DOROTHÉE, LA COMTESSE
DOROTHÉE
Quelle active police !
LA COMTESSE
Approchez, Isabelle. Êtes-vous la complice De cet homme qui vient de quitter le salon ?
Quel homme?
LA COMTESSE
Répondez vite à ma question.
Qui donc, si ce n'est vous, a, sans crier alerte, Laissé cet homme entrer par la porte entr'ouverte ?
ISABELLE
Un homme entrer ici ; grand Dieu! pour vous, madame, Pour vous surtout, grand Dieu ! j'en jure sur mon âme, Pareille trahison est indigne de nous ! Oh ! ne le croyez pas !
LA COMTESSE
Venez, approchez-vous!...
Venez... vous m'avez fait soupçonner quelque chose : Serait-ce, par hasard, vous qui seriez la cause Et le coupable objet de ce beau rendez-vous?
ISABELLE
Madame, pardonnez, je vous vois en courroux,
Et malgré l'amitié que je porte à Marcelle,
Je ne puis vous cacher que sans doute c'est elle...
Jamais.
Retire-toi.
LE CHIEN DU JARDINIER
Car elle aime quelqu'un ; ce quelqu'un, à son tour, Je crois bien le savoir, la paye de retour. Mais j'ignore qui c'est.
LA COMTESSE
S'arrêter là, c'est pire, M'en ayant dit autant, vous devez tout me dire.
ISABELLE
C'est le secret d'une autre, et je vois à regret Que vous me tourmentez pour savoir ce secret ; C'est pour elle qu'on vint, c'est vrai, mais je vous jure Que son affection est chaste autant que pure.
LA COMTESSE
C'est une impertinente avec sa passion ! Quelle honte ! voyez la bonne opinion Que l'on aura de moi, qui, veuve et jeune encore, Reçois un visiteur qui part avant l'aurore ; Mais c'est une infamie !
ISABELLE
Ah! madame, excusez!
Elle n'est pas coupable autant que vous pensez ; Ce n'est pas de dehors que vient celui qu'elle aime, Il est de la maison.
LA COMTESSE
Quoi ! de la maison même ?
ISABELLE
C'est vrai, madame.
LA COMTESSE
Et c'est?
ISABELLE
Théodore.
LA COMTESSE
Ah ! c'est lui ; Mon secrétaire intime ; hé bien, quand il a fui, Je ne l'ai pas su voir... Laissez-nous, Isabelle.
ISABELLE
N'allez pas pour cela gronder trop fort Marcelle.
LA COMTESSE
Je suis calme à présent: vous, Marcelle, écoutez.
MARCELLE
Que me commandez-vous?... Ah ! vous m'épouvantez Avec votre regard !...
LA COMTESSE
Est-ce bien vous, Marcelle, A qui je confiais, comme à la plus fidèle , Le soin de ma maison, le soin de mon honneur?
MARCELLE
Que vous aura-t-on dit? doutez-vous de mon cœur? Ma loyauté...
LA COMTESSE
Vraiment, sa loyauté !
t MARCELLE.
Je tremble.
On serait en colère à bien moins, ce me semble ; Lorsque, dans ma maison, dans mon appartement, ' Vous recevez, la nuit... je ne sais qui, vraiment !
I MARCELLE
Ah! c'est cet étourdi, ce fou de Théodore,
Qui, partout où je suis, prétendant qu'il m'adore,
Me dit mille douceurs.
LA COMTESSE
Avez-vous bien compté ?
Mille douceurs !... bon Dieu ! quelle fertilité ! La nature, en douceurs, cette année est féconde ! Et certe elle en pourra donner à tout le monde.
LE CHIEN DU JARDINIER
MARCELLE
Que j'entre ou sorte, enfin, partout, à tout moment, Sa bouche me traduit un tendre sentiment.
LA COMTESSE
Traduit ! Mais voyez donc quel interprète habile ! Et que vous dit-il donc ?
MARCELLE
Ah ! ce n'est pas facile
De me le rappeler.
LA COMTESSE
Cherchez : cela viendra.
MARCELLE
C'est qu'il en dit beaucoup ; parfois il me dira :
Je perds pour vos beaux yeux et ma vie et mon âme...
L'amour que je combats se rallume à leur flamme...
Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit... j'ai rêvé
A votre petit nez malin et relevé...
Donnez-moi ce cheveu, j'en veux faire une chaîne,
Pour mes sens exaltés que le désir entraîne...
Je n'en finirais pas... je dois vous ennuyer ;
Mais pourquoi voulez-vous me faire babiller?
LA COMTESSE
Et ces propos galants ont eu l'art de vous plaire ?
MARCELLE
Je l'avouerai ; pourquoi me mettrais-je en colère? Théodore est un homme à ne pas m'abuser, Et son unique but est bien de m'épouser.
LA COMTESSE
Alors, c'est différent, le but est légitime,
Et bien loin, à présent, de vous en faire un crime,
Je veux, si vous voulez, vous aider en ceci.
MARCELLE
Combien je suis heureuse ! Ah ! madame, merci,
LQPE DE VEG A.
Et puisque je vous vois sensible, affectueuse, Et si bonne pour moi, je ne suis plus honteuse De vous faire l'aveu de mon sincère amour Que j'avais, malgré moi, caché jusqu'à ce jour. Oui, j'aime Théodore, et de toute la ville, C'est le meilleur garçon, l'homme le plus habile, Le plus discret amant et le plus amoureux.
LA COMTESSE
En effet, Théodore est digne d'être heureux ; Dans l'emploi qu'il remplit il a ma confiance, J'ai su l'apprécier.
MARCELLE
Mais quelle différence Entre écrire pour vous à quelque parent vieux, Ou m'adresser à moi, tendre et respectueux, De doux propos d'amour pleins d'esprit et de grâce !
LA COMTESSE
11 faut à la raison laisser un peu de place, Marcelle, écoutez-nioi : bien que mon bon plaisir Soit de vous marier suivant votre désir, Je ne puis oublier, sans quelque inconvenance, Ce qu'on doit à mon nom, ainsi qu'à ma naissance. Je puis vous pardonner tout bas ; mais contre vous, Je dois, devant mes gens, conserver mon courroux. Cachez mieux votre amour, et soyez plus discrète ; Plus tard, je vous l'ai dit et je vous le répète, L'occasion viendra de vous unir tous deux, Car Théodore et vous méritez d'être heureux. L'un a grandi chez moi quand j'étais jeune fille, Et vous, n'êtes-vous pas un peu de ma famille? N'ai-je pas toujours eu de l'amitié pour vous ?
MARCELLE
Ah! laissez-moi, madame, embrasser vos genoux !
Je désire être seule.
LE CHIEN DU JARDINIER
dorothée, au fond du théâtre,
lié bien ! quelle nouvelle ?
MARCELLE
Un temps sombre qui peut s'éclaircir pour Marcelle.
DOROTHÉE
Elle a donc pénétré vos secrets amoureux?
MARCELLE
Mais elle a reconnu qu'ils étaient vertueux.