‹ Etude sur l'origine des Vierges NoiresChapitre 15 sur 45 · RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES ‘‘ VIERGES NOIRES · texte numérisé non relu

RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES ‘‘ VIERGES NOIRES

M. Bréhier admet que les « Vierges Noires » se trouvent partout où la statue-reliquaire a été adoptée (1), il importe donc de connaître les régions où se voient des exemples du type iconographique étudié iei et même d’étendre nos recherches afin de savoir si les lieux où ces images sont vénérées n’offrent pas quelque particularité de terrain ou quelque aspect original de paysage.

L'église de pèlerinage n’est pas toujours construite au lieu de l'invention ou de l'apparition; parfois la statue a changé de résidence par suite d'événements provoquant son transfert dans un autre sanctuaire. Ainsi, la Vierge Noire de Saint-Étienne des Grés se trouve actuellement dans la chapelle des sœurs de Saint-Thomas de Villeneuve, boulevard Bineau, à Neuilly. L'église Saint-Étienne des Grés ou des Grecs (2) disparut lors du percement de la rue Soufflot et la célèbre statue devant laquelle avait prié saint François de Sales, cachée pendant la Révolution, fut conservée par Mme de Carignan, qui la donna

(1) L. Bréhier, Revue d’ Auvergne, 1923, page 195. (2) Collin de Plancy, Légendes, page 179.

aux sœurs de Saint-Thomas de Villeneuve, dont le couvent Le se trouvait rue de Sèvres. Lors de l'application de la loi sur les

Congrégations, le couvent disparut temporairement et se trouve

maintenant à Neuilly. L’effigie, vénérée au xvi® siècle, a donc changé de sanctuaire et la configuration de la plaine de Neuilly n’est pas la même que celle de la rue Saint-Jacques, la première étant plate et l’autre ascendante. Un seul lien pourrait unir ces deux situations : le voisinage de la Seine. Quant au lieu d'invention de la statue, il est inconnu. Nous avons donné cet exemple pour montrer que les statues ont, parfois, émigré par suite des événements et que, souvent, la légende ne fournit pas le lieu d'invention de l’image primitive.

Que sont devenues les Vierges célèbres? Nofre Danse. Champs faite à l’image de celle exécutée par saint Denis (3) ou de Nazareth, venue de Palestine et priée par Anne d’Autriche, qui fonda pour elle le Val-de-Grâce (4), la Vierge de Coulombs est au Musée du Louvre, celle de Coulandon au Musée de Nevers et une autre, d'origine auvergnate, se voit au New-York Metropolitan Museum (5) pour-ne citer que quelques exemples.

Devant ces changements de sanctuaires et le dépôt de certaines œuvres dans les musées, considérant, d’autre part, les origines inconnues ou douteuses de plusieurs de nos exemples, la tâche nous paraît ardue, mais cependant nécessaire. En effet, la situation géographique des principales œuvres que nous étudions pourrait indiquer leur aire d’expansion et l'aspect des lieux pourrait expliquer l’anomalie que constitue une « Vierge Noire ».

L’Angleterre, soit à cause de l'établissement du Protestantisme sur le territoire, soit pour toute autre raison qui demeure inconnue, ne possède aucun spécimen de ce genre (6). L’Alle-

(3) Hamon, Culte de la Vierge, 1, page 47.

(4) Hamon, Culte de la Vierge, I, page 60.

(5) L. Bréhier, Revue d’ Auvergne, 1923, page 197.

(6) Rien n’est mentionné à ce sujet dans le livre d’Elisabeth Hurll; quant à la Vierge provenant de Venise et qui aurait été conservée au Musée de Cardiff, 1 n’avons pu avec l’aide de M. le Conservateur de ce Musée en découvrir

es traces.

ou. ne Dos que des répliques de Notre-Dame-de- Z Lorette, de même que la Tchéco Slovaquie ne renferme que des Vierges d’origines ‘espagnole ou italienne (Notre-Dame de Mont- Serrat ou Notre-Dame de Lorette).

L'Italie est extrêmement riche en « Vierges Noires » tant peintes que sculptées et les pèlerinages qui s’y sont établis sont anciens et célèbres. Nous examinerons ailleurs les nombreuses « Vierges de saint Luc » qui se trouvent dans ce pays, mais nous signalons que Rome conserve les deux plus célèbres exemples De Santa Maria in Transtévéro et Santa Maria Majore, mais des = a sculptées attribuées au même saint se -Nôient à Ancône

à Oropa (9). ee = Pologne ne possède que des . peintes (Koden, Lublin, Cracovie, Ostrobrama) enfin, la célèbre Vierge de Czestochowa citée par tous les auteurs (10).

La Russie, surtout à l'Est, n’est pas moins féconde avec ses antiques icones de Moscou, de Novgorod, de Wladimir et de Ghélat, mais ce ne sont que des Vierges peintes (11).

La Grèce, la Syrie, la Palestine conservent encore, ou ont ? NN

(7) Mlle Elise Richter, attachée à l’Université de Vienne, a bien voulu nous donner les renseignements dont nous faisons usage. (8) Collin de Plancy, Légendes des Saintes Images, pages 188 et 190. (9) Gumppenberg, Atlas Marianus, Il, pages I, 7, 18, 27. I. Santuari d’Itaha, passim.

(10) Gumppenberg, Atlas, II, 186.

Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, 30 août 1899, page 370. (11) L. Réau, Art russe, page 144 et suivantes. Diehl, Manuel d’art byzantin, II, pages 554, 555, 589, 592.

possédé, des portraits de la Vierge, mais il semble qu'ils aient tous été des œuvres peintes.

L'Espagne compte de nombreuses et célèbres Vierges Noires, généralement sculptées (12) et la Belgique, qui est très riche à ce point de vue, ne possède cependant aucune œuvre antérieure au xrr1e siècle et aucune des légendes ne mentionne de portraits de la Mère de Dieu exécutés aux temps apostoliques comme c’est le cas pour la France, l'Espagne et l'Italie. Enfin, la France semble être le pays d'élection de cette forme de piété avec prédominance des régions situées au Centre, au Sud-Est, et au Sud-Ouest. Les pays placés au nord de la Loire sont moins riches, leurs pèlerinages sont souvent plus récents : en Bretagne ou en Normandie, les exemples sont très rares; mais, cependant, lArtois et les Flandres comptent un certain nombre de ces œuvres.

Il nous semble, d’après nos recherches, que les Vierges peintes se trouvent surtout dans l’Europe de l'Est, en Grèce, en Russie, en Italie et dans l’île de Malte, alors que les régions avoisinant notre territoire comme le nord de l'Italie, la Suisse ou le nord de l'Espagne possèdent surtout des statues. Il nous reste maintenant à examiner l’aspect des lieux où se trouvent ces pêlerinages.

I nous paraît que ces sanctuaires se voient principalement sur des hauteurs, des rocs ou des montagnes élevées : Le Puy Rocamadour, le Mont-Serrat, Font-Romeu, Ferrières, Anthezat, Vassivière, Voirons, Myans, Malaucène, Pignans, Montpellier, Ancône, Lorette, etc., sont, en effet, des sanctuaires placés sur des cimes. La forêt abrite les Vierges de Verdelais, de Sarrance, du Ronceray, de Nantilly, de Liesse, de Tourzie et d’Einsiedeln. Les citadelles de Mézières, d’Ay, de Meaux et de Tarascon ont été protégées par ces Vierges et les marchés importants de Novgorod, Halle, Dijon, Clermont-Ferrand et de Bruges ont entendu se mêler les cris des marchands aux prières des fidèles.

(12) Notre-Dame de Mont-Serrat, Notre-Dame de la Régla près de Cadix, Notre-Dame de Guadaluppe, de Nuria, d’Attocha et d’Almudena à Madrid, du Pilar à Saragosse, etc.

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Les fleuves et leurs confluents ont reçu les chapelles dédiées à

sainte Marie d’Ainay, sainte Marie des Grâces de Châtillonsur-Seine, Notre-Dame de Tours, Notre-Dame-d’Avena d'Orléans et Notre-Dame de la Daurade à Toulouse.

Les mers ont vu arriver sur des bateaux conduits par des Anges, les Vierges de Marseille, de Boulogne-sur-Mer, de Venise et une église votive a été élevée à Honfleur par la reconnaissance de Guillaume le Conquérant. Les vallées sont moins riches (Laval, près de Roanne), mais les routes romaines ont servi de chemins aux pélerins de Notre-Dame de Saint-Étienne des Grés de Paris, de Notre-Dame de Cambrai et de Notre-Dame de Valenciennes.

Malgré ces distinctions que nous avons cru pouvoir établir, les Vierges se trouvent placées près des eaux, même lorsque leur image domine les montagnes une source jaillit presque toujours au pied de leurs chapelles. D’autre part, elles se trouvent sur des points élevés même lorsque, géographiquement, le pays ne comporte pas de lieux très escarpés. Ainsi, à Notre-Dame de Boulogne, l’image miraculeuse était conservée dans la Cathédrale construite sur un point dominant toute la ville. Presque toujours, l’oratoire où la statue est vénérée est édifié dans le sous-sol : telles sont les chapelles de Notre-Dame de Sous-Terre à Chartres, de Notre-Dame du Port à Clermont-Ferrand, de Notre-Dame de Fourvières, de Nevers, de Guadaluppe, etc. Des statues se trouvent sur des piliers : Notre-Dame du Pilier de Chartres et Notre-Dame-du-Pilar de Saragosse. On pourrait, en considérant notre répertoire, en tirer deux conclusions dont la première serait de présenter la France comme le lieu préférentiel de la dévotion aux Vierges Noires et dont la deuxième serait une absence apparente de recherches dans les ouvrages étrangers entraînant la réduction de notre étude aux seules œuvres françaises.

Nous avons étudié la question des Vierges Noires dans diffé- -rents ouvrages empruntés à des auteurs de nationalité et d’époques très différentes et tous, ont reconnu en France et dans les quelques pays que nous avons cités, les plus célèbres

pèlerinages ayant pour objet une Vierge Noire. Gumppenberg,

qui est d’origine allemande, dans son « Atlas Marianus sive de

imaginibus Deiparae per orbem Christianum miraculosis» donne une place prépondérante aux Vierges de France, puis viennent

celles d'Italie, d’Espagne, d'Allemagne et de Pologne; or, le nombre de celles qui se trouvent en Allemagne est assez réduit. Lipse, né dans le Brabant, après avoir voyagé à Cologne, à Rome et à Leyde, écrit les deux ouvrages se rapportant à notre sujet : Virgo Hallensis (1604) et Virgo Sichemiensis (1605). Le Calendrier Historial, qui cite tous les lieux les plus célèbres du culte marial, se trouve dans un livre rédigé, ou tout au moins préface, par le Père Bernard ou de Saints Père, maïs l’auteur a pour but essentiel d'indiquer à la piété des lecteurs les sanctuaires les plus connus d’après les indications bibliographiques qu’il ajoute au sujet de chacun de ces pèlerinages. Nous voyons que l’auteur s’est référé à de très nombreux ouvrages d’origine et d’époques différentes; or, dans ce Calendrier, nous retrouvons les diverses Vierges que nous avons précédemment citées. Plus près de

nous, Rohault de Fleury, dans son grand ouvrage en deux

volumes in-40 : la Sainte Vierge dans les Arts, Venturi, dans la Madona in arte, E. Hurll, dans The Madona in art, ne citent que les œuvres qui figurent dans notre travail.

Les célèbres vierges de Czestochowa et d’Einsiedeln se trouvent dans toutes les études, de même que les Vierges Noires les plus réputées d’Espagne et d’Italie. Il faut donc conclure d’après ce bref examen bibliographique, que si des auteurs appartenant à des pays différents ont cité certaines Vierges comptées parmi les plus célèbres, c’est qu’elles s’imposaient à l'admiration de toute la Chrétienté.

Les résultats indiqués par notre répertoire sont ceux que nous avons établis à l’aide d’œuvres dont les auteurs ne sont pas tous Français. Il résulte de nos recherches une prédominance nettement établie du culte des Vierges Noires en France, surtout au sud de la Loire, ce qui s’accorde avec l'hypothèse de M. Bréhier faisant coïncider cette variété iconographique avec la présence des statues reliquaires.

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à saint 4. ou aux un di de la Mère de Dieu, : se trouvent en France ou dans les contrées qui avoisinent nos frontières. Le Vierges de Belgique qui semblent particulièrement situées

dans les Flandres, sont d'importation relativement récente

‘ainsi la plus ancienne d’entre elles, celle de Halle, fut donnée par sainte Élisabeth de Hongrie en 1264. Les autres, sauf Notre-Dame de Sichem, sont des répliques de Notre-Dame de Mont-Serrat ou de Nôtre-Dame de Lorette, elles proviennent donc d’apports tardifs de pays étrangers. Il ne faut pas oublier le rôle de la Hanse dont l’un des entrepôts se trouvait à Bruges, ville qui abrita également des Espagnols et des Italiens et reçut des marchandises de toutes provenances. Les Flandres furent occupées par les Espagnols et les Français furent en rapports constants avec elles, il en est de même de la Hollande. Quant à la Bavière, nous sommes frappés de la présence dans la même ville d’Altotting, où se vénère une Vierge Noire, d’une pièce de véritable joaillerie donnée par Charles VI au duc de Bavière : la Vierge, sous la tonnelle, recevant les hommages du roi de France et de sa femme Isabeau de Bavière, ainsi que le célèbre petit cheval d’or qui ont été considérés comme des œuvres d'influence française (13). Il n’est pas sans intérêt de rapprocher du pélerinage allemand, la présence d’une œuvre d’orfèvrerie, dans une église de cette même ville, œuvre représentant une Vierge dans une treille, ce qui se retrouve à Tournai.

La Russie et la Pologne ne gardent que des tableaux attribués à saint Luc, ce qui constitue une variété un peu spéciale du type iconographique que nous étudions. Dans cette variété, les images sont ou très brunes ou même totalement noires, mais ici intervient l’objection du noircissement dû à une cause étrangère. Ces Vierges que nous trouvons dans toute l'étendue des pays soumis à l’influence byzantine ainsi qu'à Rome et au

(13) À. Michel, Histoire de l’Art, III, page 868.

sud de l'Italie constituent, par conséquent, un élément que nous considérons comme douteux.

II semble donc, après avoir admis la suprématie de la France et, sans doute, son influence dans l'expansion du culte des Vierges Noires sculptées, que nous devions encore souligner l'intérêt présenté par certains sites au sujet des pèlerinages que nous étudions. Les montagnes ou, tout au moins, les lieux élevés paraissent constituer un lieu de prédilection, le voisinage de l’eau : source, fleuve et, plus rarement, la mer est également à considérer; enfin les lieux d'invention ou de pèlerinage semblent être dissimulés au sein de la terre, dans les grottes ou dans les anfractuosités des arbres ou des rocs. Nous reviendrons dans notre conclusion sur l’importance de ces lieux, pour l'instant, il nous suffit d’en signaler l'intérêt.

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