RENOUVEAU
Ronsard, quand tu parus, les douces voix des Muses Ne savaient bégayer que des notes confuses, Au bord de leur riant berceau ; C'est toi qui leur appris à sonner de la lyre; Toi qui leur enseignas comment le cœur soupire. Comment le vers chante un rythme nouveau.
De tous les sentiments ta peinture est si franche, Que, sur tes frais tableaux, quand le regard se penche,
Il les voit vivre devant lui; Nous croyons respirer le parfum de tes roses Qui perdaient leur couleur presqu'aussitôt qu'écloses Et se fanaient alors comme aujourd'hui.
Et pourtant ton langage offre un aspect étrange, En son cours il charrie un étonnant mélange
xxxij Les Poètes
SONNET
Hélas! nous sommes nés en des jours violents! Le Passé tombe, après s'être coupé les veines, Et le Présent nourrit de lâchetés malsaines L'Avenir au maillot dont il corrompt les flancs.
Meurent les seins féconds et les mamelles pleines ! Nos fils boiront la honte et les affronts sanglants ; On les verra traîner sous des cieux insolents [chaînes ! Leurs fronts lourds de mépris et leurs bras lourds de
Pour nous, avant de voir le grand sol des aïeux S'effondrer sous nos pieds, sauvons du moins nos Dieux, Les gais sonneurs d'amour, les charmeurs de souffrance.
Rois, tribuns et soldats, fils géants du hasard, Vous serez oubliés, cependant que Ronsard Vivra pour dire où fut le beau pays de France.
JOSEPHIN SOULARY.
SONNET
O maître des charmeurs de l'oreille, ô Ronsard, J'admire tes vieux vers et comment ton génie Aux lois d'un juste sens et d'une ample harmonie Sait, dans le jeu des mots, asservir le hasard.
DU XIX*: Siècle. xxxiij
Mais plus que ton beau verbe et plus que ton grand art.
J'aime ta passion d'antique poésie,
Et cette téméraire et sainte fantaisie
D'être un nouvel Orphée aux hommes nés trop tard.
Ah ! depuis que les cieux, les champs, les bois et l'onde N'avaient plus d'âme, un deuil assombrissait le monde, Car le monde sans lyre est comme inhabité !
Tu viens, tu ressaisis la lyre, tu l'accordes Et, fier, tu rajeunis la gloire des sept cordes Et tu refais aux Dieux une immortalité.
Sully-Prl'dhomme.
Je l'aime, ce poète à l'instinct créateur, Qui fort de son génie, inspiré par l'étude, Prit dans ses mains la langue encore informe et rude, Et la pétrit longtemps comme un hardi sculpteur ;
Et qui l'ayant domptée et faite à sa hauteur Mit sa grande œuvre au jour, puis, dans la solitude, Las de gloire et d'encens, rongé d'inquiétude, S'endormit dans la paix du divin Rédempteur?
Vrai monarque d'un siècle unique dans l'histoire. On l'arracha du trône; on insulta sa gloire... Le vaincu se relève, acclamé, rayonnant.
Ronsard. * c
xxiv Les Poètes
Tu connus ces retours d'ombre et de renommée, Ronsard : un court déclm te vaut un beau réveil.' Ta gloire renaissante est doublement aimée : Elle était Nébuleuse, on la fixe Soleil.
« Tu ne fus, disait-on, qu'un bâtard de la Grèce, Un Vendômois d'Athène échappé dans Paris, Qui récitait les vers d'archaïque tendresse, Qu'Anacréon, bien plus qu'Amour, t'avait appris. »
Nous avons vu plus clair au fond de ton génie; La France, écoutant mieux, y retrouve le sien. Et ravivant sa gloire injustement ternie, Se fait un fils de plus de cet Athénien.
Edouard Fournier.
Paris, 27 Juin 1867.