INTRODUCTION
En quittant les Etats-Unis au mois de mai 1898 pour continuer en Europe, l'étude des langues romanes, j'avais le choix entre deux partis: me rendre en Allemagne où mes études auraient été surtout théoriques, ou venir à l'Université de Paris où je pouvais, tout en m'appliquant à la philologie des langues romanes, poursvivre l'étude pratique de la plus importante d'entre elles.
J'ai opté pour ce dernier parti, encouragé dans cette idée par M. Geddes, professeur de langues romanes à l'Université de Boston, à qui je dois une filiale reconnaissance. Je n'ai jamais eu à regretter cette résolution. A l'Université de Paris, j'ai suivi les cours de M. Thomas, dont la méthode rigoureuse se retrouvera, je l'espère, à quelque degré dans ce travail. Je dois le remercier en mon nom et au nom de mes compatriotes de l'accueil bienveillant avec lequel il nous a reçus.
J'ai eu la bonne fortune de suivre les cours de M. l'abbé Rousselot à l'Institut Catholique, et d'être admis aux avantages du Laboratoire de phonétique expérimentale au Collège de France. Là, j'ai commencé les études qui ont abouti à ce travail, en faisant une recherche sur la nasalité en itaUen, pubUée dans « La Parole » (août 1899). Les résultats de l'application de la phonétique expérimentale aux langues française et allemande, faite dans les cours de l'Institut Cathohque, m'ont suggéré l'emploi du même système pour l'étude de l'italien. Tandis qu'il existe plusieurs livres qui enseignent dans quels cas on doit prononcer tel ou tel son de cette langue, il n*y en a
pas un qui explique comment on doit prononcer ces mêmes sons.
Aidé par une bourse de l'Université de Boston, j'ai pu mettre à exécution mon dessein. Parti pour l'Italie au mois de mai 1899, je me suis installé à Sienne, jusqu'au mois de septembre, d'où j'ai passé par Pérouse, Rome et Florence.
Appareils.
Mon laboratoire n'était pas encombrant, et j'ai pu le porter à la main avec moi dans tous mes voyages. On trouve partout les matériaux pour construire le palais artificiel (du papier filtre, de la craie en poudre et de la colle forte) (1), que j'ai construit selon les instructions dans « Les principes de phonétique expérimentale », Rousselot, Welter, 1897, p. 57.
Mais pour le rendre moins sensible à l'action de la salive, avant qu'il fut sec, je Timpreignais d'huile ; et pour le noircir je me servais d'un émail à bicyclette. Grâce à ces procédés, on possède un palais artificiel qui fournit un fort long service sans qu'on soit obligé de s'arrêter pour le sécher. Et même on peut le laver souvent pour ôter la couche de kaolin dont on se sert pour le blanchir avant l'expérience, et qui finit par y adhérer, ce qui nuit à la netteté des tracés. Le kaohn qu'on trouve quelquefois en Italie n adhère pas bien au palais artificiel, et j'ai eu de meilleurs résultats en me servant du talco veneto.
Pour le décalque, il faut se rendre bien compte que la partie qu'on voit à gauche sur la figure est en réahté à droite sur le palais même, et inversement (cf. p. 59, op.
(1) Pour faire le moulage du palais, j'avais emporté de Paris de la godiva, qu'on n'aurait pas pu toujours se procurer dans les petites villes.
cit.). Lorsque j'aurai lieu d'en parler, j'aurai toujours en vue la position observée sur les gravures, qui est l'inverse de la réalité.
Mes appareils enregistreurs se composaient uniquement d'un cylindre mû par un mouvement d'horlogerie, construit en aluminium, par M. Verdin (lig. A) ; le tout se mettait
dans une gaine et était d'un transport aussi facile qu'un nécessaire de voyage. La grandeur en est forcément plus petite que celle d^un appareil de laboratoire. Mon cylindre avait une circonférence de 30 centimètres, et à sa plus grande vitesse faisait un tour en 6 secondes. Je me suis toujours servi de cette vitesse, et par conséquent un millimètre sur les tracés, correspond à 1/50 de seconde en moyenne. Je dois ajouter qu'on peut faire varier la vitesse à son gré.
Le cylindre avait une longueur de 20 centimètres, ce qui me donnait pour enregistrer les expériences une feuille de 30 x 20, ce que j ai trouvé suffisant. Cette vitesse n'est pas aussi grande que celle d'un appareil de laboratoire mais elle suffit. L'économie forcée du poids et de la place ne permet pas le port d un chariot distinct de l'appareil même. En conséquence les transcriptions en
hélice n'étaient pas possibles, et je me suis contenté d'enregistrer des mots séparés.
Les tambours à levier qui enregistrent les mouvements avaient un diamètre de 30 mm., du type montré dans la figure B. Les membranes étaient de caoutchouc
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IIG. B
légèrement tendu et assez flexible Ces tambours se prêtent à trois dis})Ositions principales. La première donne le maximum d'amplilnde viljratoire, et le mininum de déplacement, c'est celle qui est le plus propre à saisir les vibrations laryngiennes. La deuxième donne des vibrations moyennes , et un déplacement intermédiaire, ce qui est utile pour enregistrer le souffle et l'air du nez. La troisième, à l'inverse de la première, donne le minimum d'amplitude vibratoire et le maximum de déplacement. Je ne m'en suis pas servi , mais elle serait bonne pour étudier le cas où le mouvement d'air est minime. Ces trois dispositions sont indiquées sur la figure et dépendent de la longueur du petit bras du levier. La première est indiquée par c), la deuxième par b et la troisième par c.
Le souffle était receuilli sur les lèvres au moyen d'une embouchure rattachée à un des tambours par un tube de caoutchouc aussi court que possible.
L'air passant par le nez était recueilh au moyen d'olives en corne d'une grandeur suffisante à fermer la narine et rattachées à un tambour (fig. 61, op. cit.).
Pour obtenir les tracés des vibrations du larynx, je me suis servi d'une capsule exploratrice de petite dimension, couverte d'une membrane flexible de caoutchouc (p. 97), op. cit.)- Au lieu de l'attacher au cou par une cravate, je je l'ai fait tenir par le sujet lui-même à gauche et un peu au-dessus du larynx (cf. p. 259, op. cit.). Les résultats paraissent justifier ce procédé.
Pour étudier la pression des articulations dans la bouche, il faut employer les ampoules exploratrices. J'en avais quatre. L'ampoule 4 était ronde et assez mince, d'un diamètre de 30 mm. Celles numérotées 3 et 2 étaient ovales , et mesuraient respectivement en miUimètres 26 X 16 X 16, et 28 x 22 x 8. La première était allongée et ses dimensions étaient de 25 x 12 x 6.
Pour réduire le grand déplacement de l'ampoule 4, je l'ai reliée à un tambour d'un diamètre de 45 mm.
Tous ces appareils, et d'autres encore, pouvaient se mettre dans la gaine du cylindre enregistreur, et ainsi je n'avais qu'un seul paquet.
Région et Sujets.
Le choix de la région m'était imposé. Sauf le langage d'un sicihen, dont j'ai étudié la prononciation à Paris, je me suis borné aux parlers de l'Italie centrale. Car c'est là que se trouvent les prononciations qui s'approchent le plus de l'italien httéraire, basé sur le toscan. Voici les sujets que j'ai étudiés.
A habite Sienne, mais cherche à se soustraire à l'influence toscane. Né à Terni dans le département de Pérouse, il a passé par plusieurs des grandes villes de l'Italie, et, depuis sept ans il est domicilié à Sienne où il est médecin. Il s'intéresse beaucoup à la littérature et parle très soigneusement. Le fait le plus notable de sa prononciation est qu'il
se sert de s sourde à l'exclusion de la variété sonore. Il a vingt-deux ans.
B aussi est domicilié à Sienne, mais seulement depuis deux ans. Né à Tredozio dans TEmilia il y a dix-sept ans, il parle l'Italien tel qu'on l'enseigne dans les écoles. Son séjour à Sienne ne lui a pas donné la prononciation toscane. Il se destine au commerce.
C est siennois. Son parler est le dialecte du peuple qui possède quelques particularités toscanes que les écoles de Sienne ne cherchent guère à éliminer en faveur de la langue littéraire. Il a quinze ans. Il a une tendance à assourdir les consonnes.
D est aussi siennois, et parle également le dialecte local. Je n'ai pu étudier que son articulation à l'aide du palais artificiel, car, maître de sourds-muets, sa prononciation lourde et exagérée rendait impossible l'étude de son souffle.
E est de Rome et n'a jamais voyagé. Son parler, bas et doux offre un excellent exemple de celui d'un italien bien élevé. Il a vingt-huit ans.
F est un florentin de vingt-cinq ans. Acteur, il a une prononciation étudiée. Il évite les tendances locales qui se manifesteraient dans k et g, c et g.
G est unpérugin qui n'a jamais voyagéet qui, dit-on, offre un bon exemple de la prononciation locale. Il a vingt-quatre ans.
H est sicilien, né à Catane, et a environ vingt-cinq ans. Il a étudié à Pise, et, à Theure qu'il est, habite Paris. Sachant le dialecte sicilien, il s'est néanmoins toujours servi de l'italien httéraire pendant les expériences.
Ainsi ces expériences portent sur une étendue de pays assez grande, car j'ai choisi un émilien (B), deux siennois (C et D), un florentin (F), un pérugin (G), un umbrien (A), un romain (F), auxquels il faut ajouter un sicilien (H). En
conséquence, j'ai évité les différences dialectales des deux régions, au nord et au sud.
La variation dans les articulations et les prononciations prouvent que j'ai eu raison de ne pas m'établir dans une seule ville ; car de Sienne où j'ai étudié A, D, C et D, j'ai passé par Pérouse (G), Rome (E) et Florence (F). 11 est d'autant plus frappant de voir une telle divergence dans les articulations, que j'ai toujours étudié la langue littéraire parlée par des gens d'une certaine éducation, et qu'on croyait entendre sensiblement les mêmes sons.
11 faut remarquer les différences d'éducation entre les divers sujets, qui auront quelque influence sur la prononciation. Celle de C est foncièrement populaire, celles de B, D et G \e sont moins, et celles de E et H tiennent le milieu entre celles qui précèdent, et les parlers soignés de A et F .
Il faut remarquer aussi que le parler d'un individu (B) accuse une prononciation flottante, qui peut s'affermir dans un sens ou dans l'autre.
But proposé.
En entreprenant l'étude détaillée de la prononciation et des articulations de ces sujets, je me proposais un double but : l'intérêt scientifique et l'intérêt pédagogique, espérant résoudre quelques-uns des problèmes de la phonétique historique, cl ulablir par l'analyse des sons de l'Italie centrale un type général qui servirait comme base pour l'enseignement de la prononciation et du système phonétique.
J'ai voulu parler de la prononciation actuelle, et étudier les articulations telles qu'elles se trouvent, sans trop me préoccuper de la question si elles sont appliquées d'une façon théoriquement correcte. Par exemple dans tenere le premier e devrait être fermé théoriquement, mais B l'a prononcé ouvert. Je me suis servi du mot, non pour indiquer
la fausse prononciation de mais parce qu'il offrait une excellente occasion de comparer les trois variétés de e.
Notation
L'orthographe usuelle de la langue italienne étant en grande partie phonétique, il y a peu de changement radicaux à faire pour représenter exactement les sons.
Les lettres suivantes conservent leur valeur habituelle.
a, b, d, e, /, g (dur), l, m, n, o, p, r, t, u, v, z.
h = k français.
c " cj italien.
g gj italien.
Ih = l mouillée.
nh = n mouillée.
sh = scj.
w = u consonne.
Je rappelerai que j est la notation italienne pour i consonne.
Ó = s sourde, s = s sonore.
Voyelles : \ = ouverte, è.
— / =r fermée, ci, Ó sans aucun des deux signes la voyelleestmo venne.
>, plus grand que <, moindre que égal à
Sons
Voici un résumé des sons italiens, tels que je les ai trouvés dans les parlers que j'ai étudiés, en laissant de côté les variétés purement locales.