‹ Étude sur l'office de Girone et l'honneur de saint CharlemagneChapitre 82 sur 88 · I. Cf. Schneegans, op. cil., pp. 82-<S · texte numérisé non relu

I. Cf. Schneegans, op. cil., pp. 82-<S

z. Cf. supra, pp. 83, sq.

3. On concevrait très bien un récit épique, uniquement consacré à raconter la prise de Narbonne, qui ferait allusion au début à la conquête antérieure de (^arcassonne et qui se tenninerait, après l'insuccès de Charleniagne à l'Incluse, par l'annonce d'un retour offensif des Fran(,-ais, faisant présager leur entrée en l'Espagne et la conquête du pays. Un tel récit, qui n'excéderait pas les proportions d'une chanson unique, suffirait ;\ rendre compte de toutes les particularités, relevées dans le Pieiido-Philoiiifuu comme princiiaiit Je sa source. (.^. Schneegans. 1»/'. (•//., p. K3.

150 CHAPITKl' V

Les rapports entre l'Office et le Philomena sont tels, et telle surtout leur nature, qu'on ne conçoit pas, qu'ils puissent s'expliquer autrement que par l'imitation directe de l'un par l'autre, ni que les traits, qu'ils ont en commun, puissent provenir d'une source commune, qui serait un récit épique.

Sans doute, l'identité de l'itinéraire, suivi par Charlemagne dans l'Office et dans le Philomena, pourrait s'expliquer par le fait, que? dans la source qu'on attribue à tous deux, la marche des Français était, en effet, racontée ainsi. Mais il est peu probable, qu'un récit purement épique se fût préoccupé de marquer avec autant de précision les étapes de Charlemagne et que l'exactitude de sa topographie, si sensible dans le Philomena et dans l'Office, fût déjà une des caractéristiques de cette source. En fait, tous les noms de lieux figurant dans l'Office se retrouvent dans le Philomena, et exactement sous la même forme. Le Malpartiis, auquel le Tractatus avait préféré le nom, moiiis pittoresque et sans doute plus usité, de Pertus ou Partus, est dans le Philomena, qui nous l'explique en disant que ce Malus Pertusus se trouve, en effet, in pessimo passu. Un seul des noms cités par l'Office ne se retrouverait pas dans le Philomena, celui de la plaine appelée Milet, où Charlemagne bat les Sarrasins, s'il ne fallait, sans doute, considérer ce nom comme né de l'altération d'un autre nom, qui était fourni à l'auteur de l'Office par le Philomena.

Nous avons déjà vu, qu'il était impossible d'identifier ce Milct avec une localité existante, ou dont l'existence nous serait anciennement attestée. La localisation de cette plaine aux environs d'Elne nous a paru être une invention de l'auteur du Tractatus, qui, du fiiit que sur le lieu de la victoire, Charlemagne aurait construit le couvent de Saint-André de Sorède, en avait conclu que M//^/ lui-même devait être dans le voisinage de la ville d'Elne. C'est M. Schneegans, qui, le premier, a eu l'idée de rapprocher ce nom de celui d'une rivière mentionnée par le Philomena, que d'après une mauvaise lecture il appelait Mella et qu'il faut, comme il l'a reconnu depuis, appeler Niella, la Nielle, affluent de TOrbieu. Nous croyons, en effet, que l'identification est certaine.

Non seulement le Philomena dit expressément, que la bataille.

LES SOURCES DE L Ol TIGE LITURGIQUE 151

livrée par Charlemagne aux Sarrasins en fuite, s'engagea d'abord sur les bords de la Nielle, apiid rivuni -Nielle ', mais, en outre, dans toutes les allées et venues des Sarrasins et des Français, entre les Pyrénées et Narbonne, c'est toujours de la Nielle qu'il est question, pour situer les combats, ou comme d'un point de repère '. L'auteur de l'Office, après avoir lu le Philonieria, et lui empruntant l'idée d'un combat livré aux Sarrasins, ne pouvait le placer que sur les bords ou dans le voisinage de la Nielle. On s'explique, qu'un étranger, peu familier avec la topographie du Narbonnais et ne connaissant pas ce que c'était que Niella ait pu parler de la plaine appelée Milet, ce nom pouvant être la corruption d'une forme telle que Nielle.

On s'expliquera d'autant plus aisément l'erreur de l'auteur de rOflice, que M. Schneegans a relevé lui-même les formes très divergentes, données pour ce nom par les divers manuscrits latins et provençaux '. Nous avons vu de même, que Florez et Villanueva, transcrivant le texte du Bréviaire dit de 1339, n'ont pas lu de même la leçon de l'Office, et que là, où l'un a \\i Milet, l'autre a lu Nulet*. L'erreur de Villanueva nous aide à comprendre, comment, inversement, l'auteur de l'Office a pu faire Milel de Niella ou Nielle, qui se trouvent dans le Pseudo-Philomeiia.

Il n'y a à cette identification de Milet avec la plaine de la Nielle

r. Cf. Schneegans, op. i il., p. 75, note i, et son édition des Geslu Karoli Miigtii iid Carcassoiiuiii et Niirbotiani, 746, 788, 794, 1195, etc.

2. A propos d'une première attaque des Sarrasins, qui, du reste, échoue, le PIjiloiih'ita mentionne, qu'ils arrivèrent per ripaiiaiii de Xieitt (édit. vSclineegans 746). Roland, de son côté, venant rejoindre Charlemagne, campe la nuit tipiui Xirtiiin (ibiil., 788). Il barre la route aux Sarrasins in loio illo iihi S'iclu cadit in Uil)io)iciii (ihid., 794). Dans le récit de la première poursuite, la bataille s'engage iipiid rivinii Nielle (ihid., 1 195). Lors d'une nouvelle attaque dirigée spécialement contre La Grasse, les moines mettent les Sarrasinsen fuite iisi/iie ad Xielnni. L'abbé Helyas, par ce qu'il faisait nu\x, iioluil Iratisiie Nielani (ihid., 1688 et 1700) et retourn.i .ilors au couvent. Mais racontant le fait à l'empereur il n'a garde d'omettre, que la poursuite a duré iLUjiie ad riviiiii Niele (ihid., 1757).

3. C^f. vSchneegans, op. cil., p. 59, où se trouvent relevées la forme l.itine Mellae et les formes provençales Vila et Mellhi.

|. Cf. supra, p. )6.

152 CHAPITRl- V

qu'une difficulté, c'est que l'auteur de l'Office place formellement le prétendu Mi Ici dans le Roussillon ', tandis que la Nielle est réellement dans le Narbonnais. Mais l'erreur, très excusable de la part d'un étranger, s'explique peut-être d'autant mieux, que dans le récit de la première poursuite, le Philomena, au prix d'une invraisemblance, nous montrait le combat commencé sur les bords de la Nielle, — apud rivum Nielle, — s'achevantau matin dans une plaine du Roussillon, — /// piano Rosselionis "■. Le clerc de Girone, qui rédigea l'Office, ne pouvait-il pas, et tout naturellement, penser que la Nielle, transformée par lui en MiJet se trouvait elle aussi en Roussillon ? Ainsi, tous les noms, cités par l'Office pour la partie de l'action qui se retrouve dans le Philomena, figurent aussi dans ce récit. Enfin, si pour tel d'entre eux, nous avons pu constater un essai de fusion de la toponymie, pittoresque mais fimtaisiste de la source poétique, avec la toponymie vraie, et si cette tentative est bien le fait de l'auteur du Philomena ', il semble bien, que parle fait seul de la même identification de ce Montagut avec La Cliisa, adoptée aussi par l'Office, l'imitation directe du premier de ces récits par le second soit déjà suffisamment prouvée.

Il paraît, du reste, difficile d'expliquer autrement les autres concordances, qui existent entre ces deux textes. C'est ainsi que l'Office, toujours préoccupé de rattacher la prise de Girone à des événements réputés réels, et d'établir un lien entre l'expédition d'Espagne, où il la place, et la prise de Narbonne, explique, que Charlemagne a pris d'abord Narbonne, parce que c'est là, en réalité, « que commence l'Espagne » '. Le Philomena de même appelait Narbonne « la

1 . Dès la première leçon de l'Office, Charlemagne nous est montré comme étant dans le Roussillon. C'est là, qu'il implore la Vierge Marie et que celle-ci lui apparaît pour l'assurer de sa protection. La bataille, qu'il livre aussitôt après à Mikt, est donc livrée dans le Roussillon, et, à la suite, il s'empare de tout le Vallespir et du Roussillon (leçon IV).

Page 1