SCÈNE XII
THÉODORE et TRISTAN.
TRISTAN
Oui, vous pouvez entrer; personne en ce salon.
THÉODORE
Je n'ai pas pu dormir.
TRISTAN
Ce n'est pas sans raison ; Si la comtesse a pu vous reconnaître... gare ! Votre compte est tout fait, car la dame est bizarre, Et n'entend pas raison sur l'article d'amour. A mes conseils aussi pourquoi restez- vous sourd? J'avais beau vous crier : Laissez coucher Marcelle ; Vous ne m'écoutiez pas.
Ah ! je n'écoutais qu'elle
TRISTAN
C'était vous qui parliez. N'importe.
THÉODORE
Mais, Tristan,
M'aura-t-on reconnu?
TRISTAN
Je m'en demande autant.
La comtesse et ses gens nous soupçonnent, sans doute,
THÉODORE
Lorsque je rencontrai Fabien sur notre route, J'ai failli le tuer.
TRISTAN
Le moyen était beau !
Moi, je coiffai sa lampe avec mon vieux chapeau ; C'était bien plus adroit.
THÉODORE
Et surtout plus comique; Car, sans toi, l'aventure aurait été tragique.
TRISTAN
J'en ris encor : le drôle est resté tout penaud D'être ainsi salué par mon coup de chapeau.
LE CHIEN DU JARDINIER
Ce jour va décider, peut-être, de ma vie.
TRISTAN
Croyez-vous donc, monsieur, que l'on en ait envie? Mais vous voilà bien tous, et vous croyez toujours Vous autres amoureux, qu'on en veut à vos jours.
THÉODORE
Mais que faire, Tristan, dans cette conjoncture?
TRISTAN
Cesser d'aimer Marcelle, ou courir l'aventure De perdre votre place et votre traitement ; Vous savez là-dessus quel est mon sentiment. Je dis que la comtesse, avec son caractère Jaloux, même envieux, orgueilleux, volontaire, Ne pourra pardonner qu'un autre ait de l'amour, Quand elle n'en a pas : c'est clair comme le jour.
THÉODORE
Oublier ce qu'on aime est chose difficile.
TRISTAN
Je m'en vais vous prouver à quel point c'est facile ; Écoutez ce sermon.
THÉODORE
Il sera long ! surtout, Si je te laisse aller, la bride sur le cou.
TRISTAN
Il faut un certain art! mais la première chose, Pour oublier l'effet, est d'oublier la cause, Et réciproquement : c'est là qu'est l'embarras. Il faudrait le vouloir, mais on ne le veut pas ; L'on est désespéré, mais toujours on espère ; C'est à ces faux espoirs qu'il faut faire la guerre. Le cœur à la raison fait prendre un mauvais pli, Mais le meilleur moyen d'oublier, c'est l'oubli !
LOPli DE VEGA.
Riez ; mais croyez-moi, je ne suis pas trop bête ;
Une comparaison me revient dans la tête.
Arrêtez le ressort d'une montre un seul jour,
Et vous oublierez l'heure ; ainsi donc votre amour,
Ressort qui donne au sang cette ardeur trop active,
N'étant plus remonté par l'imaginative,
Ne marquera plus rien sur le cadran du cœur.
THÉODORE
Tristan, ce sermon-là te fait beaucoup d'honneur; Mais tu ne pourras pas détruire la mémoire.
TRISTAN
Je la transporte ailleurs, et c'est là qu'est ma gloire ;
Je la porte d'un coup sur les difformités
Des femmes qu'on adore, et non sur leurs beautés.
Vous les voyez toujours aux balcons suspendues,
Pied cambré, taille fine, et les yeux vers les nues,
Avec une mantille, en robe de satin,
Dents d'ivoire, main blanche, ongle rose, et... quel teint i
Puis vous vous laissez prendre à cette architecture,
Sans songer que toujours cette beauté si pure
Doit à la couturière, au dentiste, au coiffeur,
La moitié des beautés qui vous ont pris le cœur.
Souvenez- vous, morbleu ! qu'elle n'est pas un ange ;
Qu'elle a des cors aux pieds, s'enrhume, tousse et mange
Peut-être au point d'avoir une indigestion.
Reconnaissez-vous là votre perfection?
Faites d'elle, en un mot, une vieille bien laide,
Le corps défiguré par un mal sans remède,
Et que l'on mène enfin mourir à l'hôpital.
Voudrez-vous maintenant lui faire un piédestal?
Riez, riez, traitez ça de billevesées ;
Si l'ail dans un repas vous donnait des nausées,
Au moins, sans en manger, vous resteriez vingt jours;
Et vous aimez quand même... au diable les amours l
THÉODORE
0 chirurgien grossier 1 6 cure pitoyable !
LE CHIEN DU JARDINIER
Tes remèdes, mon cher, ne valent pas le diable ;
Avec tous tes sermons, tu n'es qu'un charlatan ;
Un ignorant, un âne; infortuné Tristan !
Tu ne sauras jamais apprécier la femme,
Être angélique et pur dont le cœur est de flamme,
Et le front transparent autant que le cristal..,
TRISTAN
Et plus fragile encor... mais vous méjugez mal,
Car j'eus une maîtresse... Elle était fort gourmande,
Et ses plus beaux attraits étaient de contrebande.
Entre mille défauts, elle avait cinquante ans,
Avec un embonpoint des plus appétissants;
Elle aurait engouffré dans son ventre élastique
Les dossiers réunis d'un notaire authentique,
Les sermons d'un curé, tous les vers d'un auteur.
Et les Grecs, dans ses flancs, auraient été, d'honneur,
Plus à l'aise qu'au fond du cheval qui prit Troie ;
Et, comme ce noyer où vivaient dans la joie,
Un laboureur, sa femme et cinq ou six garçons,
Ce ventre, avec eux tous, eût logé leurs moissons ;
Et pourtant, je l'aimais, voyez la belle affaire !
Et voulant l'oublier, je n'y savais que faire ;
Car je pensais toujours à la neige, au jasmin,
A l'ivoire, à l'argent, au corset de satin,
An cotillon, que sais-je ! et c'était mal s'y prendre !
Mais je fis mieux plus tard, et vous l'allez comprendre
Je me mis à penser à d'affreux potirons,
Étalant au soleil leurs flancs dodus et ronds,
A d'informes bahuts, à de lourdes valises,
Aux malles des courriers, à des dômes d'églises,
Et le moyen fut bon, car l'amour s'en alla,
Et fit place bientôt au dédain..., et voilà,
Monsieur, ce qu'il faut faire avec votre Marcelle.
THÉODORE
Tu blasphèmes, Tristan, je ne pourrais en elle
Trouver aucun défaut qui puisse balancer
Les doux attraits auxquels je dois toujours penser.
TRISTAN
Pensez-y donc, monsieur, faites-en la folie.
THÉODORE
Oh! vois-tu, cher Tristan, c'est qu'elle est si jolie !
TRISTAN
Libre à vous de le croire, et, tout en y pensant, Pensez aussi, monsieur, qu'il faut, dès à présent, Renoncer à la place où vous mit la comtesse. Décidez; c'est le choix qu'aujourd'hui l'on vous laisse
On vient de ce côté... C'est elle, où me cacher ? Je crains de lui parler.