‹ Étude sur la vie et les œuvres de Lope de VegaChapitre 16 sur 120 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

l'écuyer, lucinde.

lucinde. Oùva-t-elle?

l'écuyer. Je n'en sais rien. Je suis tremblant. lucinde. Tout est malheur aujourd'hui.

l'écuyer. Elle va se tuer.

lucinde. Elle ne le fera pas.

l'écuyer. On raconte la même chose de Didon. Elle périt sur un bûcher pour l'honneur de son mari.

lucinde. Elle aura peur pour son âme.

l'écuyer. Je pense que , bien qu'elle soit chrétienne , elle voudra imiter la romaine Lucrèce.

lucinde. Irai -je voir, tout doucement, ce. qu'elle veut faire ?

l'écuyer. Va, Lucinde, avec circonspection, dans le cas où elle aurait l'intention de se tuer.

lucinde. J'y vais, et, quand même elle se serait enfermée â clef, je crierai à haute voix.

l'écuyer. Et moi, bien que vieux et troublé, je jetterai la porte à bas. (Lucinde s'en va.) Hélas! Hélas! que de malheurs naissent d'un injuste amour !

Le roi arrive, et après un moment d'attente, pendant le-

quel il a congédié les serviteurs de la maison, dona Sol entre; elle est pâle et se soutient avec peine.

dona sol. Que votre Majesté soit la bienvenue î le roi. Gomment puis-je mieux être reçu que par cette parole? Pardonne les inventions et les ruses de l'amour ; la sincérité ne suffisant pas, il a fallu la trahison pour te vaincre.

dona sol. Seigneur, je n'aurais pas résisté à votre invincible valeur, remplie d'affection et d'amour, si j'avais pu y répondre ; car j'ai toujours apprécié la faveur que vous me faisiez; mais je ne l'ai pas accueillie, à cause des défauts que j'ai dans ma personne. Mais, puisque aujourdhui je m'y vois contrainte, je vous donne, telle que je suis, pleine possession de mon corps, comme si vous étiez mon époux. Et plaise à Dieu que je ne sois pas la cause du mal que je soupçonne. Je veux donc, avant tout, que vous voyiez mes bras, mon cou et ma poitrine. Je fus, il y a un an déjà, frappée d'une affreuse maladie , qui m'éloigne de mon mari; hélas! bien que vous me voyiez belle au dehors et bien vêtue, je suis un fruit peint dont le cœur est pourri. (Elle se découvre les bras et la poitrine.) Voyez, Seigneur, voyez ces plaies remplies de sang !

Le roi, à qui cette vue inspire un profond dégoût, s'enfuit épouvanté.

SGÈ^E XVI.

DONA SOL et LUCINDE.

lucinde. Le monde, senora, célébrera ta valeur; comment est-il possible que tu aies eu le courage de te brûler ainsi le corps des pieds à la tête ?

dona sol, prête à s'évanouir. Amie, viens me soigner, je meurs de douleur.

Cet héroïsme paraîtra peut-être sauvage ; mais nous ne pouvons lui refuser notre admiration, et ce qu'on doit

LE CHATIMENT SANS VENGEANCE

surtout remarquer dans les scènes que nous venons de citer, c'est la grande simplicité du style et la sobriété de l'expression ; point d'enflure, point de sentiments exagérés. La noble femme a pris une résolution extrême, elle l'accomplit avec une énergie calme et un courage sans forfanterie. Le mari et le frère de doiia Sol sont tous deux dignes d'elle ; quant au roi, guéri de sa passion, il apprend bientôt cette action sublime. Il rend la liberté et l'honneur à don Alvar, injustement accusé, et la reine elle-même prend sa propre couronne et la pose, pour un moment, sur la tête de celle qu'elle a prise long temps pour une rivale.

EL CASTIGO SÏN VENGANZA. -

(Le châtiment sans vengeance.)

Le duc de Ferrare qui doit épouser Cassandre, fille du duc de Mantoue, a envoyé au devant d'elle son fils illégitime, Frédéric. Une aventure romanesque donne à celui-ci l'occasion de sauver la vie à sa future belle-mère. Depuis ce jour, un amour profond s'empare du jeune homme ; il devient sombre et mélancolique. De son côté, Cassandre, devenue la femme du duc, est négligée par son époux, car il est retourné à toutes les habitudes d'une vie débauchée. Ecoutons -la se plaindre à sa suivante qui vient de lui donner le nom d'Altesse :

cassandre. Il n'y a point d'aitesse, quand on a le cœur trisle. . Combien j'aimerais mieux être une simple villageoise que l'heure matinale trouve à côté de son mari laboureur, qu'altesse couverte d'or, de pourpre et d'écarlate, et négligée de son époux! Plut à Dieu que je fusse née dans une humble condition où j'aurais trouvé un cœur pour m'apprccier et répondre à mon

amour! Dans cette humble sphère, comme dans les chambres royales, on jouit du même contentement. Qu'importe la grandeur, quand la nuit couvre tous les amours sous un voile uniforme !

Le soleil, quand, aux premières lueurs de l'aube, il surprend deux époux enlacés dans les bras l'un de l'autre, ne voit ni bonheur plus grand, ni repos plus voluptueux, à travers les vitres de cristal et sous les lambris dorés, que lorsqu'il pénètre par la croisée chancelante d'une chaumière en ruine. Heureuse celle qui n'a pas à pleurer un dédain fastueux, et se lève gaiement du côté de son époux! Heureuse celle qui, le matin, se mire et se lave, avec ses deux mains, la figure dans la fontaine voisine, au lieu de se baigner de pleurs, parce qu'elle est la femme d'un homme sans foi, dût-il être le duc de Ferrare !

Lucrèce. Votre altesse a-t-elle écrit à son père tous ces chagrins?

cassncre. Non , Lucrèce , mes yeux savent seuls quel est le sujet de mes pleurs.

Lucrèce. Hélas! il eût été mieux et plus conforme aux lois de la nature et de la raison que le comte Frédéric eût été votre époux. Ce mariage eût assuré son sort, et ses fils lui succéderaient. Cette mélancolie, dans laquelle on le voit plongé, n'est pas sans cause.

cassandre. L'héritage qu'il rêve n'est pas l'objet de mon envie; et je ne lui donnerai point de frère. Frédéric peut être sûr que je ne suis pas la cause de ce qu'il souffre. Ce qui est arrivé est un malheur qui nous est commun à tous deux.

Frédéric, avant d'avoir vu sa belle-mère, aspirait à la main d'Aurore, sa cousine. Le duc veut la lui donner pour femme, maintenant il la refuse, et, quand son père attribue sa rêverie au regret qu'il a d'un mariage qui lui enlève ses droits à l'héritage de la couronne, le jeune homme, pour s'en défendre, accuse Aurore d'avoir changé de sentiments à son égard et d'aimer un autre seigneur de la cour. Plus tard, celle-ci se plaint à Cassandre elle-même

LE CHATIMENT SANS VENGEANCE

de cette injuste jalousie, et Cassandre lui promet de parler à son beau-fils ; voilà un extrait de la scène qu'elle a avec lui. Elle croit encore que l'ambition déçue est la seule cause du découragement de Frédéric.

cassandre. Je puis t'assurer que je ne te donnerai pas de frère. Car le duc n'a fait ce mariage que pour donner satisfaction à ses courtisans; ses habitudes vicieuses, pour ne pas leur donner un autre nom, ne lui ont permis de s'abandonner à mes bras que le court espace d'une nuit qui lui parut un siècle, et il est retourné avec plus de fureur encore à ses plaisirs passés en rompant le frein de mes bras...

Frédéric. Je suis étonné, madame, devons voir attribuer ma tristesse à des pensers si bas. Frédéric a-t-il besoin de posséder des États pour être ce qu'il est? n'aurais-je pas ceux de ma cousine si je me marie avec elle? ou bien ne puis-je, en tirant l'épée contre quelque prince voisin, gagner par la conquête ce que je perdrais ailleurs ? Non ! ma préoccupation ne vient pas de l'intérêt; et, bien que ce soit peut-être m'écarter trop de la raison en le disant, sachez, madame, que je mène la vie la plus triste que jamais homme ait menée en ce monde, depuis que l'amour a tiré des flèches de son arc. Je meurs sans remède, ma vie va finissant comme la flamme d'un flambeau, et je demande en vain à la mort de ne pas attendre que la cire soit entièrement consumée, puisqu'un léger souffle lui suffit pour me jeter dans sa nuit profonde.

cassandre. Frédéric, retiens tes larmes; le ciel n'a pas donné les pleurs aux hommes, mais un esprit ferme et brave. Les larmes sont le majorât des femmes à qui la force manque, bien qu'elles aient le courage ; elles ne conviennent pas aux hommes, excepté seulement lorsqu'ils ont perdu l'honneur et ne l'ont pas encore vengé. Maudite soit Aurore et la jalousie qu'elle te donne, d'avoir réduit à un état si misérable un cavalier beau, sage, généreux et si digne d'être aimé !

Frédéric. Ce n'est point Aurore; vous faites erreur.

cassandre. Qui donc est-ce?

Frédéric. Le soleil lui-même.

cassandre. Quoi ! ce n'est point Aurore?

Frédéric. Ma pensée a volé plus haut.

cassandre. Une femme t'a vu et t'a parlé, tu lui as dit ton amour, et elle n'a eu qu'un cœur ingrat pour toi ; ne vois-tu pas que la chose paraît impossible?

Es-tu donc amoureux de quelque statue de bronze, d'une nymphe ou d'une déesse sculptée dans le marbre? L'âme des femmes n'est pas revêtue d'un jaspe glacé, et un léger rideau couvre seulement toute pensée humaine; jamais amour accompagné de tant de mérite n'a frappé au cœur d'une femme, que son âme n'ait répondu : Me voici, entrez doucement. Dis-lui ton amour, quelle qu'elle soit. Ce n'est pas sans raison que les Grecs ont peint souvent Vénus aux pieds d'un faune ou d'un satyre; Phœbé se rendit souvent de sa demeure argentée pour visiter Endymion sur le mont Hatmos. Suis mon conseil, comte, car l'édifice le plus chaste n'a qu'une porte de cire; parle et ne meurs pas en te taisant.

Frédéric. Le chasseur industrieux met le feu autour du nid du pélican indien, et l'oiseau revenu bat des ailes pour délivrer ses petits ; mais, en le faisant, il augmente la flamme qu'il croyait éteindre, et les ailes brûlées, il perd sa liberté qu'il aurait gardée s'il se fût envolé. Ainsi, mes pensées qui sont les fils de mon amour, et que je garde dans le nid du silence, s'enflamment en vous écoutant ; l'amour bat les ailes, et les consume en voulant les

délivrer Hélas ! le danger est si grand pour moi, que puisque

tout ce qui est doit mourir , il vaut encore mieux mourir en souffrant et en me taisant. (H sort.)

Cassandre, restée seule, ne peut douter, bien qu'elle se refuse à le croire et cherche à se tromper elle-même, que l'amour de Frédéric ne soit à son adresse. Et elle invoque Dieu qui peut seul la protéger contre elle-même.

Mais le duc s'absente de ses États. Il est nommé général des armées du pape et part pour se mettre à leur tête. Cette absence , en facilitant les entrevues de Frédéric et

LE CHATIMENT SANS VENGEANCE

de sa belle-mère, va bientôt amener, entre eux, un aven réciproque. Cassandre, abandonnée à son imagination, touchée de l'état de Frédéric et de son amour profond et muet, a pris le parti de provoquer la déclaration du sentiment qu'elle est prête à partager.

cassandre. Hé bien! Frédéric, es-tu toujours triste? Frédéric. Je répondrai à votre altesse que ma tristesse est immortelle.

cassandre. La mélancolie détruit la santé : tu es malade. •

Frédéric. Si ma douleur est opiniâtre, que dirai-je, sinon qu'elle m'appartient?

cassandre. Si c'est une chose à laquelle je puisse remédier, confie- toi à moi, mon amitié surpasse ton amour.

Frédéric. Je me fierais bien à vous ; mais la crainte m'en empêche.

cassandre. Tu m'as dit que l'amour cause ton mal.

Frédéric. Ma peine et ma consolation sont nées de sa rigueur.

cassandre. Hé bien ! écoute une ancienne histoire : Àntiochus, amoureux de sa belle-mère, tomba malade.

Frédéric. Il fit bien s'il en mourut; mais moi je suis plus malheureux que lui.

cassandre. Le roi son père, affligé, appela des médecins ; ce fut peine perdue, car la cause de cette maladie était un amour qu'il ne pouvait avouer. Mais le sage Érostrate reconnut bientôt que le poison était entre le cœur et les lèvres, il lui prit le pouls, et ordonna à toutes les dames du palais de passer devant le malade.

Frédéric. Je présume, madame, que quelque esprit aura parlé.

cassandre. Lorsque entra la belle-mère d'Antiochus, le médecin connut, à l'altération du pouls, que c'était elle qu'il aimait.

Frédéric. Étrange ruse!

cassandre. C'est ainsi qu'on la raconte.

Frédéric. Et le malade put-il guérir?

cassandre. Comte, ne nie pas que j'ai trouvé, en toi, la môme cause dû mal.

Frédéric, Eh bien! vous en fàcherez-vous?

CASSANDRE. Non.

Frédéric. Et en aurez- vous pitié?

CASSANDRE. Oui.

Frédéric. Hélas ! madame, j'en suis arrivé à ce point que je perds toute crainte de Dieu et du duc mon père, car cet impossible amour me tient dans le désespoir, hélas ! madame, je me vois, sans moi, sans vous et sans Dieu : sans Dieu parce que c'est vous que je désire, sans moi parce que je suis sans vous, sans vous parce que je ne vous possède pas1.

cassandre. S'il peut y avoir un remède, c'est de fuir l'occasion de nous voir et de nous parler ; parce qu'en ne voyant et ne parlant plus, ou la vie finira, ou l'amour sera vaincu ; fuismoi donc, car je ne sais si je pourrai te fuir moi-même, ou si je ne me donnerai pas la mort.

Frédéric. Moi, senora, je mourrai; c'est le plus que je puis faire pour moi. Je ne veux pas de la vie; déjà je suis un corps sans âme, et je vais cherchant la mort sans espérer la rencontrer , puisqu'elle serait ce que je désire. Je vous prie seulement de me donner la main ; donnez-moi le poison qui m'a tué.

cassandre. Frédéric, je dois refuser ce qui peut mettre le feu à la poudre ; va-t'en.

Frédéric. Quelle trahison î

cassandre, à part. Je suis résolue, mais je dois le prévenir qu'en passant par la main le poison monte jusqu'au cœur. Frédéric. Cassandre, vous avez été pour moi une sirène,

1 En fin senora me veo Sin mi, sin vos y sin Dios Sin Dios por lo que os deseo Sin mi porque estoy sin vos Sin vos porque no os poseo.

Tels sont les charmants vers que notre prose ne rend qu'imparfaitement. Nous passons lé développement de cette glose, qui paraîtrait un peu long, et qui renferme pourtant les idées les plus gracieuses et les plus poétiques. ^

LE CHATIMENT SANS VENGEANCE. 191

vous avez chanté pour m'attirer dans la mer où vous m'avez donné la mort. (Chacun s'apprête à se retirer par une porte différente.)

cassandre. Je sens que je me perds. Honneur, retiens-moi, réputation, résiste.

Frédéric. A peine si je puis me décider à partir.

cassandre. Je perds le sentiment et l'usage de mes sens,.

Frédéric. Oh ! étrange confusion !

cassandre. Je m'en vais mourante d'amour pour toi.

Frédéric. Moi, je ne suis pas mourant, car tu m'as tué depuis longtemps. (Ils se séparent.)

La faute est consommée. Ils vivent dans les bras l'un de l'autre, s'abandonnant aux amères douceurs de l'adultère; mais que vont-ils devenir? Le duc revient; il semble qu'il se soit fait précéder par la terreur et le remords. Les yeux de Frédéric s'ouvrent enfin à la lumière ; comment cacher la faute qui sans doute n'a pas échappé aux yeux perçants de l'envie? car les coupables ont été maladroits ; ils ont eu toute l'indiscrétion des gens qui s'oublient dans l'amour. Puis ce crime lui apparaît avec toute sa laideur. Il songea le cacher ; il veut même renoncer à cette liaison coupable et sans pardon devant Dieu et devant les hommes. Il veut demander à son père la main de sa cousine. Ce mariage fermera peut-être la bouche à la médisance, et écartera le soupçon du cœur de son père; mais il a compté sans l'amour de Cassandre. Elle a fait le dernier pas dans le crime, et elle ne veut plus reculer. Écoutons leur entretien à la première nouvelle que le duc est de retour :

cassandre , Lucrèce et Frédéric , au fond de la scène.

cassandre. Vient-il donc?

Lucrèce. Oui, madame.

cassandre. En si peu de temps?

Lucrèce. Il a laissé sa suite pour venir vour voir. cassandre. Je ne crois pas que ce soit pour moi qu'il arrive si vite. Ah ! j'aimerais mieux voir un mort que lui.

( Frédéric entre, Lucrèce se retire.)

cassandre. Eh bien , seigneur comte, le duc mon maître arrive.

Frédéric. Oui ; on dit qu'il est tout près d'ici : sa promptitude montre bien l'amour qu'il a pour vous.

cassandre. Je suis mourante du chagrin que me fait la perspective de ne pouvoir plus te voir, comme j'en avais l'habitude.

Frédéric. Quel sort mon amour pouvait-il attendre qui ne fût moins cruel que ce retour !

cassandre. Je perds le jugement.

Frédéric. Hélas ! j'ai perdu le mien depuis longtemps.

cassandre. Je suis sans âme.

Frédéric. Et moi sans vie.

cassandre. Que faire?

Frédéric. Mourir.

cassandre. N'y a-t-il pas d'autre remède?

Frédéric. Non; en te perdant, pourquoi vivrais-je?

cassandre. Me perdras-tu pour cela?

Frédéric. Je veux dès à présent feindre d'aimer Aurore, et même la demander en mariage au duc, pour écarter ses soupçons et ceux du palais, où je sais déjà qu'on ne parle pas bien de nous.

cassandre. Un outrage ! la jalousie ne suffit-elle pas ! te marier, toi ! comte, y penses-tu?

Frédéric. Notre danger commun m'y oblige.

cassandre. Quoi ! vive Dieu! viens-tu me railler après avoir été la première cause de ce malheur ? Ah ! tu me connais^ mal ! Je crierai à haute voix ton crime et ma trahison.

Frédéric. Madame.

cassandre. Tu ne m'arrêteras pas.

Frédéric. On va vous entendre.

cassandre. Tu ne m'empêcheras pas de parler; dut Alphonse m'ôter mille fois la vie, tu ne te marieras pas.

LE CHATIMENT SANS V ENGEANCE. 193

Leduc, à peine arrivé, reçoit, au milieu des lettres qui attendaient son retour, une dénonciation anonyme. Il lit:

« Seigneur , faites attention à votre maison ; car , en votre absence, le comte et la duchesse...» (Il interrompt sa lecture.) Ma prévision ne me trompait pas, ils auront mal gouverné, je prendrai patience. (Il continue à lire.) «Le comte et la duchesse outragent par un crime infâme votre lit et votre honneur. Si vous êtes prudent, vos yeux vous le diront.» — Qu'est-ce que je viens de lire? Oh! lettre, dis-tu cela ou non? Sais-tu que je suis le père de celui que tu accuses de me ravir l'honneur? Tu mens; cela ne peut être. Cassandre, elle, m'offenser! Ne vois-tu pas que le comte est mon fils ? Mais ce papier me répond qu'il est homme et qu'elle est femme. Oh! lettre impitoyable; tu vas me dire que je dois savoir qu'il n'y a pas de scélératesse qui n'ait sa place dans les faiblesses humaines. Ce doit être par, la permission de la colère de Dieu! Ce fut la malédiction que Nathan jeta à David ; Dieu m'impose le même châtiment, et Frédéric est Absalon. Mais mon châtiment à moi est plus grand encore. 0 ! ciel ! ces autres femmes n'étaient que des concubines, et Cassandre est ma femme. C'est la punition des débauches et des vices de ma jeunesse... Oh! fils perfide! cela est-il vrai ? Non, je ne crois pas qu'un homme né d'un autre homme puisse commettre un crime si abominable. Mais si tu m'as offensé, je voudrais qu'après t'avoir tué, je pusse te redonner la vie, pour pouvoir te donner autant de morts que de nouvelles existences! Que de déloyauté! quel crime! Absence, combien il est vrai qu'un père doit se méfier du fils même qu'il laisse derrière lui ! Comment saurai-je avec prudence la vérité sans me déshonorer par les témoins que j'appellerai? et je ne le saurai même pas ainsi. Qui oserait me raconter une si infâme histoire? Mais à quoi sert de m'informer? on n'aurait pas pu inventer cela d'un fils, si ce n'eût été la vérité, et une vérité qui me déshonore d'une telle façon ! — Le punir , ce n'est pas me venger. — Celui qui châtie ne se venge pas; et je ne suis pas obligé à d'autres informations, car il n'est pas besoin que le forfait qui ruine notre honneur soit ou non commis, il suffit qu'on le suppose et qu'on le dise,

Frédéric entre à ce moment et vient demander à son père la main de sa cousine.

— Tu ne pouvais, lui dit le duc, me faire un plus grand plaisir, j'en ferai part à ta mère. 11 n'est pas juste qu'elle l'ignore, et tu dois lui demander sa permission aussi bien que la mienne.

Frédéric. N'étant pas de son sang, pourquoi voulez-vous que je lui en parle?

le duc Qu'importe que tu ne sois pas de son sang, Cassandre est ta mère.

Frédéric H y a déjà bien des années que Laurence ma mère est morte.

le duc Tu t'irrites de ce que j'appelle l'autre ta mère ; pourtant l'on m'a dit qu'en mon absence, et j'en ai une grande joie, vous étiez, tous les deux, bien d'accord.

Frédéric Dieu le sait ! Pourtant, je promets à Votre Altosse que, si elle est un ange pour tous les autres, elle rie l'a pas été pour moi.

le duc II me fâche qu'on m'ait trompé; car on m'avait dit qu'il n'y a personne, à la cour, à qui elle ait montré plus d'amitié qu'à toi.

Frédéric Tantôt elle est bonne pour moi, tantôt elle se plaît à me prouver qu'il n'est pas possible de regarder comme son fils celui qu'une autre femme a enfanté.

le duc Tu as raison, et tu dis vrai ; mais elle m'obligerait, en t' aimant, plus encore qu'en m'aimant moi-même ; car cette amitié assurerait la paix. Va-t'en avec Dieu. (Frédéric sort.)

le duc, seul. Je ne sais comment, traître, j'ai pu regarder ton visage infâme ; quel ton libre et dégagé ! quelle ruse de me demander Aurore en mariage, pour que je ne croie pas à son offense ! Ce qui confirme mes soupçons, c'est l'empressement et le soin avec lesquels il se plaint que Cassandre l'a traité en marâtre pendant mon absence. Les crimes croient se cacher quand ils crient à haute voix. Il se plaint de ce que je l'appelle sa mère; je le crois bien, puisque la femme de son père est sa concubine. — Pourtant! pourtant!... Comment puis-je croire

LE CHATIMENT SANS VENGEANCE

avec tant de facilité un si énorme forfait? Un ennemi du comte ne peut-il pas avoir tramé cette accusation contre lui , pour se venger par le châtiment qu'il devrait attendre de moi? Ah ! ah ! je suis déjà honteux de l'avoir cru.

Cassandre et Aurore entrent. La première vient demander au duc la main d'Aurore pour le marquis de Gonzague ; Aurore elle-même y consent, il y a longtemps qu'elle a renoncé à son amour pour Frédéric, dont elle a deviné la fatale liaison :

le duc Le comte sort d'ici, et \ient à l'instant de me la demander.

cassandre. Le comte a demandé Aurore !

le duc Oui, Cassandre.

cassandre. Le comte !

LE DUC Oui.

cassandre. C'est vous qui me le dites, sans quoi je ne le croirais pas.

le duc. Ainsi je pense la lui donner ; ils se marieront demain.

cassandre. Ce sera comme le voudra Aurore.

aurore. Que Votre Altesse me pardonne, mais le comte ne sera pas mon époux.

le duc. Qu'entends-je ! mais qu'est-il besoin d'insister? Le comte ne surpasse-t-il pas le marquis en noblesse, en esprit et en valeur?

aurore. Peut-être, seigneur; mais, quand je l'aimais, il m'a dédaignée; et s'il m'aime maintenant, c'est mon tour.

le duc Fais-le pour moi, et non pour lui.

aurore. On ne se marie qu'à son goût, et je n'en ai plus pour le comte.

le duc. Étrange résolution!

cassandre. Aurore a raison, bien qu'elle réponde avec trop de hardiesse peut-être.

le duc Non, elle n'a pas raison, il faut qu'elle se marie avec lui, bien que cela puisse la contrarier.

cassandre. Seigneur, n'usez pas de votre pouvoir ; l'amour

dépend du goût, et ne doit pas se contraindre. (A pari.) Hélas! le traître comte s'est lassé de moi ! (Aurore et le duc s'en vont.)

Frédéric entre et subit les reproches passionnés et jaloux de Cassandre. Le duc est revenu en silence les écouter. Le voilà donc enfin convaincu. Il n'a plus à douter. Il a bien fallu le témoignage de ses oreilles pour fixer la terrible-résolution qu'il va prendre ; et le lecteur a besoin de lire toutes les scènes (fui précèdent, pour se préparer au dénoûment sanglant que nous allons mettre sous ses yeux. Citons encore le dernier monologue du duc.

Cieux ! on ne verra dans ma maison que votre châtiment. Levez votre glaive de justice ; ce n'est pas une vengeance de l'outrage qui m'est fait ; je ne veux pas la prendre en mon nom, ce serait vous offenser, et la prendre d'un fils serait une action barbare. Ce sera donc un châtiment, ô Cieux ! et ce sera le vôtre, afin que sa rigueur lui mérite le pardon après cette vie. Je serai père et non mari, et la sainte justice donnera à un péché sans vergogne un châtiment sans vengeance. Les lois de l'honneur le veulent ainsi, afin qu'il n'y ait pas, dans l'affront qui m'est fait, une publicité qui en double l'infamie. Celui qui châtie en public diffame deux fois son honneur, puisqu'il expose au monde entier l'affront qui le souille. J'ai laissé la coupable Cassandre, pieds et mains liés, couverte d'un long voile, et avec un lien dans la bouche pour l'empêcher de proférer des plaintes ; j'ai pu faire tout cela parce qu'elle s'est évanouie, quand je lui ai dit la cause de ce que je faisais. Jusqu'à cette limite, la pitié humaine peut encore se taire dans un cœur offensé. Mais donner la mort à un fils ! quel cœur ne se sentirait défaillir? Seulement d'y penser, malheureux que je suis, mon corps tremble, mon cœur bat, mes yeux pleurent, mon sang s'arrête dans mes veines glacées, ma poitrine cesse de respirer, mon esprit s'embarrasse, ma mémoire est suspendue, et ma volonté troublée hésite et chancelle; du cœur à la bouche, mes paroles se gèlent comme l'eau des ruisseaux au souffle glacé d'une nuit d'hiver.

LE CHATIMENT SANS VENGEANCE

Amour paternel! que veux-tu? Ne vois-tu pas que Dieu a ordonné aux fils d'honorer leurs pères, et que celui-ci a brisé ce commandement. Amour paternel! laisse-moi, je vais châtier celui qui a violé les lois sacrées vis-à-vis de son père, et je tiens pour assuré que, m'ayant ôté aujourd'hui , l'honneur, demain il peut m'ôter la vie. Les épées de Darius, de Torquatus et de Brutus ont exécuté, sans vengeance, les lois de la justice. Pardonne, amour, n'empiète pas sur les décrets du châtiment, quand l'honneur, présidant le tribunal de la raison , a prononcé son arrêt Pourquoi donc me rends-tu lâche? Il

vient : ô cieux, venez à mon aide.

Frédéric, arrivant. Le bruit court dans le palais que tu maries Aurore au marquis de Gonzague , et que tous deux partent à l'instant pour Mantoue. Dois-je le croire?

le duc. Comte, je ne sais ce qu'ils font; je n'ai donné au marquis aucune permission, j'ai ma pensée absorbée par des choses plus sérieuses.

Frédéric. Celui qui gouverne jouit de peu de loisir; quelle est la cause de ton trouble ?

le duc. Mon fils, un noble de Ferrare conspire contre moi, avec d'autres traîtres qui le soutiennent; une femme, à laquelle il a confié son secret, me l'a livré; bien fou qui se fie aux femmes, et bien sage qui se contente de les flatter ! J'ai fait venir le traître, en lui disant que j'avais à traiter avec lui d'une affaire importante, et je l'ai reçu dans cette salle. (Il désigne la pièce voisine de la scène.) A peine eut-il entendu mon accusation qu'il s'évanouit. Je pus donc facilement l'attacher sur la chaise où il se trouvait, et cacher son corps sous un drap afin que celui qui le tuerait ne pût voir sa figure; et cela, mon fils, dans le but de ne pas troubler l'Italie. Tu es venu, et il convient que je te donne cette marque de confiance pour que personne autre ne sache ce secret. Tire donc avec résolution ton épée, comte, et ôte-lui la vie. Placé à la porte de la salle, je veux de mes yeux voir la vigueur avec laquelle tu tueras mon ennemi.

Frédéric. As-tu la preuve, est-il certain que les personnes dont tu parles aient conspiré contre toi ?

le duc. Quand un père commande à son fils une chose, qu'elle soit juste ou injuste, doit-il faire des questions? Va-t'en, lâche, je veux moi-même.. (Il fait un pas vers la porte.)

Frédéric. Garde ton épée au fourreau, attends-moi ici. La crainte ne peut me retenir, puisque tu me dis toi-même que la personne est attachée ; mais je ne sais pas ce que j'éprouve, je sens un frisson au cœur.

le duc. Reste donc ici, infâme. (Il l'écarte pour aller luimême vers la porte.)

Frédéric. J'y vais, puisque tu le commandes, il suffit: pourtant... vive Dieu L..

le duc. Lâche ! j'y vais moi-même. (Il saisit son épée.)

Frédéric. J'y vais, arrête-toi! Et si je trouvais là César luimême je lui donnerais pour toi mille coups.

le duc. Je te verrai d'ici. (En l'accompagnant vers la porte qu'il tient entrouverte.)

{Frédéric entre et le duc l'épie.)

le duc. Il arrive; déjà le comte a son épée à la main. — Celui-là même a exécuté mon arrêt qui a exécuté le crime. (Criant.) Capitaine des gardes ! holà ! du monde ! venez vous tous qui êtes de service ! vite, à moi, cavaliers et serviteurs.

{Arrivent le marquis de Gonzague, Aurore et des hommes d'armes,)

le marquis. Pourquoi nous appelez-vous à haute voix, seigneur?

le duc. Vit-on jamais pareille scélératesse ! Le comte a tué Cassandre, parce qu'elle était sa belle-mère et qu'elle portait dans ses entrailles un fils qui avait plus de droits que lui à mon héritage ; tuez-le, le duc l'ordonne.

le marquis. Cassandre !

le duc. Oui, marquis.

le marquis1. Oh! je ne retournerai pas à Mantoue avant de l'avoir tué.

1 Le marquis de Gonzague est un gentilhomme de Mantoue, qui a accompagné la fille du duc de Mantoue, Cassandre, quand elle est venue épouser le duc de Ferrare. C'est le même qui a demandé la main d'Auroie.

LE CHATIMENT SANS VENGEANCE. 199

le duc. Voyez ! le meurtrier sort, l'épée sanglante à la main.

{Frédéric sort l'épée nue.)

Frédéric. Qu'est-ce donc, mon Dieu? Je veux découvrir la figure du traître que tu m'as signalé, et je trouve....

le duc, l 'interrompant. Ne poursuis pas, tais-toi; tuez-le, tuez-le.

le marquis. Qu'il meure !

Frédéric. Oh! mon père! pourquoi veulent-ils me tuer? le duc. Traître, on t'en dira la cause au tribunal de Dieu.

(De tous côtés, lés épées sont tirées contre Frédéric qui tire la sienne et sort en se défendant.)

le duc, resté seul avec Aurore, et Batin son serviteur. Aurore, garde cet exemple dans ton souvenir, et pars avec Carlos pour Mantoue ; il te mérite, et je te donne mon assentiment.

aurore. Je suis si troublée, seigneur, que je ne sais que vous répondre.

batin, à part à Aurore. Dites que oui ! Aurore, tout ce que vous voyez n'est pas sans cause.

(Le marquis revient.)

le marquis. Enfin le comte est mort.

le duc. Dans un si grand malheur, mes yeux veulent encore voir son cadavre et celui de Cassandre. le marquis. Venez donc voir un châtiment sans vengeance, (On apporte les deux cadavres,)

leduc. Quand la justice châtie, elle ne se venge pas; elle n'a pas besoin de courage et ne s'attendrit pas. Il a payé le crime qu'il a commis pour avoir mon héritage.

batin, s'adressant aux spectateurs. Ici iinit la tragédie du châtiment sans vengeance. Après avoir fait l'effroi de l'Italie, elle est aujourd'hui donnée en exemple à l'Espagne.

Ce beau drame est, comme on le voit, fondé sur la sombre histoire arrivée à Ferrare dans le xve siècle et dont lord Byron a fait le sujet de son poëme de la Parisina.

Elle nous paraît avoir été merveilleusement arrangée pour l'intérêt dramatique. Il y a beaucoup d'habileté et d'art dans les progrès de cet amour coupable. Le caractère de Frédéric est touchant , celui de Cassandre est plein de vérité ; sa détermination jalouse de divulguer son crime , plutôt que de consentir au mariage de son amant, est dans la nature de la femme ; les hésitations et les sophismes du père font trembler le spectateur et le préparent à ce dénoûment terrible que l'on vient de lire.

Lope fit ce drame en 1 63 1 ; il avait près de soixante-neuf ans; on voit que ce beau génie ne vieillissait pas. — On n'en permit pas d'abord la représentation, parce que l'autorité se refusait à mettre sur la scène un personnage aussi haut placé que le duc de Ferrare, etsousdesi odieuses couleurs. Cependant, on fit valoir que le duc n'obéissait qu'à regret à une fatale nécessité , et la pièce fut représentée un an après ; mais elle ne le fut qu'une fois malgré son succès. Lope la fit imprimer en 1 634. Nous lisons ces détails dans l'ouvrage de M. Tiknor, qui a, nous dit-il, en sa possession, le manuscrit de cette pièce, de l'écriture de Lope lui-même. Il y signale beaucoup de ratures et de nombreuses variantes. En tête de chaque page on voit une croix avec les noms ou les chiffres de Jésus Maria, Josephus, Christus ; et à la fin, Laits Deo et Mariœ Virginia avec la date de l'achèvement de la pièce et la signature de l'auteur.

Nous regrettons que les limites que nous nous sommes imposées pour ces études, ne nous permettent pas de continuer l'analyse de plusieurs autres drames remarquables de Lope de Vega ; ceux que nous avons choisis suffiront pour le faire apprécier et admirer : on verra qu'il possédait au plus haut degré l'art d'émouvoir parla terreur, comme celui de plaire dans les sujets gracieux et les intrigues amoureuses de ses comédies.

Mais avant de faire pour celles-ci ce que nous avons fait

LE CHATIMENT SANS VENGEANCE. 201

pour les drames, indiquons au lecteur les litres ail moins de quelques pièces que nous lui recommanderons comme étant dignes d'être mises à côté des précédentes. En première ligne, nous citerons : El mejor Alcade el re : Le roi est le meilleur alcade. On peut la lire dans la traduction de M. Damas-Hinard ; la Fuente Ovejuna, traduit également par lui ; YArauque dompté, traduit par M. de la Beaumelle ; le Dernier Goth; le duc de Viseo ; les Sept enfants de Lara; le Bâtard Mudarra ; enfin lûFuerza Lastimosa, où l'on trouvera les scènes les plus pathétiques, et dont le dénoûment est heureux. Cette dernière pièce eut le rare honneur d'être représentée dans l'intérieur du sérail de Constantinople.

Nous allons, avant d'arriver aux comédies appelées de cape et d'épée, parler d'un genre de pièce dont Lope est certes le seul créateur, et qui, s'il fut imité par quelques successeurs de Lope en Espagne, ne le fut jamais sur aucun autre théâtre de l'Europe. C'est lorsqu'il met en scène le riche campagnard, roi dans son village, aimant et admirant la nature, poétisant son état de laboureur qu'il préfère aux honneurs de la cour ; il n'est pas grand d'Espagne, mais il est de vieille race chrétienne, et aussi fier que ceux qui portent les noms les plus illustres.

L'analyse que nous allons faire de trois pièces remarquables de ce genre en dira plus que ce que nous pourrions ajouter ici.

LES TELLO DE MENESES

(Première et deuxième partie.)

Nous passerons rapidement sur la première partierparce qu'elle n'est que comme le prélude de la deuxième.

Le roi de Léon, Ordono, pour maintenir la paix de son royaume, veut donner sa propre fille, l'infante Elvire, en mariage au roi maure de Cordoue et de Tolède ; mais l'infante, pour échapper à cette odieuse liaison, s'échappe du palais de son père et se fie, dans cette fuite, à un seigneur de la cour, qui bientôt l'abandonne en lui enlevant la cassette où sont renfermés ses diamants et ses bijoux.

L'infante Elvire, qui a laissé derrière elle le bruit de sa mort pour éviter les recherches et les poursuites de son père, se trouve dans un dénûment complet ; elle se déguise, prend le nom de Juana, et se met en service dans une maison de laboureurs ; mais ces laboureurs sont les Tello de Meneses. Ils sont riches et possèdent une lieue et demie de territoire. Tello le vieux a un fils de vingt ans, que toutes les jeunes filles se sentent portées à aimer , et qui semble avoir fixé son choix sur Laura sa cousine. Ce jeune homme n'a pas les goûts villageois de son père ; il a des aspirations plus élevées ; il aime le luxe et la dépense , et ce contraste de goûts amène, entre son père et lui, de charmantes scènes que nous regrettons de ne pas citer.

L'infante ne peut voir impunément ce jeune et beau cavalier, qui, de son côté, oublie bien vite son premier amour. Tello a deviné, sous le déguisement grossier de la servante, une femme noble et d'un rang élevé ; l'infante l'aime bientôt et résiste en vain aux reproches secrets que lui fait son orgueil.

Cependant le roi, désolé de la fuite de sa fille qu'on a

LES TELLO DE ME NE S ES

vainement cherchée, se trouve forcé de soutenir la guerre contre le roi de Cordoue auquel il n'a pas pu tenir la parole donnée. Il écrit à Tello le vieux pour lui demander un prêt de vingt mille ducats.— Tu lui en porteras quarante mille, dit le vieillard à son fils, vingt que je lui prête et vingt que je lui donne. — Tu les porteras toi-même, ajoute-t-il, car quant à moi , je ne suis jamais allé à la cour , et ne veux point y mettre les pieds.

Ce Tello est un caractère à part, comme nous l'avons dit. Il est économe dans les petites choses , généreux et même prodigue dans les grandes. En voici la preuve: deux habitants du village quêtent pour la construction d'une église, ils arrivent chez Tello au moment où celui-ci veut frapper, avec son bâton , un serviteur qui lui apporte un cochon de lait qui n'a que trois pattes.

tello el viejo. Quoi \ vive Dieu ! je ne te rosserai pas quand tu me voles mon bien 1 Le berger. Écoutez-moi.

tello el viejo. Tais-toi ! vive Dieu ! Combien un cochon de lait a-t-il de pattes ?

le berger, Quatre.

tello el viëjo. Hé bien ! comment ne m'en apportes-tu que trois ?

le berger. La quatrième sera tombée, je sais qu'il y en a quatre.

tello el viejo. Ahî si tuas mangé l'autre, je te l'arracherai du ventre.

{Le serviteur se sauve devant te vieux Tello qui le poursuit.) l'un des quêteurs. Nous arrivons bien, seigneur Aybar ! allons-nous-en.

aybar. Tu as raison ; est-ce bien Tello de Meneses, qu'on dit si généreux! Vit-on jamais pareille avarice !

le premier. Il faut le voir pour le croire. (Ils sont sur le point de sortir.)

tello el viejo revient. Qui est là? Que me veut-on? Revenez.

LOPE DE VEGÀ.

aybar, un des quêteurs. Je ne pensais pas, en venant te voir, te trouver en colère.

telo el viejo. Aybar, tu sais que je suis ton ami ; ma colère n'est pas grande, je m'apaiserai en causant avec toi ! Que me veux-tu ?

aybar. Je viens seulement te faire visite.

tello el viejo. Mais non, tu as quelque chose à demander.

aybar. Non.

tello el viejo. Mais si ! dis donc la vérité, ou tu blesseras notre mutuelle affection.

aybar. Hé bien! Tello, on m'a chargé de quêter, dans nos environs, pour l'église que nous faisons construire au milieu de la plaine, et qui doit nous éviter d'aller entendre la messe à la ville qui est loin d'ici. L'église est commencée, tu le sais, il s'agit de l'achever. C'est pour cela que nous sommes venus te voir, et parce que nous avions entendu parler de ton caractère honorable et de ta générosité ; mais, à te dire vrai, quand nous sommes entrés, tu nous as paru d'une rare avarice. Un homme aussi riche y regarder de si près, et se courroucer pour un pied de cochon de lait! Ma foi, nous nous en allions.

tello el viejo. Tu as peut-être raison, mais c'est mon caractère ; voilà comment cela se passe chez moi. "Viens ce soir, Aybar, je te compterai trois mille ducats.

aybar. Trois mille !

tello el viejo. C'est en regardant de si près à un pied de cochon et à autres choses, Aybar, que je puis te donner ce que je t'ai promis, et tu en auras plus encore. Adieu, Aybar, portetoi bien.

Plus loin, un de ses voisins, Fortun, vient lui exposer ses embarras ; Tello lui répond :

Je prends part en ami à tes peines ; et le moyen d'y remédier, c'est de prendre mille de mes brebis dans mon meilleur troupeau ; si tu sors heureusement de tes procès, et que tu puisses plus tard les payer, tu me les rendras ; sinon, je te les donne.

fortin. Je veux te baiser les pieds.

tello el viejo. C'est bon pour ceux du roi ou du pape ;

LES TELLO DE MENESES. 205

quant à moi, je te dois plus pour l'occasion que tu me donnes de te rendre un service, que tu ne me dois en l'acceptant.

Page 1