CHAPITRE II
LE CULTE DE SAINT CHARLEMAGNE A GIRONE
institution, on ait développé ce qu'avait établi Tévèque Arnaud, et qu'on ait ajouté des cérémonies nouvelles, en vue, manifestement, \ de rehausser Téclat de la fête de Charlemagne. Nous savons, en effet, | par un acte capitulaire du 16 février 1473, qu'à cette date, on ne se , contentait pas de célébrer l'Office, qui était, depuis l'origine, la partie essentielle de la fête, mais que, l'après-midi, on prononçait, à la cathédrale, un sermon, qui, selon toute vraisemblance, n'était qu'un panégyrique du saint '. C'est du moins ce que l'on peut conclure de la transformation, que ce sermon subit beaucoup plus tard, quand le clergé commença à avoir quelques scrupules touchant la canonisation de Charlemagne. En tout cas^ comme il n'est pas question d'un pareil sermon dans l'acte de fondation d'Arnaud de Montredon, nous sommes en droit de le considérer comme un témoin de l'extension du culte primitif et de penser, qu'en 1473 ce culte était encore, à Girone, en pleine faveur.
On est donc surpris de voir, que, dix ans plus tard, il subit l'atteinte la plus grave, et cela du fait du Saint-Siège lui-même. Vers la fm de son pontificat, Sixte IV ordonna, par un bref, à l'église de Girone de ne plus réciter l'Office liturgique, composé en 1345, et qui, depuis, n'avait pas cessé d'être récité au jour dit. Cette suppression pose un problème intéressant pour l'histoire du culte de saint Charlemagne. Le fait en lui-même est certain et nous savons aussi, de façon assez précise, quand se produisit cette prohibition. Un document authentique, qui n'est autre qu'une délibération du chapitre de Girone, du 9 avril 1493, nous atteste, qu'à cette date l'Office en neuf leçons avait cessé d'être récité « depuis plusieurs années », alors que « pendant 140 ans » non seulement la cathédrale, mais tout le diocèse de Girone l'avait répété, et que l'interdiction avait été portée par le pape défunt Sixte IV -. Celui-ci étant
1. Ce document est cité par le P. l'idel l'ita datis son ouvraiije intitulé Los Reys iic Jiiio^o y la Seu de Geroua, paru dans /.</ Renaxensa, III, pp. 225 sq.
2. Cette délibération est relative à une visite faite à (iirone et à sa cathédrale, le 9 avril 1495, pardon Lopez de Haro, ambassadeur du roi Ferdinand le Catholique auprès du Saint-Siège. Nous en empruntons le texte à l'ouvrage déjà cité du l\ Fidel l'ita, Ri'iia.xi'nsd, III, 224, note 4 : « Ipsa eadem die afiiitiii Sede eiyrei^iiis alijuc streniius uir Lupus de LLuo, invictissimi régis uosli i Ferdinaiidi enipaxialor ad
mort en 1484, c'est-à-dire 140 ans après Tinstitution de TOffice, on peut admettre que son bref était de la dernière année de son pontificat. Les chanoines de Girone pouvaient donc, en 1493, dire que la suppression de l'Office remontait à plusieurs années. Il faut rejeter également l'opinion de Villanueva, qui la reporte au delà de 1473 ' et celle de De Marca, qui, au contraire, croit qu'elle n'aurait été édictée qu'au xvi'^ siècle et par le concile de Trente-.
Suniniiiin Poulificeiu pro ohediculia praestauda : ciii cl al Lire iiiajus, reliquie atoue cuslodia hujus aime Sedis osteusa j'uere. Ihiquc niuitis hujusSedis tuiii canonicis et aliis elerieis coiifabulaiitihus, didicit banc Sedem fuisse fundatani a clare ineiuorie Karolo Magno iniperatore qui ah bac civitate Agareuos expulit et ihi bac in tuulfis ter us et provinciis Crucis et Cbristi non/eu iudixit, prout iii auliquis bujus Ecclesie bisforiis lalius co)iliuelur. Celeruin a fide diguis bujus Ecclesie certior factus quod ad bonorem prejati Karoli Magni per ceiitum quadrac^inta annos ojjiciuiii novem leciionum bac in Sede, necnon in Iota diocesi Juerit célébrât um et postniodutn jani aliquihus annis Iransactis a béate nieniorie papa Sixto IV per suuni brève fuisse suspensun/ predictus ainpexiator ultro se obtulit pro bonore bujus Sedis capituh\ ut duni intra couvenienciaui ad Summum Poulificem proxime veuerit, super bis omnibus verba facturum ; et data iUic sibi informatione per aliquem ejus sollicilanlem, Summo Ponlijîci Alexandre suplicaturum, quatenus prcdictum o[ficium si rite fieri possit in pristinum redi<ratur statum. Quod quidem non ut muniisculum, sed tamquam rem praestantissimam bonorahile capitulum oralum babuil ; et merito quosdam de capilulo ad eum misit, qui super bis omnibus inimortales oratias e^erunt . »
1. C'est parce que \'illanueva, se référant à l'acte capitulaire du 16 février 1473, V trouvait attestée l'existence du sermon en l'honneur de saint Charlemagne, qu'il crovait qu'à cette date l'Office avait déjà cessé d'être récité. Cf. Viaje lilerario, etc., XII, p. 198. Mais l'établissement du panégyrique ne prouve nullement qu'il devait remplacer l'Office. Si, en fait, après l'interdiction de Sixte IV, le sermon qui continua à être prêché, tint la place de l'Office qu'on ne récitait plus, avant elle les deux ont certainement existé concurremment, et l'établissement du sermon ne fut sans doute qu'une extension de la fête primitive. En outre, Sixte IV n'étant devenu pape qu'en 147 1, il est peu vraisemblable que dès 1473, l'Office ait été interdit et que déjà lut établie la cérémonie qui devait le remplacer. Enfin, si, dès 1473, l'Office n'était plus récité, on ne s'expliquerait pas, qu'en 1493, c'est-à-dire vingt ans plus tard, le chapitre de Girone représentât l'interdiction comme une mesure récente et ne remontant que « à plusieurs années ».
2. « Tarn ingens beneficium adeptae per Karolum liber tatis rependere voluit Arnaldus de Monterotundo Geruudensis episcopus, inslitutis solennibus missarum et borarum canon icarum officiis in bonorem Karoli régis édita constitutione MCCCXLF, qua lecliones in ea Jcstivitate recilandas ordinavit juxta rei gestae tune receptam fidem, undc major auctorilas buic narrationi conciliata. Earum lectionum usus in Ecclesia
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C'est bien en 1484, et au plus tard à cette date, que l'Office liturgique cessa d'être récité, à Girone, le jour de la Saint-Charlemagnc '.
Ce qui est encore certain, c'est que cette suppression fut définitive. Quelque ennui qu'ait pu en éprouver le clergé de Girone, et quelques efforts qu'il ait fait pour amener le Saint-Siégc à revenir sur sa décision, il ne réussit pas à remettre cet Office en usage. Il semble, que, d'abord, il se soit fait illusion sur le caractère de la mesure, qui intervenait, qu'il l'ait considérée comme provisoire, et qu'il ait eu l'espoir, que le pape, mieux informé, consentirait à la retirer. A ce point de vue, un témoignage très intéressant est celui d'une Consucîa de 1360. Postérieure de quinze années à peine à l'institution de la fête, il est curieux de constater, que la mention de cette fête ne figurait pas au calendrier. Par contre, dans le corps même de l'ouvrage, se'trouvait l'Office liturgique avec le titre : In natale Sancti Karoli Magni Imperatoris e'f CoNi hssoris. Or, à la marge, on lisait la note suivante, écrite d'une main postérieure, et qui, au dire de Villanueva, d'après le caractère de l'écriture, serait de la fin du xv*-'
siècle ~.
(( Istnd officiiim hodie non cekhnUnr qiiia pcr summum Pontijiccm pcr siiiim brève fuit mamhthim capiliilo non cclclmiri. El icieo Juit ordi-
Gcnnuicnsi vigiiil nsijiw ad Icniponi concilii 'l'iidcntiiii ex ciijns ihrrclis JacliiiN est ni cessel oljkiormn islim niodi celcbrdlio. » 13c Marca, MiOca hispiiiiiùi, col. 2) i . LV-rrcur dc De Marca avait déjà été relevée par VHspiiihi Suirnuhi, XLIV, p. 62, et par Villanueva, Viiijc litcrario. etc., XII, p. 162. L'acte si explicite de I49> suffit à nous attester, que, bitMi avant le concile de Trente, rOtVice de saint Charlemagnc avait cessé d'être récité à Girone. D'autre part, ainsi que le remarque Rocher (Ct. op. cit., p. 49), et contrairement à l'opinion de De Marca et de Gaston Pans, les canons du Concile de Trente ne font aucune allusion à l'Office spécial de Girone, ce qui semble bien indiquer qu'il n'eut pas à renouveler la prohibition portée contre lui par Sixte IV. Le concile de Trente prit une mesure beaucoup plus générale, en imposant à toute l'Église l'observance du Bréviaire Romani. Nous verrons, que Girone, comme les autres diocèses, se soumit à sa décision, mais il y avait alors prés d'un siècle qu'elle ne récitait plus les levons de l'Office de saint Charlemagne.
1. C'était la date qu'avait également adoptée Rocher, mais sans trop la justitier.
Cr. (>/'. cit., pp. 41-42.
2. Cf. Villanueva, Viajc litenirio, etc., XII, p. 199- ^"^^i'' ^■^'"^' C'i'//^//t'/c/, ci", encore lispaùa SagFiUÏa, XLV, p. 15 et surtout p. 62.
LH CULTE DE S.\INT CHARLEMAGNE A GIRONE
nalnm supcrscdcri in dicta cckhralionc doncc aliter fiicrit ordincîtum a Scdc Apostolica. )>
On peut admettre, non seulement qu'elle est de la fin du xv^ siècle, puisque la prohibition de Sixte IV est déjà intervenue, mais encore qu'elle a été écrite peu après, c'est-à-dire dans les années qui ont immédiatement suivi 1484. Nous croyons, en effet, qu'il est légitime d'yvoir l'expression des sentiments du chapitre de Girone, au lendemain de l'interdiction de l'Office. Dans la première partie, où est rappelé le bref pontifical, il est permis de retrouver, sinon la teneur, du moins les termes essentiels, dont s'est servi le pape. Il a mandé au chapitre de ne plus célébrer l'Office, «///// mandatum capitiilo non cclchrari ». La fin de la note vise, au contraire, les mesures prises à Girone pour se conformer à la décision de Sixte IV. Par suite de ce bref, dit-elle, il fut prescrit, et certainement par l'évèque, de surseoir à la célébration, jusqu'à ce que le Saint-Siège en eût ordonné autrement. Ainsi, le clergé de Girone obéit bien à Tordre pontifical, mais il se fiatte de pouvoir le ftire rapporter. Il veut croire, qu'il s'agit seulement d'une « suspension » et non pas d'une suppression définitive et irrévocable.
C'est également ainsi, que la chose est présentée par ce même clergé dans la délibération du chapitre relative à une visite de don Lopez de Haro. Quand le chapitre lui fliit ses doléances touchant la mesure qyi a atteint le culte de saint Charlemagne, il ne lui dit pas, que la récitation de l'Office a été interdite à tout jamais, mais seulement qu'elle a été « suspendue ». En 1493, comme à la date sans doute assez voisine, où fut rédigée la note marginale de la Consiicta de 1360, le clergé de Girone croyait encore ou feignait de croire, qu'il en était vraiment ainsi. Il s'efforçait d'écarter, autant que possible, l'idée que la décision pontificale pût être définitive.
On peut penser que cette restriction apportée à la célébration du culte de Charlemagne fut très sensible au >'lergé de Girone et en particulier au chapitre de la cathédrale. Il fit, en tout cas, ce
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qu'il put pour reconquérir le droit de réciter à nouveau l'Office liturgique. Nous en avons la preuve dans l'empressement, qu'il mit à profiter de la présence à Girone de l'ambassadeur de Ferdinand le Catholique auprès du Saint-Siège, pour solliciter son intervention. Sans doute, la délibération du 9 avril 1493 dit, que don Lopez de Haro s'offrit de lui-même à appeler l'attention du pape sur rintérèt, qu'avaient les Gironais à voir rapporter la mesure prohibitive de son prédécesseur. Mais cette façon de mettre en avant l'intérêt pris par le personnage au culte local de Charlemagne n mterdit pas de penser, que son offre de s'entremettre avait été habilement sollicitée et provoquée.
Au cours de la visite de la cathédrale, on lui en a montré les trésors et les curiosités. Autour de lui, on cause et, comme par hasard, c'est de l'interdiction de célébrer l'Of^ce de Charlemagne. Peut être, est-ce en passant devant la chapelle des Martyrs de Girone, qu'on lui a fait remarquer la statue de saint Charlemagne, qui s'y trouvait. 11 était naturel, que l'on vînt à parler du culte, que (iirone lui avait voué et qui venait de subir la vicissitude que l'on sait. Le trrand sei^'ueur fut-il réellement intéressé par cette histoire? 11 devait à ses hôtes et au vénérable chapitre de le paraître. En tout cas, le sujet était intéressant pour les chanoines et les clercs qui l'accompagnaient. H dut suffire à presque toute la conversation. On n'oublie de dire à l'ambassadeur rien de ce qui touche à la question. On lui rappelle les raisons, qui avaient justifié l'établissement d'une fête de saint Charlemagne, les mérites particuliers du saint à la vénération des Gironais, la délivrance de la ville et la fondation par lui de la cathédrale, ses titres plus généraux à hi reconnaissance de toute la chrétienté, et le fait que, pendant cent quarante ans, Girone a pu librement, sans aucune restriction du Saint-Siège, vénérer à sa guise son saint. Inconsciemment ou non, on « documente», aussi complètement que possible, l'illustre visiteur. Eùt-on pris le même soin, s'il eût été un grand seigneur quelconque et non pas l'ambassadeur de S. M. Très Catholique auprès du Saint-Siège, si on n'avait pas, eu le secret espoir, qu'arrivé à Rome, don Lope/ de Haro pourrait faire valoir les arguments du clergé de Girone pour le rétablisse-
LH CULTE DE SAINT CHARLEMAGNE A GIRONE
ment intégral du culte de saint Charlemagne? A tout le moins, l'ambassadeur dut deviner le désir de ses interlocuteurs et il offrit de s'entremettre auprès d'Alexandre VI. Les chanoines de Girone ne demandaient pas autre chose. Non seulement ils acceptent, mais ils envoient à don Lopez de Haro une délégation pour le remercier et lui dire la reconnaissance, qu'il lui vouent pour un si grand service. Ils considéreront, disent-ils, le rétablissement de l'Office liturgique non pas comme une grâce banale, mais comme une faveur de la plus haute importance.
On voit, par là, tout le prix, que Girone attachait au droit de célébrer la fête de Charlemagne, telle que l'avait instituée Arnaud de Montredon. Malheureusement, elle en fut pour ses illusions, et l'Office resta bien et dûment supprimé. L'intervention de l'ambassadeur, si elle se produisit, n'eut pas de succès '. Alexandre VI ne rapporta pas la mesure prise par son prédécesseur et ceux qui vinrent après lui laissèrent également subsister l'interdiction qui pesait sur l'Office de Girone. Enfin vint le concile de Trente, qui imposa à l'Église tout entière l'usage du seul Bréviaire Romain. Après quelques essais de résistance, Girone, dont le rituel propre était si célèbre % dut, elle aussi, obéir à l'ordre de Pie V K L'acte, par lequel le chapitre de la cathédrale adopte sans restrictions le Bréviaire Romain, est du 4 février 1 574 '. Celui-ci n'admettant pas le culte de saint Charlemagne, l'Office liturgique ne pouvait plus jamais être
' ''té à Girone.
Ce qui reste obscur, ce sont les raisons de la prohibition très ' spéciale édictée par Sixte IV. Un document précieux, à supposer que la chancellerie pontificale s'y départit de la discrétion, dont elle use d'ordinaire dans la rédaction de ses actes, serait le bref lui-même, par lequel le pape condamna l'Office de saint Charlemacme récité dans le diocèse de Girone. Malheureusement, ce