MORALE
critique, et ainsi de rester au-dessous de la lâche qu'on doit accomplir.
Il y a encore à celle frayeur qui agite l'âme de celui qui va parler une autre cause d'un ordre moins élevé, et qui malheureusement domine la plupart du temps : c'est l'amourpropre, la vanité, qui craint de tombe! audessous de soi-même et de l'attente des hommes; c'est le désir du succès et de la louange. La parole en public met singulièrement en évidence; elle expose à tous les jugements des hommes. Il n'y a pas de mal sans doute à reehercher l'estime de ses semblables, et l'amour d'une bonne réputation est un motif d'action honorable et qui peut produire de bons effels. Mais, poussé à l'excès, il devient l'amour de la gloire , la passion de paraître avec éclat et de faire parler de soi, et alors, comme toutes les passions, il est prêt à sacrifier la vérité, la justice et le bien à sa jouissance ou à son triomphe.
Que l'oraleur s'inquiète de plaire à ses auditeurs et de les satisfaire, rien de mieux : cette envie le portera à faire de nobles efforts et à déployer tous ses moyens; mais qu'en parlant, celte fin le préoccupe par-dessus tout et que le soin de sa gloire Tinquièle plus que la vérilé
216 DEBNIÈBE PRÉPARA riO\
qu'il doil annoncer, que Tâme de ses auditeurs qu'il doit éclairer ou édifier , c'est une prévarication ; c'est un abus du talent et du ministère qui lui a été confié par la Providence , et tôt ou tard il lui portera malheur. Cette préoccupation excessive de lui-même et de son succès l'agite, le trouble et le rend malheureux : trop souvent elle le pousse à des choses exagérées pour faire de l'effet. Elle lui ôte, avec la simplicité, le sens droit, le tact, le bon goût, et il devient déplaisant à force de vouloir plaire.
Loin de nous cependant la pensée d'interdire à l'orateur l'amour de la gloire, surtout aux orateurs du monde ! L'homme encore jeune a besoin de cet aiguillon , qui produit quelquefois des merveilles de travail et de talent, et on peut affirmer qu'en général il faut être bien avancé dans la sagesse et dans la perfection pour s'en passer entièrement. Là même où il devrait le moins se faire sentir» il excite encore trop souvent, et le ministre de la parole sacrée, qui doit s'inspirer de l'esprit d'en haut et rapporter uniquement à Dieu tout ce qu'il peut faire , a bien de la peine à rester insensible à la louange des hommes , la cherchant trop souvent, et se faisant ainsi lui-même , presqu'à son insu , la fin de sa parole et de son succès. Dans ce cas , les
MOBALE. 217
mouvemenls delà nature el île la grâce- se confondent dans son cœur, et il est difficile de les discerner et de les séparer. C'est pourquoi tant de personnes s'y trompent, et la piété ellemême a ses illusions.
S'il est bon d'avoir peur avant de parler, il serait cependant nuisible d'avoir trop peur : d'abord, parce qu'une grande frayeur trouble la parole; et en second lieu, parce que, si elle ne vient pas d'un caractère timide, elle naît souvent d'un amour-propre excessif, d'une trop forte attache à lli louange , ou de la passion de la gloire, qui l'emporte sur l'amour de la vérité.
Voilà ce qu'il faut tâcher de combattre et de diminuer en soi. Le véritable orateur doit n'avoir en vue que le vrai; il doit s'effacer devant la vérité et la faire paraître seule , ce qui arrive naturellement, spontanénoent, quand il en est profondément pénétré , quand il s'identifie avec elle par son cœur et par son esprit. Alors il devient grand, puissant, éclatant oomme elle. Ce n'est plus lui qui vit, c'est la vérité qui vit, qui agit en lui ; sa parole est vraiment inspirée; l'homme disparaît dans la vertu de Dieu qui se manifeste par son organe, et c'est sa plus belle, sa vraie gloire. Alors aussi se pro
218 DKRNIKRE PRÉPARATION
luisent les miracles de l'éloquence, qui changent les volontés et convertissent les âmes.
C'est à ce but que doit tendre l'orateur chrétien. 11 doit travailler à se diminuer, à s'anéantir pour ainsi dire dans son discours, pour laisser parler et opérer Celui dont il est le ministre, et c'est ce qui a lieu le plus souvent quand U croit n'avoir rien fait, comme aussi par contre il lui arrive quelquefois de ne rien faire, par un désir trop ardent et surl-oul trop naturel de faire beaucoup.
vous qui avez pris le Seigneur pour héritage , et qui préférez à toutes les gloires et à toutes les œuvres de la terre la lumière et le service du Ciel ; vous surtout qui avez la vocation de l'apôtre, et qui brûlez du désir d'annon* cer aux hommes la parole de Dieu , rappelezvous que, là plus que partout ailleurs, la vertu est dans le désintéressement et la puissance dans l'abnégation de soi-même. Efforcez-vous de ne voir qu'une chose dans le triomphe de la parole, s'il vous est donné : la gloire de Dieu. Ne cherchez qu'une chose, si vous avez reçu le don de toucher les âmes : les ramener à Dieu. Pour cela, combattez, étouffez, dans votre cœur les mouvements naturels de l'orgueil , qui depuis le péché tend à tout rapporter à lui,