‹ Étude sur la vie et les œuvres de Lope de VegaChapitre 18 sur 120 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

Garcia- tello, le fils aîné de tello, avec mie petite épée

au CÔté, ET TELLO EL VIEJO.

Garcia. Ma mère dit que tout est prêt.

tello el viejo. Oh ! le beau petit-fils que j'ai là ! Eh ! Goth courageux, comme l'épée vous va bien!

garcia. On n'attend que votre seigneurie.

tello el viejo. Ne m'appelez pas seigneurie, bien que vous puissiez le faire, puisque j'avais coutume d'être seigneur ici. Par ma foi, Elvire vous a vêtu galamment.

garcia. Seigneur, Dieu sait avec quelle crainte elle m'a vêtu et arrangé de la sorte.

tello el viejo. De la crainte ! et de quoi, Garcia?

garcia. Parce que vous avez l'habitude de vous mettre en colère, et d'appeler les beaux habits une folle superfluité.

tello el viejo. Mon petit-fils, la soie ne me contrarie pas ; ce qui me fâche, c'est la soie avec des crevés et qui est lacérée avant qu'on ne la mette. D'ailleurs, avec vous, il n'y a pas d'argent que je regrette, Dieu le sait, parce que vous, mon enfant, je vous aime beaucoup ; oui, beaucoup, par la vie de mes pères ! J'avais l'âge que vous aviez, quand... (il s'interrompt) ma femme était belle et femme de qualité... (Il pleure.) J'ai encore aujourd'hui pour elle le même amour.

garcia. Vous pleurez.

tello el viejo. Non.

garcia. Je pense que si.

tello el viejo. Y a-t-il quelqu'un par ici qui nous voie? garcia. Non, seigneur.

tello el viejo. Ma foi, je veux vous embrasser. garcia. Est-ce que je suis une demoiselle? tello el viejo. Je ne veux pas que l'on s'imagine que vous ayez le pouvoir de changer ma sévérité habituelle ; et, vous em-

LES TELLO DE M EN E SE S

brasser, quand je vous vois avec l'épée au côté, n'est pas sans motif; vous m'avez fait plaisir au milieu du chagrin que j'ai d'autres choses, parce que. si je ne me trompe pas, vous pourrez bientôt avoir besoin de cette épée ; et prenez bien garde d'être aussi courageux que vous êtes beau. garcia. Je le serai.

tello el viejo. Ne dites pas à votre mère ni à Tello que je vous ai embrassé, et mettez- vous au cou cette chaîne. (Il lui donne une chaîne d'or.)

garcia. Je vous baise les mains, seigneur.

tello el viejo. Et bien qu'Elvire donne à mon économie le nom d'avarice , je mets à sa disposition mille ducats par an pour votre entretien : tant je me réjouis de vous entendre et de vous voir déjà un homme !

garcia. Oh ! mon aïeul, cette générosité est digne de vous.

tello el viejo. Tu m'appelles ton aïeul ! Vive Dieu ! pour ce mot-là j'en ajoute quinze cents autres.

On revient du baptême qui a été célébré avec faste. — Apportez la collation, dit le vieux Tello, le seigneur curé doit avoir soif, car les prières ont été longues.

Mais on entend du bruit; ce sont des hommes d'armes.

tello el viejo. Des hommes armés dans ma maison! garcia. Mon aïeul, est-ce maintenant que j'ai besoin de mon épée?

tello el viejo. Non, mon petit-fiis, jusqu'à ce que nous sachions ce que c'est.

un serviteur. Seigneur, c'est le roi et don Arias.

le roi, au dedans. Que les soldats restent dehors! (Il entre.)

tello el viejo. Seigneur, quelle occasion, quel motif vous ont amené dans ma maison avec tant d'hommes de guerre ? Est-ce que je descends d'une race de traîtres? est-il resté des Maures dans ces montagnes? Ces écussons et ces hallebardes suspendus à mes murailles entourent-ils des armoiries volées? Les Goths ne me les ont-ils pas transmis en héritage? ïls témoignent que si jpes aïeux n'étaient pas rois, ils étaient des Meneses.

Le roi répond froidement à ce noble élan d'orgueil. Il ne veut, dit- il, qu'emmener sa sœur, dont il rompra le mariage, comme des gens lettrés lui ont promis de le faire. Le vieux Tello proteste, l'infante se récrie, le roi invoque la raison d'État. Il n'a pas d'enfants , il ne veut pas que les enfants d'un Tello héritent de sa couronne. Enfin il emmène sa sœur.

Au second acte, le roi a consulté sur la rupture du mariage de l'infante les évêques de Léon et d'Olviedo et l'archevêque de Saint-Jacques. Ils ont répondu que ni la loi divine, ni la loi humaine ne pouvaient le rompre, et qu'il fallait en référer à la cour de Rome. Sur ces entrefaites, le vieux Tello vient rendre visite au roi avec son petit-fils Garci-Tello.

tello el viejo. Donnez-moi vos pieds à baiser, grand roi ; pardonnez-moi si je ne me prosterne pas, car je ne pourrais point me relever à cause du poids de ma douleur, je voulais dire, de ma vieillesse.

le roi. Soyez le bienvenu, Tello; remettez-vous.

tello, à son petit- fils. Garcia, baise la main au roi. ton oncle et mon maître.

Garcia. Je suis votre créature; donnez-moi à baiser votre main.

le roi. Tello a dû bien vous élever, vous montrez de la sagesse ; l'épée vous va bien.

garcia. Je suis né avec elle, seigneur.

tello el viejo, au roi. Donnez un siège à Garcia, il est le petit fils de votre père.

le roi. Garcia Tello, asseyez-vous.

tello el viejo. Je m'asseoirai aussi, si vous le voulez bien, à cause de ma vieillesse.

le roi. Je n'y vois pas d'inconvénient... arias, favori du roi, à part, au roi. Quelle arrogance ! le roi. Dites*-moi, Tello, le but de votre visite. tello el viejo. Écoutez-moi, seigneur. Je ne vous dirai pas

LES TELLO DE MENESES

les projets de votre père, la fuite de votre sœur, sa présence dans notre maison, l'amour de mon fils, vous avez su tout cela; vous avez su aussi la manière dont votre auguste père reconnut sa fille et autorisa son mariage avec mon fils ; vous étiez alors en Portugal ; votre père mourut, vous avez hérité et êtes revenu à Léon. Je vous ai envoyé mes félicitations et mes présents, vous les avez dédaignés parce que l'humble mariage de l'infante, votre sœur, vous a toujours déplu1. Pourtant, le comte de Castille, vive Dieu ! ne vaut pas mieux que Tello de Meneses ni aucun de ceux qui sont nés sur la terre dont la mer d'Espagne entoure les deux rives sous la voûte du firmament ; car je descends de ce Goth qui fut un prodige et un rayon, de ce Goth que le ciel engendra pour la destruction des Maures. Son sang coule dans mes veines, je suis une étincelle de cette foudre! Si j'ai vécu parmi de rudes laboureurs, qu'ont perdu à cela mes écussons de noblesse? Les blasons, les armoiries, les titres de mes aïeux ne redoutent pas le temps, et l'oubli ne peut les couvrir. Les aïeux de Dieu ont été des pasteurs, et puisqu'il s'honore de cette condition la plus ancienne et la plus noble du monde, l'homme peut bien honorer ce qu'estime Dieu lui-même ! Vous avez enlevé à l'infante son mari, contre la loi de Dieu; mais si vous avez quelque crainte, bien qu'elle soit injuste, rendez-nous l'infante et je vous donnerai mon petit- fils ; élevez-le comme vous le trouverez bon, mais ayez une meilleure idée de ma fidélité ; nous ne sommes pas tous des rois^ mais tous nous sommes les descendants des rois goths 2. N'enlevez pas par crainte ou par suite de mauvais conseil, une femme à son mari; si vous voulez des

1 Nous mettons ici le résumé du récit que fait le vieux Tello, et qui renferme tous les faits contenus dans la première partie de los Teilos de Meneses, Lope s'adressait à ceux qui n'avaient pas lu cette première partie. Le prince de Castille, dont parle ensuite le vieux Tello, était l'époux que le roi voulait donner à sa sœur, s'il avait réussi à rompre son mariage.

2 Nous passons ici, dans ce magnifique discours, quelques vers dont le sens est assez obscur, et dont la traduction française, à cause de l'étrangeté de la pensée, déparerait la simplicité du reste.

vassaux, honorez -les, car le vieux Tello a de l'argent, des armes et des chevaux ; faites attention que vous êtes maintenant un nouveau miroir dans lequel vos sujets vont se regarder; ne le souillez pas, car il n'est pas d'un roi sage de commencer son règne par l'injustice et l'outrage.

le roi. Assez, Tello; je vous ai entendu; si j'ai enlevé ma sœur à votre fils, c'était pour qu'elle pût devenir comtesse de Castille lorsque son mariage serait rompu ; aujourd'hui je cède à la crainte de Dieu, et je la rends à son mari. Remmenez-la donc, votre bon droit est clair, mais c'est à deux conditions.

tello el viejo. Vous faites ce que j'attendais de votre cœur héroïque.

le roi. D'abord mon neveu restera avec moi. tello el viejo. C'est juste.

le roi. Je vous enverrai plus tard l'autre condition. tello el viejo. Seigneur, que Dieu vous garde !

Nous n'avons pas besoin de signaler à nos lecteurs la beauté de cette scène, ils la sentiront comme nous; ils admireront ce noble caractère de Tello. Nous n'en connaissons pas de plus grand. Il nous explique, mieux que tout ce qu'on a pu dire, le caractère espagnol et cet orgueil naturel qui se trouve aussi bien en Espagne sous le manteau troué que sous les habits dorés.

On apporte bientôt au vieux Tello, dans sa maison, une lettre qui renferme l'autre condition imposée par le roi :

tello, lisant. «Les Tello n'appelleront plus, ni en public, ni en secret, ma sœur infante, mais Elvire de Meneses.

don a elvire. Je tiens ce nom comme un plus grand honneur que celui de Léon.

tello el viejo, continuant à lire. « Tous les Tello, maîtres ou serviteurs sans exception, reprendront leurs anciens habits de laboureurs. »

, tello el viejo. Il ne fait qu'accomplir mon vif désir. Parbleu, j'étais gêné dans tous ces habits de courtisan... Mon fils, changes

LES TELLO DE M E N E S E S

de suite vos vêtements; retournons à notre paix. et à notre ancienne tranquillité ; n'avez-vous pas lu dans les comédies que le villageois devient grand seigneur, et le grand seigneur villageois? Eh bien, nous jouons ici la même pièce; changez de vêtement ; il peut se faire qu'avant la fin du dernier acte, nous redevenions encore courtisans.

Le roi, entretenu par don Arias dans la haine qu'il porte à la famille Tello, a d'abord cédé, comme il l'a dit, à la crainte de Dieu et au respect de sa loi ; mais don Arias lui donne d'autres conseils; les Maures sont arrivés dans les montagnes de Guadarrama qui séparent les deux Castilles; le roi n'a qu'à envoyer contre eux Tello, le mari de l'Infante , avec seulement mille hommes qu'il lèvera à ses frais ; le vieux Tello donnera l'argent, et le fils voudra, dans son arrogance, prouver, qu'il a clans ses veines le sang illustre des Goths ; mais, avec ce petit nombre de Soldats, et n'ayant aucune expérience de la guerre, il se fera tuer au premier engagement.

le roi. Allons -! qu'il meure donc ainsi. Je ne veux pas avoir chaque jour à craindre que les fils ou petits-fils de Tello ne viennent me tuer, surtout quand je vois tirer l'épée à un enfant dont les mains ne peuvent encore la tenir.

Il veut parler du petit Garci-Tello qui, dans une scène précédente/a défié, l'épée à la main, don Arias devant le roi.

Garci-Tello, auquel don Arias a répondu qu'il attendra, pour répondre à son défi, que la barbe lui soit poussée, est revenu retrouver sa famille; et il est présent au moment où son père, après avoir obtenu la victoire sur les Maures, rapporte et vient suspendre aux murs de l'église nouvellement achevée, les drapeaux conquis sur l'ennemi.

garcia tello. Pourquoi, mon père, n'avez-vous pas amené avec vous un Maure, pour que je puisse le voir ?

tello EL viejo. N'en as-tu jamais vu?

garcia. Non, j'en ai seulement entendu parler. tello el viejo, lui montrant les prisonniers. Hé bien, Garcia, en voilà.

garcia. Ah ! ce sont des Maures. Ils ressemblent à des hommes. tello el viejo. Mais ce sont aussi des hommes. garcia. Ils ne méritent pas de l'être.

tello el viejo. Pour quelle raison?

garcia. Parce qu'ils ne croient ni en Dieu, ni en la Vierge Marie ; leur vue me fait bouillir le sang, mon père. tello el viejo. En as-tu peur?

garcia. Pas plus que vous, mon père. [Allant vers les prisonniers.) Chiens, j'ai envie de vous mettre en morceaux de mes propres mains ; vous allez connaître ce que c'est qu'un chrétien.

(Il s'élance contre eux et les poursuit hors de la scène.)

tello el viejo. Oh! le bon petit-fils! Vive Dieu! il est fin comme du corail.

tello. Mendo, vois, qu'il ne leur fasse pas de mal.

tello el viejo. Laisse-lui en tuer un ou deux; c'est ainsi qu'on apprend au faucon à tuer dès son plus jeune âge.

Tello va ensuite trouver le roi et lui annonce sa victoire en lui disant : Seigneur, je ne dirai pas comme César: Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu ; je dois dire : Je suis venu, j'ai vu et Dieu a vaincu.

Cette victoire, qui semble prouver que Dieu protège ouvertement la famille Tello, réconcilie enfin le roi avec le mariage de sa sœur. Don Arias vient annoncer au vieux Tello la visite du roi lui-même, et leur dit de reprendre leurs habits de courtisans pour le recevoir.

tello el viejo, à Mendo. Te souviens-tu, Mendo, que je t'ai dit que la vie était une comédie , et qu'il se pourrait faire que nous eussions à changer encore de vêtements avant le dernier acte. Vois! comme c'est la vérité... mais je ne me rappelle pas ce que j'ai fait des culottes bouffantes que je portais quand j'étais courtisan ; ne me les as-tu pas mises quelque part?

LES TELLO DE MENE SE S

MENDO. Moi !

tello el viejo. Ne te les ai-je pas confiées? mendo. Non vraiment! Pourtant, si je me souviens bien.... n'était-ce pas?...

tello el viejo. Allons ! parle donc.

mendo, Que diable était-ce? Des culottes bouffantes ! tello el viejo. Mais oui. Lourdaud, ne les as-tu pas vues? mendo. Oh! seigneur, je te demande pardon. tello el viejo. Quoi donc?

mendo. L'été dernier, Silvio en a fait un épouvantail pour les oiseaux et les mit sur les figuiers du jardin ; ne te rappellestu pas qu'un jour que tu faisais l'éloge des figues qu'on te servait, je t'ai dit (peut-être était-ce tout bas) : elles te coûtent de bonnes culottes ; au reste, si on ne les avait pas suspendues aux branches des figuiers, les merles et les moineaux auraient tout mangé.

tello el viejo. N'avez-vous pas des arbalètes pour les tuer? Crois-tu qu'il soit convenable de faire peur aux oiseaux avec les culottes d'un hidalgo? Si c'eût été pour épouvanter les Maures, à la bonne heure ; j'ai vu un temps où ils ont fui mille fois devant mon haut-de-chausses ; mais, vive Dieu ! si je ne considérais pas que tu reviens avec mon fils, je te donnerais...

mendo. Voilà une belle réception que tu me fais !

tello el viejo. Quoi ! je te donne mon bien à garder !

mendo. Ton bienî quand tu as levé à tes frais mille soldats, qui te coûtent une somme énorme.

tello EL viejo. Nigaud! au service du roi, tout serait petî; sans sa protection, que serions-nous? Mais pour ce qui me regarde, je ne veux pas dépenser deux fois mon bien, et tu me forces à me faire faire des culottes neuves.

Cependant le roi arrive. La réconciliation est complète. Le roi embrasse Garci-Tello, et le fait grand d'Espagne en lui disant de se couvrir.

garcià. Seigneur, honorez mon père à cause de ma mère. le roi. Je le ferai.

garcia. Seigneur, je ne me couvrirai pas, si mon père ne se couvre pas aussi.

le roi, à Tello fils. Couvrez-vous, mon beau-frère; mon neveu le commande.

tello el viejo, au roi. L'enfant est vraiment extraordinaire, c'est le portrait de votre père.

Sur la prière du vieux Tello , le roi consent à armer Garci-Tello chevalier. On se rend alors dans l'Église dont le roi fait compliment en ces termes :

le roi. Cette église est splendide; Tello, que vous a-t-elle coûté ?

tello el viejo. Ce que je dépense pour l'honneur de Dieu, je ne le porte pas sur mes livres; pour tout ce qu'il m'a donné, ce que je lui rends est bien peu de chose , et plus je paye et plus ma dette augmente.

Les serviteurs apportent deux tables, sur Tune est le manteau et la couronne, sur l'autre Fépée et les éperons. L'autel est brillant de lumières, Garci-Tello est h genoux devant le roi qui l'arme chevalier.

le roi. Agenouillez-vous, Garcia Tello; aujourd'hui je vous arme chevalier... Écoutez avec attention à quoi ce titre vous oblige. Vous défendrez avant tout la loi de Dieu; vous garderez la loyauté au roi et respect à sa justice ; dans la guerre contre les Maures, jamais vous ne fuirez, parce que les hommes nobles reviennent vainqueurs ou restent morts sur le champ de bataille ; vous combattrez en champ clos toutes les fois que vous y serez appelé pour vous défendre d'une accusation de trahison ; libre ou prisonnier, vous garderez foi et hommage à votre souverain, et vous ne consentirez jamais qu'on outrage une femme. Voilà, Garcia Tello, ce que vous devez jurer devant moi.

garcia, Je le jure.

le roi. Eh bien, chevalier, recevez ces trois coups, et relevez vous.,.

LES TELLO DE M ENE SES

Ainsi finit cette pièce dont nous avons cherché h fuite ressortir le caractère principal, celui du vieux ïello, aux dépens peut-être des autres personnages de la pièce, que nous avons laissés de côté; mais on a souvent accusé Lope de Vega de n'avoir jamais su tracer un caractère, et de n'avoir mis dans ses comédies que des types généraux d'une teinte uniforme, et nous avons voulu, par l'analyse de cette pièce, prouver qu'il savait aussi prendre un type original, et en développer habilement toutes les nuances.

Dans la pièce que nous allons analyser, bien que le type soit à peu près le même, les circonstances diffèrent; nous ne sommes plus en Espagne, nous sommes en France. La scène se passe à Saint-Denis et à Paris ! Mais ne nous attendons pas à de la couleur locale, nous ne quittons pas le pays des oliviers, et ce sont des Espagnols que nous allons entendre. Nous doutons qu'un propriétaire de la plaine Saint-Denis ait jamais pu être l'original du portrait que Lope va nous donner du riche campagnard qui sait si bien apprécier le bonheur poétique et tranquille de la vie rurale. On admirera, en lisant Lope, combien il y a loin des tableaux qu'il nous donne aux Bergeries maniérées des auteurs qui prétendent représenter en France l'amour de la nature1.

1 Nos citations seront désormais traduites le plus souvent en vers. Disons pourquoi nous n'avons pas fait pour les drames ce que nous allons faire pour les comédies ; c'est que lorsque l'intérêt est palpitant, quand l'émotion est profonde, le vers est plutôt un accessoire qu'une nécessité. La pensée, qu'elle soit vêtue de rimes ou qu'elle ait la nudité de la prose, peut aller droit au cœur et l'intéresser vivement. Traduire alors en prose est presque une obligation, puisque c'est le vrai moyen d'être exact. Mais dans les comédies de Lope de Vega la poésie tient une grande place, et traduire en prose exactement serait quelquefois être plus inexact que traduire, même inexactement, en vers.

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