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Étude sur l'Aréopage athénien

Parmi toutes les institutions de l’antiquité, il n’en est point de plus illustre que l’Aréopage athénien ; et cependant il n’en est guère qui nous soit moins connue. Nous savons toutes les légendes, poétiques et religieuses, qui consacrent son origine ; nous avons la mémoire pleine des éloges que lui accordent à l’envi les orateurs , les historiens et les rhéteurs ; mais, quand nous voulons examiner de plus près et nous rendre compte du rôle qu’il jouait à Athènes, de la place qu’il tenait dans la république, nous nous trouvons fort embarrassés. Ce n’est pas que les documents fassent défaut ou que l’érudition ait jusqu’ici négligé de s’occuper de l’Aréopage; cette question est une de celles qui ont été le plus souvent traitées. Mais les textes anciens sont si vagues, si incomplets, si souvent contradictoires, que leur réunion n’offre guère à l’esprit que des idées confuses et incohérentes.

Ce que les historiens athéniens, Thucydide ou Xénophon ; ce que les orateurs, Isocrate, Lysias ou Démosthène ; ce que les poètes, Eschyle ou Aristophane, disent de l’Aréopage, était clair, sans doute, pour leurs concitoyens et leurs contemporains ; mais ces allusions directes ou détournées sont pour nous des énigmes : il nous faudrait, pour les comprendre, cette connaissance même que nous venons leur demander. L’ouvrage où nous aurions puisé les renseignements les plus précieux, celui où Aristote avait réuni, pour servir de base à ses théories politiques, les constitutions de près de deux cents peuples divers, n’est pas arrivé jusqu’à nous; nous en avons seulement quelques fragments, peut-être altérés par celui qui les cite. Les Romains, dans leur engouement pour la littérature grecque, qui les initia à des mœurs plus cultivées, ne songèrent pas que les institutions d’un peuple vaincu méritassent la moindre étude. En rattachant leur code des XII Tables à la législation civile de Solon, ils oublièrent que ses lois politiques aussi auraient pu leur fournir d'utiles exemples. Jusque dans les premiers siècles de l’empire, ils respectèrent, par leur politique ordinaire, les constitutions de la Grèce; ils ne les connurent pas. Une pareille curiosité ne se montra que plus tard, quand déjà, depuis longtemps, les constitutions à observer n’existaient plus, et qu’à peine se survivaient-elles dans un nom. On interrogea les textes anciens, pour y trouvai- le sens de cés mots que la plupart ne comprenaient plus guère ; mais 'cette recherche fut Treinro de grammairiens, de

lexicographes, de curieux et non de politiques et d’historiens. On transcrivit, quelquefois sans les comprendre, presque toujours sans les concilier ni les vérifier, les premiers renseignements qui se présentaient. Le travail de ces compilateurs n’a de prix à nos yeux que parce que les sources où ils ont puisé sont taries pour la postérité.

Les premiers érudits qui s’occupèrent chez nous de l’histoire des institutions athéniennes ne songèrent qu’à faire de tous ces textes antiques le recueil le plus complet qu’ils pouvaient. La pensée de Meursius, par exemple, ne va pas au-delà. Tous les passages, grecs et latins, où, de près ou de loin, il est question de l’Aréopage, sont transcrits par lui au chapitre qui leur convient, mais sans critique, sans appréciation de la confiance que chacun d’eux mérite. A côté d’un témoignage de Xénophon, vient un vers de J u vénal, une phrase de Lucien, ou même d’un hagiographe du moyen-âge et de quelque commentateur des Actes des apôtres. Aucune distinction des temps et des circonstances ; c’est à peine s’il indique que l’Aréopage du temps de Thésée n’était pas l’Aréopage de Périclès ou des Romains. Chez nous, l’auteur du Voyage du jeune A nacharsis montre plus de goût: des divers documents, il fait un tout, il débrouille ce chaos de citations, il compose un tableau, où l’art du moins ne manque pas, s’il manque la vérité et la vie. Lévèque, Canave, Pastoret sont de l’école de Barthélemy : ils oublient trop que, sans compter leur peu d’authencité, ces traditions sur les premiers rois et les origines d’Athènes,

ces anecdotes sur le caractère et la vie des Aréopagites, ces cris d’admiration sur leur justice, ces récits pittoresques de leur séances nocturnes, ne nous apprennent que peu de chose sur ce qu’il nous importe véritablement de savoir. Que l’Aréopage ait admirablement rempli ses fonctions, je l’en loue ; mais je voudrais savoir quelles étaient ces fonctions ; par quelle combinaison, dont le SGcret s’est perdu, il exerçait, sans trouble et sans abus, tant d’attributions diverses. Etant à la fois cour de justice et conseil d’État, comment esquivait-il les dangers que nous voyons aujourd’hui dans la confusion du pouvoir judiciaire et du pouvoir législatif? Comment cette confusion s’étaitelle faite? Etait-elle l'œuvre du temps, le résultat d’empiétements successifs, ou était-elle sortie des principes mêmes de la législation athénienne ? Comment une telle concentration de pouvoirs dans un corps qui exerçait, en outre, une autorité censoriale et avait un droit d’inspection sur la vie privée des citoyens, n’a-t-elle pas entravé le développement de la démocratie? Voilà les questions qui nous intéressent, et elles ne se sont même pas présentées à l’esprit de ces savants d’autrefois. C’est que, de nos jours seulement, l’histoire ancienne a cessé d’étre une œuvre de pure érudition. L’appel fait à la critique par Beaufort a été enfin entendu, et, appliqué d’abord à l’histoire romaine, l’esprit d’examen est passé à l’histoire grecque. La connaissance de nos histoires modernes, l’étude de l’économie politique, l’expérience de nos épreuves sociales a éclairé les points les plus obscurs

du passé. Le sens, jusque-là caché, des coutumes, des lois, des révolutions, s’est mieux montré au savantqui apportait à l’étude de l’antiquité autre chose que de la littérature et de la mémoire. Les sociétés éteintes ont reparu à nos yeux, non pas avec cette vie factice que leur prêtait notre imagination sur la foi des rhéteurs et des poètes mal compris, mais dans leur vie réelle, pleine de faiblesses, d’hésitations, de tâtonnements. Elles n’étaient pas si différentes de nous que nous l'avions cru; comme nous, à travers toutes leurs variations, elles cherchaient la tranquillité et le bonheur. Par des moyens tantôt analogues aux nôtres, tantôt différents, elles cherchaient l’accord de l’ordre et de la liberté, la conciliation des éléments divers qui composent la cité. Tantôt le principe oligarchique dominait, tantôt le démocratique ; d’autres fois la monarchie prenait le dessus. Quelles raisons amenaient ces changements? Pourquoi les solutions, admises un jour, étaient-elles impuissantes le lendemain ? Quelle loi présidait à toutes ces évolutions? Voilà ce que nous cherchons dans nos travaux sur l’antiquité : mais la question demande, avant d’être résolue, bien des connaissances qui nous manquent. Quelle place avaient dans l'Etat chacune des grandes institutions dont le nom et dont quelques actes nous sont conservés par les historiens? Quelle était la limite exacte de leurs attributions, qui nous semblent souvent si mal définies? Ne nous sommes-nous pas fait sur quelques-unes d’entre elles des opinions erronées, qu’un examen plus attentif des textes peut redresser? N’est-ce pas ce qui

est arrivé, par exemple, pour l'Aréopage? Une connaissance plus exacte de ce qu’il était, de ce qu’il a fait, des variations qu’il a subies, ne serait-elle pas capable de jeter quelque jour sur la constitution et sur l’histoire d’Athènes? Telle est l’utilité des travaux de détail comme celui que nous entreprenons aujourd'hui. Une question résolue aide à en résoudre d’autres, jusqu’au moment où, tous les points obscurs étant l’un après l’autre éclaircis, l’objet tout entier se présentera à nos yeux en pleine lumière.

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