ET LES PRÉCÉDENTS
SANCHO, à Benito. Entre et n'aie pas peur.
BENITO, à part. Je crains plus son bâton que la baguette d'un alcade.
TELLO EL viEjo. Qu'est-ce que c'est, Sancho?
SANCHO. Oh ! rien ; Benito dit qu'un loup, hier, lui a mangé une chèvre, et il t'en apporte la peau.
TELLO EL VIEJO. C'est une faible justification ! Ils s'assemblent quatre- montagnards, ils tuent la chèvre qui leur convient, et mettent la faute sur le loup. Benito porte, écrite sur sa figure sans vergogne, la part qu'il a mangée.
BENITO. Non, seigneur! (A part.) C'est dans le ventre.
TELLO EL VIEJO. C'est bien ! qu'on en prenne la valeur sur sa paye, car le loup n'est ni mon berger ni mon gardien.
BENITO. Si les chiens se négligent, veux-tu que, seul, je me risque contre un animal si méchant.
TELLO EL VIEJO. Ne me réplique pas une parole, ou... vive Dieul...
BENITO^ Haye ! '
FORTDN, retenant Tello. Arrête-toi! Quoi! tu me fais un présent de mille brebis, et tu regardes à une chèvre!
TELLO EL VIEJO. Ne vois-tu pas que celui-ci me trompe, tandis que toi, tu es venu me demander assistance ?
Cependant le fils de Tello a été bien reçu par le roi. qui Ta nommé alcaïde, et veut faire son père trésorier de la couronne.— Vous le feriez seigneur de votre royaume, qu'il ne quitterait pas sa montagne, vous ne connaissez pas son caractère. — Eh bien I s'il veut être seigneur de sa terre, qu'il le soit donc, et qu'il soit seigneur de haute et basse
juslice. Et s*il ne veut pas venir me voir, j'irai dans sa maison, car je le tiens pour un ami.
Uamour du jeune Tello a touché le cœur de l'infante plus qu'elle ne l'aurait voulu elle-même. Elle a cherché à s'y soustraire par la fuite; mais Tello l'a ramenée par ses prières. Ils se sont fait l'aveu mutuel de leur amour.
Le roi bientôt remplit sa promesse et vient demander à dîner au vieux Tello. Dans un des plats qui sont servis sur la table, est un mets préparé par Juana, qui n*a pas été admise à la table du roi son père. Le royal convive y trouve un anneau qu'il reconnaît pour avoir appartenu à la fille bien-aimée dont il a pleuré la mort. Troublé, il demande à voir la personne qui a dressé ce mets, et l'on amène l'infante, qui arrive, en se cachant la figure avec ses mains. Un pressentiment s'éveille dans le cœur du roi qui la force à découvrir son visage. Il reconnaît donc sa fille, qui tombe dans ses bras. Heureux de la retrouver vivante, il lui promet de la marier, maintenant, suivant ses goûts et sa volonté. — J'ai déjà fait choix d'un époux, dit doiia Elvire. — - Et quel est-il? -- Tello. — J'aurais fait ce choix moi-même situ ne l'avais fait d'avance.
Ainsi se termine la première i)artic de la pièce : Les Tello de Menés es.
Neuf ans se sont passés; l'infante doiia Elvire a deux fils, dont l'aîné a huit ans et le second n'a pas encore reçu le baptême. Elle a vécu dans la maison des Tello. Le roi Ordono est mort, son fils Alphonse vient de lui succéder. Il élait en Portugal lorsqu'à eu lieu le mariage de sa sœur avec Tello de Meneses ; et son premier désir, en montant sur lo trône, est de rompre ces liens disproportionnés qui blessent son orgueil. N'ayant pas d'enfants lui-même, il ne veut pas que les fils des Meneses puissent, un jour, être roisde Léon. Aussi, lorsque l'un des serviteurs de Tello lui amène une troupe de magnifiques poulains que le vieil-
.rd lui envoie avec ses félicitations, et une lettre par Lquelle il l'invite à être le parrain de ce second fils, le roi îfuse le tout froidement, et fait défense à sa sœur de venir î trouver à la cour. A cette nouvelle le vieux Tello dit :
Pour élever mes fils et petits-fils dans le respect de Dieu et Il roi, vous avez, Tello, des domaines où vous pouvez passer 3tre vie, en étant roi sans être roi. Pourtant, de peur qu'Alhonse ne reçoive mes doublons comme il a reçu mes poulains,
lui faudra, avant que je les lui donne, me les demander avec istance. — Ma foi, son père nous traitait d'autre façon quand
venait dans ces montagnes; enfin, il n'y a pas à attendre avantage. Aujourd'hui le petit Ordono se baptise , son frère îné sera son parrain. Elvire, il faut fhabiller de fête et lui eindre la dague et l'épée.
Après avoir donné ses ordres, le vieux Tello reste seul :
J'ai dissimulé, avec prudence et sagesse, la peine que me fait a dure et âpre réponse du roi ; car si je l'avais laissé comïrendre, elle n'aurait fait qu'augmenter le chagrin de mes enants. — Oh Tello ! comme tu vivais autrefois tranquille, toi eigneur de la montagne que la mer espagnole entoure et déend comme par un mur éternel ! Quelle destinée trompeuse est ^enue loger les chevaux des rois dans l'écurie de tes bœufs ! Toi-même ne te vantais-tu pas de te réveiller, chaque jour, avec a blanche aurore, pour voir le vert encadrement où court la bntaine sonore à la voix de cristal, les blés où murmurent les grillons, les forêts où chantent les petits oiseaux peints de îent couleurs ! Ne vantais-tu pas aussi les nuits dont les heures jans horloges s'écoulaient si tranquilles I Vit-on jamais les carrosses circuler dans les ornières que creusent les humbles charrettes, quand leurs roues, en brisant les ardoises, imitent le bruit des cigales ? Ne disais-tu pas que l'âme ne rencontrait la paix que dans la solitude ? Qui donc a amené la cour dans ce désert qui ressemblait à une thébaïde? Qui a greffé dans nos habitudes le titre de seigneurie? Tello, il faut pourtant se résigner, puisque tu as voulu, avec tant d'imprudence, trancher
du grand seigneur, sache que l'inquiétude en est la première condition et que la grandeur est une fatigue sous le voile de la courtoisie.