‹ Étude sur la vie de P. de RonsardChapitre 67 sur 125 · INTELLECTUELLES ET MORALES · texte numérisé non relu

INTELLECTUELLES ET MORALES

j'ncores, Sire, que je ne me sois jamais oc- 'cupé (a) à longuement discourir et que ma 'principale vaccation a esté plus de faire que ^jde parler, si est ce que obéissant à vostre commandement, je m'en acquittera}' le mieulx que je pourray, et seray d'aultant plus digne de pardon que j'essaye ung chemin tout nouveau et que je fais tout ce que je puis pour vous obéir et servir.

Il me semble que la question que vostre Majesté nous proposa l'autre jour, nous commandant de nous en aprester, est à sçavoir si les vertus moralles sont plus louables, plus nécessaires et plus vallentes que les intellectuelles. Quand à moy, j'en diray mon advis le plus briefvement que je pourray, laissant le surplus à ceste docte compagnie, plus exercée que moy en la philosophie et en l'art de bien dire; car mon principal mestier a tousjours esté la poësie.

Il faut entendre. Sire, que l'ame est divisée en deux parties et facultés, l'une raisonnable et l'autre irresonnable. La partie raisonnable est celle où est l'intellect, qui, comme ung grand cappitaine du hault d'un rempart, commande à ses souaars. Les vertus attribuées à l'intellect sont : sapience, science, prudence, les arts, les cognoissances des causes et les notices des principes.

Les vertus moralles sont habitudes aguisées et aprises par longue accoutumance et long usage, inssinuées, imprimées de longue main en cette partie et faculté de l'ame irresonnable, pour corriger, chastier, subjuger et mettre sous l'obéissance les passions de l'appétit et

a. Var. : appris . . .

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de la sensualité. Lesquelles vertus sont fortitude, patience, constance, foy, vérité, justice, libéralité, magnanimité, et leurs dépendances, lesquelles vertus moralles consistent tousjours en la médiocrité et au milieu de deux vices; c'est à sçavoir entre le trop et le peu. Pour vous monstrer. Sire, que mon dire est vray, nous en définirons deux ou trois; car, elles définies, vous pourrez facillement comprendre les autres.

Tempérance est une vertu de sçavoir comander aux voluptez sur deux extremitez et biens contraires. L'un est ung debauchement et dérèglement aux voluptez; l'autre est une stupidité et hébétement des sens, qui empesche que l'homme ne peust honnestement gouster quelque volupté, comme on dictqu'estoitZenocrates.(*j

Force ou fortitude est une vertu d'endurer et soufrir les périls et les dangers, et en temps et lieu, avec raison, s'exposer à la mort si besoing en est pour le service de sa patrie et de son Prince. Ses contraires vices sont : témérité et couhardise. Le téméraire, sans raison ni sans occasion, se précipitera luy-mesmes au danger; le couhard, encore que les trompettes animassent les pierres et que la bataille se donnast, ayant le cœur glacé de peur, sans avoir esguard ny à son devoir, ny à la honte, s'enfuyra.

Libéralité est une vertu qui despend son bien honnestement et splendidement, et qui prent plus plaisir à donner que à recevoir. Ses extrémités sont prodigalité et avarice. Vous voyez qu'un mauvais mesnager menge et dissipe en habillemens, festins et plaisirs, en peu de jours, le bien que ses ayeulx ont acquis avec cent ans de travail. Son autre contraire vice est l'avarice. L'avaricieux, encore qu'il ayt plains coffres d'argent, il se lerra plustost mourir de faim que d'en oster ung liard.

I. Xenocrate de Chalcedoine, disciple de Platon, célèbre par sa probité, sa prudence et sa chasteté, avait l'esprit trèslent. Ce qui faisait dire à Platon qu'Aristote avait besoin de bride et Xenocrate d'éperon.

Pour retourner à mon propos, il est certain que les vertus moralles ne sont pas facultez naturelles, comme est le voir, l'ouïr, le fleurer, le toucher, le gouster, l'engendrer, le digérer. En tous temps l'homme voit, et oyt, et touche, et engendre, et digère, si ses instruments ne sont viciés. Mais les vertus sont aprises par usage et longueur de temps; car devant que Thomme sache bien se tempérer et commander, qu'il soit bon justicier, obéissant à ses supérieurs, charitable et miséricordieux, il fault qu'il ayt apris auparavant que c'est que tempérance, force, patience, justice, charité, miséricorde et telles autres vertus en gênerai. Doncques ses vertus ne sont pas naturelles, elles sont toutes aprises ou, pour plus modestement parler, accoutumées. Quand l'homme les a une fois aprises par longue coustume, il les met aprez en exécution et opération.

De en (') la partie inférieure de l'ame, qui est la sensualité, il y a ung mouvement naturel, que nous appelons passion, comme est ire, crainte, douleur, joye, tristesse; lesquels tienent, comme dit Platon, du sang et du cœur, et qui sont presque dans le corps comme sont en la Republique les marchands et la noblesse. Le sang, comme siège de l'appétit de concupiscence et désir, sem.ble au marchand lequel appete tousjours d'avoir plus qu'il n'a. Et le cœur ressemble à la noblesse qui, pleine de magnanimité, de force, d'ire, de colère, de courroux et d'ardAr, envoyé de terribles impressions en l'entendement. Et la raison est au hault de la tour et au sommet de la teste, comme un Roy en son trosne, ou le sénat en son pallais, corrigeant, amendant et fesant venir à obéissance telles passions et perturbations, et les contenant en leur debvoir.

Les anciens poètes, affm que j'honnore mon mestier, ne pouvant monstrer aux yeux corporels combien le vice venant de passion estoit monstrueux, firent peindre une chimère, qui estoit divise en lyon , en dragon et

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