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La connaissance des modes de ces changements

2. La connaissance de leurs causes. (Cf. Darmesteter, La vie des mots p. 88).

Dans l'étude suivante, nous nous occuperons seulement de la seconde partie, et nous examinerons les causes qui produisent ces changements de signification. Le but que nous nous proposons, sera donc avant tout de trouver une classification pour toutes ces différentes causes.

Celui qui a fait le travail le plus important sur ces questions linguistiques, est M. A. Darmesteter dans son ouvrage, déjà cité, qui sera aussi la base de notre étude. Mais, malgré tout le mérite de ce livre, la classification, adoptée par l'auteur quand il traite des différentes causes qui produisent les changements de sens, ne parait guère heureuse et n'a pas supporté la critique dont elle a été Tobjet —

comme nous le verrons. Il place dans une catégorie tous les changements de ' sens, dus à des causes objectives, extérieures; il les apelle »changements historiques»; dans une autre ceux qui sont dus à des causes subjectives, intimes; il les appelle modifications psychologiques.» Il fait donc remonter celles-ci à la psychologie, et ceux-là à l'histoire.

Or, cette classification a déjà été critiquée et en partie désapprouvée par M. Paris et M. Bréal.

Dans un article intitulé: >L'histoire des mots» qu'a publié la »Revue des deux mondes», celui-ci insiste sur ce fait qu'il faut chercher la cause la plus intime des changements de sens dans l'intelligence humaine; aussi n'approuve-t-il pas le titre que M. Darmesteter a donné à une partie de son travail: »Comment naissent les mots» — c'est à dire, ici, les significations des mots — et s'il faut accepter cette rubrique, il la regarde seulement comme une manière métaphorique de s'exprimer. Il ne faut pas voir dans les mots des organismes vivants comme les plantes et les animaux ; les causes des changements de sens ne doivent donc pas être cherchées dans les mots eux-mêmes, mais dans le monde intérieur de l'homme, dans les idées.

M. Paris s'exprime là-dessus de la même manière dans sa critique du livre de M. Darmesteter, insérée dans le »Journal des Savants» 1887: »La créa-

tion de sens nouveaux pour un mot suppose dans l'esprit, tout au moins, un pressentiment de cette idée qui jusque-là a manqué de notation»; et plus loin, il ajoute que, si on veut examiner les causes des changements de sens, on aura affaire à la psychologie.

M. Darmesteter fait des modifications psychologiques une catégorie à part, et leur pppose les changements historiques.

Examinons quelques changements de sens qu'il place dans cette dernière catégorie, par exemple: prouesse j sire (p. io8), et nous trouverons que les modifications qu'ont subies les mots de cette espèce, dépendent principalement d'une cause historique, extérieure à l'esprit, à savoir de la décadence de la chevalerie vers la fin du moyen âge. Il est bien vrai que nous avons aussi affaire à un fait psychologique, comme dit M. Darmesteter, mais — est-il probable que le changement serait survenu sans l'événement historique que nous venons de signaler?

Et si nous passons au premier groupe et en examinons quelques exemples tels que dériver < rivus etc. (p. 95), il faut bien avouer avec M. Darmesteter qu'on peut voir dans le développement des significations de ces mots — »le contrecoup de rhistoire», mais cela n'est que d^une importance secondaire. Ce qu'il y a de plus important, c'est qu'il

s'agit d'une métaphore, et alors nous avons nécessairement affaire à 3>des causes subjectives, intimes». Toutefois, il faut remarquer que M. Darmesteter s'exprime, lui-même, avec un peu d'hésitation là où il rend compte de son système: Les faits semblent se diviser en deux groupes (p. 90).

Maintenant, nous fonderons notre classification sur la supposition que chaque changement de sens est à la fois le résultat, et de causes extérieures, et de causes intérieures, mais pas exclusivement des unes ou des autres. Mais alors, il est bien naturel de supposer que, dans un cas particulier, les causes extérieures puissent avoir exercé une influence plus forte et plus évidente aux dépens des intérieures et vice versa. Nous allons donc ranger dans une catégorie tous les changements de sens qui semblent principalement dus à des causes objectives ou extérieures; dans une autre, ceux qui, en premier lieu, sont dus à des causes subjectives ou intérieures.

Quant à l'application de ce système, il faut remarquer qu'en général — plus le mot en question aura été modifié, plus le placement en sera facile. C'est là une conséquence claire et évidente de ce fait qu'un résultat plus grand suppose une cause plus considérable, et que plus la cause sera considérable, plus elle sera facile à découvrir et à caractériser. Du reste, les petites nuances qui se sont dévelop-

pées dans les significations de certains mots, offrent

beaucoup moins d'intérêt surtout dans une

étude de ce genre où il ne s'agit que d'esquisser une classification et de prouver, à Taide d'un nombre suffisant d'exemples, l'exactitude du schème proposé. [Quant à ces exemples, nous les chercherons, de préférence, dans les langues romanes, mais aussi dans les langues germaniques, quand l'occasion s'en présentera.]

I. Changements de signification principalement dns à des canses objectives on extérienres.

Sous cette rubrique, il faudra naturellement ranger les causes qui ont produit des changements, appelés historiques par M. Darmesteter. Bornons nous d'abord à énumérer quelques-unes des nombreuses catégories qui se présentent ici. Plus loin, nous les examinerons, chacune à part, en citant des exemples.

Parmi les événements historiques les plus importants qui ont influé sur les langues romanes, au moyen âge, en changeant les significations des mots, il faut citer d'abord le christianisme, puis la chevalerie dans ses origines et à Tépoque de sa décadence. Ensuite, il faut considérer Thistoire du développement des différentes classes de la société, les lois et les institutions, les usages et les mœurs.

Mais, dans cette première partie de notre étude, où il s'agit principalement de causes extérieures, nous aurons à nous occuper de beaucoup d'autres causes qui ne peuvent pas être appelées historiques, à proprement parler. Nous ne signalerons que trois catégories dans lesquelles nous allons classer ces dernières.

Considérons d'abord la grande influence qu'exerce une langue sur les mots de la langue voisine, influence qui est d'une double nature:

1. Les mots indigènes peuvent être modiflés dans leurs significations par les synonymes, venus de l'étranger.

2. Les mots, empruntés à une autre langue, peuvent sur leur nouveau terrain recevoir des significations qui diffèrent de celles qu'ils avaient dans leur pays originaire.

Puis, nous voulons montrer que des mots qui avec le temps et sous l'influence de causes diverses sont devenus d'un fréquent usage, justement à cause de ce fréquent usage, sont exposés à des modifications, en perdant leurs significations primitives.

Enfin, nous allons traiter les nombreux cas de changements de sens qui dépendent des rapports, existant par exemple entre une personne et ce qui la symbolise, entre une personne et une expression qui la caractérise, entre une expression et ce qui la fait naître, entre deux mots par la raison qu'ils se trouvent fréquemment voisins l'un de l'autre, entre deux notions quelconques etc. — — dans tous ces divers cas, ce sont les rapports plus ou moins accidentels, existant entre deux notions qui ont donné aux mots en question des significations avec lesquelles jls n'ont aucun rapport, à en juger par leurs étymologies.

Dans toutes ces catégories, il ne faut pas perdre de vue — comme toujours quand il s'agit d'un changement de signification — la part qui revient aux causes intérieures et subjectives. Mais, celles-ci ne méritent ici qu'une place secondaire, comme nous le verrons plus tard ; du reste, elles n'offrent pas d'éléments suffisants pour une classification dont le premier mérite sera d'être facile et pratique.

A. Des canses extérieures qn*on peut appeler «historiques»

dans^^le sens restreint dn mot.

I. Le christianisme^ qui a partout laissé des traces de sa puissante influence, a aussi influé sur la langue, en modifiant les significations d'un grand nombre de mots, tantôt d'une manière, tantôt d'une autre. Nous ne citons que quelques exemples:

Verbe (verbum) — voy. Littré, ^Pathologie Verbale»

dans ses »Etudes et Glanures».

Anemi (l'anc. franc.): la signification générale dHnimicus fut quelquefois spécialisée sous l'influence de la langue de l'église ; dans la poésie du moyen âge on le trouve donc souvent comme l'équivalent du diable.

Si l'on veut, on peut aussi alléguer ici Payen: son étymologie paganum désignait naturellement »celui qui habite la campagne» (voy. Littré, Dictionnaire). La cause qui a changé la signi-

fication de ce mot et lui a donné celle qu'a maintenant le français payen^ a été ce fait historique que le christianisme fut d'abord prêché et accepté dans les villes, tandis que les adhérents les plus constants du paganisme habitaient les campagnes. Il faut donc avouer qu'à ce temps-là campagnard était à peu près la même chose que payen. Nous trouvons un cas tout à fait analogue dans les langues germaniques. Le suéd. hedning de la même racine que l'allem. Heide, nous apprend qu'au temps reculé dont il s'agit ici, un payen était l'équivalent d'un homme qui habitait heden^ c'est à dire les landes.

2. La chevalerie^ qui joua un rôle si important au moyen âge, influa aussi sur la langue, cela est évident. Les expressions et les mots qui lui doivent leur origine, sont nombreux. Mais, avec la décadence de la chevalerie, beaucoup d'entre eux perdirent, en se modifiant, leurs significations primitives. Il faut aussi considérer que ces mots étaient toujours employés dans le style solennel de la poésie épique. Appliqués à la vie ordinaire, ils devaient faire un effet ridicule. A la fin, le sens de beaucoup d'entre eux fut modifié au point qu'ils ne pouvaient plus être employés que dans un sens ironique. Comme exemples de ces mots, par M. Darmesteter appelés hèroico comiques^ nous citons:

lO

Prouesse, en observant que Tital. prodezza a conservé

sa signification originarie.

Sire qui actuellement ne peut être employé qu'avec

un sens ironique, excepté comme titre, donné à

un roi ou à un empereur. — En nous occupant de l'influence de la chevalerie sur la signification des mots, nous trouvons à propos d'examiner un peu les modifications de sens qu'ont subies deux mots — bon et mauvais — souvent employés par ceux qui chantaient la vie chevaleresque. La signification fondamentale, pour ainsi dire, de ces deux mots est assez générale et vague; bon aussi bien que mauvais peut être pris dans une foule d'acceptions différentes, d'autant plus que la notion de ce qui est bon ou mauvais change constamment d'une époque à lautre. Il n'y a donc pas de quoi s'étonner si ces deux mots, signifiant la somme de ce qui est moralement bon ou mauvais, ont été modifiés et spécialisés, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Quelle est donc la qualité que l'esprit chevaleresque .du moyen âge estimait le plus? — Sans nul doute, la bravoure. Et de toutes les mauvaises qualités, quelle est celle qu'il méprisait le plus? — La lâcheté. Il est donc bien naturel que dans Fane, franc, bon reçoive souvent la signification spéciale de brave^ et mauvais celle de lâche. Ne citons qu'un seul exemple où figure ce dernier mot avec

la signification indiquée: %Mout a antre mauves et prêter (Chevalier au lion v. 2191; W. Fôrster), c'est à dire »il y a une grande différence entre un lâche et un brave». — Or, d'après Tacception moderne, il y a beaucoup d'autres bonnes qualités qui méritent d'être placées à côté de la bravoure et même audessus d'elle et vice versa, ce qui fait que les deux adjectifs ne peuvent plus être employés avec la signification spéciale qu'ils avaient si souvent au moyen âge. Par conséquent, ces deux exemples nous montrent le grand rôle qu'il faut attribuer à l'esprit et aux idées du temps quand on étudie les modifications de sens *).

3. L'histoire du développement des différentes classes de la société nous explique les changements de sens qu'ont^ subis des mots comme:

i) Ces deux mots et ceux qui sont de la même espèce, prêtent aussi à d'autres observations. Ils ne signifient, au fond, qu'une qualité, bonne ou mauvaise, mais de là s'est aussi développé le sens de quantité, grande ou petite, comme le montrent les exemples suivants: bien (l'adverbe de quantité), combien^ pas mal de (p. ex. »il a pas mal d'argent»; «il y avait pas mal de monde») etc. — Cf. ^^âMCoup, bon nombre de; il a eu Wgm Joliment d'accidents, je vous assure; un joli denier, etc. Tous ces changements de sens ne regardent pas la catégorie ci-dessus; ce sont des métaphores et ils appartiennent, par conséquent, à la deuxième partie de notre étude. On a su trouver des ressemblances entre une quantité, un nombre — et une qualité qui affecte notre sens extérieur ou notre sentiment moral.

Pechero (esp.): signification étymologique — tributaire; plus tard, le mot vint à signifier l'opposé d'un hidalgo; cf. le suéA. fràlseman (homme sauvé) — >celui qui est sauvé de l'obligation de payer des impôts»; puis — gentilhomme, Alguaciles (al vazîr); dans l^esp , nous constatons les séries suivantes de développement: i. les chefs des villes au ii«, et au I2« siècle; 2. des juges de première instance au 12®, 13® et 14® siècle; peu à peu, ceux-ci furent distingués en deux groupes: alguaciles mayores et minores; ces derniers équivalaient aux agents de police^ signification actuelle du mot.

L'histoire du changement de l'état social^ en général, nous explique les modifications que nous constatons, à différentes époques, dans le sens des mots comme: Cour^ dont M. Darmcsteter a rendu compte (1. c.

P- 93)- Château; signif. étym. — forteresse; le sens actuel

s'est naturellement développé à une époque postérieure à celle où régnait exclusivement le droit du plus fort. — A ce dernier mot on pourrait, en quelque façon, comparer l'allem.

Burg qui anciennement fit partie de plusieurs noms de villes parce que, aux temps guerriers du moyen âge, les villes s'élevaient autour des forteresses (Marburg, Hamburg etc.).

4. L'histoire des décrets et des lois et même des procédures devant les tribunaux doit aussi être mentionnée dans une étude sur les causes extérieures/dites historiques qui ont modifié la signification des mots. Voici quelques exemples:

Foret (forîs) ; signif. étym. — bois situé hors du par-

eus, c'est à dire bois où la chasse était permise. Parc (parcus); signif. étym. — bois enclos (parcere)^ c'est à dire où la chasse était défendue. Ces deux exemples remontent à des lois sur la chasse; ces lois changées, la signification actuelle s'est développée.

Dehesa (esp.) nous ofifre un cas analogue; signif.

étym. — terrain défendu; puis — prairie.

D'une procédure légale dépend le changement qu'a subi le mot ^^/f (werpan); signif. étym. — - jeter; puis — quitter, abandonner (voy. Diez, Dict.)

6. Enfin, examinons dans quelques mots les changements de sens auxquels ils ont été exposés par suite des usages et des mœurs du temps:

Villancicos (esp.) ; signif. étym. — chansons des paysans; puis — chansons de noël, probablement parce que la coutume avait prévalu de chanter ces chansons à cette fête.

Sangria (esp.); signif. étym. — saignée; puis — cadeau, offert à l'occasion de cette opération d'où l'on explique la signification de *moyen calmant»

contre une douleur quelconque, soit physique, soit morale. Le changement de saignée en cadeau^ offert à une personne qui se fait saigner, s'explique aussi par les rapports qui existent entre ces deux notions ; le mot pourrait donc aussi bien être rangé sous une autre catégorie (voir plus loin), mais comme le changement de sens dépend surtout d'un usage populaire, le mot en question pourra avec autant de raison trouver sa place ici. — — Foire ; signif. étym. — fête, d'où se développa la signification actuelle parce que les gens, pour vendre leurs marchandises, profitaient des grandes fêtes de Téglise qui, toujours, attiraient un grand concours de monde.

Remarque générale.

A cette partie de notre travail (des causes proprement dites historiques) appartiennent beaucoup d'autres modifications de sens qui s'expliquent par le changement que subissent les choses, désignées par les mots en question. Des objets extérieurs, par exemple, sont améliorés, perfectionnés et, par conséquent, exposés à des changements perpétuels, mais, malgré cela, le nom reste le plus souvent le même; les objets qui se transforment, modifient les idées, et celles-ci modifient les significations. Tels sont les mots lampe^ fusil etc. (Voy. Grundriss der rom. Phil , G. Grober: I. p. 240). Quoique les idées qu'on

se fait actuellement de ces objets, diffèrent excessivement de celles qu'on s'en est fait, il y a des siècles, les mots sont restés les mêmes, parce que les changements ne se sont développés que peu à peu et presque insensiblement.

B. Des oanses extérieures qu'on ne peut pas appeler historiques dans le sens restreint du mot.

I. Remarquons d'abord que des modifications dans le sens d'un mot ont pu être causées par un synonytney pris dans une autre langue *) par une raison quelconque.

De cette manière, il faut expliquer la grande modification qu'a subie peu à peu le sens du verbe traire dans Pane, franc. — Après avoir été d'un usage sans doute aussi vaste que son étymologie trahere dans le latin, il ne lui reste plus, du moins dans la langue française, proprement dite, qu'une seule signification assez spéciale. Cela dépend, sans doute, de ce qu'un synonyme tirer^ formé sur un thème germanique, pénétra dans la langue par une raison quelconque et, pour parler par métaphore, se propagea, envahissant une grande partie du terrain, une fois exclusivement pos.sédé par traire.

i) Pour le français, par exemple, la langue allemande ou bien le gallo-romain si le mot n'existait pas en latin classique.

Examinons ici d'un peu plus près l'histoire du changement de sens que nous offre ce verbe. Si nous le comparons à deux autres verbes muer et sevrer^ en considérant le résultat qui se présente dans leurs changements de sens, nous pourrons peut être en déduire quelque conclusion sur leur histoire. Nous avons donc à observer :

1. Que tous les trois avaient plusieurs significations dans Tanc. franc.

2. Que dans la langue actuelle, il ne leur en reste qu'une seule et tout à fait spéciale.

3. Que — pour parler par métaphore, comme Darmesteter dans son ouvrage déjà cité — ces trois verbes vivent dans cette signification spéciale d'une vie aussi puissante que jamais dans l'anc. franc. : on ne peut guère y substituer aucune autre expression française.

A cause de cela, nous croyons donc que la grande modification que nous offrent ces mots, s'est développée de telle sorte que — pour ainsi dire les terrains spéciaux où ils pouvaient originairement être employés, ont été successivement conquis par d'autres verbes — principalement tirer^ changer et séparer^),

i) Changer remonte à une forme gallo-romaine qui n'existait pas dans le latin classique; séparer est un mot savant, plus tard introduit dans la langue.

Or, dans beaucoup d'autres cas analogues où la cause extérieure semble aussi avoir été l'origine de synonymes qui ont circonscrit Tusage des anciens mots, le résultat produit est essentiellement devenu différent. Cest que les mots en question peuvent bien encore être employés dans quelques-unes de leurs anciennes significations, quoique plus* ou moins modifiées (p. ex. dans des expressions idiomatiques), mais ils ne se présentent que très rarement, soit dans une signification, soit dans une autre Cela nous semble indiquer que ces mots, pour parler au figuré, ont été attaqués en plusieurs endroits à la fois. — Reste encore une question à résoudre.

Pourquoi ces verbes, traire^ muer^ sevrer n'ont ils pu résister aux attaques de leurs synonymes ? Cela dépend évidemment de ce que chacun d'eux avait reçu une signification, si essentiellement spéciale, qui a fini par devenir un terminus technicus, très répandu, par suite du besoin qu'on en avait. Et si, à la fin, le verbe en question ne pouvait être cité sans évoquer des images, en rapport avec sa signification ainsi spécialisée, alors il était condamné, et cela à cause de la nature même de la signification qu'ont actuellement les verbes traire^ muer et sevrer. Dans cette catégorie, il faut aussi examiner les causes qui ont fait qu'un mot, emprunté à une langue voisine, a obtenu dans son nouveau pays une

signification qui diffère de celle qu'il avait originairement. Beaucoup de philologues ont traité ce sujet, mais ils sont arrivés à des résultats différents. Darmesteter (1. c. page 107) semble croire qu'il y a dans la nature humaine une disposition à corrompre les mots, empruntés aux peuples voisins. L'Allemand Lehmann • dans son travail »Der Bedeutungswandel im Franzôsischen» soutient aussi cette opinion, en parlant de l'influence de la haine nationale à cet égard, opinion réfutée par W. Meyer (Litt. Blatt 1884 p. 440) qui s'est exprimé sur ce point de la manière suivante: L'opinion de Lehmann est déjà réfutée par le fait que nombre de mots étrangers ont aussi reçu un sens ennobli. Sans doute, la plupart des mots, empruntés à l'étranger, ont été corrompus, mais cela dépend de ce fait psychologique que ce qui frappe nos yeux avant tout — c'est ce qu'il y a de ridicule et de mauvais chez les hommes. Conformément à cette théorie, nous disons donc que le développement des mots dont il s'agit ici, nous révèle souvent un trait remarquable dans le caractère du peuple en question, et nous fait voir assez souvent quels ont été les rapports entre les deux nations qui ont ainsi influé, l'une sur l'autre* M. Meyer cite, lui-même, l'espagnol hablar qui a donné en français hàbler; la modification dépend donc de ce que les Français trouvaient que la ma-

nière de parler qui caractérisait les Espagnols, était un peu fanfaronne. On a un cas semblable dans l'adjectif suédois spansk qui outre sa signification d'espagnol s'applique à une personne qui a des manières, un peu arrogantes (cf. le franc, gascon dans le sens de hâbleur, vantard).

En nous arrêtant à ces derniers exemples, nous voulons nous occuper un peu des mots qu'on appelle des «adjectifs nationaux», et examiner leurs modifications, quand ils ont cessé de signifier seulement nationalité, ayant pris le sens d'une qualité quelconque.

Tel adjectif est gaulois dont la signification moderne s'explique assez facilement.

De l'ancien français nous pouvons citer l'adjectif brete (la forme féminine de bret) qu'on trouve avec les significations suivantes: i. rusée, ingénieuse; 2. fille de manières légères; 3. bégayante (Chevalier au lion, W. Foerster p. 295). Est-ce que la première de ces significations dépend de rapports littéraires entre les Français et les Bretons? Chez ceux-ci, la poésie était très aimée et leurs contes et leurs histoires fabuleuses inspiraient beaucoup de poètes français; s'il en est ainsi, le changement de poète ou conteur en ingénieux, rusé etc. n'a rien d'étonnant. La seconde des significations de ce mot semble indiquer que les mœurs du peuple breton n'étaient pas bon" nés; quant à la troisième, elle dépend sans doute

de ce que leur langue, pour les Français, ressemblait à celle d'un bègue.

Dans l'allemand, alter Schwede! veut dire bon camarade^ et dans le suédois, l'adjectif rysk s'applique souvent à une personne qui se comporte d'une manière étrange ou inattendue, sans doute, parce que de tous les peuples voisins auxquels les Suédois ont eu affaire pendant les siècles passés, les Russes étaieut ceux dont les mœurs et les usages différaient le plus de ceux de la Suède.

2. Nous allons maintenant rendre compte de l'influence que t usage fréquent peut exercer sur la signification d'un mot ou d'une expression — influence qui consiste en ce que le mot perd, par cela même, sa signification originaire et étymologique, laquelle se modifie*).

Nous croyons donc que certains mots, fréquemment employés, sont plus facilement exposés à des modifications que certains autres, moins usités. Nous

i) Uusage joue un rôle puissant sur tout le domaine de la sémantique: c'est lui qui produit ce phénomène, appelé catachrhe (voy. Darmesteter 1. c. page 67), phénomène qui fait oublier le sens originaire d'un mot, et sans lequel le nouveau sens ne pourrait jamais être seul considéré par Tesprit; c'est lui qui fait, par exemple, d'une métaphore vivante une métaphore morte (voy. page 41, note i). — Mais, à ce sujet, certaines modifications de sens doivent être examinées à part; c'est qu'il existe beaucoup de mots et d'expressions qui par suite de leur nature même, sont plus exposés à subir cette influence qui leur enlève le sens propre et exact, qui les fait tourner à de vraies formules.

ne parlons ici naturellement que des mots qu'on peut comparer entre eux. Mais, comment faut-il s'expliquer le phénomène que nous venons d'indiquer? — Est-ce que les mots peuvent s'user? — Non. — ' Ce ne sont pas les mots qui s'usent, mais les idées, exprimées par les mots (Egger, Parole Intérieure p. 294). Cependant, pour nous en tenir à des faits réels et ne pas nous égarer dans de pures abstractions, nous examinerons cette influence telle qu'elle se montre à nous dans les mots, quoique alors nous n'ayons affaire qu'à un phénomène secondaire. Prenons un exemple de l'anc. franc. — toz jors (Chev. au lion, W. Foerster, v. 890): ladjectif et le substantif n'y sont pas encore confondus dans un seul mot, ni pour l'œil, ni pour l'oreille, chacun d'eux conserve sa flexion particulière; cette expression devrait donc signifier »tous les jours», signification pour laquelle il n'y a pas de difficultés par exemple dans le vers 380 du même poème: -^que toz jors mes durra ses nonst — que son nom durera tous les jours, dans tous les temps. Mais dans le vers 890, il n'en est rien : ^mes toz jors au foïr antantu — mais tous les jours il pense à s'enfuir; — il ne s'agit que des quelques moments qui s'écoulaient pendant que Yvain chassait le chevalier vaincu de la fontaine où ils s'étaient battus, jusqu'au château. Toz jors a donc évidemment été modifié de sorte que, au lieu d'équi-

valoir à »tous les jours», »tout le temps», il signifie seulement qu une action continue sans cesse, quelle qu'en soit la durée. Nous pensons donc que l'usage fréquent du mot peut être la cause extérieure qui a donné lieu à sa signification modifiée, en le rendant — pour ainsi dire -^ encore plus facile à manier, en étendant considérablement son emploi, originairement plus restreint, à en juger par l'étymologie du mot.

Un exemple analogue est peut-être tout le monde. On n'a pas besoin de comparer le sens que renferme cette expression dans une phrase, comme »tout le monde va-t-il bien chez vous?» à celui que nous offre son étymologie latine: totum illum mundum^ pour comprendre que la modification dont il s'agit ici, est d'une certaine importance.

Quoiqu'il en soit de ces deux exemples, nous passons maintenant à d'autres où l'influence de l'usage fréquent devient plus évidente; examinons d'abord quelques formules de salutation, dont nous voulons citer ici trois exemples.

Bon jour doit originairement avoir été une formule de souhait, tout à fait comme bonne année^ bonne fête: »je désire que le jour soit bon, heureux!» Mais, maintenant il ne lui reste rien de cette origine, fait évident dont chacun peut se convaincre assez facilement, en cherchant à accentuer la première partie,

l'adjectif étant l'essentiel, s'il s'agit d'une formule de souhait. Or, cela ne peut pas se faire sans produire un effet tout à fait ridicule. Qu'est donc devenue cette expression? Seulement une formule de salutation, très vague, qui ne dit presque rien, grâce au fréquent usage que l'on en a fait et auquel cette expression devait nécessairement être exposée, par suite de sa nature même.

Citons de l'allemand un cas semblable, mais plus singulier. C'est l'expression Mahlzeit qui, au lieu de rester un souhait d'une espèce suffisamment indiquée par l'étymologie, s'est modifiée jusqu'à devenir aussi une formule de salutation, dont on se sert avec une liberté très étendue.

Dans l'anglais nous trouvons un exemple qui nous montre encore mieux la puissance de l'usage de modifier les significations.

D'après M. Storm (Wising?), ^Dialogues français» p. 97, note 2 — toute la phrase : »how do you do?» est devenue presque l'équivalent d'une formule de salutation dont on peut se servir même envers des personnes que l'on ne connaît pas. Il va sans dire qu'on ne s'intéresse pas à la santé d'une personne tout à fait étrangère, et si, malgré cela, on lui adresse cette question, il est évident que la signification de la phrase ne reste plus la même.

L'espagnol nous offre un cas analogue dans son expression: »Que mil afios viva!» Il s'agit ici d'une formule de souhait, employée surtout par le peuple. La signification propre de la phrase devait faire l'impression d'une absurdité; elle s'est donc modérée, et cela, sans doute, sous influence du fréquent usage qu'on en a fait, comme formule de souhait, et traduite, par exemple, en allemand, elle ne dit pas plus que: Lebe wohl! — Cependant il faut aussi considérer l'abus général qu'a fait la langue espagnole du mot mil^ ce qui dépend d'un trait caractéristique du peuple espagnol: sa disposition à se servir d'expressions exagérées.

Examinons maintenant deux expressions qui rentrent aussi dans cette catégorie: de l'ancien français — »por Q^alez arestant» (G. Paris, Extraits de la Chanson de Roland» p. 73) et de la langue actuelle — »il vient de mourir». Si aller et venir gardaient ici leur signification propre, les phrases deviendraient tout à fait absurdes. Il faut donc admettre que ces verbes, en raison de leur usage fréquent dans des conditions semblables à celles que nous venons d'indiquer, se sont peu à peu modifiés jusqu'à ne plus rien garder de leur sens propre. Ou pour exprimer le fait plus nettement: dans ces cas, aller et venir — sans rien garder de leur sens de mouvement — sont devenus des verbes auxiliaires

qui déterminent un verbe quelconque quant au temps où s'est passée son action. A une étape plus ancienne de la langue, on trouve le même procédé dans un cas analogue. Nous parlons du développement de habeo factum dans les langues romanes, habere ayant peu à peu perdu toute signification de posséder^ dont toutefois on trouve encore des traces dans la flexion du participe passé.

Enfin ce qu^on appelle »répithète homérique» doit aussi être mentionné ici. Ce trait, commun à toute poésie épique, caractérise assez celle du moyen âge en France. Par suite de l'usage abondant qu'on en a fait, ces expressions sont, à la fin, devenues de vraies formules. Ce phénomène a peut-être laissé des traces durables dans la langue, par exemple les mots bonhomme et preudhomme (cf. bon père y preude femme).

3. Passons maintenant à la dernière catégorie de la première partie de notre exposé, celle où nous aurons à nous occuper des rapports qui existent entre la notion qui a été modifiée et une autre^ examinés sous différents points de vue.

Donnons-en quelques exemples*):

Le suéd. punkt (punctum) a originairement la même signification que le franc, point (provenant de

I) La plupart des exemples qui seront allégués ici, sont ordinairement appelés des métonymies.

la même origine) — c'est à dire »signe qui marque la fin d'une phrase»; plus tard, et assez fréquemment, aussi — »la phrase elle-même», par suite des rapports, existant entre ces deux notions; il s'agit donc ici d'une sorte de confusion.

L'anglais posy; signif. originaire — devise sur un bouquet de fleurs; plus tard — fleur faisant partie d'un bouquet emblématique.

Le français mai dans la signification (Parbre de mai^ et pays qui outre la signif. originaire, a aussi celle de »personne qui est du même pays» etc-

Nous n'examinerons d'un peu plus près que quelques-uns des nombreux cas qui s'offrent ici et nous semblent être d'un intérêt spécial. Citons d'abord le cas où un substantif exprime originairement le symbole d'une personne, et plus tard \dL personne ellemême à cause des rapports qui existent entre

eux. Verdugo (esp.); signif. étym. — verge; puis — >rhomme à la verge», c'est à dire bourreau^ la verge étant le symbole de ce personnage ou plutôt de ses fonctions. Cf. mannigoldo (ital.) — selon Diez provenant de l'allem. menni^ c'est à dire — collier'^ par conséquent — »rhomme au collier», bourreau.

Ce qui caractérise une personne peut aussi être une expression; il arrive donc qu'une exclamation^ souvent employée par une personne, devient à la fin la dénomination de la personne elle-même. Sandio

(esp.) — homme niais, Diez explique ce mot, quoique avec un peu d'hésitation, comme venant d'une exclamation: »Sancte Deus!» — L'habitude de s'en servir toujours fut acceptée comme preuve d'un esprit borné. A cause des rapports entre cette formule et la personne qui en faisait un fréquent usage, la première obtint une autre fonction, elle devint un adjectif, désignant l'individu comme un niais. Autres exemples: doudiew (walL), c'est à dire bigot (étym. — doux dieu!)] bigot,^ s'il faut admettre Tétymologie de Diez: bei Gott!

Les mots suivants: torchepot (anc. franc.), c'est à dire »garçon de cuisine»; look-out (anglais) — »guetteur» et pass opp (suéd.) — ^domestique» offrent, d'après leurs étymologies, des cas analogues à ceux que nous venons de citer. Cependant, ils en diffèrent en ce qu'ils ne sont pas prononcés par les personnes auxquelles on les a appliqués plus tard, mais par d'autres. Aussi ne signifient-ils pas des qualités comme sandio etc., mais seulement les personnes, préposées à ces diverses fonctions.

Citons aussi de l'espagnol — abrojo^ c'est à dire

chardon, mais proprement owDre l'œil! gare! Ici la

formule n'est pas devenue le nom d'une personne,

mais celui de [objet extérieur qui Ta provoquée.

Un groupe, à part, est formé ici par toutes les

< modifications de sens, dépendant des rapports qui

existent entre deux mots, fréquemment employés l'un près de l'autre, ce qui a causé une confusion entre les idées, exprimées par eux. Ce sont là des cas, mentionnés par Darmesteter sous la rubrique contagion. Rien (rem) a donc pris une signification négative dans la langue moderne, à cause de ses rapports avec la négation dont il était si souvent accompagné. Outre cet exemple, Darmesteter en cite plusieurs où la négation a évidemment occasionné une modification analogue.

Une question, un peu plus difficile à résoudre est celle qu'offre une expression telle que h peu près. L'équivalent de la langue ancienne était à bien près (voy. p. ex. Chev. au lion v. 19; W. Foerster) — expression beaucoup plus logique. Comment l'adverbe bien a-t-il pu être remplacé par peu qui renferme presque un sens opposé, sans que la signification totale ait changé? Cela dépend, sans doute, de ce que l'expression en question renferme une négation, quoiqu'un peu cachée: presque — c'est à dire »pas tout à fait». Quand on s'en servait, c'était donc pour nier, ou du moins restreindre ce qu'on allait soutenir. On trouva donc que peu conviendrait mieux, vu le sens un peu négatif de toute la phrase, et on le substitua à bien^ quoique cet adverbe fût mieux assorti au suivant /;'^.f, logiquement

parlant ^). L'esprit n'applique pas rigoureusement les lois de la logique; d'autant plus qu'ici nous nous trouvons en face d'une difficulté tout à fait particulière, à cause de la négation; il y a beaucoup de phrases négatives où l'on hésite sur la manière de s'exprimer, même en y réfléchissant.

Un exemple d'une autre espèce qu'il faut ranger dans le même cas, est à tout dans l'anc. franc.; voy. G, Paris^ ^Extraits de la Chanson de Roland», p. 336: »le sens d'avec^ d'abord exprimé par à seul, l'est dans cette expression par à et touh^. A cause des rapports extérieurs qui existent entre ces deux mots, Hdée exprimée par le dernier a été absorbée par celle de la préposition, dont la signification a prévalu pour toute Texpression.

La langue moderne offre des cas analogues. On s'adresse quelquefois, sous la forme d'une question, à quelqu'un pour savoir s'il n'existe pas une différence entre telle et telle personne, entre telle et telle chose. Il répond: »0h, non! c'est à peu près!» — la même chose, sous-entendu. Voilà donc l'idée,

i) Au lieu de dire »icke p& l&ngt nâr» (bei weitem nicht) dans le suéd., on se sert souvent d'une locution un peu vulgaire: »icke p& lànga hftU» ; mais dans le suéd , parlé en Finlande on y a substitué: »icke p& nâra nejder» (obsl Tallitération) avec la même signification, quoique les adjectifs, dans les deux expressions, soient tout opposés quant au sens.

exprimée par ces derniers mots en train de se glisser dans celle de Texpression précédente, résultat évidemment amené, en premier lieu, par une cause extérieure, le fait que les deux expressions se trouvent placées à côté l'une de l^autre.

Citons, à la fin, un exemple de la littérature (un vers du ^Chevalier au lion» par Chrestien de Troies) où il ne s'agit pas d'un changement de sens, mais qui montre très bien le résultat de l'influence, exercée par les mots, l'un sur Tautre, quant à leur sens:

i>Miauz ne vos puet ele (vostre langue) traira (W. Foerster, v. 624).

Ce sont les rapports qui existent entre miauz et tràir que nous voulons examiner, vu les modifications de sens qui en deviennent le résultat pour le lecteur. En commençant à lire ce vers, on donne à miauz sa signification propre, mais quand, à la fin, on rencontre la notion trair^ ce verbe réagit sur Tadverbe précédent, en modifie la signification, de sorte que miauZy dans ce cas spécial, fait sur la pensée du lecteur la même impression que le mot opposé — pis. En vérité, mieux exerce un effet encore plus fort, plus l'union entre les deux notions, placées Tune près de l'autre, semble impossible. Ajoutons que probablement ces deux mots ont été unis avec intention par le poète, pour produire cet effet. Voici donc ce qui se passe: nous voudrions

donner à l'adverbe son sens étymologique, mais force nous est d*y renoncer; sans nous en rendre compte à nous-mêmes, nous y substituons sop opposé.

Remarque générale i.

M. Bréal, dans son article (voy. plus haut) profite d'un exemple, le verbe faire dont il cite plusieurs significations occasionelles : »mettre son enjeu», »représenter un rôle», etc. — pour montrer que la langue, parlée par une certaine corporation, reçoit aisément une couleur particulière. Appliquons cela à notre système. Nous trouverons que pour les modifications de ce mot, nous avons comme toujours affaire à des causes de deux espèces. La cause extérieure à l'esprit — dans ce cas la plus importante, à notre avis — est le fait, mentionné par M. Bréal que dans une société bien organisée, il s'est développé tout un système de métiers, de congrégations, de différentes classes sociales. Et comme les membres d'une corporation de ce genre sont unis par le même intérêt, comme ils se livrent aux mêmes occupations, ou peut aussi dire que, jusqu^à un certain degré, ils se servent d'une langue particulière, beaucoup de leurs mots et expressions ayant pris une nuance également particulière. — Quant à la cause intérieure, il faut la chercher dans notre disposition à nous servir — dans le langage ordinaire — de mots qui, le plus vite et avec le moins d'effort de

notre part, se présentent à nous. Mais quels mots sont ainsi faits, sinon ceux qui, en même temps, ont la signification la plus générale, qui sont applicables au plus grand nombre de cas — justement un mot tel que faire. Bref — Téconomie de temps ou si Ton veut la paresse (la loi du moindre effort) sont ici les causes intérieures^).

Il semble, qu'un mot qui renferme plusieurs sens, doive causer de la confusion, en faisant naître plusieurs idées à la fois, il n'en est rien. Dans chaque cas spécial, il n'a donc qu'un seul sens. M. Bréal montre (1. c. page 193) que ce fait provient de ce que »le mot arrive préparé par ce qui le précède et ce qui l'entoure, commenté par le temps et le lieu, déterminé par les personnages qui sont en scène».

i) Ici nous trouvons à propos de remarquer que la même notion est quelquefois différemment exprimée par des personnes appartenant à différentes classes de la société — et cela par suite de raisons tout à fait particulières. Généralement, en parlant du métier qu'exerce un mendiant, on dit qu'il mendie; celui-ci, luimême, vous dira toujours qu'il demande, La cause en est assez évidente. Ce métier, n'étant pas d'une très bonne réputation, celui qui le professe, ne veut pas se servir du mot spécial qui en est le «terminus tecbnicus» et qui, par conséquent, désigne la chose tout franchement II aime mieux recourir au verbe demander qui a une signification beaucoup plus générale et indécise, quoique au fond — dans ce cas — il signifie la même chose que mendier* — Dans le suédois, il existe la même différence entre l'emploi de tigga et de b égara.

Mais la langue, c'est à dire la langue parlée, a encore un moyen assez important qui, dans certains cas, aide à comprendre le sens accidentel d'un mot spécial, et c'est taccent. Grâce à celui-ci, on peut donc quelquefois, sans les secours mentionnés par M. Bréal, comprendre quel sens particulier on a voulu donner à un mot ou à une expression. Même si l'on commence une conversation par les expressions suivantes, on pourra toujours distinguer »un beau jour» (l'adjectif très atone) d*»un beau jour» (l'adj. assez tonique); de même »mon beau-fils» de »mon beau fils», »un bonhomme» d'»un bon homme» »un bon enfant» d'»un bon enfant» etc.

Dans la langue écrite, le rôle de Paccent est joué par le trait d'union {beau-fils etc.) ou par l'emploi d'un seul mot au lieu de deux (bonhomme^ beaucoup^ etc.)

Or, dans toutes ces expressions, l'adjectif aussi bien que le substantif a été modifié quant au sens — mais quelle est la cause qui a produit cet effet?

Voilà une question qui doit être particulièrement examinée dans les cas spéciaux. Cependant, on peut signaler quelques conditions générales, communes à eux tous. Nous avons montré que, dans toutes les expressions citées (ajoutez bonjour^ p. 22; beaucoup^ p. 11; toujours p. 21; madame p. 37 etc.), l'adjectif est tout à fait atone. Cela s'est fait à mesure que

les deux mots qui forment l'expression, ont perdu chacun leur signification propre, l'adjectif et le substantif ne représentant plus, tous les deux, qu'une seule idée {un beau jour^ c'est à dire une fois, un bon mot — une plaisanterie etc.). Or, dans la plupart des cas, on se sert d'un mot simple pour reproduire une seule idée, et à cause de cette habitude on a appliqué aux expressions composées des règles d'accentuation applicables aux mots simples et on dit un beau jour^ un bon enfant tout à fait comme un séjour^ un éléphant etc.

Mais alors, il est évident que tout ce procédé peut être plus ou moins favorisé par des faits euphoniques. Aussi, en examinant les exemples que nous avons donnés ci-dessus, trouvera-t-on que l'adjectif se joint facilement au substantif suivant, sans qu'une combinaison de sons, difficiles à prononcer, en soit le produit.

Est-ce à cause de cela que le français toujours est devenu le successeur du latin semper (qui en ancien français prit de bonne heure le sens de tout de suite) au lieu de tôt tens que cependant on rencontre abondamment à toutes les pages des manuscrits de l'ancien français avec la même signification? C'est que tôt tens^ ayant prévalu, aurait offert un cas analogue p. ex. au suédois alltid quant à l'origine étymologique.

Toutefois, la règle est loin d'être sans exceptions. Vo nasal, suivi du groupe sj dans monsieur n'était pas trop commode à prononcer et malgré cela, le mot rentre dans cette catégorie: on en a seulement avec une très grande liberté raccommodé et modifié la prononciation, quoique l'ortographe étymologique ait été conservée. Dans grand' mère^ grand'rue etc., on a aussi facilité la prononciation qui ici répond exactement à l'ortographe.

Remarque générale 2.

Dans »Grundriss der Rom. Phil.» I, p. 239 etc. — M. Grœber met à part certaines classes de mots, comme n'étant pas sujettes à subir des changements de sens, mais vu l'abondance de causes variées qui peuvent produire ceux-là, nous sommes portés à croire que toute espèce de mots est susceptible de recevoir des significations modifiées, et même tout à fait changées.

Quant aux noms de nombre^ un de ces groupes, cités par M. Grœber, il admet, lui-même, que ceux-ci sont quelquefois figurément employés dans des locutions idiomatiques. — Remarquons que dans la langue vulgaire, des mots de cette espèce prennent souvent de nouveaux sens dans des formules d'affirmation, particulièrement dans des jurons. Tel mot est le suédois sjutton lequel — sans que la forme en soit aucunement changée — est souvent employé

de cette manière. Le procédé est le suivant: originairement ce nom de nombre était, dans ce cas, toujours suivi d'un substantif assez expressif et contenant ridée principale ; peu à peu, celle-ci s'est glissée dans la notion précédente à cause des rapports qui existaient entre eux, de sorte que ce mot renferme seul ridée tout entière (le cas appartient donc à notre première catégorie: B. 3, p. 29). — Dans la même langue, l'équivalent du français deux n a qu'une seule forme tvâ; mais plus anciennement, il y avait aussi une forme neutre tu qui actuellement, excepté dans quelques locutions archaïques ne s'applique qu'à deux fiancés ou à deux époux. Ce mot a donc ajouté à sa première signification l'idée de couple, laquelle originairement lui était étrangère; la cause semble être l'emploi archaïque qu'on a fait de ce mot dans l'Ecriture, où on le trouve dans plusieurs passages avec le sens indiqué. C'est donc un des nombreux cas où, dans les langues germaniques, le langage de la Bible a influé sur les significations des mots.

Quant aux pronoms^ nous croyons, contrairement à M. Grœber qu'on peut assez souvent entrevoir de grandes modifications qu'ont subies leurs significations. Ce n'est pas le sens propre du pronom personnel que l'on donne à la construction, appelée dativus ethicus^ ce dont on s'aperçoit assez facilement, quand il s'agit d'une traduction dans une langue où

cette construction n'existe pas; il faut donc y substituer toute une phrase d'un sens bien particulier. Et il en est de même du pronom possessif, du moins, dans un cas spécial. Dans l'anecdote de l'Anglais qui avait des difficultés pour apprendre la langue, française (voy. Storm, »Dialogues français», p. 17), on trouve la phrase suivante: »Notre Anglais, honteux et confus, s'est remis à prendre des leçons de français». Ici, le pronom ne garde pas sa signification propre; il s'y est glissé un sens ironique. On pourrait peut-être dire que cet effet dépend de ce qu'on réclame le personnage en question comme sa propriété, vu le grand rôle qu'il joue dans l'histoire qu'on était en train de raconter. Quoiqu'il en soit, »notre Anglais» est, à peu près, l'équivalent de »ce drôle d'Anglais», et sans la situation comique, la construction ne serait pas admissible '). — Dans les mots monseigneur, madame^ mademoiselle etc., le pronom a été modifié jusqu'à leur faire perdre tout leur sens propre. Cela est arrivé, dès que ces mots, au lieu de ne pouvoir être adressés qu'à des personnes présentes, sont aussi devenus de vrais titres.

i) Le pronom est assez souvent employé de cette manière dans de petits récits, des contes et des fables, toujours avec un sens moqueur; ainsi le suédois emploie vàr man^ dans les conditions indiquées, ou d'un garçon, ou d'un homme grand, pourvu que celui-ci soit un fripon ou un maladroit.

IL Changements de signification principalement

dns à des oanses subjectives ou intérieures.

Remarquons d'abord que, dans cette partie de notre schème rentrent tous les changements qui résultent d une métaphore.

La cause intérieure dont il s'agit ici, est décrite par M. Bréal dans l'article déjà cité (page 194) où il montre que »c'est le besoin que nous portons en nous de représenter et de peindre ce que nous pensons et ce que nous sentons». — Et plus loin : «Les mots souvent employés cessent de faire impression sur l'imagination».

Mais — ce »besoin intérieur» n'est pas, bien entendu^ la seule cause; il n'agit pas nécessairement. Il faut qu'il se fasse connaître, quand les conditions sont favorables, pour pouvoir créer un changement de sens*).

Et quelles sont ces conditions? — Remarquons d'abord qu'elles sont extérieures; aussi, en les examinant, verrons-nous en elles les causes extérieures qui

i) Ce changement de sens^ ne se produit natureUement pas tout de suite: il est l'œuvre du temps et de Tusage. Mais nous parlons ici de sa naissance — si l'on veut — de la première fois que le mot en question est usité au sens figuré.

ont coopéré aux causes intérieures, déjà signalées. Prenons, par exemple, le cas tout fréquent et tout simple où l'on profite d'une chose concrète, pour exprimer une notion abstraite, grâce à la ressemblance qu'on sait trouver entre elles. Or, cette ressemblance est souvent si insignifiante que l'on peut très bien comprendre que tel ou tel objet extérieur n'aurait pas été choisi, s'il n'y avait pas pour cela des raisons particulières, souvent tout occasionnelles. C'est que cette chose concrète se trouvait peut-être devant les yeux de celui qui en profitait, ou elle s'était vivement implantée dans sa mémoire par telle ou telle raison particulière; elle avait peut-être joué un certain rôle dans sa vie antérieure, ou elle était pour le moment d'une grande importance pour celui qui parlait, pour quelqu'un des assistants, pour toute la contrée, pour tout le pays — ou, tout au contraire, on en avait simplement entendu parler, on n'en avait qu'une connaissance très vague; on pouvait d'autant plus librement donner l'essor à son imagination, pourvu que l'on eût de bonnes chances d'être compris de ceux auxquels on s'adressait.

Et qui est-ce qui enrichit la langue de cette manière? — Une personne quelconque — le plus souvent un inconnu (M. Bréal, 1. c. page 194); dans la société primitive un bel-esprit, un personnage qui, grâce a sa position sociale ou à ses qualités person-

nelles était d'une certaine importance, quelquefois un poète; dans la société moderne, il faut, en premier lieu, penser à l'influence qu'exerce, à ce sujet, l'esprit humain par la littérature, par les journaux, par le théâtre (voy. M. Paris 1. c. page 71).

Chaque changement de sens, dû à une métaphore, a donc son histoire particulière. Si l'on pouvait remonter jusqu'à son début, on trouverait aussi les causes extérieures qui y ont coopéré.

Remarquons, à la fin, qu'il s'en faut de beaucoup que tout emploi métaphorique d'un mot ait aussi abouti à lui donner une signification à laquelle il était originairement étranger. Pour cela, il faut que le premier essai se soit produit, sous des conditions favorables.

Ici, s'ouvre devant nos yeux un vaste et immense domaine. Aussi notre intention n'est-elle que d'y jeter quelques regards rapides et fugitifs. La première difficulté qui se présente, c'est la classification des faits isolés. Celle-ci ne peut pas être établie sur les causes extérieures, toujours extrêmement variées et souvent tout à fait obscures. Il faut donc se borner à constater des groupes de cas analogues, toujours en examinant leurs raisons d'être.

Tel groupe, par exemple, est formé par les mots dont on s'est servi pour signifier la tête:

1. Métaphores mortes') — Tit. zucca (cuzza, cucuzza, cucurbita?), Tit cozzo et l'esp. coca (concha + une terminaison d'adjectif, d'après Caix), le franc, tète (testa), l'allem. Kopf {\. kelch; 2. tête) etc.

2. Métaphores vivantes — le franc, boule etc. On a dit que dans tous ces changements de sens,

on voit les traces de l'esprit railleur du langage vulgaire et familier. Reste alors une question à résoudre: pourquoi cet esprit moqueur a-t-il tant aimé à montrer sa subtilité à ce sujet?

La réponse ne semble point douteuse. Il faut seulement considérer que la tête doit être regardée comme le centre de la vie, siège des facultés de Tesprit et des sens. Et alors, quel bon effet ne résulte-t-il pas d'une comparaison entre ce principe vital et des objets extérieurs, morts et inertes que nous rencontrons sur notre chemin, gisant dans la poussière! — Quand on a inventé des mots vulgaires, comme le franc, boule ^ le suéd. planeten etc., on a, sans doute, pensé à une tête ainsi formée, mais gardant ses accessoires ordinaires, ce qui ne peut pas manquer de produire une impression ridicule.

I) Nous disons métaphores mortes^ quand la métaphore dont s'est servi l'esprit pour donner à un mot un sens figuré, n'existe plus comme telle, quand elle ne peut être mise en lumière qu'en consultant Tétymologie du mot.

En nous rattachant à ce groupe de mots, nous voulons examiner jusqu'à quel point des mots, signifiant la perception de nos sens extérieurs*) se sont prêtés à exprimer des idées abstraites. Voici quelques exemples:

Métaphore morte — l'esp. antojarse (ante oculum), voy. Don Quij. I. iii: »antoj6sele en esto à uno de los arrieros ir à dar agua à su recua» (alors il vint à l'esprit ....)•

Métaphores vivantes — Tit. dare un tasîo^ le franc, toucher^ le suéd. ber'ôra dans le sens d'»amener la conversation sur»; le franc, sentir dans la phrase suivante: »ses manières sentent la province»; Tesp. se sert du verbe oler dans des cas analogues, voy. Don Quij. I. XIII: ». . . . cosa .... que huele algo à gentilidad», tandis que le suéd., pour produire le même effet, profite d'un autre sens, le goùt^ en disant smakà^.

i) Nous n'en donnons ici que des exemples typiques; autrement beau, joli, (voy. page II, note i) et beaucoup d'autres sont à ranger dans le même groupe que Tesp antojarse etc.

2) Il n'en est pas de même du verbe voir dans l'exemple suivant: *Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que cellelà». Ce n'est pas là une métaphore. A cause du fréquent usage qu'on a fait de voir dans des phrases comme: *Je n'ai jamais vu quelque chose de pareil» etc- — ce verbe a fini par perdre tout son sens propre, quand il est employé dans des expressions de ce genre; il ne rappelle donc rien de ce qui se rapporte à la vision. — — Si l'on n'était pas toujours si disposé à faire de sa

M. Egger (1. c. page 123) parle des proportions dans lesquelles on a profité des sens extérieurs, pour former des métaphores, en disant : »Dans les langues classiques, et saps doute dans toutes les langues, les opérations de la pensée sont exprimées par des images, relatives le plus souvent à la vision, quelquefois au toucher, à l'odorat, au goût; les termes qui font allusion à Touïe et à la parole ne sont employés ni exclusivement, ni même dans la majorité des cas».

Toutefois, dans Tenfance des langues, les hommes se servaient, sans doute, principalement des impressions, faites sur l'ouïe pour communiquer entre eux. Nous parlons des onomatopées; ce ne sont naturellement pas des métaphores, ou ce sont des métaphores assez primitives. Pourquoi les premiers mots, inventés par les hommes, devaient ils nécessairement être des onomatopées?

Cela provient, en premier lieu, de ce que Thomme possédait dans la voix une faculté d'imiter, de reproduire les impressions, faites sur Touïe. Mais cette explication ne suffit pas. Car il est probable que, même sans cette faculté, le développement d'une

propre personne le centre de sa conversation, on ferait, sans doute, du mot réponse (la notion la plus importante) le sujet naturel, en disant, «cette (votre?) réponse est des plus impertinentes». — La modification qu*a subie voir dans ce cas appartient à la première catégorie; B. 2 (page 24).

•langue» formée de signes, de gestes, de n'importe quels moyens de communication, aurait pris le même chemin.

C'est que, la vision étant le seul sens qui pouvait entrer en concurrence avec l'ouïe, les impressions de celle-ci devaient, à l'origine, l'emporter nécessairement sur les autres, et cela grâce à leur simplicité. En voyant un objet, on reçoit une quantité d'impressions différentes (sa forme, sa couleur etc. — et laquelle choisir?); en entendant le bruit qu'il produit, il ne s'agit que d'une impression relativement simple et unique.

Un autre groupe est formé par la grande quantité de métaphores, tirées du règne animal. Il résultera de nos exemples qu'on a tiré parti des cris de certains animaux pour signifier un bruit quelconque ou bien une idée abstraite, que ce qu'il y a de caractéristique dans la nature de certains animaux se reflète quelquefois dans des notions abstraites, et puis qu'on a souvent désigné par cette espèce de mots la conduite de l'homme, pourvu qu'elle donne lieu à une comparaison avec les animaux, comparaison qui ne peut guère lui être que défavorable. Exemples: l'esp. ruido^) (rugitus); l'it. mugghiare -) ;

1) Bruit, fracas — pompe, éclat p. ex. dans *comedias de ruido».

2) Le Tasse l'emploie (Ger. Lib. IV) pour désigner le mugissement de Satan. Le changement de mugir en «faire du bruit* s'était déjà produit en latin.

rit. bramare^) (du haut allem. breman — bêler); l'it. garrire (gazouiller — quereller — injurier)*, l'it. cicalino (cicada) — bavard; ticchio, capriccio^ nucc voy. Diez, (Diction.), grillo^ monntni^)\ l'it. pappar\ accanarsi (canis) — se courroucer; l'esp. ramera*); dans Tesp.: canalla (canis) çX perreria,{^çxx2L) ont la même signification que le franc, canaille, sens qui s'est développé par une comparaison entre l'homme et les animaux signalés; cf. l'esp. soez de suis (sus) et l'anc. franc, laniers^ dont le sens de lâche s'est développé de celui de ^mauvais faucon».

L'action de s'enivrer s'exprime quelquefois par des métaphores, empruntées au règne animal, comme

i) Aspirer à, languir après. La différence entre la signification de ruido^ mugghiare d'un côté et celle de bramar de l'autre s'explique facilement par les différentes impressions que font les cris des animaux en question.

2) Dans l'expression *dare i monnini*; ce subst. signifie d'abord des «petits singes»; de là, par métaphore, des concettiniy comme les quatre substantifs précédents, tirés de Tit.

3) Ce verbe a originairement le même sens que l'allem. fressen; puis par métaphore «critiquer», «blâmer» (dévorer à plusieurs reprises).

4) Fille de manières légères; le sens propre du masculin est »jeune faucon» qui vole d'une branche à l'autre — le mot étant formé sur ramus, tout à fait comme l'allem. Aestling sur Ast (voy. Diez. Dict.). L'inconstance et le caprice, traits caractéristiques de cet oiseau, ont naturellement donné lieu au sens qui s'en est plus tard développé.

l'ital »prendere una bertuccia^ (proprement singe^ tout à fait comme l'allem. Affe^ qui a les mêmes significations). »Le latin vomere s'est aussi prêté à des expressions analogues, comme le franc. »faire des renards», Tit. »fare i gattini» (cf. Temploi semblable du franc. chat\ le suéd. kalfva^) etc.

Il n'y a rien d'étonnant qu'on trouve, dans les langues, bien des métaphores de cette espèce: les animaux ont toujours été pour l'homme, ici bas, ce qu'il y a de plus intéressant après lui-même. Et quant aux animaux domestiques, ils ont constamment été sous ses yeux comme des compagnons perpétuels et fidèles. Il est donc bien naturel que l'esprit humain ait su tirer de ce domaine une quantité de mots figurés qui devaient frapper l'imagination d'une façon toute particulière.

Le règne végétal a aussi enrichi la langue de beaucoup de métaphores.

Il en est de même des différents états et métiers d'un peuple, de toutes ses occupations comme la guerre, la chasse (voy. Darmesteter, 1. c, page 96), l'agriculture etc.

i) Beaucoup de ces mots et de ces expressions De se trou- |

veDt que dans la langue vulgaire où, sans doute, la plupart des métaphores, remontant au règne animal, ont pris naissance.

Bref — nous voyons une influence de cette espèce sur chaque terrain particulier où s'est développée toute une terminologie à part dont les mots et les expressions — bien entendu — ont toujours des sens très spéciaux et par conséquent, très distincts, qualités qui les rendent très propres à être, autre part, substitués à une expression beaucoup plus générale qui, à cause de cela, ne peut pas mettre en lumière la nuance voulue, ni produire l'impression désirée.

Examinons un de ces terrains spéciaux, par exemple, comment le vocabulaire maritime s'est prêté à donner naissance à des métaphores, employées dans un autre ordre d'idées (cf. Bréal, Le, page 194).

Quant à quelques mots de cette espèce, tels que arriver^ apporter (métaphores mortes, la dernière déjà en lat. class. — adportare\ ces verbes avaient, sans doute, quand la métaphore était encore vivante, une signification accessoire de réussir à, c'est à dire ils signifiaient venir^ porter »sain et sauf». On peut tirer cette conclusion de quelques métaphores vivantes telles que le suéd. hamna (quant à son étymologie tout à fait comparable au latin adportare\ ou rit. sbarcare^ à en juger par l'emploi qu'en a fait M. Amicis (voy. »Pagine Sparse>, page 209) dans la phrase suivante: ». . . . l'apparenza d'un uomo destinato a sbarcarne altri sessanta». Une métaphore

semblable est employée dans le langage religieux, quand on parle du ciel comme d^un port (c'est à dire >le.port du salut»)*).

Des métaphores mortes telles que l'esp. llegar (plicare [navem]) et le franc, sonder (sub-undare) ; des métaphores vivantes telles que les verbes français aborder et accoster semblent devoir leur origine seulement au fait qu'ils étaient des termes techniques avec un sens très spécial; substitués, autre part, à des expressions plus générales, ils devaient donc notamment frapper l'imagination. Il en est de même du franc, échouer^ de l'it. rimanere in seccOj de Tallem. scheitem etc.

L'abondance de ces expressions nautiques, dans la langue ordinaire, ne doit pas étonner. La terminologie de la marine est excessivement développée, chose bien naturelle, vu la particularité de la vie qu'on y mène, vu les cas exceptionnels qu elle offre, vu même les péripéties auxquelles on y est exposé; pour surmonter celles-ci, il faut beaucoup de vigilance et de ponctualité, il faut des termes de com-

x) Quelquefois on se sert métaphoriquement de ces deux verbes d'une autre manière. On s'attache, avant tout, à iMdée d'imprévu qu'ils peuvent aussi renfermer: (voy. M. Amicis, 1. c, page 98). ». . • . sbarcato in non so che albergo*. (en frang. : . . . . «tombé dans* . ■ .) — expression dont le sens est littéralement reproduit par le suéd. hamna.

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