‹ Étude Sur L'Office De Girone En L'Honneur De Saint CharlemagneChapitre 47 sur 68 · LE ÈS [S · texte numérisé non relu

LE ÈS [S

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la légende de Charlemagne, Rocher suppose, que l’offcial à surtout voulu, en la montrant à son hôte, rendre hommage aux origines sa propre église *. Mais, comment justifier l'intérêt spécial, porté à ce récit par le fordoyen du Puy, puisque c’est lui, qui insiste pour qu'on lui montre ce fameux texte ? Comment, surtout, expliquer, que son attention soit allée tout d’abord à la fin de ce récit, et que cette fin lui ait paru à tel point curieuse et intéressante, qu'il en ait fait une copie pour l'emporter et la montrer, sans doute, à ses frères du chapitre du Puy ? Est-ce parce qu'il était question de la « fraternité » des deux églises et de l’origine de cette « fraternité » ? Mais, pas plus au Puy qu’à Girone, on ne pouvait ignorer l’origine de ces relations, si surtout elles avaient toujours été telles, et depuis l’époque de Charlemagne. Ne serait-ce pas plutôt, parce que ce que racontait ce récit n’était pas connu au Puy et qu'il attestait des choses dont doutait peut-être le chapitre du Puy? La demande de Pierre Bouvier d’être mis en présence de ce curieux récit n’aurait-elle pas été provoquée par lassurance des clercs de Girone à affirmer la « fraternité » des deux églises et l'égalité, sur laquelle ils entendent régler leurs rapports ?

Si vraiment Pierre Bouvier est venu à Girone pour demander au chapitre, sur quoi il fonde ses prétentions, on conçoit aisément, que celui-ci ait mis en avant cette légende de Charlemagne, qui affirmait ce qu'il désirait tant établir. Tous les titres et documents authentiques ayant péri, s’il y en eut jamais pour attester cette « fraternité », la légende leur fournissait un argument, qu’ils considéraient comme décisif. Il était, par suite, naturel, que Pierre Bouvier s’enquit d’un document, qui pouvait trancher le débat, et qu'il voulût en prendre copie, pour que le chapitre du Puy pût en examiner la valeur. Tel est bien, selon nous, le sens de sa curiosité à l’égard de la légende de Charlemagne, et c’est ainsi qu’il faut comprendre l’intérêt tout spécial qu’il manifesta pour la fin de ce récit.

Ainsi, la visite de Pierre Bouvier à Girone, en 1479, nous paraît

ICE Rocher op pe 60;

motivée par des négociations engagées entre les deux chapitres, au sujet des intérêts financiers, qu'avait à Girone même et en Catalogne le chapitre de Notre-Dame du Puy. Sans que l’on puisse rien affirmer expressément, il semble bien, que, vers cette époque, le clergé gironais ait voulu se débarrasser, comme d’une charge trop lourde, du tribut, que cette église étrangère levait sur tout le pays, et qu'il ait invoqué pour cela la prétendue « fraternité » établie par Charlemagne, au nom de laquelle Girone, l’égale de Notre-Dame du Puy, aurait cessé d'être son éternelle débitrice. Il n’est pas douteux, non plus, qu'il se soit servi de la légende de Charlemagne et de ses prétendus rapports avee Girone pour appuyer et authentiquer ses prétentions.

Au point de vue particulier qui nous occupe, on peut considérer, que la transformation imposée dans ce dessein à cette légende, permet de dater, au moins relativement, les textes, qui nous l'ont rapportée. Des deux récits de la prise de Girone, que nous connaissons, de l’Office liturgique qui ignore la fraternité des deux églises : et du Tractatus qui latteste et qui la définit, il est certain que celui-ci est le plus récent.

Une autre question est celle de savoir, si le Traclatus existait déjà en 1479, et si C’est son texte, qu’on a mis sous les yeux de Pierre Bouvier pour le convaincre des droits de la cathédrale de Girone à être traitée en égale par Notre-Dame du Puy. Nous ne le croyons pas. La façon, dont lofficial désigne le passage si intéressant comme étant la fin de la dernière leçon, finem ultimae lectionis, nous permet d'affirmer, que ce récit de la légende de Charlemagne et de la prise de Girone était un texte divisé en leçons, par suite un texte liturgique, de forme analogue à celui, que nous a conservé le Bréviaire dit de 1339. Il faut donc admettre, que le texte de l'Office liturgique lui-même avait été remaniée pour permettre d'y intro-

1. C’est en vain que Rocher, op. cit., p. 263, affirme qu’un Bréviaire conservé à la cathédrale de Girone contenait un Office en neuf leçons, où il était fait mention de la fraternité des deux églises. Ce bréviaire, tel qu’il nous le décrit, n'est autre que le fameux Bréviaire de 1339, qu’il n’a pas su identifier avec le manuscrit utilisé par Florez.

duire des allusions à la « fraternité » des deux églises et à son établissement par Charlemagne.

Au surplus, l'existence d’un récit tel que le Tractatus ne se comprendrait pas, si, à la même date, l'Office, qui se récitait solennellement, avait continué à ne pas raconter de même façon l'origine des rapports des deux églises de Girone et du Puy. Il était même naturel, qu'on modifiät d’abord le texte, qui, par son caractère, avait le plus d'autorité et qu’on fit attester, en premier lieu, par l'Office liturgique, la « fraternité » des deux églises.

Il y a donc eu de cet Office une rédaction différente de celle que nous connaissons, et qui se distinguait de celle-ci, notamment par la mention de cette « fraternité ». C’est celle qui était récitée, en 1479, lors de la venue à Girone de Pierre Bouvier, et probablement depuis quelques années. C’est elle, que, tout naturellement, on lui présenta comme la preuve authentique des prétentions, qu’on voulait voir triompher. Le Tractatus, écrit probablement à une époque, où l'Office liturgique n’était plus récité, par conséquent après 1484, et, peut-être, pour le remplacer au moins en partie, serait postérieur à la rédaction de cette seconde forme de l'Office MR ee liturgique et aurait pu utiliser.

Un dernier point, que l’on voudrait pouvoir éclaircir est celui de l'influence, que cette altération de la légende primitive a pu avoir sur le développement du culte lui-même de Charlemagne à Girone. Si l’objet de la visite de Pierre Bouvier fut bien celui que nous croyons, et si le clergé de Girone put se flatter de lui avoir produit un témoignage convaincant, il ne semble cependant pas, qu’à ce moment il ait réussi à se libérer de la sujétion, dans laquelle il se trouvait, au point de vue financier, à l’égard de Notre-Dame‘du Puy. Le fordoyen emporta bien une copie du document allégué, mais il n'est pas douteux, que, de retour au Puy, il n’en ait, avec ses frères du chapitre examiné sérieusement la valeur. En tout cas, il ne semble pas, que les prétentions de Girone aient été admises de suite.

La discussion continua, et, deux ans plusstard tent r48r; le même Pierre Bouvier revient à Girone. Sur cette seconde visite, nous n'avons pas les mêmes renseignemeuts que pour la première‘, mais l’on admettra, sans doute, avec nous, qu'elle eut le même objet et que Pierre Bouvier était venu défendre les mêmes intérêts. L’affaire,. cette fois encore, ne semble pas avoir été réglée au gré du chapitre de Girone. Le texte, auquel nous avons emprunté la mention des « cens et redevances » perçus à Girone par Notre-Dame du Puy, est en effet de l’année 1503 2. A cette date encore, et malgré les efforts du chapitre gironais, un agent du Puy venait recueillir les revenus, que tirait l’église Notre-Dame du diocèse de Girone.

Mais ce qui peut-être plus encore atteste l’insuccès des prétentions de Girone, c’est la suspension, dont fut frappée la célébration de l'Office liturgique. C’est, en eflet, en 1483 ou 1484, deux ou trois ans à peine après la seconde visite de Pierre Bouvier, qu’intervint le bref de Sixte IV, qui, sans désavouer le culte voué à Charlemagne par Girone, et, tout en laissant subsister la fête du 28 janvier, interdit, et à tout jamais, la récitation de l'Office liturgique . Aucune des raisons, que l’on a données jusqu'ici pour expliquer cette mesure de rigueur, n’est admissible. Le Saint-Siège ne se préoccupait pas, comme on l’a dit 4, de l’unité liturgique, puisque ailleurs il n’entravait nullement la célébration du culte de Charlemagne, et il n’entendit pas non plus alorscontester larégularité de sa canonisation, puisqu'il a toléré presque jusqu’à nos jours, et à Girone même, qu'on traitât Charlemagne comme un saint authentique. Dans ces conditions, on est en droit de penser, que la mesure qui interdit la seule récitation de l'Office, dut être motivée, parce qu’on trouvait dans cet Office même quelque chose à reprendre. Et, comme pendant cent quarante ans, le Saint-Siège avait trouvé bon que lon commémorit comme un fait historique la prise de Girone par Charlemagne, il

CAROChEP OP AG, paR2:

Cf. supra, p. 96, et Rocher, op. cit., p. 33. Cf. supra, pp. 30, sq.

Cf. Rocher, op. cit, p. 53.

ER w D

y a peu de chance, qu’en 1484, il ait fait défense de réciter l'Office liturgique dans le seul dessein de verger la vérité outragée. On est ainsi amené à se demander, si l'interdiction n’aurait pas été provoquée par laltération, sans doute récente, de l'Office liturgique primitif, et si le Saint-Siège n'aurait pas surtout voulu blâmer lintroduction dans ce texte de la mention, relative à l’origine prétendue de la « fraternité » des deux églises.

Nous savons, sans doute, qu’à l'égard d’autres supercheries de ce genre, la papauté avait usé d’une large tolérance. Mais, dans le cas présent, l’altération du texte liturgique et l'abus, qu'en pouvaient faire les clercs de Girone, tendaient à léser les intérêts d’une église toute-puissante et forte de la faveur pontificale. Si l’on rapproche les dates, si l’on remarque que l'interdiction du Saint-Siège intervint presque au lendemain des négociations conduites par Pierre Bouvier, on ne peut s'empêcher d’être frappé de la coïncidence. Après avoir pris connaissance du texte, produit comme décisif par le chapitre de Girone, les chanoines du Puy, qui avaient pu en apprécier la valeur, n’auraient-ils pas eu recours à Rome pour lui dénoncer la manœuvre, dressée contre leurs intérêts les plus chers ? Le pape régnant alors était tout dévoué à Notre-Dame du Puy. Il venait, presque au même moment, en 1482, d'étendre à toute la chrétienté le droit qu'avait cette église de quêter pour son hôpital. Celui qui menaçait « de l’indignation de Dieu tout-puissant et de ses bienheureux apôtres Pierre et Paul » tous ceux qui tenteraient de s’opposer où de se soustraire à l’exercice de ce droit, devait être disposé à protéger les intérêts de l’église du Puy, toutes les fois qu'ils se trouvaient menacés.

Ainsi, le bref suspensif de Sixte IV pourrait bien être la réponse du chapitre du Puy aux entreprises des clercs de Girone. L’interdiction de réciter l'Office de saint Charlemagne serait un des moyens, dont le Saint-Siège se serait servi pour condamner leurs prétentions

1. Ce sont les termes, mêmes employés dans sa bulle, qu’on trouvera traduite dans l'Histoire admirable de l'Eglise Notre-Dame du Puy, de F. Théodose de Bergame, édition Rocher, pp. 181-186.

à l'égard de Notre-Dame du Puy. Elle serait un effet indirect de l’altération, imposée au texte primitif de l'Office en vue d’authentiquer ces prétentions. Cette hypothèse a l'avantage de concorder avec l'explication ébauchée par le P. Fita, en même temps qu’elle permet de préciser les raisons ‘, qu’aurait eues Sixte IV de montrer du mauvais vouloir et d’être désagréable au chapitre de Girone.

Quoi qu’il en soit, ce qui ressort de tout ce qui précède, c’est une probabilité nouvelle en faveur de la conception, qui nous a paru la plus naturelle, touchant les rapports de l'Office liturgique et du Tractatus. Non seulement celui-ci a été rédigé très longtemps après l'Office mais il est postérieur à une forme altérée de cet Office et il a pour objet précis de suppléer à la disparition de cette dernière.

L'Office liturgique ayant été supprimé après Paltération subie, et sans doute à cause d’elle, il a été écrit pour retracer et attester ce que les clercs de Girone avaient surtout voulu faire dire à l’autre texte. [l est donc hors de doute, que l’auteur du Tractatus a connu l'Office liturgique et, dans ces conditions, il paraît bien peu vraisemblable, que, pour la légende de Charlemagne et le récit de la prise de Girone, il ait puisé non à ce texte, mais à sa source, à ce texte antérieur dont rien n'atteste l'existence, mais dont on affirme, qu’il aurait, mieux que le rédacteur de l’Office, respecté les dimensions et le caractère original ?. En outre, il n’est pas vrai, que le Tractatus ait toujours fidèlement reproduit son modèle et, même dans l'hypothèse de M. Schneegans, il resterait à expliquer certaines variantes particulières à ce texte et qui ne pouvaient se trouver dans l'original.

À ce point de vue, il est intéressant de noter les divergences, que nos deux récits présentent au sujet des prodiges, qui accom-

CPP TA Da 2. Cf. Schneegans, op. cit., p. 74.

pagnèrent la prise de Girone. Le Tractatus raconte, que la croix apparue dans le ciel, au-dessus de la mosquée sarrasine, fut visible pendant trois heures, au lieu que, d’après l'Office liturgique, le phénomène dura quatre heures. De même, au lieu que celui-ci se borne à noter qu'il tomba une pluie de sang, dans l’autre récit le prodige se complique : chaque goutte de sang fait apparaître une croix. Si les deux textes avaient réellement puisé à une mêmesource, on ne s’expliquerait pas ces variantes, et, en raisonnant comme M. Schneegans, si la leçon du Tractatus était celle même du modèle, on ne voit pas, pourquoi le rédacteur de l’Office s’en serait écarté.

Il n’y a notamment aucune raison, pour que celui-ci eût fait durer quatre heures le prodige de la croix, si sa source avait seulement dit trois. Au contraire, on voit très bien les raisons, qu'a pu avoir l’auteur du Tractatus pour modifier les données de son modèle, et qu'il a voulu en tirer les explications, à la fois symboliques et historiques, qu’il imagine pour ces prodiges. S'il fait durer l’apparition de la croix non pas quatre heures, mais trois heures, c’est pour que le prodige rappelle les trois jours, qui séparèrent là mise du Christ au tombeau et sa résurrection, c’est surtout pour qu'il annonce qu’au bout de trois jours Girone tomberait au pouvoir des chrétiens. Quant à la complication subie par le prodige de la pluie de sang, elle a surtout pour but de confirmer le sens attribué à l’apparition de la croix et aussi à rendre compte de certaines particularités de l’histoire de la cathédrale de Girone, ou se rapportant à celle de la ville voisine de Barcelone. C'était un fait, que, dans la cathédrale gironaise, il y avait un autel spécial de la Sainte Croix, qui attestait pour elle une dévotion toute particulière de la part des habitants. C'était un fait aussi, que Barcelone était placée sous l’invocation de la Sainte Croix, et avait dans son étendard une croix rouge. L'auteur du Tractatus explique les deux faits par le double prodige, qu’il modifie, à son gré, pour lui faire signifier à l’avance ce qui, en effet, était de son temps ".

1. C’est pour la même raison, que, la ville prise, Charlemagne, d’après le Tractatus, fit célébrer deux messes d'actions de grâces, lune en l’honneur de la Vierge, l’autre en l'honneur de la Sainte Croix, fondant ainsi, en quelque sorte, les deux principales dévotions particulières à la cathédrale de Girone.

I n’est donc pas douteux, qu’il a de parti pris modifié sa source, que celle-ci fût, comme le croyait M. Schneegans, un récit très ancien et perdu, ou, comme nous le croyons plutôt, le texte de l'Office liturgique.

Si, pour les autres traits particuliers à ce récit, nous ne pouvons pas établir de façon aussi certaine, qu’ils sont des additions de l’auteur, du moins aucun d’eux ne nous oblige-t-il à le considérer forcément comme original. En outre, tous paraissent n'avoir d’autre raison d’être, que d'améliorer, d’éclaircir et de compléter le récit de l'Office.

C'est ainsi, qu’en un endroit, le texte de l'Office, présentant un sens au premier abord difficile à admettre, le Traciatus élimine le mot qui crée l'obscurité. Dans le premier, il était dit, que Charlemagne arrivant à La Cluse apprit que Marsile s’y était enfermé pour la seconde fois, « iterum fuisse inclusum ». Le mot iterum est si peu clair, que M. Schneegans à renoncé à lui trouver un sens ’. Or, ne se retrouve pas dans le Tractatus, qui se borne à dire, que l’empereur trouva Je roi sarrasin enfermé à La Cluse. C’est très probablement que l’auteur n’a pas lui non plus, compris l’iterum.

Nous avons déjà vu, que certains traits semblaient avoir été ajoutés pour remédier à lobscurité relative, que la concision extrême de l'Office liturgique laisse subsister dans tout le récit ?.. D’autres encore procèdent de ce besoin d'apporter partout de la clarté et de la précision. À propos de la position appelée « mont de Ramis » et qui est située au nord-ouest de Girone, sur la rive gauche du Ter 5, le Tractatus a soin d'ajouter qu'elle est à une demi-lieue de Girone, « juxta Gerundum ad dimidiam leucam ».

De même, à propos de la localité appelée Milet par les deux textes, et qu’on n'a pas pu identifier, le Tractatus ajoute qu’elle se trouve à proximité de la petite ville d'Elne « juxta quamdam civitatem modicam que vocatur Elna ». Mais cette fois, le renseignement,

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