SCENE IV
Les mêmes, DON JUAN, GERMAIN.
Pendant que don Alonzo et ses amis s'entretiennent bas, don Juan Germain s'avancent sur le devant de la scène.
Faut -il que le malheur me rende encor timide!
1 Nom du port de Valence.
LES FLEURS DE DON JUAN
Moi, je n'ai pas d'avis à te donner ; décide.
DON JUAN
Que veux-tu que j'attende ici de mon amour? Ferai-je à la comtesse une éternelle cour? Vêtu comme je suis, resterai-je à Valence, Témoignage vivant de ma propre indigence ? Ah ! qu'en Flandre plutôt un bel et bon mousquet, M'envoyant une balle, emporte mon secret! Oui, plutôt que mourir de cet amour sans joie Qui heurte ses haillons à des robes de soie Et sa poussière à l'ambre, et son étain à l'or ! Avant de la quitter, pourtant, je veux encor Que les vives couleurs de l'habit militaire Témoignent à ses yeux que je vais à la guerre.
GERMAIN
Tu n'as que trop raison.
DON JUAN
L'on m'a dit récemment Que mon frère devait recevoir quelqu'argent De ces biens que le jeu, ces jours-ci, lui fit vendre ; Ce moment pour parler me paraît bon à prendre ; Parlons ; l'occasion peut ne plus revenir ; Avec ce tyran-là, je voudrais en finir.
germain, montrant don Alonzo.
Tais-toi donc.
DON JUAN
Il n'a pas entendu, j'imagine.
GERMAIN
Si fait, parbleu ! Le riche a l'oreille très-fine
Pour entendre de loin le murmure insolent
Du pauvre qui se plaint de lui.... Sois plus prudent.
don alonzo, s'avanrant.
Qui donc est là ?
DON JUAN
C'est moi.
DON ALONZO
Que veut-on ?
DON JUAN
Audience.
DON ALONZO
Pour me faire l'aveu de quelqu'impertinence ?
DON JUAN
Écoute, et tu sauras.
DON ALONZO
Parle donc 1
DON JUAN
Je voudrais
Te parler à l'écart.
Et moi j'achèterais Volontiers un quintal de bonne patience.
DON JUAN
Tu n'auras plus bientôt à craindre l'insolence De ton frère ; je veux de la Flandre essayer.
DON ALONZO
L'ami qui ce matin a pu te conseiller,
Était un bon ami. — Tu te mets en campagne
DON JUAN
Dans trois ou quatre jours.
LES FLEURS DE DON JUAN
DON ALONZO
Àh ! que Dieu t'accompagne En Flandre, tu perdras ces grands airs merveilleux Pour prendre du soldat le ton respectueux.
Mais j'ai besoin d'argent ; par bonheur il se trouve Que Ton t'en a compté ce matin.
DON ALONZO
Qui le prouve ?
DON JUAN
Je le sais ; veux-tu donc que j'aille sans argent En Flandre, moi ton frère, et comme un indigent !
DON ALONZO
Combien veux-tu, cher frère ?
Il me faut, je te prie,
Le moins, mille ducats.
DON ALONZO
Voyez l'effronterie !
DON JUAN
Qu'ont besoin les égaux entr'eux d'être effrontés !
DON ALONZO
Voyons, cinq cents réaux peuvent t'être comptés. #
DON JUAN
Quand on va les risquer sur le noir ou le rouge Ou sur un coup de dés, ou bien dans quelque bouge Que des femmes sans nom vous ouvrent chaque soir,
Que sont mille ducats pour remplir un devoir
Qui doit vous honorer, puisqu'il s'agit d'un frère ?
Nous sommes tous les deux nés de la même mère,
Mais de cette façon que toi, tu vis heureux,
La fortune obéit 'au moindre de tes vœux
Et te permet d'aller jusqu'à l'extravagance,
Tandis que moi, du sort je subis l'exigence,
Pauvre, nécessiteux à ce point d'envier
Tes valets d'écurie et Ion palefrenier.
Cinq cents réaux à moi, gentilhomme et son frère!
Est-ce la charité que tu prétends me faire ?
Car ce n'est qu'une aumône, et moi, je prétends bien
Que tu dois me donner mille ducats ou rien.
Hé ! la somme, après tout, te paraît-elle énorme,
Quand on va sur le corps s'agrafer l'uniforme ?
DON ALONZO
L'orgueil impertinent avec la pauvreté Font un si bon accord, quils ont, en vérité, L'audace de penser qu'on leur doit quelque chose ; Parbleu, je te paîrai !
(Il fait mine de toucher son épée.) don luis, l'arrêtant.
• Souffrez que je m'oppose...
Hé quoi ! tirer l'épée, un frère... y pensez-vous ?
DON ALONZO
Ce n'est qu'un mendiant î Vive Dieu, laissez-nous.
DON JUAN
Tu dis vrai, je le suis grâce à ton cœu%barbare, Et, pour m'ôter ce nom, ta main est trop avare. Tu montres ton épée... Ah! n'y mets pas la main, Ou tu m'obligerais a te montrer soudain Que le plus mendiant, c'est toi,,., car. sur mon âme,
LES FLEURS DE DON .1 U A N
De ton pourpoint de soie et de ta chair infâme, Je ferais des lambeaux.
don alonzo, que don Luis et Leonardo retiennent.
Laissez ! j'en veux finir;
Laissez, Leonardo.
DON JUAN
Laissez-le donc venir.
don luis, retenant Alonzo.
Vous perdez la raison.
DON ALONZO
Non, non ! je veux qu'il meure.
DON JUAN
De faim ! c'est plus probable et par raison majeure.
don alonzo, se maîtrisant.
Don Juan, écoute-moi, je suis calme à présent.
DON JUAN
Annonce-moi ta mort, ce sera plus touchant.
DON ALONZO
Tiens ! si tu reparais encor dans ma demeure,
Mes laquais te mettront en vingt pièces sur l'heure.
DON JUAN
Quel foudre !
Ne viens pas, il t'en pourrait coûter.
DON JUAN
J'irai, comme Lazare, afin de disputer
Aux chiens du mauvais riche un restant de sa table.
don alonzo, furieux.
Ose me regarder en face, misérable !
don juan, froidement.
Je le fais volontiers, mais je ne croyais pas
Trouver tes traits si faux, si lâches et si bas. +
Dieu récompensera ma longue patience.
Adieu !
(Il lui tourne le dos.)
DON ALONZO
Jespère bien, un jour, à la potence Voir pendre ce garçon.
don luis, entraînant Alonzo.
lié ! messieurs, c'est assez, Rentrons! je vous emmène; Alonzo, finissez.
(Don Luis et Leonardo entraînent don Alonzo et sortent avec lui.)