LA ESTRELLA DE SEVILLA
( L'Étoile de Séville. )
L'Étoile de Séville est le nom que la renommée a donné à la plus charmante fille qui ait habité sur les bords du Guadalquivir. Elle a pour seul protecteur son frère Busto Tabera, et pour fiancé don Sancho Ortiz de las Roëlas, l'ami de son frère ; leur mariage est décidé et s'apprête.
Mais le roi don Sancho el Bravo est venu visiter Séville, il a vu Estrella, et n'a pu lavoir sans l'aimer; les obstacles, qui lui ferment la maison où elle demeure, ont fait de cet amour une aveugle passion. Il prodigue ses faveurs au frère, qui ne les reçoit qu'avec soupçon et méfiance. La vertu de
l'Étoile de Séville paraît inattaquable; tout devrait le détourner de ses coupables projets ; mais il a fait part de son amour à don Arias, son favori, et celui-ci, poussé par le désir servile de plaire à son maître, a gagné à prix d'argent une esclave de la maison Tabera, qui doit ouvrir au roi, pendant la nuit, la porte de la chambre d'Estrella, à l'heure où son frère est d'ordinaire absent ; c'est donc à la faveur de cette perfidie, que le roi se glisse dans la maison de son noble sujet, en y apportant la honte et le déshonneur ; mais à peine est-il introduit que, par un hasard providentiel, Busto Tabera rentre , le surprend dans l'appartement qui précède celui de sa sœur , tire son épée et veut le forcer à défendre sa vie ; le roi se nomme, mais Tabera, bien qu'il l'ait reconnu, s'écrie qu'il en a menti, qu'un roi ne viendrait pas déshonorer un de ses sujets par un guet-apens, et que s'il avait d'abord à venger son propre honneur, il a maintenant de plus à venger celui de son souverain dont il prend frauduleusement le titre ; il s'avance donc sur le roi qui tire aussi l'épée ; et le combat aurait lieu, si le bruit de cette vive contestation n'avait attiré des serviteurs au milieu desquels il réussit à se dérober.
Tabera resté seul ne doute pas un instant de la vertu de sa sœur. La trahison seule a ouvert au roi la porte de sa maison ; il interroge l'esclave qui a été achetée par don Arias ; celle-ci finit par lui avouer le crime dont elle s'est rendue coupable ; alors Tabera la tue de sa propre main et va suspendre son cadavre à la grille du palais.
Ceci est si vite fait que, lorsque le roi avec son favori don Arias, rentre, le cœur soucieux, et roulant déjà des projets de vengeance contre son arrogant sujet, il se heurte au cadavre de cette femme.
Cette preuve que Tabera savait de qui il était l'agresseur, le condamne à mort dans l'esprit du roi; mais la raison de cette mort doit rester ignorée ; c'est moins une
L'ÉTOILE de séville.
justice qu'une vengeance qu'il faut au monarque blesse dans son amour et dans son orgueil.
les rois d'Espagne trouvent facilement des bras pour les venger. Sancho Ortiz de las Roëlas, dont la liaison avec doiia Estrella est restée secrète, se trouve fortuitement au palais ; c'est un homme brave , sûr et dévoué. Le choix du roi se fixe sur lui, et c'est au moment où Busto ïabera, prêt à s'exiler volontairement, vient de lui écrire pour presser son mariage avec Estrella sa sœur, c'est à ce moment que Sancho paraît devant le roi.
le roi. Quel châtiment mérite l'homme qui a tiré l'épée contre son roi ?
don sancho. La mort.
le roi. La donneras -tu au coupable?
don sancho. Oui.
le roi. Tu le frapperas?
don sancho. Oui, après l'avoir appelé en duel, car je ne suis pas un assassin.
le roi. Pourvu qu'il meure , peu m'importe comment, à quelle récompense prétends-tu ?
don sancho. Épouser celle que j'aime est toute mon ambition.
le roi. J'y pourvoirai.
Le roi donne à don Sancho deux lettres fermées et scellées; dans l'une est sa propre déclaration que c'est par ses ordres que don Sancho a donné la mort à un homme jugé coupable de lèse-majesté par le roi lui-même; l'autre contient le nom de la victime désignée.
Don Sancho déchire la première, car, dit-il, la parole du roi me suffit.
Il emporte l'autre, et l'infortuné ne l'ouvre et ne la lit qu'au moment où un nouveau message de Tabera le prie de hâter son mariage avec sa sœur.
Désespéré de cet ordre fatal qui désigne à son bras
l'homme qu'il aime le mieux au monde, et dont il adore et va épouser la sœur, il balance, il hésite, il veut rompre cette fatale promesse faite si imprudemment il n'y a quTm instant ; mais sa parole est sacrée, et elle a été donnée à son roi; au milieu de ce combat entre l'amitié, l'amour et l'honneur, ïabera se présente, il s'étonne du retard de son ami ; sa voix a presque le ton du reproche ; alors don Sancho s'écrie : Je ne puis épouser ta sœur maintenant ; et, sans autre explication, les épées se tirent et le duel a lieu à l'instant même et sur place; bientôt Tabera est tué par don Sancho.
tabera. Tu m'as frappé à mort : c'est assez. (Il tombe.)
don sancho. Qu'ai-je fait ! quand je t'ai frappé j'étais hors de moi-même. Maintenant que je reviens à moi, tue-moi, tuemoi, mon frère.
tabera. Adieu, frère, je te confie, en mourant, le soin de dofia Estrella. (Il meurt.)
don sancho , à l'officier. J'ai *tué mon frère, je suis un nouveau Gain; j'ai tué un autre Abel innocent; voyez là son cadavre ; tuez-moi sur place.
Au milieu du désespoir de don Sancho, la justice est arrivée.
Il a beau demander la mort, on n'écoute pas sa prière, on l'entraîne à la prison ; on le questionne : pourquoi a-t-il tué son ami? Il pourrait invoquer le nom et la promesse du roi, il ne le fait pas et répond : — Je l'ai tué, je ne puis le nier, et je ne veux pas le nier. Mais pourquoi? Vous ne le saurez pas de moi; qu'un autre le dise; je ne veux avouer qu'une seule chose, c'est que je l'ai tué.
Que fait la pauvre Estrella, ignorante encore du terrible malheur qui la menace? Elle caresse l'espoir d'appartenir à celui qu'elle aime. Elle se pare, elle consulte son miroir; elle veut se faire plus belle encore pour recevoir
L'ÉTOILE DE S É V I L L E. J7i
l'époux adoré. Mais un grand bruit se fait entendre dans la rue ; quelle est cette foule ? on apporte un cadavre dafis sa maison ; c'est celui de son frère. Qui l'a tué?
— Estrella, c'est votre amant don Sancho Ortiz de las Roëlas !
Vous voyez comme celte pièce abonde en situations saisissantes et dramatiques !
Cependant don Sancho, en prison, ne veut pas dire quels ont été les motifs de son duel avec Tabera. Il a déchiré, devant le roi, la déclaration qui le rendait innocent. Il attend maintenant que le roi lui-même vienne déclarer que c'est par ses ordres que le meurtre a été commis. Jusque-là il attend et refuse héroïquement de parler.
Estrella est venue se jeter aux pieds du roi pour demander justice.
Non point, dit-elle, pour que tu me la rendes toi-même, laisse à ma volonté le soin de ma vengeance. J'aimais Busto Tabera, mon frère. — Il m'a protégée comme un père. — Je le regardais comme tel, et j'avais pour lui le respect et l'obéissance d'une fille ; je vivais contente avec lui sans permettre au soleil de soupçonner ma vie ; car je n'ouvrais jamais mon balcon à ses rayons. Séville enviait notre amitié fraternelle, et l'on voyait en nous les deux frères qui, au firmament, ne forment qu'une étoile. — Une main barbare a frappé Tabera et confondu notre bonheur.
J'ai perdu mon frère, j'ai perdu mon époux, et je reste seule en ce monde ; rends-moi justice, Seigneur, livre moi l'homicide ; remplis ton devoir en le faisant ; livre-le-moi, je veux être moimême son juge.
Le roi lui donne un anneau qui lui ouvrira la prison de don Sancho; entrons-y avec elle. Son visage est caché sous une mante, et son amant ne la reconnaît pas.
estrella. Je vous rends la liberté ; allez avec Dieu, Sancho
Ortiz, sachez que j'use envers vous de clémence et de pitié; allez avec Dieu; vous êtes libre. — Pourquoi vous arrêtez-vous? que regardez-vous? Pourquoi hésitez-vous? Le temps s'Use dans ce retard. Allez ! un cheval vous attend sur lequel vous pourrez vous échapper ; un serviteur a tout l'argent nécessaire pour votre route.
don sancho. Sehora, laissez-moi baiser vos pieds.
estrella. Ce n'est pas le moment ; partez.
don sancho. Je partirais plein d'un trop grand souci ; je veux savoir qui me délivre, pour savoir à qui je dois toute ma reconnaissance.
estrella. Je suis une femme qui ai pour vous de rattachement; j'ai votre liberté en mon pouvoir, et je vous la donne; allez avec Dieu.
don sancho. Je ne sortirai pas de cette prison, si vous ne dites pas qui vous êtes, ou si vous ne vous découvrez pas le visage.
estrella. Je n'ai pas le temps de le faire.
don sancho. Je veux vous payer ma vie et ma liberté ; je dois savoir à qui j'ai une si grande obligation pour la reconnaître un jour.
estrella. Je suis une femme noble, et, à tout considérer, la femme qui vous aime le mieux, et que vous aimez le plus mal ; allez avec Dieu.
don sancho. Je ne le ferai jamais si vous ne vous découvrez pas sur l'heure.
estrella, se dévoilant. Hé bien ! pour vous décider à partir, c'est moi.
don sancho. Quoi! c'est vous, étoile de mon âme.
estrella. Je suis l'étoile qui te guide, et qui te conduit à la vie; va-t'en, l'amour a triomphé de la rigueur; car je t'aime, et je suis pour toi une étoile favorable.
don sancho. Quoi ! tu n'as que des rayons de grâces pour ton plus grand ennemi ! Peux-tu avoir tant de pitié pour moi ? Non, traite-moi avec plus de cruauté; car ici la rigueur sera de la pitié, puisque le châtiment est tout ce que j'implore ; ordonne donc qu'on me fasse mourir.... Quoi ! tu donnerais la liberté à
l'étoile de s é vil le.
celui qui a donné la mort à ton frère ; il n'est pas juste que je vive, puisque c'est par moi qu'il a été tué. Il doit te perdre aussi, celui qui a perdu un tel ami ! Si tu me donnes la liberté, j'en profiterai pour me livrer à la mort; en restant prisonnier, qu'aurais- je besoin de la demander?
estrella. Mon amour est plus ferme et plus fort que le tien ; je te donne la vie.
don sancho. Hé bien, moi î je me donne la mort puisque tu veux me délivrer; si tu agis comme tu dois agir, j'agirai de mon côté comme je dois le faire.
estrella. Pourquoi veux-tu mourir ?
don sancho. Pour te venger.
estrella. De quoi ?
don sancho. De mon action déloyale.
estrella. C'est cruauté.
don sancho. C'est justice.
estrella. Tu n'as pas de partie adverse.
don sancho. Ma partie adverse, c'est l'amour.
estrella. C'est m'offenser.
don sancho. C'est encore t'aimer.
estrella. M'aimer ainsi !
don sancho. Oui, c'est t'aimer que mourir.
estrella. Au contraire, tu m'offenses.
don sancho. Je t'offenserais en vivant,
estrella. Écoute-moi.
don sancho. Il n'y a rien à ajouter.
estrella. Où vas-tu?
don sancho. Mourir ; ma vie est un outrage pour toi.
estrella. Fuis et laisse-moi.
don sancho. Ce n'est pas bien.
estrella. Vis, et sois libre.
don sancho. Ce n'est pas juste.
estrella. Pour qui veux-tu mourir?
don sancho. C'est ma volonté.
estrella. C'est de la barbarie.
don sancho. C'est aussi de l'honneur !
estrella. Qui donc t'accuse?
don sancho. Ton mépris.
estrella. Je n'en ai pas pour toi. don sancho. Je suis un marbre.
estrella. As-tu ta raison?
don sancho. Je ne vois que l'honneur, ma vie t'offense. estrella. Hé bien ! va donc mourir, insensé, moi je vais aussi mourir de mon côté. (Ils se séparent.)
Après cette scène, lecteur, vous vous sentirez, comme nous, un vif désir de relire le Cid de notre grand Corneille. Ne trouvez-vous pas que le même souffle inspire les deux poètes? La situation est la même, et tous deux sont au même niveau de grandeur d'âme et d'héroïsme.
Le roi voit avec inquiétude s'approcher le moment où don Sancho sera jugé. Il ne veut pas déclarer la vérité en racontant ce qui s'est passé ; maintenant que le temps et la réflexion ont refroidi son amour et sa haine, il a honte de l'aveu qu'il aurait à faire; seulement comme il a pitié du généreux jeune homme que son silence va condamner à mort, il veut influencer les juges et mettre le poids de son autorité dans la balance de la justice. Il prie les juges de ne condamner le coupable qu'à l'exil; car, dit-il, la mort de don Sancho ne rendra pas la vie à Tabera, et en le bannissant à Gibraltar ou à Grenade je lui donnerai l'occasion de trouver une mort volontaire.
Mais on vient enfin lui apporter le jugement prononcé : don Sancho est condamné à avoir la tête tranchée! Et comme le roi se courrouce, et rappelle la prière qu'il avait faite, quelques paroles nobles et dignes lui font monter le rouge au visage4. C'est bien! répond-il, il suffit, vous me faites honte tous à moi-même.
Nous citerons en entier la dernière scène de la pièce,
1 On pourrait les traduire par les mots mémorables :
« La Cour rend des arrêts et non pas des services. »
l'étoile de sé ville
elle échapperait à l'analyse par la beauté de ses détails.
Estrella est présente, on amène don Sancho devant le roi qui est entouré des juges.
l'alcaïde. Voici Sancho Ortiz.
don sancho. Seigneur, pourquoi ne mets-tu pas fin par ma mort à mes malheurs? j'ai tué Busto Tabera ; que l'on me tue aussi ; faites mourir celui qui a tué ; seigneur, faites-moi miséricorde, en faisant justice.
le roi. Attends, qui t'a commandé de lui donner la mort?
don sancho. Un papier.
le roi. Signé par qui ?
don sancho. Si le papier pouvait parler, il le dirait, car la chose est évidente et claire ; mais un papier déchiré ne peut livrer que des paroles confuses ; je sais seulement que j'ai tué l'homme que j'aimais le plus au monde , parce que je l'avais promis ; mais Estrella attend à tes pieds qu'on me donne la mort, et ce ne sera pas pour elle une suffisante vengeance.
le roi, à Estrella. Estrella, j'ai décidé votre mariage avec un grand de ma maison, jeune et galant, et prince en Castille, et en retour nous vous demandons une grâce qu'il n'est pas juste que vous refusiez, c'est le pardon de don Sancho.
estrella. Hé bien ! seigneur, si je suis mariée , que Sancho Ortiz soit dftnc mis en liberté, je renonce à ma vengeance.
don sancho. C'est parce que son altesse te marie, que tu inaccordes ton pardon ?
estrella. Oui, c'est pour cela que je te pardonne.
don sancho. Et tu te trouveras ainsi assez vengée.
estrella. Oui, et satisfaite.
don sancho. Hé bien alors, j'accepte la vie, bien que j'eusse préféré la mort.
le roi. Hé bien ! don Sancho , soyez libre , allez avec Dieu.
l'un des juges. Considérez , seigneur , qu'en lui donnant la liberté, vous outragez Séville, car il doit mourir.
le roi, à son confident. Que ferai-je? tous ces gens-là m'impatientent, et me font rougir.
don arias. Parlez.
le roi, aux juges, lié bien, que Séville clone me fasse mourir moi-même, car j'ai été la cause de cette mort; c'est moi qui ai donné l'ordre, et cela doit suffire pour sa décharge.
don sancho. Mon honneur n'attendait que cette justification; le roi me l'avait ordonné ; et je n'aurais pas, sans cela, commis une action si sauvage.
le roi. Je dis que c'est la vérité.
l'un des juges. Séville se trouve ainsi satisfaite ; si vous en 'aviez donné l'ordre, c'est que vous aviez un motif raisonnable. le roi. La noblesse sévillane me laisse dans l'admiration. don sancho. Je vais donc partir pour l'exil, quand vous aurez accompli la promesse que vous m'avez faite. le roi. Parlez.
don sancho. Vous vo.usêtes engagé à me donner pour femme celle que je vous demanderai.
le roi. C'est vrai.
don sancho. Hé bien ! je vous demande dona Estrella , et prosterné ici à ses pieds, je lui demande pardon de mon crime. estrella. Sancho Ortiz, le roi m'a déjà mariée. don sancho. Mariée !
EJSTRELLA. Oui.
don sancho. Je suis mort.
le roi. Estrella, il s'agit de la parole que j'ai donnée, je suis roi et je dois l'accomplir ; que me répondez- vous ? • estrella. Qu'il soit fait selon votre plaisir ; il a mon cœur. don sancho. Et elle a le mien.
le roi. Alors, que manque-t-il donc pour que le mariage se
fasse?
don sancho. L'union des volontés.
estrella. Et celle-là ne pourra jamais exister entre nous, quand même nous serions mariés.
don sancho. C'est vrai, et par cette raison je te rends ta parole.
estrella. Moi aussi je te rends ta parole. Car voir toujours le meurtrier de mon frère à ma table et dans mon lit, serait un tourment pour moi.
don sancho. Et ce serait aussi pour moi une torture de tou-
l'étoile de s é ville.
jours voir la sœur de celui que j'ai injustement tué, et que j'aimais comme mon âme.
estrella. Hé bien ! nous sommes donc libres.
DON SANCHO. Oui.
estrella. Hé bien ! adieu.
don sancho. Adieu.
le roi. Attendez.
estrella. Seigneur, celui-là ne sera pas mon époux qui a tué mon frère ; pourtant je l'aime et je l'adore. (Elle sort.)
don sancho. Et moi j'ai beau l'aimer, la justice ne veut pas que je l'aie pour épouse. (Il sort.)
le roi. Quelle grandeur d'âme !
don arias. Quelle fermeté !
le roi. Tout ce monde m'étonne et m'épouvante.
le juge. C'est le caractère des gens de Séville.
Voilà comment finit ce drame remarquable dans lequel on ne sait qui l'on doit admirer le plus du héros ou de l'héroïne, et où l'on ne peut que s'écrier, comme le roi et sa cour : Quelle fermeté ! quelle grandeur d'âme ! En effet, ce dénoûment inattendu est pathétique et sublime. Nous le préférons à celui de Corneille dans le Cid. Quelle noble tristesse dans cette résolution réciproque de se rendre leur parole ! que d'amour dans ces simples et énergiques adieux! Comme l'amant est cligne de l'amante!
Et ici l'héroïsme est une seconde vue ; car l'amour ordinaire est un égoïsme à deux qui, dans l'aveuglement de la passion, oublie pour un moment tout ce qui l'entoure ; tandis que ces nobles enfants ont senti que leurs deux cœurs ont beau s'aimer, ils ne peuvent pas battre l'un contre l'autre, parce qu'une ombre, chère à tous deux, les sépare dans cette vie.
Il est des souvenirs qui ne s'effacent pas sur la terre. Les anciens avaient imaginé les eaux clu Léthé pour engloutir le spectre importun du passé, Pour les âmes chrétiennes,
il disparaîtra dans les douceurs du pardon général et réciproque, et dans l'éternel foyer d'amour, dont les amours terrestres ne sont que l'ombre et l'espérance.