L'APOTHÉOSE DE RONSARD
mon Ronsard, ô maître Victorieux du mètre, 0 sublime échanson De la chanson !
Divin porteur de lyre.
Que voulurent élire, Pour goûter leurs douceurs, Les chastes Sœurs!
Toi qui, nouveau Pindare, De l'art savant et rare De Phœbus Cynthien Faisant le tien.
xiv Les Poètes
A l'ivresse physique De la folle musique Sagement as mêlé Le rythme ailé!
Père! que ma louange Te célèbre et te venge, Et, comme vers mon Roi, Monte vers toi !
Mais que dis-je? l'Envie Qui déchira ta vie Ne mord plus de bon cœur Ton pied vainqueur,
Et, nette de souillure, Ta belle gloire pure Va d'un nouvel essor Aux astres d'or.
Ton nom deux fois illustre A retrouvé son lustre, Comme il l'avait jadis Au temps des lys,
Et toi, dans l'aube rose De ton apothéose, Tu marches, l'œil en feu, Ainsi qu'un Dieu.
Tenant ton luth d'ivoire.
Près d'une douce Loire A la berceuse voix, Je te revois
Dans un jardin féerique, Où le troupeau lyrique Enchante de tes vers Les bosquets verts.
DU xixe Siècle. xv
Là Du Bellay t'honore, Et je retrouve encore, Près de cette belle eau, Remy Belleau,
Et Pontus et Jodelle Et Dorât, ton fidèle, Et ce chanteur naïf Le vieux Baïf.
Avec eux, ces Déesses, Les hautaines Princesses Du sang pur des Valois, Suivent tes lois
Et servent ton Hélène A la suave haleine, De qui la lèvre leur Semble une fleur,
Et Cassandre, et Marie Qui, rêveuse, marie La rose dans sa main Au blanc jasmin.
Mais Vénus parmi l'herbe Est aussi là, superbe ; Les fleurs, pour la parer, Laissent errer
Leurs ombres sur sa joue; Quelques fois elle joue Avec l'arc triomphant De son enfant.
Et les saintes pucelles, Qui mêlent d'étincelles Et de feux adorés Leurs crins dorés,
xvj Les Poètes
Levant leurs bras d'albâtre, Vous suivent, chœur folâtre De votre voix épris, Dans ces pourpris.
Mais voici que tu chantes !
Et tes strophes touchantes Déroulent leurs accords Divins : alors,
Ronsard, tout fait silence :
La fleur qui se balance.
Le ruisseau clair, l'oiseau Et le roseau ;
Dans les cieux qui te fêtent Les étoiles s'arrêtent Et suspendent les airs De leurs concerts ;
On n'entend que ton Ode Qu'après toi, dans le mode Ancien, le chœur ravi Chante à l'envi.
Et chacun s'en récrée, Hélène, Cythérée, Déesses de la cour.
Enfant Amour,
Muses aux belles bouches ; Et les astres farouches Restent silencieux Au front des cieux.
Théodore de Banville.
DU xix« Siècle. ' xvij
AU XVie SIÈCLE.
En ce temps d'amoureux délires, On entendait vibrer deux lyres Cherchant le naïf et le neuf, L'une au trône avec Charles Neuf; L'autre à ses côtés, éclatante En accords fiers ou lamiliers, Dont l'écho faisait sous la tente Battre le cœur des chevaliers.
Par une brillante figure Sainte-Marthe appelait Ronsard Un prodige de la nature Autant quun miracle de l'art.
Par ses chants, nobles interprètes De la fortune des Valois, Il est le poète des Rois, Il devient le roi des poètes.
Esprit fêté dans le palais.
Génie attendu sous le chaume, De poésie et de bienfaits Il remplit Paris et Vendôme, Et plein de gloire, il meurt en paix Dans son prieuré de Saint-Côme.
L'Envie arracha ses lauriers Et, pendant trois siècles entiers, Pesa sur son pâle fantôme;
Ronsard. '
xviij Les Poètes
Mais de tous, poètes ou Rois, La Justice maintient les droits :
Ronsard a repris son royaume!
Vicomte A. de Beauchesne.