloques dignes du cap Sunium : et c'est Platon lui-même (mais ici, Platon, c'est Xavier de Maistre), qui nous décrit le lieu de la scène. Inoubliable tableau. Ce silence de la capitale endormie, ce large fleuve coulant à pleins bords parmi de vagues étincelles au pied de la terrasse où trois sages méditent dans la transparence des nuits boréales, ravissent d'abord l'imagination et apaisent nos âmes. Puis des voix s'élèvent, tantôt douces, tantôt fortes, toujours graves. Et le débat nous enlève aussitôt. Pourquoi, sur cette terre, le boniieur du méchant et le malheur du juste? Pourquoi le mal physique et la douleur? Pourquoi la guerre, les catastrophes, la mort de l'innocent? A quoi bon la foi, l'espérance, la prière? L'homme est-il le jouet d'une divinité cruelle, et l'univers est-il mu par une force aveugle qui broie et qui tue au hasard, en vue de quelque fin sinistre devant laquelle la raison recule épouvantée? — Non, nous répond Joseph de Maistre; qui parle ainsi blasphème. L'humanité souffre, et pourtant Dieu est bon. Il est l'auteur du mal qui punit, mais non du mal qui souille. Douleur morale, douleur physique, autant de châtiments de nos fautes, dont l'innocent ne saurait être exempté, puisqu'il ne souff're pas en tant qu'innocent, mais en tant qu'homme. Le bonheur des méchants n'est qu'illusion et ne trompe pas des yeux attentifs; et la douleur du juste est la sainte rançon dont il doit payer joyeusement l'avènement de la vertu. Doux est le sacrifice à l'innocent;

doux même doit-il être au coupable, puisqu'un coupable « peut être innocent et même saint» pendant qu'il expie. Vous jugez sur le monde d'hier et d'aujourd'hui. Portez plus haut vos regards, étendez votre vue sur ce perpétuel engendrement des siècles, et découvrez l'intelligence qui se cache sous l'aveuglement des clwses. Une immense élaboration se prépare dans l'imivers. L'individu, cet atome, et la liberté, l'illusion d'un atome, ne pèsent pas un fétu dans ces grands bouleversements où se marque une intention de la Providence. Ce qui se prépare. Dieu seul le sait; et vous peut-être, si vous avez la foi. Quelle foi? demandez-vous. La foi^ à l'avènement d'une ère nouvelle. Trop heureux êtes-vous de servir par votre chaii" et votre sang aux éléments de cette transformation. Nous sommes «broyés», mais c'est pour être «mêlés». Cette conviction est-elle sans délices, et se peut-il qu'on ne soit ravi d'une passion de martyre à la pensée de coopérer en s 'immolant à un dessein céleste, obscur à la raison et d'autant plus clair à la foi! Reposons-nous en ce Dieu qui détruit pour rétablir, et faisons de nos souffrances une jouissance sublime. Qu'il monte de nos cœurs déchirés un hymne de reconnaissance. Que tout notre être brûle devant l'Eternel comme un holocauste d'agréable odeur. Voyez, déjà l'effet s'avance: tout annonce je ne sais quelle grande imité vers laquelle nous marchons à grands pas; je la vois, j'en salue l'aube nouvelle, et, près de descendre dans la tombe, mon dernier cri sera un cri d'espérance et d'adoration . . .

Ainsi parle l'apôtre de la Neva : et, rencontrant sur son passage quelques-uns de ces ennemis qu'il a combattus toute sa vie, il les heurte une dernière fois ; ce n'est plus une lutte corps à corps, c'est le choc irrésistible de l'archange qui foule le monstre d'un talon superbe et victorieux. Puis, laissant dédaigneusement l'arme dans la blessure, il remonte à l'empyrée de son vol irrégulier et sublime ; et si vaste a été son discours, si audacieux les bonds de sa pensée, si abondant l'épanchement de toute sa nature despotique et mystique, qu'il pense avoir à jamais réconcilié l'homme et Dieu, le Créateur et la créature, l'esprit de révolte avec le dogme, la science avec la religion et, pour tout dire enfin, la société avec l'Eglise, — l'Eglise selon son cœur.

Telle nous apparaît, résumée à grands traits et ramenée à sa

logique unité, la doctrine de Joseph de Maistre. C'est un système politico-religieux dont la base est théologique, la construction rigoureusement dogmatique à tous les degrés, et le coui'onnement mystique. Il regarde à la fois vers le passé, qu'il voudrait faire revivre, et vers l'avenir, qu'il redoute. Il est de toutes parts hérissé de défenses et de menaces; il est affirmatif, prohibitif, répressif. C'est une œuvre de réaction systématique et radicale. Maistre poursuit sans cesse deux ennemis, toujours les mêmes, ou plutôt un seul ennemi en deux incarnations.

Le premier, c'est la Révolution française. La Révolution, à ses yeux, c'est le triomphe de l'esprit de révolte sur l'autorité; c'est le peuple prenant ses aspirations pour des droits ; c'est l'esprit d'abstraction, l'idéologie (et ici il a bien vu), introduites dans la politique et la bouleversant ; c'est enfin une nation qui a « l'oreille du monde » prêchant la révolte à l'humanité et la soulevant à sa suite. Comment réfréner cette force infernale ? Les rois sont tombés, les lois sont impuissantes. Un principe extérieur à l'Etat, supérieur à l'Etat, émanant d'une force invisible et redoutable, offrira seul le salut. Et Maistre, en face de la Révolution qui a proclamé les Droits de l'Homme, proclame à son tour les Droits de Dieu. Dès lors la société ne devait pas être seulement renouvelée, mais « sanctifiée » ; et ce caractère sacro-saint de la loi pénétrera tout le système. Dieu sera d'abord législateur ; et de là, la hiérarchie trinitaire dans l'ordre législatif: Dieu, le pape, les prêtres; car chaque prêtre est «né législateur, tandis qu'un Montesquieu est à Lycurgue ce que Le Batteux est à Racine». Mais le roi établi par Dieu, sera à son tour «exécuteur». La guerre servira aux desseins de la Monarchie et de la Providence, dans les délits entre nations; la hache suffira pour les délits des particuliers. Deux hommes consolident le trône, qui tous deux font profession de verser le sang, le soldat avec honneur, le toi'tionnaire avec infamie. De là cette seconde hiérarchie dans l'ordre exécutif: le roi, le militaire, le bourreau. La page sur le bourreau est célèbre. Il en est d'autres qui la valent, et qu'on lirait avec une répugnante horreur, si elles trahissaient moins naïvement le dessein de nous épouvanter, et si d'ailleurs elles n'intéressaient par une innocente couleur d'apocalypse.

Le second ennemi, — qui est avec le premier dans le rapport

de cause à effet, — c'est l'esprit du dix-huitième siècle. Cet esprit d'audace et de dispute, ce pliilosophisme à outrance, cette arrogance de la raison, cette incrédulité insolente, Maistre les résume d'un mot expressif: la théophobie. De quel ton, en quels termes il en parle! Son état naturel est d'être hors de lui toutes les fois qu'il aborde ce sujet. Mais aussi, grâce à l'indignation, grâce à ce qu'il appelait sa «colère rationnelle», que de force, que de verve! Contre des ennemis qu'il méprise et entre les mains desquels toutes armes étaient bonnes, il ne ménage plus rien, lui qui ne ménagea jamais grand'chose. Tout trait porte, chaque mot est une blessure; certaines pages semblent écrites à coups de canif.

Aucun des coryphées du XYIIP siècle n'échappe à ses serres sans y laisser quelque lambeau. Rousseau, l'inventeur du fameux contrat de la souveraineté appartenant au peuple et déléguée par le peuple, le prôneur de la nature primitive et de la liberté originelle, Rousseau est tourné en dérision; et Maistre oppose ici système à système, puisque toute son œuvre est en quelque sorte la contre-partie du Contrat Social. Voltaire, qui rendit le blasphème charmant, et qui attaqua la foi par le plus redoutable des moyens, le ridicule. Voltaire, bafoué, raillé, persiflé, est meurtri justement par les armes qu'il avait si dextrement maniées : criblé des flèches les plus acérées, celui « que Paris couronna, que Sodome eût banni», est transpercé de plus d'aiguillons qu'il n'en lança durant toute sa vie: en un mot Maistre la mis à ce point qu'on est tenté de le plaindre, voire de le défendre. — Diderot, d'Alembert, les Encyclopédistes, sont enveloppés dans la même aversion, et marqués du même fer rouge. Montesquieu ne reçoit que brocards pour avoir cherché la raison dos lois et le principe de leurs transformations; Buffon est toisé pour avoir dérangé la cosmogonie de la Genèse: «Buffon? gran buffone», et ainsi des autres. Faut-il chercher des ancêtres à cette race impie? Maistre sort de France : et, la sûreté des coups en égalant la vigueur, il ne fait à Condillac que l'honneur d'une bourrade (dont celui-ci d'ailleurs ne se relève pas), tandis qu'il relance Locke et l'étreint d'une prise redoutable. Quatre-vingt pages durant, dans ses Soirées qui sont pourtant le plus «serein» de ses écrits, nous assistons à la mise en pièces de Locke et de son système. Que sera-ce lors-

qu'il atteindra celui qui, à tort où à raison, lui semble avoir « mené le chœur », l'auteur trop vanté par Voltaire et par ses seïdes, Bacon en un mot, coupable d'avoir émancipé la science de la théologie! Deux volumes lui suffiront à peine pour mettre le faux dieu en miettes : soit plus de six cents pages, où il y en a bien trois cents remplies par l'invective, deux cents par une réfutation passionnée qui porte le plus souvent à faux, cinquante d'une verve et d'une éloquence incomparables, vingt de justes, et deux de mesurées. Il est vrai que cet écrit de Maistre est le dernier ; plus l'auteur avançait en âge, plus il voyait dans l'antagonisme de la science et de la religion la question du XVIII® siècle et même, - perspicace en cela, — celle du XIX®. Le dix-huitième siècle n'est pas fini, écrit-il, après 1815; et la peur de le voir recommencer peut expliquer cet acharnement contre Bacon. Pourtant, il pourrait traiter plus humainement, semble-t-il, celui auquel il a emprunté cette belle parole: « la religion est l'aromate qui empêche la science de se corrompre». Maistre adopte la maxime, et la fait entrer dans son système ; car il n'est pas en principe ennemi de la science. Il veut seulement que celle-ci s'épure au contact de la religion, qu'elle perde ainsi, comme il le dit si spirituellement, son «alcalescence». Au fait, il s'évertue à prouver que les sciences naturelles n'ont été accordées par le ciel qu'aux peuples chrétiens. Et lui-même écrirait fort bien un traité de physique à l'usage de la jeunesse. Seulement, il le ferait commencer au Déluge. Le premier principe de la science expérimentale serait un dogme, et ainsi l'on irait de principe en dogme, et de dogme en principe. Voilà, quand il abandonne la théorie, comment Maistre réconcilie dans la pratique la science et la religion. Voilà quel esprit il veut substituer à l'esprit du XVIII® siècle. En cela, il est encore conséquent; car, dans l'ordre de la connaissance, on peut dire que la doctrine théocratique n'est pas moins rétrograde que dans l'ordre politique, social et religieux, puisqu'on en peut définer l'idéal en ces termes : « La théologie doit prendre place à la tête de l'enseignement, et les autres facultés doivent se ranger autour d'elle comme des dames d'honneur autour de leur souvei'aine».

Mais est-ce là tout Maistre? Non. Qui le verrait à travers sa doctrine s'en ferait une idée non pas fausse, mais très incom-

plète. Maistre est l'homme des contrastes. On a pu déjà noter le plus frappant, celui d'une nature généreuse et même tendre, avec un système dur et inhumain.

Nul auteur n'a jamais mieux réussi à intercepter les communications naturelles de son cœur avec son esprit. On dirait qu'une cloison étanche les sépare. A ce contraste déjà si sing-ulier on en peut joindre un plus singulier encore : l'opposition entre le système lui-même et les allures générales de l'esprit de Joseph de Maistre. Non plus esprit contre cœur, mais esprit contre esprit. Le système est étroit, rigide, despotique, et son esprit est ouvert, capricieux, indépendant; l'un est calculé et l'autre primesautier ; celui-ci est «n et l'autre est multiple. Enfin, la doctrine est religieuse ou tout au moins catholique; et le tour d'esprit de Joseph de Maistre est un des plus laïques qui se puissent trouver. Faut-il aller plus loin, et dire que ce qui manque le plus à ce défenseur de la religion c'est l'esprit religieux ? On le pourrait, semble-t-il, sans tomber trop dans le paradoxe. En tous cas, il n'a l'humilité chrétienne à aucun degré; et, quant à sa charité, elle se réduit, par exemple, à souhaiter que «l'abrutissement (des dissidents) se renforce encore, s'il est possible, afin qu'ils ne puissent pas même devenir coupables autant que des hommes peuvent l'être». L'orgueil est son péché d'habitude, et Vesprit, au sens français du mot, son démon tentateur.

Il est vrai qu'il en a prodigieusement, et de toutes les sortes. Ce Piémontais de S*-Pétersbourg est le plus spirituel homme de France. Esprit d'à propos et de riposte, saillies étincelantes et mots qui emportent la pièce, comique dans l'invective, âpreté dans le bel esprit, causticité dans la bonne humeur, et agrément dans la violence, il a ce qui luit, pique, amuse, blesse, surprend, ravit, choque, indigne, bref, tous les genres d'esprit, sauf l'esprit de cour, lesprit de rhétorique, l'esprit purement aimable, et l'esprit simplement spirituel. Tout ce qu'il dit est assaisonné d'humour. Un peu de paradoxe, pas mal de caprice, de la hauteur et même de la morgue en quantité suffisante, tels sont les condiments dont il relève sa parole. Ajoutez une pointe d'impertinence : « il en faut dans certains ouvrages comme du poivre dans les ragoûts ». Mais si nous n'aimons pas le poivre, ou si nous ne l'aimons pas partout? Peu importe à Monsieur de Maistre : il veut exciter à tout prix ; et, quand il cesse

d'avoir insolemment tort, c'est pour avoir insolemment raison. Fils authentique du XVIII^ siècle, c'est à ce qu'il renie qu'il ressemble le plus. Il est patricien avec des mots d'encyclopédiste, chrétien à la gauloise, et sérieux à la cavalière ; homme à n'imaginer, pour faire connaître la vraie religion à l'empereur de Russie, que deux moyens possibles : « un ange, ou une dame ». Surtout il est batailleur. Sa devise est «inimim juvantihm». Il s'escrime toujours contre quelque ennemi invisible: il fait tous les frais d'un duel où il combat seul. Il se monte; ou, pour mieux dire, il est toujom's monté. «Mettons encore ceci, mettons encore cela, ils enrageront là-bas», voilà sa façon de défendre la vérité. Insensiblement il la perd de vue, il ne voit que le coup à porter, l'effet à produire. Il riait tout à l'heure; le voilà qui ricane, bientôt il éclatera. Un redoutable talent de parodie, dont il est la dupe, l'emporte jusqu'au sarcasme ; encore un peu plus outre, et son magnifique génie de pamphlétaire se déploie tout à l'aise : ce ne sont plus qu'éclairs et que foudres, apostrophes éloquentes, et injures gigantesques, toute une sublimité grandiose et composite, qui inspire à la fois l'admiration, la stupeur, et un indéfinissable malaise. On sent trop qu'il force l'applaudissement au lieu de l'enlever; on ne lui cède que pour se reprendre, on le trouve attirant et dangereux. A le lire il inquiète, à l'entendre il devait subjuguei'. Cet homme qui pensait tout haut, et chez qui la pensée était tout éclat, faisait un causeur incomparable. Il se soutenait, il s'imposait, par les mêmes moyens qui eussent perdu tant d'hommes publics : l'audace dans la franchise, le mépris des manœuvres tortueuses, l'originalité dans le naturel. Ceux que gênait sa pétulance, admiraient sa force d'esprit, et s'inclinaient devant sa probité. Dans la société raffinée de S^-Pétershourg, dans ces salons où bourdonnaient mille propos frivoles, ce fut toujours une figure à part que celle de Joseph de Maistre. Soit que, retranché dans un silence dédaigneux, il répudiât les banalités d'usage, soit que, animé par quelque joute amicale, il redressât sa noble tête, et, dans un badinage savant et roide, rendît vingt traits pour un, jusqu'à ce qu'échauffé par la contradiction, enivré de sa propre parole, l'œil dardant des flammes sous ses cheveux blancs, il laissât échapper de ses lèvres quelqu'un de ces appels éloquents, quelqu'une de ces prophéties saisissantes qui transformaient pom*

— saune minute le salon en Horeb. Tel apparaît Joseph de Maistre intime, fécond en contrastes et en surprises; tête volcanique, dont un Italien disait: «Elle est pareille à l'Etna: la neige au front et le feu dans la bouche».

Un pareil homme ne devait pas échapper au danger de se contredire. Par le fait, nul écrivain ne s'est mis plus souvent en opposition avec lui-même, et nul ne s'en est moins embarrassé. C'est qu'il possède éminemment ce qu'on appelle l'esprit de contradiction. Ce qui est chez les autres erreur, accident, faiblesse d'esprit, devient chez lui habitude, intention, argument. Non seulement le hasardeux le tente ; mais il n'aime guère que le hasardeux ; le paradoxe est pour lui pi'esque un signe de vérité. Il dira d'un principe «que son absurdité même commence à le rendre vraisemblable». La démonstration qui lui plaît est celle qui froisse la raison et parfois le sens commun. C'est lui-même qu'il a peint dans cette boutade: «Je voudrais, m'en coûtât-il grand'chose, découvrir une vérité faite pour choquer tout le genre humain: je la lui dirais à brûle-pourpoint». Le désir de convaincre ne vient qu'après celui de scandaliser. Passe encore chez un journaliste, ou chez un écrivain qui fait profession de n'avoir qu'une idée à la fois; mais chez un théoricien, chez un dialecticien qui se réclame de l'évidence et de la logique, un tel tour d'esprit semble vice rédhibitoire. Que devient cependant la thèse? Ce qu'elle peut. Maistre affirme bien qu'elle ne change pas ; mais il l'affirme seulement : « Affirmez, affirmez ! » ou : « niez ! niez ! il en restera toujours quelque chose ! » voilà son éternelle tactique. «Mais si je trouve, moi, qu'il n'en reste rien? — C'est que vous êtes un sot. — Daignez au moins, de grâce, m'expliquer cette contradiction ? — Expliquer une contradiction ? Ne nous suffit-il pas que je comprenne ? » Que répondre à ce raisonnement ?

Et cependant Maistre n'a pas tort. A se mettre d'accord avec lui-même il perdrait son temps, et surtout il perdrait cette noble assurance qui est le plus décisif de ses arguments. En réalité, la contradiction est à la base de son système, elle en est même, si l'on peut dire, la partie constitutive et l'organe essentiel. S'il est un principe auquel il ait lié sa doctrine, c'est bien celui-ci : le droit prévaut contre le fait. Sans doute; à moins cependant qu'il n'ait préféré adopter le i)rincipe contraire: le fait donne la mesure du

droit. Car, suivant les circonstances, il use de l'un comme de l'autre. — C'est encore un autre de ses axiomes que rien de gi*and n'a de grands commencements ; et cependant il affirme que jamais on ne peut assigner à une famille i-égnante une origine plébéienne. Ce qu'il assure de la religion, il le nie de la royauté, et voilà compromise la fameuse question de la souveraineté. Si quelqu'un crut à une restauration des Bourbons et y travailla de toutes ses forces, c'est bien l'auteur des « Considérations »; et cependant il admet qu'« il y a des familles royales usées au pied de la lettre», et il demande au ciel, si celle-là doit disparaître, d'en susciter une autre, «d'où qu'elle vienne», et quelles qu'en soient les origines.

Quand Maistre ne se contredit pas formellement, c'est par gageure qu'il prend le conti'cpied de l'opinion reçue. Ce n'est plus raisonnement, mais bravade. Quoi, par exemple, de plus extravagant en théorie (c'est Joseph de Maistre qui parle) que la monai'chie héréditaire ? Et pourtant, etc. Quel argument ne peut-on accumuler pour établir que la souveraineté A^ient du peuple? Et pourtant, etc. Quoi de plus révoltant au premier coup d'œil que la vénalité des charges? Et pourtant ... ; ainsi de suite. Prévoir ainsi l'objection c'est l'admettre; et la poser en termes aussi forts, c'est se placer dans l'obligation de la réfuter. Maistre n'en fait rien. Pourquoi? L'autorité «affirme, et ne discute pas». D'ailleurs « il est certaines objections qu'on doit d'abord mépriser sans examen ». Tel est son principe le plus constant, un des rares auxquels on puisse dire qu'il n'ait jamais dérogé.

Aussi Joseph de Maistre se croit-il, peu s'en faut, tout permis. Sûr de lui comme de Dieu, fort de la vérité dont il se croit l'unique dépositaire, comment ne laisserait-il pas libre essor à son esprit, dût-il, comme l'antique Pythie, ne proférer que des paroles incohérentes? Comment ce familier de la Providence ménagerait-il les préjugés des hommes, les partis, son parti surtout? Tous les arguments sont bons aux prophètes, suivant la circonstance, le jour et l'heure ; et toutes vérités sont bonnes à dire, surtout à ceux qu'elles désobligent. Maistre s'acquitte de cet office avec une inquiétante na'ïveté. Il n'a pas son pareil pour blesser ses amis en les défendant, pour exposer ceux qu'il protège, pour publier leurs secrets à sou de trompette, pour les dérouter par une ingénue déclaration de principes. A force de zèle il devient compromettant. Il a de ces mots qui perdent une cause. Tel celui-ci: «Il ne faut, pour aucune raison, et quand même on aurait des doutes légitimes, attaquer la Révélation. C'est la loi fondamentale de l'Europe». Lorsqu'il

parle d'infaillibilité et d'hérésie, c'est en termes qui rappellent trop ceux de Montaigne: «L'homme ne met pas ses conjectures à si haut prix que d'en faire cuire un homme tout vif». Et ces maximes d'esprit fort sont deux fois choquantes chez l'auteur des Lettres sur l'Inquisition. Cet «allié fidèle, qui se range autour de l'autel, pour écarter les téméraires sans gêner les lévites», profane les choses saintes: il lui arrive, comme à Diomède sous les murs de Troie, de blesser une divinité en poursuivant un ennemi. La cause de la religion, qu'il fait sienne, reçoit une mortelle atteinte de certaines paroles, quel qu'en soit d'ailleurs le contexte. N'écrit-il pas : « Que sans notes et sans explication, l'Ecriture Sainte est un poison » ? — Est-ce Voltaire ou Joseph de Maistre qui dit encore: «La superstition est un ouvrage avancé de la religion qu'il ne faut pas détruire, car il n'est pas bon qu'on puisse venir sans obstacle jusqu'au pied du mur, en mesurer la hauteur et planter les échelles » ? Aussi ne faut-il pas s'étonner que bon nombre de ceux qu'il a prétendu défendre le répudient pour leur légitime champion.

Mais qu'est-ce à dire ? Ce Joseph de Maistre est-il celui que nous a\ons montré plus haut ? aurait-il varié au point d'être méconnaissable? Cet homme redoutable à ses partisans, d'une candeur presque cynique et d'une piété presque blasphématoire, qui semble prêter main-forte à ses ennemis et tourner contre sa propre cause un fer sacré, est-ce bien là le défenseur convaincu, parfois sublime, du trône et de l'autel? C'est lui-même, il n'en faut pas douter; et ces excès suffiraient à nous le faire reconnaître. Au fond il n"a point changé: c'est bien la même doctrine et la même nature, mais chacune exagérée, emportée par un mouvement d'exaltation solitaire jusqu'à l'extrême limite de son développement. Et à travers ces contrastes d'idées et d'humeur, ces contradictions de caractère et de langage, malgré les chocs, les heurts, et tout l'imprévu que jette dans ce puissant cerveau le contre-coup des événements extraordinaires dont il est le spectateur, c'est bien la même défense que poursuit Joseph de Maistre, celle du catholicisme romain et de la monarchie absolue: c'est bien la même devise qu'on lit sur sa bannière: «Je restaurerai».

« Je restaurerai » disait depuis vingt ans Joseph de Maistre, et tout à coup, après cette longue attente, le Restauration se faisait comme s'était faite la Révolution elle-même, «toute seule». La rapidité des événements tenait du prodige. En 1812, Joseph de Maistre sachant sa femme et ses filles en route pour le rejoindre, s'était porté au-devant d'elles jusqu'à Polock : il dut reculer devant

l'invasion française. On devine son désespoir. Pour comble de malheur, il avait son fils dans l'armée combattante, et cette dernière campagne pouvait le priver à la fois de tout ce qu'il chérissait. Avec quelle anxiété il en suit les péripéties! Attachantes par les angoisses qu'elles trahissent, les lettres écrites à cette date frappent encore plus par la fermeté et la lucidité des jugements. Le Maistre des jours d'épreuve c'est le Maistre des grands jours. Dès l'entrée à ^loscou, il juge que « Bonaparte avait engagé une partie contre le genre humain, et qu'il l'a perdue sans retour». On sait le reste, la retraite changée en lamentable déroute, le sort des nations un instant disputé dans les plaines de Leipzig, l'Europe ébranlée, la France envahie, les inutiles prodiges de Montmirail et de Bar-sur- Aube, la disparition du «monstre», puis sa résurrection soudaine, les alarmes renaissantes de l'Europe, et enfin le sceptre du monde perdu sans retour dans un combat de géants. Trois ans avaient suffi pour faire du vainqueur de Smolensk le captif de S^-Hélène. Pour la deuxième fois « Bellérophon avait vaincu la Chimère». Entraîné par l'armée alliée, Rodolphe de Maistre devait n'arrêter sa marche que sous les murs de Paris : son père, lui, ouvrait enfin les bras à cette courageuse épouse qu'il revoyait après onze années de la plus cruelle séparation; il embrassait sa fille Adèle; il rassasiait enfin ses regards en contemplant sa Constance, la pensée et le désespoir de son exil; il cherchait dans ce visage de jeune fille adulte les traits de l'enfant quittée au berceau; il écoutait avec délices, après vingt-et-une mortelles années, le son de cette voix dont il ne connaissait que le cri plaintif. Pendant ce temps, là-bas, ces Bourbons qu'il avait jugés un jour, dans un accès de franchise, «capables de jouir encore de la royauté, mais incapables de la rétablir», remontaient tranquillement au trône de leurs ancêtres, et semblaient lui donner tort quand ils lui donnaient raison ; autour d'eux, l'Etat se reprenait à la vie; et chaque citoyen, chancelant encore comme au sortir de quelque cataclysme, s'étonnait d'être debout parmi tant de ruines, et serrait les mains de ses frères survivants.

Alors éclata, vingt ans après son apparition première, l'explosion des Considérations. La Providence semblait s'être complue à réaliser de point en point toutes les prédictions de ce livre. Quel triomphe pour les idées de Joseph de Maistre ! Quelle gloire pour cet avocat d'une cause jugée perdue! Tous les yeux se tournèrent vers ce défenseur de la première heure, qui avait espéré contre tout espoir. Pour lui, il faisait monter vers son Dieu un hymne public

d'actions de grâces, tout près cependant de voir l'horizon s'obscurcir de nouveau. Le traité de Paris lui ravissait tout à coup sa patrie, et « la grande restauration confirmait sa perte, en le rendant également étranger à la France, à la Savoie et au Piémont». C'était le plus rude coup qui pût l'atteindre. Il protesta éloquemment, douloureusement, ne laissant échapper aucune occasion d'en appeler de la force au droit, dévoré d'impatience et d'inquiétude durant les longues conférences du Congrès de Vienne, regrettant peut-être et souffrant en secret de n'avoir pas eu à signaler son zèle dans le grand débat européen. L'année suivante sa patrie lui était rendue, le Piémont ressuscitait, et l'ambition de la maison de Savoie était même amorcée par l'annexion de Gênes. Dès lors, la mission de Joseph de Maistre en Russie pouvait êti'e considérée comme terminée. Mais il avait contracté à S*-Pétersbourg des amitiés solides ; lent à se donner, plus lent à se reprendre, il s'était attaché et comme naturalisé à cette terre d'exil; respecté dans le monde, estimé à la cour, objet de la bienveillance particulière de l'Empereur, auprès duquel il n'eût tenu qu'à lui de faire sa fortune, il avait autant de raisons apparentes de redouter un rappel, qu'il avait de raisons cachées de le solliciter. En réalité, si sa situation morale avait grandi, ses déboires n'avaient point diminué ; et toujours plus décoré que pensionné, doublement à la gêne depuis l'arrivée de Madame de Maistre, cette réunion ne leur avait procuré d'autre douceur que d'être malheureux ensemble; plus que jamais en délicat tesse avec le souverain auquel il avait tout sacrifié, il n'en était plus aux plaintes cachées et aux reproches indirects; sur les derniers temps, enfin, poussé par un zèle imprudent à défendre les Jésuites de Russie qui avaient alors contre eux le tzar et l'opinion, il voyait son crédit décroître à la cour, et la froideur se tourner en disgrâce. Fallait-il tant de motifs pour que le désir de revoir une patrie préservée par miracle triomphât des appréhensions d'un départ? Il demanda son rappel avec instance, il l'obtint enfin. Ce qu'il n'obtint pas, c'est cette légation à Rome que son vœu désignait au souverain comme le seul emploi qu'il pût encore remplir à son honneur. Ainsi jusqu'à la fin le sort lui était contraire. Il éprouva cependant la vérité de sa propre maxime sur le bonheui* du juste ; quelques heures suffirent à le payer de bien des maux. Arrivé naguère seul, inconnu, il partait comblé d'hommages. Un vaisseau de hgne était mis à sa disposition et devait le transporter, lui et sa famille, en terre française. En mer, la tempête l'attendait encore: enfin il touchait au port et débarquait à Calais le 20 Juin 1817.

Quelques jours après, il arrivait à Paris, et rien ne l'étonna plus que de s'y voir. Il avait tout à fait renoncé à faire connaissance avec cette « sage, folle, élégante, grossière, sublime, abominable cité». Paris avait toujours été pom* lui je ne sais quel composé de Sodome et de Terre Promise. Il en foulait maintenant le sol, comme s'il marchait dans un rêve. L'accueil le plus flatteur l'attendait partout. Il vit, avec une émotion facile à comprendre «bien tranquille dans son fauteuil des Tuileries», ce Louis XYIII qui, jadis, lui adressait du fond de son exil, une lettre pénétrée et reconnaissante. Il fit à Versailles un pieux pèlerinage, et s'emplit le cœur d'évocations historiques, d'antique et de royale majesté. Une ombi'e risquait de voiler cet enchantement, le souvenir de la Charte, de ce qu'il appelait, avec Bonald, « œuvre de folie et de ténèbres». Mais il n'eut pas le temps d'y songer. Saisi par le tourbillon parisien, étourdi de louanges, de protestations, de flatteries délicates, sans cesse enlevé par des admirateurs zélés qui se disputaient sa personne, il ne put se recueillir ni juger à son gré. Les hommes Tempêchaient de voir les choses. Et cependant le peu qu'il vit, il le vit bien. Il sentit, sans pouvoir l'expliquer, « ce je ne sais quoi qui fait de Paris la capitale de l'Europe». Faute de mieux, il resserrait avec Bonald un lien qu'avait déjà rendu si fort un long et intime commerce épistolaire: il voyait Lamennais, il accueillait les coquetteries des hommes du Conservateur et du Drapeau blanc, les S*- Victor, les Genoude, les Martainville ; il saluait l'astre éblouissant de Chateaubriand à son zénith, et il honorait d'une bienveillante condescendance un doux et enthousiaste jeune homme, un catholique qui était surtout un tendre, un royaliste qui était surtout un rêveur, l'ange de la poésie enfin, qu'il ne devina pas et qui ne se soupçonnait pas lui-même, Lamartine, qui se disait et se croyait encore le disciple de Joseph de Maistre à la veille des Méditations. Sollicité, adulé de la sorte, entraîné par un mouvement d'opinion qu'il pouvait d'aillem's passer pour avoir créé, le ministre savoyard eût été embrigadé parmi ces dangereux amis de la monarchie française; la brièveté de son séjour le préserva de ce danger. Maistre est un grand esprit solitaire ; il vaut surtout pai' son isolement. C'est l'homme de certains principes plutôt que l'homme d'un certain parti. Génie absolu, il n'a ni l'humeur diiigeante, ni l'humeur dirigeable. Au fond, il est peut-être seul de son parti, et encore n'en est-il pas toujours. C'est de quoi l'école catholique de 1817 l'eût vite fait s'apercevoir, s'il n'avait eu hâte de regagner Turin,

— Turin étant pour ce sujet fidèle le chemin obligé de Paris à Chambéry. C'est sa dernière halte, et il l'abrège.

Il peut enfin quitter Turin; il presse le pas vers sa chère Savoie, il savoure toutes les joies qui tiennent en ces trois mots : le retour au pays. Après \ângt-quatre années — et quelles années ! — son œil découvre le vallon natal: au loin le Mvolet profile sa grande ombre; à ses pieds le modeste manoir l'attend toujours, assis sur un renflement de colline, au pied du mont du Chat; le petit bois de châtaigniers sauvages étend, auprès, son ombre accoutumée, pendant que TAïsse, torrentueuse et fraîche, roule en murmurant ses graviers. Il approche, il reconnaît la cour pavée de cailloux de rivière, la muraille de vieux granit, l'humble plancher de sapin; il s'asseoit enfin

< au foyer de ses pères, * A ce foyer jadis de vertus couronné .... »

Il y retrouve encore deux frères, le colonel de Maistre, et le futur évêque d'Aoste, une belle-sœur dévouée, de jeunes et gracieuses nièces. Il se repose en ce séjour chéri, il y goûte quelque temps la paix de l'esprit et du cœur. Entouré d'antiques souvenirs, souriant aux jeunes visages do ses filles et de leurs cousines, le grand vieillard se délasse à converser, à promener ou à lire, suspendant tous les cœurs à ses lèvres, enveloppé d'amom' et de vénération. Bientôt Xavier arrive à son tour, avec sa parole tendre et son regard caressant, et la joie est complète au foyer allobroge. Tous deux retrempaient leur âme à l'air natal. Mais, tandis que Xavier essuie une larme chaude à la vue de

« ces monts coiffés d'orage « Où la simplicité des âmes et des mœurs > * Garde aux vieilles vertus l'asile des grands cœurs » '),

Joseph de Maistre, nouvel Antée, sent redoubler en lui l'énergie de sa nature féodale. C'est à Bissy qu'il ravive ses goûts avec ses convictions. C'est là que, dédaigneux des choses nouvelles, cet homme antique s'écrie : « Laissez pendre sur vos murs les tapisseries emfumées de vos aïeux; chargez vos tables de leur pesante argenterie . . . Placez sur la porte vos armes exprimées par le bronze, et que la dixième génération foule encore le seuil qui a vu passer la cendre de vos ancêtres. Laissez-là vos planches, vos clous et votre plâtre ignoble. Dieu vous a faits seigneurs du firanit et du fer:

') Lamartine, Le Retour au Fai/s, à X. de Maistre.

usez de ses dons, et ne bâtissez que pour l'éternité ... Si yous ne faites rien pour le temps, que peut-il faire pour vous ? » C'est là enfin qu'il met en ordre ses nombreux manuscrits, et qu'il compose une originale Préface pour le Voyage autour de ma chambre, tandis que Xavier, — touchant échange — écrit l'admirable introduction des Soirées, et coule un filet d'or dans le bronze de son frère.

Simple particulier, Joseph de Maistre eût pu finir en paix ses jours dans la maison de ses ancêtres. Mais il devait être jusqu'au bout victime de son rang et de ses dignités. La Savoie ne lui ofi'rait pas de fonction à sa taille et son état de fortune exigeait qu'il en prît une. En 1819, il fut nommé régent de la grande chancellerie à Turin, avec le titre honorifique de ministre d'Etat. C'était V«otium cum dignifate», ou à peu près. C'était aussi l'abandon de la terre natale; c'était surtout le renouvellement des épreuves de Cagliari. « L'année 1819 m'a nourri d'absinthe ... on jalouse mes titres, mon rang et ceux de mon fils, sans savoir ce qu'ils coûtent à mon cœur. Je les céderais tous pour un bon ménage allobroge tel que je l'imagine. Les Alpes me séparent du bonheur ...» Il gardait pour lui ses tristesses, et montrait toujours à son entourage le même visage calme et fier, éclairé par ses « grands beaux yeux bleus pleins de lumière». Il n'en était pas moins atteint. Il le sentait, il en faisait la confidence à un de ces hommes d'autrefois comme il les aimait. Telle «une terre riveraine minée en-dessous par l'onde fugitive ; couverte d'herbes et de fleurs, rien ne la distingue des autres; puis, tout à coup, j^^ouf. . . » Une sérénité voilée de mélancolie marque ces deux dernières années. Arrivé au terme de sa carrière, J. de Maistre jette sur sa vie le regard méditatif du penseur et du chrétien. Son œuvre aussi le préoccupe, cette grande œuvre qu'il semble maintenant moins pressé d'achever, comme s'il la pressentait inutile. Le catholicisme paralysé en France par le libéralisme naissant, son dernier ouvrage saisi ou censuré, un avenir plein de menaces, voilà ce qui l'inquiète. Son œil pénétrant a vu juste. Sa dernière consolation est hautaine: si la grande restauration a manqué son but, un cataclysme va s'ensuivre: «je meurs du moins avec l'Europe». Pas même cela... La mort cependant arrive; elle le trouve prêt et confiant. Joseph de Maistre meurt comme il a vécu, et il laisse à ceux qui le pleurent un nom sans tâche, l'exemple d'une admii-able vertu, et des livres inachevés que se disputeront, à des époques marquées, la haine ou l'intérêt des partis. Toute sa vie tient en cette ligne,

tracée par la main d'un fils : « Bonum certamen certavit, fidem

servavit » .

Un siècle s'est écoulé depuis la mort de Joseph de Maistre, et sur les débats qu'a passionnés sa fougeuse éloquence il règne maintenant un calme relatif. Non que ces questions ne puissent renaître et ne doivent toujours plus ou moins renaître dans la rivalité des deux pouvoirs qui se partagent la société, le temporel et le spirituel. Mais si la lutte ou l'accord de ces deux forces reste le problème des civilisations modernes, la subordination systématique de l'une à l'autre n'est plus que le rêve de quelques esprits plus aveuglés que dangereux. C'est ce qui permet de juger Joseph de Maistre non pas avec indifférence — un homme de cette taille n'est indifférent à personne — mais avec une sorte de tranquillité. Au premier abord, il paraît être un homme d'un autre âge, tant les points de vue ont changé ; — et il l'est bien en effet. Chercher à concilier l'esprit ancien avec l'esprit nouveau était chose assurément malaisée : combien plus malaisée encore la tentative de Joseph de Maistre dans sa réaction à outrance! La Révolution, suivant le beau mot de Lammenais, avait jeté les esprits dans l'avenir, Maistre veut les ramener violemment au passé. Il oublie que les fleuves ne remontent jamais vers leurs sources; il oublie que le présent sort du passé, et que l'avenir s'éclaire des leçons de l'un et de l'autre; il oublie enfin tout ce qui s'appelle logique des faits, révolutions sociales, lois historiques et lois politiques. Pour méconnaître ainsi son temps, pour ne trouver le salut que dans une marche à reculons, il fallait une éducation et une vie telles que les a eues le Comte de Maistre. Il fallait être né hors de France, et n'avoir jamais connu la nation pour laquelle il écrivait; il fallait être pénétré dès le berceau de l'esprit de caste; avoir fait son éducation dans les livres et par les livres; s'être formé de bonne heure, et comme à son insu, des idées de tradition, d'autorité, d'immutabilité, dont la réalité n'offrait aucun exemple palpable; arraché ensuite à cette rêverie, il fallait être jeté d'exil en exil, du Sud au Kord et de Sardaigne en Russie, sans se trouver jamais en face d'une nation vraiment constituée, sans pouvoir observer ce que les institutions donnent aux peuples, ce qu'elles en reçoivent, sans connaître le jeu simple et régulier de la liberté s'accordant avec l'autorité. Le sort de Joseph de Maistre explique déjà la moitié de ses idées ; la tendance naturelle de son esprit explique le reste : et, si l'on observe

que ses infortunes ont admirablement secondé les vues de son génie, si l'on remarque combien tout semble s'être conjuré pour faire autour de cet homme d'exception Tisolement et le vide, on conçoit qu'il n'ait jugé les choses que d'un pôle ; qu'il ait demandé à ses seuls souvenirs et à ses seules méditations le remède à des maux qui devaient être observés de près, vus et maniés; qu'il ait traité désormais la maladie du siècle par une formule mathémathique, et qu'il ait résolu le problème de l'avenir par une équation. Homme du passé, certes, par cette foi dans les systèmes à priori et par cette destitution complète du sens de la vie. Mais homme de quel passé ? La question est intéressante à poser. Pour peu qu'on tâche d'y répondre, on s'aperçoit vite que Joseph de Maistre n'a pas moins méconnu les temps anciens que les temps nouveaux. Car enfin, à quel état social et religieux veut-il nous ramener? A la royauté de droit divin de Louis XIY? à la Rome papale du XY® siècle? à la France de S*-Louis? ou à quelque constitution à la Lycurgue baptisée de christianisme, ou plutôt de judaïsme? C'est ce qu'on ne voit point nettement, et pour cause. Si l'on sent bien que chacune de ces époques éveille en lui quelque regret, on ne voit point qu'aucune réalise pleinement le rêve qu'il s'est formé; et à supposer qu'il se prononçât pour l'une d'elles (ce qu'il se garde bien de faire), on le convaincrait aussitôt d'erreur en lui montrant, l'histoire en main, la liberté, — une certaine liberté du moins — toujours liée à tout état social un peu stable. Son despotisme théologique, tel qu'il le conçoit, pai'fait et complet, est une abstraction; il n'a pas existé, n'existe et n'existera nulle part. Son «passé» est en réalité hors des temps; c'est une vague et trompeuse image qui flotte pour lui au-dessus de l'histoire vraie: c'est un idéal, que Joseph de Maistre croit une réalité. De là vient que cet esprit si ferme est tombé dans cette étrange méprise : juger l'histoire des sociétés politiques avec des idées théologiques. L'humanité n'est pas pour lui cet être multiple et mi, qui à travers les siècles avance d'une lente et sûre marche à la conquête du progrès de la vérité, du bien ou de ndeux réalisé dans toutes les formes sociales : non, c'est une créature déchue longtemps contenue et immobilisée sous un joug de fer en punition de ses crimes passés et en prévision des crimes à venir, qui dans une révolte monstrueuse a brisé ses chaînes: il faut qu'elle y soit au plus tôt ramenée. Une telle théorie est-elle moins chimérique et moins dangereuse que celle de Rousseau? Rêve pour rêve, celui de Jean Jacques répugne moins à l'homme et ménage au moins sa dignité. S'il l'exalte trop, peut-être, ]\faistre

ne le rabaisse-t-il pas au delà de toute mesure, en ne voyant en nous que des esclaves ? Et croit-il louer la divinité, croit-il surtout nous persuader de la louer, quand il fait la créature si peu semblable à son créatem'? Aussi Joseph de Maistre a-t-il plus froissé que convaincu. Si sa politique a plu et risque toujours de plaire à quelques-uns par son esprit radical, sa religion a fait peu d'adeptes. Et comme sa religion est étroitement liée à sa politique, bien petit est le nombre de ceux qui acceptent le principe commun aux deux avec toutes ses conséquences: ceux-là d'ailleurs, à peine peut-on dire que Joseph de Maistre les ait convertis: ils eussent inventé le système, ils le portent en eux, dans leur caractère, ou plutôt dans leur tempérament. Car c'est le propre de Joseph de Maistre d'être ce qu'il est encore, plus par tempérament que par réflexion : et c'est pourquoi, s'il est de ceux que l'on respecte toujours éminemment quand ils sont sérieux, il n'est pas toujours de ceux avec qui l'on puisse discuter. La principale raison en demeure dans ce culte exclusif de r« autrefois», bien fait pour rebuter l'homme moderne. Joseph de Maistre ne risquait pas de faire école. Et dès le lendemain de sa mort, le doux rêveur lyonnais, Ballanche, pouvait le coucher respectueusement côte à côte avec les Prophètes du Passé, seul et sans suite: l'avenir ne l'a pas démenti, quoi qu'en ait prétendu une critique récente. Faut-il ajouter que nul n'a fait plus de tort à sa doctrine que lui-même, moins encore par le choix de ses arguments, que par la manière dont il les a présentés? Maistre pousse tout à l'extrême. 11 prétend quelque part qu'il se défend de « la simple exagération qui est le mensonge des honnêtes gens». Ce n'est pas la simple qu'il emploie, mais la double et la triple. A lui appliquer sa propre parole, il serait « un très honnête homme qui a beaucoup menti». Son langage se ressent du peu de mesure de ses idées. La violence est son état quasi naturel. Sans doute un esprit aussi vigoureux était plus exposé qu'un autre à ce genre d'entraînement. Toutefois, accorder que la violence est souvent chez Maistre le dandysme de la force, c'est expliquer certains écarts, ce n'est pas les excuser. Défendre son droit avec arrogance, c'est déjà avoir tort ; insulter ses ennemis au nom d'une vérité, c'est ruiner d'avance cette vérité. Maistre a supérieurement pratiqué ce genre de polémique, où le plaisir de défendre n'est rien auprès de celui de blesser : et sur quels sujets ! sur quelles questions graves entre toutes, respectables, sacrées! D'avoir pu être appelé de ce clief un «Voltaire retourné», faut-il le louer ou le plaindre? Son liaut esprit, certes, valait mieux que

l'emploi qu'il en a fait. Et voici que, par une singulière contradiction, après sa violence on peut lui reprocher sa souplesse. Car il est avocat incomparable, surtout quand il a tort, il épilogue, il ergote, il brouille les fils à miracle s'il le faut: retors comme pas un, ingénieux à nier l'évidence même, très capable de faire l'illusion d'un rhéteur et d'un sophiste, bien qu'il soit très loin d'être le premier, et qu'en général il n'ait que l'apparence du second. Mais c'est assurément sa faute, si nous sentons qu'en nous épouvantant il s'amuse; qu'en nous assénant force horions il se livre surtout à une escrime agréable et qu'il travaille pour l'art; qu'enfin s'il nous semble ému nous redoutons tout aussitôt d'entendre son rire sardonique. Que dire enfin, quand il est tout à fait convaincu et enflammé? Avec des moyens aussi redoutables, il est admirable à écouter s'il est dans le vrai: mais s'il est dans le faux, ou si, parti du vrai, il a attrapé le faux en route, ce qui lui arrive souvent, il donne à frémir, et le mot de S^-Beuve n'est presque plus trop fort: «C'est le sophisme vêtu de pourpre, et précédé du glaive.» Voilà comment Joseph de Maistre entendait l'art de persuader. Sa jactance eût suffi à discréditer ses idées. La vérité n'affecte point de telles allures ; et ce sont d'autres voies qui la font pénétrer dans nos cœurs. Le ton de Joseph de Maistre devait porter une sensible atteinte à sa doctrine, quand bien même il aurait démontré celle-ci, et l'eût assise sur d'inébranlables arguments.

Mais il ne l'a pas démontrée, il ne pouvait la démontrer, et là est, en dernière analyse, le vice radical du système. Celui-ci repose tout entier sur le dogme, et le dogme ne se démontre pas. Et pourtant, est-il prudent de tout fonder non pas sur la foi, ni même sur la raison de l'homme, mais sur la nécessité posée en principe de sa soumission, c'est-à-dire, de sa nullité? L'édifice social construit par Joseph de Maistre, n'a cependant pas d'autre appui. Pour son inventeur, ce n'est pas la société qui est faite pour l'homme, mais l'homme qui est fait pour l'ordre social devenu l'ordre divin. Mais ceci n'est pas même un dogme, c'est un postulat ; et le moyen de le faire accepter à des hommes? Nécessité d'une autorité d'essence supérieure, d'une souveraineté innée dans certaines familles, incessible et inaliénable à perpétuité, autres postulats; par suite, liberté d'action nulle chez le citoyen, liberté de pensée réduite au droit de croire ce qu'approuveront «les officiers et les dignitaires de l'état seuls dépositaires des grandes vérités», autant d'autres postulats, qui s'enchaînent à la rigueur, mais dont aucun n'échappe à la nécessité de se justifier. Sans doute on sait bien

que, pour Maistre, le despotisme « engendre de lui-même plusieurs formes républicaines » ; tout comme « l'esclaYage des Russes offre beaucoup de compensations». Mais il ne démontre pas plus ces propositions que les précédentes, et vraiment l'artifice est par trop grossier. En réalité il est l'adversaire de la liberté: mais de la liberté en elle-même, dans son principe, dans son exercice le plus naturel et le plus innocent. Pour lui, rebelle celui qui discute, et d'une façon générale, pour lui «le parlementaire, c'est l'ennemi». C'est ce qui l'a conduit à Toir de la démagogie partout, ce qui l'a forcé à prendre un principe assez radical pour supprimer toute ombre d'ingérence de l'homme dans les affaires de l'homme. La raison de cette prévention à outrance se lit clairement. Joseph de Maistre a parfaitement senti que si l'on admet, dans l'ordre politique, le principe de liberté à côté de celui d'autorité, tout peut s'en suivre : non seulement concessions pacifiques, modifications insensibles, changements légaux, mais accidents, entreprises de la force brutale, catastroplies, révolutions. Or, il prétend soustraire l'autorité à tous les hasards de l'avenir; et, trouvant trop dangereux d'entrer en composition avec la liberté; il la supprime. C'est une solution sur le papier; ce n'est pas autre chose. Mer l'existence et la nécessité d'une certaine liberté politique dans l'état moderne, nier l'influence de l'individu sur le corps social, dans la mesm'e même où il est partie de ce tout, c'est fermer volontairement les yeux à l'évidence. D'autre part réserver ses plus âpres sarcasmes pour ces clairvoyants et ces sages (souvent aussi hélas, ces généreuses dupes), qui tentent l'accord des deux principes sociaux, et qui voient dans le jeu mobile^ variable, de l'autorité et de la liberté, l'avenir de leur patrie, c'est vraiment chez Joseph de Maistre excès de logique ou excès d'aberration. L'homme ne va pas de si tôt, pour lui plaire, renoncer à ces pénibles et glorieuses conquêtes qui font son éminente dignité parmi les êtres; et les dogmes politiques, — si dogmes il y a, — étant dogmes humains, rien n'empêche qu'ils ne se plient au lent travail des siècles, et qu'ils ne soient en même temps une barrière, une consécration et une liberté. Et, puisque Joseph de Maistre s'est tant réclamé de l'argument historique, c'est le cas d'opposer parole à parole, et de lui dire par la bouche de Madame de Staël : « Il importe de répéter à tous les partisans des droits qui reposent sur le passé, que c'est la liberté qui est ancienne, et le despotisme qui est moderne».

Son christianisme souffrirait des restrictions analogues. Ici le dogme est moins déplacé ; on peut craindre toutefois qu'il ne se

trouve pas aux bons endroits, et que son rôle n'ait été fort exagéré. C'est toujours le même principe, la religion n'est pas faite pour l'homme et par l'homme, c'est l'homme qui est fait pour la religion. Grave erreur, qui d'ailleurs n'explique ni la religion ni surtout les religions. Conséquence plus grave encoi'e : ce qui importe, ce n'est plus que l'homme sent, mais ce qu'il croit. Voilà le christianisme réduit à n'être plus qu'un dogme: et quel dogme chez Joseph de Maistre! tyrannique, étroit, cruel. La métaphysique de cette religion combine assez originalement les Prophètes avec la rêverie de Platon, — d'un Platon scythe, comme on l'a si bien dit. On trouverait à la rigueur chez J. de Maistre, du fataliste, du mystique et de l'illuminé. Mais est-ce là ce qu'on peut appeler un christianisme? Sommes-nous encore sous la loi, ou sous la grâce? Est-ce bien la peine que l'Evangile nous ait affranchis des antiques fatalisraes pour que nous retombions sous l'oppression biblique? En vérité, il ne manque au christianisme de Joseph de Maistre que trois choses: La première est le Christ, que l'on ne voit nulle part; la seconde est sa morale: «Aimez-vous les uns les autres», et la troisième sa spiritualité: «Dieu est esprit, et il veut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité». Le vrai christianisme, celui qui est, dans son essence, une façon plus humaine de sentir et d'aimer la divinité, a totalement échappé à Joseph de Maistre. E a vu en lui une religion, et non une foi; un culte, et non un amour. Il n'a point senti qu'il s'était élargi avec les âges, et qu'il fallait qu'il s'élargît toujours. Il n'a point compris que ce n'est pas à force de dogmes qu'on dompte les cœurs, mais à force de tendresse: et il en a négligé ce qui assure justement son avenir tant qu'il y aura des hommes et qui souffriront, — sa puissance consolatrice et son ineffable douceur.

Aussi est-il moins chrétien que catholique, et moins cathoHque qu'ultramontain. L^tramontain et Romain, voilà bien Joseph de Maistre. Il n'est pas théocrate, il est la théocratie en personne; il doit à ce caractère l'erreur capitale de jugement qui surprend chez un tel esprit. Ne croit-il pas que la France a l'instinct « théocratique » et qu'il n'y a rien chez elle de « si national » ? N'affirmet-il pas que les évêques sont les « successeurs des Druides sous ce rapport » ? Ne voit-il pas dans le gallicanisme un pur accident, et n'affirme-t-il pas que la « mission de la France » consiste précisément dans la proclamation de l'omnipotence « spirituelle et temporelle du successeur de S*-Pierre » ? Elle a été la plus longue, la

plus chère illusion de Josepli de Maistre: L'énoncer aujourd'hui c'est la ruiner. Et du coup, si l'on y prend bien garde, c'est le dernier appui du système qui s'écroule, car ^laistre n'avait tant échafaudé que pour notre salut, et notre salut devait pi'endre sa source dans les croyances qu'il nous prêtait gratuitement. Que n'a-t-il mieux connu la France et que ne lui offrait-il d'autres conseils!

Mais que conclure de là? Xe reste-t-il rien de Joseph de Maistre ? Et, quand on a dénoncé le vice de son système politique et religieux, faut-il croire (jue tout soit dit, et qu'on puisse se tenir quitte envers un tel homme y Loin de nous cette pensée. Sans doute sa théorie n'est (lu'une utopie féodale ; mais (|uelle hauteur de pensée ne fallait-il pas pour la concevoir!

(?e qui frappe sm-tout chez Joseph de Maistre, c'est qu'il est un esprit penseur. La pensée pure est le domaine où il se sent le plus chez lui, où il se déploie tout à l'aise. On pourrait enlever de ses ouM-ages beaucoup de choses écrites pour justifier le système ; quantité d'autres improvisées par humeur; un certain nombre qui tournent directement contre le but; ce départ fait (et il n'est pas sûr qu'il n'entraînait pas, avec la théorie entière, les trois quarts de l'œuvre), il ne resterait plus (]ue de la pensée sans arrière-pensée, de la vérité sans épithète, et, pour tout dire, de l'or pur. On serait alors étonné de voir un Maistre observateur moraliste et philosophe qui, pour l'envergm-e de l'esprit et la pénétration du regard, le disputerait aux plus grands. Quand il n'a aucune thèse en tête, et qu'il ne se préoccupe que de penser pour lui-même, il est un admirable trouveur de vérités. Il a tout pour cela : une souveraine hauteur d'intelligence, une tranquille sérénité métaphysique, la pratique familière des généralisations hardies: ajoutez le coup d'oeil de l'aigle, et un don naturel de frapper tout en effigie. Vérité morale, vérité philosophique, vérité historique, sont également de sa sphère. Il a de ces mots qui illuminent, d'autres qui vous frappent d'une secousse électrique. Pour faire tenir une époque dans une phrase, il n'a pas son pareil. D ne l'a pas non plus pour jeter, en passant, un de ces aperçus qui saisissent, et ne font faire qu'im tom* à tout l'être pensant. L'historien surtout trouverait à méditer dans ces courts passages où Maistre n'est jamais plus lui-même que quand il semble parler contre lui-même: «Toute grande révolution agit toujours plus ou moins sur ceux qui lui résistent, et ne permet plus le rétablissement des anciennes idées \ — «Le bonnet rouge, en touchant le front royal, a fait disparaître les traces de

l'huile sainte. Le charme est rompu. » — « La Révolution est trop grande pour la tête d'un homme ... Sa base est le monde, et elle égale par ses conséquences la chute de l'empire romain. »

Grand penseur, Joseph de Maistre n'est pas un moins grand écrivain, et presque sans y songer, en tous cas sans y tâcher. Rien ne ressemble moins à un artisan de paroles, et chacun de ses livres semble nous dire par son exemple : « A qui ne cherche qu'à penser hautement, le style est donné par surcroît». Il l'a eu, ce style, inimitable, ce style qui est l'homme même, qui ne se peut «ni transporter, ni altérer», qui fait corps avec le caractère même aussi bien qu'avec le génie de l'auteur. Il n'a pas cherché à se le donner. Dès son premier opuscule la pensée naissait avec sa forme, comme Minerve avec son armure. L'esprit de Joseph de Maistre a ce pouvoir merveilleux de cristalliser au passage tout ce qui le traverse ; et les plus fugitives formes de sa pensée s'emprisonnent d'ellesmêmes dans un moule transparent, et définitif. D'eux-mêmes les mots et les tours, si hardis, si rares, si originaux qu'ils paraissent, ont couru, ont volé : tant leur effet est infaillible sans paraître calculé, tant il y a identité parfaite entre le jet de la pensée et celui de la phrase. Si la science et l'art sont là pom* quelque chose, c'est une science et un art si instinctifs, et si correspondants à la nature, qu'ils sont devenus chair et sang de cet esprit. Ce que l'on peut reconnaître, sans rien diminuer du mérite de Maistre, et peut-être en y ajoutant, c'est que ce style décèle un acquis prodigieux. C'est toute notre littérature classique, et la plus substantielle comme la plus légère, la plus forte comme la plus fine, c'est tout « l'humanisme français » qui est versé dans ce vaste cei'veau et qui Ta fécondé de toutes parts : Montesquieu, Voltaire, J.-J. Rousseau, Bossuet, La Bruyère. Pascal lui-même, Pascal surtout peut-être, et non pas celui des Pensées seulement, mais l'auteur de ces «petites lettres » que Joseph de Maistre appelait un jour les « Menteuses de Pascal», ne reconnaîtrait-il pas ici sa dialectique, son art de jouter, sa raillerie amère, ses mortelles étreintes?

Yoilà bien les éléments primitifs du style de Joseph de Maistre : et poiu*tant son style n'est qu'à lui, et peut-être est-ce plus grande marque de force d'avoir rappelé tant d'écrivains originaux sans cesser d'être original, que d'avoir inventé de toutes pièces un style battant neuf. Maistre passe au rang des grands classiques par cette combinaison de qualités uniques, auxquelles il faut ajouter un certain goût de l'exceptionnel et de l'exclusif qui donne à tout

ce qu'il écrit une saveur propre: en cela écrivain d'une virtuosité dangereuse, et, par bonheur, assez impraticable pour décourager toute imitation. Il excelle, par exemple, dans la peinture de l'horrible; et la page sur le bourreau, celle sur « la jeune fille livi'ée au cancer», celle sur la guerre, ou sur le sauvage, sont d'une beauté sombre et truculente. Son stjde, dans ces occasions, a l'éclat mat et la noirceur de l'ébène. Le même auteur, pourtant, a écrit la magnifique prosopopée qui termine le Pr'micipe générateur, l'hymne de la fin du Pape^ et, dans la deuxième partie du Bacon, les pages les plus exquises, les plus profondes qui existent dans notre langue sur l'art chrétien, sur la madone, sur les anges. Soit qu'il nous fasse frémir, soit qu'il nous charme, cet homme touche toujours en nous je ne sais quoi de profond où les écrivains n'atteignent pas d'ordinaire; et, qu'il choque ou qu'il plaise, il intéresse toujours, chez le lecteur, quelque chose de plus noble que le goût.

Chez nous enfin, Fi-ançais de France, il flatte une fibre toujours vibrante, parce qu'en tout temps il aima notre patrie d'un amour passionné. Lui, l'étranger, la victime de la Révolution, il a pour la France, en pleine coalition, des paroles d'une angoisse indicible. Le démembrement de notre pays lui apparaît comme «un des plus grands maux qui puissent frapper l'humanité». Alors même qu'il nous malmène et nous maudit par accès, en songeant à la cause sacro-sainte, il chérit la nation, il croit à sa mission civilisatrice dans le monde, il admire en sa langue le merveilleux instrument de sa primauté intellectuelle. C'est à pleine voix qu'il entonne le « gesta Dei per Francos » à la face de l'Europe liguée contre nous; c'est au plus fort de nos malheurs qu'il trace cette ligne: «Rien de grand ne se fait en Europe sans les Français». Aussi, peu s'en faut-il qu'il ne soit des nôtres. Il lui suffirait, poui' cela, d'une conception moins théorique des hommes des choses ; d'un équilibre moins instable, dans les élans d'un génie primesautier; d'une certaine modération appliquée à l'exercice des plus hautes facultés ; et de cette sorte d'harmonie supérieure qui marie la beauté de la grandeur à la beauté de la justesse. Alors . . . Mais alors, au fait, il ne serait plus Joseph de Maistre.

Imprimerie Alsacienne, Strasbourg.

ÉTUDES D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGISUSESll^^ PUBLIÉES PAR LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE PROTESTANTE • DE L'UNIVERSITÉ DE STRASBOURG

1. HENRI STROHL, L'évolution religieuse de Luther jusqu'en 1515.

Prix: 8fr.

2. E. VERMEIL, La Pensée religieuse d'Ernest Troeltsch. Prix: 4 fr.

3. A. CAUSSE, Les «Pauvres» d'Israël. (Prophètes, psalmistes et

messianistes.) Prix : 8 fr.

Page 1