‹ Étude sur la vie et les œuvres de Lope de VegaChapitre 66 sur 120 · LA COMTESSE, DONA CONSTANCE · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, DONA CONSTANCE

DONA CONSTANCE

Oui, tel est mon projet.

LA COMTESSE

Quoi ! c'est là la manière Dont tu voudrais traiter don Alonzo, ma chère ?

DONA CONSTANCE

Croyez-vous que je sois femme à prendre un époux, Sans savoir ce qu'il vaut ?

Il me semble entre nous, Qu'aimer et réfléchir ne vont pas d'ordinaire Bien ensemble.

DONA CONSTANCE

Je suis la preuve du contraire ; Pour avoir réfléchi, j'ai cessé de l'aimer ; Quelque temps, je l'avoue, il m'avait su charmer ; Mais à l'amour bientôt a succédé la haine, Et de ce changeaient la cause fut soudaine ;

C'est un homme perdu de réputation ;

Des femmes et du jeu la double passion

Le ruine, et sans doute il est criblé de dettes ;

Ce que le jeu lui laisse, il le donne aux coquettes ;

Il a vendu ses biens, délabré sa santé,

Et ne peut plus offrir qu'un cœur discrédité ;

Dois-je aimer, dites-moi, ce charmant caractère,

Et payer de ma dot sa honteuse misère?

LA COMTESSE

Non, je t'estime trop pour faire un tel souhait;

Je connaissais sa vie et savais qu'il jouait,

Mais non qu'il engageât jusqu'à son héritage ;

Je n'osais soupçonner un si complet naufrage.

J'ai cru que tu l'aimais, du moins, jusqu'aujourd'hui ;

Mon amitié pour toi descendait jusqu'à lui,

Et suspendait encor la haine naturelle

Qu'inspirait à mon cœur sa conduite cruelle

Pour don Juan qui. mérite un plus heureux destin,

Car il est honnête homme et meurt presque de faim...

DONA CONSTANCE

Et tout à fait d'amour; pourquoi ne pas le dire? Voulez-vous me cacher pour qui son cœur soupire ?

LA COMTESSE

Non ! le nier serait difficile à présent ;

Depuis le jour terrible où mon ordre imprudent

L'envoyait à la mort pour trop d'obéissance,

Oubliant sa fortune, oubliant ma naissance,

A me prouver qu'il m'aime, il met tout son pouvoir;

Tantôt je suis honteuse, et rougis de savoir

Que, partout à Valence, on sourit, on murmure

De me voir un amant de si pauvre figure ;

Et tantôt, je le vois avec certain plaisir

Me suivre pas à pas, en tous lieux, pour saisir

Au passage un regard que ma voiture emporte ?

LES FLEURS DE DON JUAN. 387

Ou bien sous mon balcon faire une ombre à ma porte,

Où don Juan n'est-il pas? Il est là, jour et nuit ;

Si je rentre il m'attend ; si je sors il me suit;

Tant de fidélité ne peut m'être importune,

Je ne me souviens plus de son humble fortune,

Et, lorsque je le vois ainsi persévérer

Et, malgré mes dédains, ne pas désespérer,

Je souffre et je voudrais lui donner la richesse

Pour lui donner le droit d'adorer une altesse.

DONA CONSTANCE

Je suis moins exigeante, et don Juan m'aimerait, Qu'à son amour bientôt mon amour répondrait ; Un habit, quel qu'il soit, ne fait pas la tournure, Et j'aurais avant tout regardé sa figure; Pauvre je le préfère à son frère appauvri; La pauvreté de l'un ne l'a jamais flétri, Quand l'autre doit la sienne à ses folles menées ; L'un est pauvre et ne l'est que par les destinées ; Mais l'autre, en expiant son passé dissolu, N'est pauvre et malheureux que pour l'avoir voulu. Est-il possible enfin que votre orgueil hésite A. payer tant d'amour ainsi qu'il le mérite !

LA COMTESSE

As-tu donc la malice et la prétention De donner à mon cœur, ici, la question? Mais, puisque tu te fais juge de ma pensée, Non, sur mes sentiments tu n'es pas abusée ; J'ai du penchant pour lui, je puis en convenir, Mais mon secret est là pour n'en jamais sortir ; Don Juan me paraît bien, quoiqu'il ait la livrée Que donne à ses enfants la misère éplorée ; L'amour .qu'il a pour moi le relève à mes yeux, Et je n'ai pas pour lui de regard dédaigneux; Mais puisqu'il ne faut pas que jamais je m'abaisse A. devenir sa femme, encor moins sa maîtresse,

LOPE DE YEGA.

II ne peut être à moi, je ne puis être à lui , Et, quel que soit l'amour qu'il ressente aujourd'hui, A mon tendre penchant, je dois tenir la rêne Pour qu'il ne suive pas une espérance vaine.

DONA CONSTANCE

Quand on veut d'un ahîme éviter les abords, D'un cheval trop fougueux il faut serrer le mors ; Mais vous a-t-il parlé quelquefois au passage?

LA COMTESSE

Ses yeux cherchent mes yeux, voilà tout son langage, Si c'est parler, il parle et jamais autrement.

DONA CONSTANCE

Je sais qu'il parle bien et fort éloquemment.

LA COMTESSE

Hélas ! la pauvreté toujours embarrassée Ne permet qu'aux regards d'exprimer sa pensée ; Le riche et l'arrogant ont seuls droit de parler, Et dans leur sot orgueil rien ne peut les troubler. L'homme sage, il est vrai, parle quand il espère, Mais don Juan qui ne peut espérer.... doit se taire Et confie à ses yeux le soin de s'exprimer ; C'est d'eux seuls que je sais comment il peut aimer.

Maudit soit le destin de qui les mains cruelles Aux plus aimables gens coupent ainsi les ailes !

LA COMTESSE

Maudit soit le destin qui place chaque jour La distance de l'or entre ceux que l'amour Aurait pu rendre égaux par la même tendresse ! Employons les moments que le soleil nous laisse A visiter Inès ; Constance, tu vas voir

LES FLEURS DE DON JUAN. 389

Comment notre don Juan, fidèle à son espoir, Au coin de cette rue aura fait sentinelle. Dur an go !

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