CHAPITRE IV
Des troubles cérébraux prémonitoires dans la méningite tuberculeuse.
Ce chapitre n’existe pas dans les livres classiques qui traitent de la méningite tuberculeuse des adultes. En effet, il n’a pas en vue de rappeler les perturbations de l’intelligence et de la sensibilité morale qui constituent les prodomes très peu de temps avant l’éclosion de la maladie confirmée. Ces particularités sont connues, surtout en ce qui concerne l’enfant ; on a maintes fois indiqué les changements de caractère, l’irritabilité ou la tendresse excessive qui se montraient quelques jours avant la céphalalgie. Mais les modifications de l’état mental qui surviennent plusieurs années ou plusieurs mois avant toute apparence de maladie soit cérébrale soit pulmonaire est un fait d’une valeur diagnostique et pronostique considérable ; il mérite d’attirer l’attention .
Qu’un enfant quelque temps avant que la méningite se démasque subisse des perversions de l’intelligence, qu’il devienne morose, mélancolique, ou irritable, le changement est pénible pour la famille, mais il n’a pas, au point de vue social, de conséquences bien graves. 11 en est tout autrement lorsqu’il s’agit d’un adulte.
Faire l’histoire complète de ces troubles cérébraux prémonitoires est une tâche importante, mais qui nous est interdite par le défaut d’observations ; l’interprétation que nous pourrions donner de ces accidents est su-
jette à révision puisque i)ien peu d’autopsies ont été faites qui puissent confirnier notre hypothèse. Comme tous les malades dont il s’agit ici succombent tôt ou tard à la méningite tuberculeuse, il est rationnel de penser que les troubles cérébraux survenus antérieurement sont sous la dépendance d’une tuberculose méningée, La relation constante dans nos huit observations entre un état mental anciennement troublé et des accidents éloignés do méningite apporte un argument d’une certaine importance. Pour la preuve absolue, il faudrait trouver chez les méningitiques qui ont présenté depuis long> temps les troubles dont je parle, une tuberculisation lente et ancienne des méninges. A côté des granulations récentes, il faudrait reconnaître les tubercules anciens, or ceci n’a pas été fait. Les quatre observations de M. Daremberg ne comportent pas d’autopsie et dans celle qui m’est personnelle, je n’ai pas songé à faire cette recherche parce que, à ce moment, mon attention n’était pas fixée sur les accidents prémonitoires.
Quoi qu’il en soit de la cause, le fait n’en persiste pas moins. Voici en quelques mots l’histoire d’un de mes malades (obs, 29). Un jeune homme de santé ordinairement bonne et d’habitudes régulières éprouva vers Tâge de 19 ans un ohangen^ent notable dans son carac^ tère. Il devint triste, soucieux, maussade. Il ne voulut plus habiter avec sa famille et quitta sa mère pour aller demeurer seul. Un mois à peu près avant le début des accidents qui l’amenèrent à l’hôpital, il entra chez un marchand de vin, but différentes liqueurs et fit ensuite apj)eler le patron pour lui dire qu’il avait de l’argent et qu’il refusait de payer. QuoiquMl ne parut pas ivre, il s’entêta obstinément dans son refus. On le conduisit au poste de police où il passa la nuit. Le lendemain matin il se fit réclamer par sa mère et, de sa conduite de la
veille, il ne put donner aucune explication raisonnable. Un mois après, il fut pris de faiblesse dans les membres inférieurs, puis dans le membre supérieur. Cette impotence s’accrut pendant cinq jours, jusqu’au moment où éclata la céphalalgie. Il vint mourir dans le service de M. Rigal. La maladie confirmée avait duré 28 jours. Nous tenons ces renseignements de la mère du malade. Les circonstances particulières dans lesquels ces troubles cérébraux s’étaient manifestés, avaient éveillé grandement l’attention des parents, aussi, avons-nous pu avoir sur ce point des informations précises. Mais il est bien probable que l’état cérébral de C. . . à dû lui faire commettre d’autres actions un peu déraisonnées sur lesquelles nous n’avons malheureusement rien pu apprendre.
L’enquête sur les antécédents d’un malade est difficile à faire à l’hôpital ; dans les observaions 6, 7, 42, il est indiqué dans les antécédents, des bizarreries de caractère curieuses qui remontent à plusieurs années ou plusieurs mois, mais malheureusement des notes explicites font défaut. L’un avait ses idées modifiées depuis 2 ans, et succomba en trois jours après une attaque apoplecti- <“orme. Il n’avait de tubercules que dans les méninges. Si l’on ne veut pas admettre que c’est la tuberculose lente des méninges qui entraîne des modifications mentales, il faut, dans ce cas, attribuer celles-ci à l’influence d’une diathèse qui n’aurait pas eu encore de manifestations locales. Cette explication ne serait pas sans reproches.
Une autre malade qui, deux mois après, devait entrer franchement dans la méningite par une attaque apoplectiforme, fut prise du délire de persécution. Sans que rien dans sa santé générale attirât l’attention, elle devint soupçonneuse, elle accusa sa famille de vouloir se débarrasser d’elle.
Nous avons vu plus haut qu’un individu (obs. per-
sonnelle) sous le coup d’une tuberculisation méningée latente avait passé une nuit en prison pour avoir commis un acte qualifié d’escroquerie. La mésaventure peut être beaucoup plus sérieuse. Dans l’obs. 42, nous voyons l’histoire d’un homme qui, dès le premier jour de son internement à la prison de la santé, laissa reconnaître un dérangement intellectuel notable. Un mois après, son délire nocturne attira l’attention des gardiens. Il finit par succomber avec les symptômes classiques de la méningite tuberculeuse. Il est permis de se demander dans quelle mesure les actes qui avaient dicté une condamnation n’étaient pas sous la dépendance de son affection méningée. Un fait encore plus probant, c’est l’histoire que je n’ai pas besoin de rappeler de Menesclou, condamné à mort pour viol et assassinat, et à l’autopsie duquel on trouva des ganglions Cciséeux suppurés et des méninges adhérentes aux circonvolutions frontales.
Des observations dignes de foi, prises dans la clientèle civile (40, 41, 43, 44j, montrent quelles perturbations dans l’intelligence et les sentiments affectifs peuvent précéder la méningite tuberculeuse. Le caractère particulier de ces désordres consiste dans un affaiblissement général des facultés ; l’esprit devient lourd, ennemi à l’excès de tout travail, et sa faiblesse contraste avec son irritabilité. Dans des cas plus rares, cette irritabilité anormale est remplacée par une insouciance sans limites.
Les choses vont ainsi pendant 2 ou 3 ans, puis la scène se modifie un peu par la survenance de symptômes de tuberculisation pulmonaire, « le tuberculeux a le malheur de devenir phtisique En dernier lieu, la terminaison se fait par des phénomènes caractéristiques de la méningite et le malade succombe dans le coma. Dans un cas (obs. 441, la méningite terminale a été précédée d’un délire furieux qui a duré trois mois.
Il nous paraît que ces troubles cérébraux ne peuvent être regardés comme des exemples de folie survenant chez des tuberculeux. Le professeur Bail {Encéphale 1881) a fort bien étudié la vésanie tuberculeuse, ses relations intimes et son évolution vis-à-vis de l’affection pulmonaire. Il a montré que cerains poitrinaires, qui guérissent contre toute attente, devenaient la proie d’une sorte de folie lucide caractérisée par un acharnement à nuire à quelqu’un, et par la manie du soupçon. Ce tableau diffère, à beaucoup près, de celui que nous ont offert nos malades. D’abord, les troubles cérébraux qu’ils présentaient étaient primitifs et non point secondaires à la tuberculisation pulmonaire ; ils n’ont point offert d’alternance manifeste d’amélioration ou d’aggravation suivant que l’état de la poitrine suivait une marche inverse, enfin, ils ne constituaient ni la folie lucide, ni l’état de satisfaction et d’incroyable espérance réservé à certains poitrinaires.
Ce n’est pas un délire vrai, c’est un affaiblissement général des facultés intellectuelles. L’esprit, la mémoire, le caractère se ternissent , en même temps que s’élèvent d’autres signes de faiblesse, l’irritabilité extrême et parfois l’appréciation défectueuse des actes de la vie.
Au point de vue anatomique, la différence entre la folie des tuberculeux et les troubles cérébraux prémonitoires de la méningite tuberculeuse n’est pas moins nette. Dans le premier cas, on n’a constaté (Bail) que l’hyperémie veineuse des méninges avec anémie et raréfaction de la substance cérébrale; dans le second, la méningite tuberculeuse est venue 8 fois sur 8 observations terminer la scène morbide. Entre les troubles cérébraux remontant à plusieurs années ou plusieurs mois et la méningite tuberculeuse terminale, il doit y avoir plus qu’un rapport de coïncidence.