LA COMTESSE, DONA CONSTANCE
DONA CONSTANCE
tel est mon projet.
Quoi I c'est là la manière tu voudrais traiter don Alonzo, ma chère ?
DONA CONSTANCE
rez-vous que je sois femme à prendre un époux, ; savoir ce qu'il vaut?
LA COMTESSE
Il me semble entre nous, imer et réfléchir ne vont pas d'ordinaire i ensejiû)le.
DONA CONSTANCE
Je suis la preuve du contraire ; r avoir réfléchi, j'ai cessé de l'aimer ; que temps, je l'avoue, il m'avait su charmer ; ; à l'amour bientôt a succédé la haine, e ce changement la cause fut soudaine ;
386 tOPE DÎB VBtlÀ.
C'est un homme perdu de réputation ;
Des femmes et du jeu la double passion
Le ruine, et sans doute il est criblé de dettes ;
Ce que le jeu lui laisse, il le donne anx coijuettes ;
Il a vendu ses biens, délabré sa santé ,
Et ne peut plus offrir qu'un cœur discrédité ;
Dois-je aimer, dites-moi, ce charmant caractère,
Et payer de ma dot sa honteuse misère ?
LA COMTESSE
Non, je t'estime trop pour faire un tel souhait;
Je connaissais sa vie et savais qu'il jouait.
Mais non qu'il engageât jusqu'à son Héritage ;
Je n'osais soupçonner im si complet naufrage.
J'ai cru que tu l'aimais, du moins, jusqu'aujourd'hiii ;
Mon amitié pour toi descendait jusqu'à lui,
Et suspendait encor la haine naturelle
Qu'inspirait à mon cœur sa conduite cruelle
Pour don Juan qui mérite un plus heureux destin,
Car il est honnête homme et meurt presque de faim...
DONÀ COKSTÀfiGÊ.
Et tout à fait d'amour; pourquoi ne pas le dire? Voulez-vous me cacher pour qui son cœur soupire ?
LA COMTESSE
Non ! le nier serait difficile à présent ;
Depuis le jour terrible où mon ordre imprudent
L'envoyait à la mort pour trop d'obéissance,
Oubliant sa fortune, oubliant ma naissance,
A me prouver qu'il m'aime, il met tout son pouvoir;
Tantôt je suis honteuse, et rougis de savoir
Que, partout à Valence, on sourit, on murmure
De me voir un amant de si pauvre figure ;
Et tantôt, je le vois avec certain plaisir
Me suivre pas à pas, en tous lieux, pour saisir
Au passage un regard que ma voiture emporte,
)a bien sous mon balcon faire une ombre h, ma poirte«
3ù don Juan n'est-il pas ? Il est là, jo^ur et nuit ;
5i je rentre il m'attend ; si je sois il me si^tj
Tant de fidélité ne peut oi'être importune,
\q ne me soutiens plus de son humble fortune,
Et, lorsque je le vois ainsi persévérer
Et, malgré mes dédains, ne pas désespérer,,
(e souffre et je voudrais lui donner )a ncbe9t9Q
Pour lui donner le droit d'adorer une altesse.
DONA GONSTANGt.
(e suis moins exigeante, et don Juan m'aimerait, Qu'à son amour bientôt mon amour répondrait ; Un habit, quel qu'il soit, ne fait pas la tournure, Et j'aurais avant tout regardé sa figure; Pauvre je le préfère à son frère appauvri; La pauvreté de l'un ne l'a jamais flétri. Quand l'autre doit la sienne à ses folles menées ; L'un est pauvre et ne l'est que ps^r les destinées ; Mais l'autre, en expiant son passé dissolu, N'est pauvre et malheureuij: que pour l'avoir VQUlu. Est-il possible enfin que votr^ orgueil bénite ^ payer tant d'amour ainsi qu'il le mérite l
is-tu donc la malice et la prétention De donner à mon cœur, ici, la cjuestion? Mais, puisque tu te fais juge de ma pensée, Non, sur mes sentiments tu n'es pas abusée ; Tai du penchant pour lui,' je puis en convenir, Mais mon secret est là pour n'en jamais sortir ; Don Juan me paraît bien, quoiqu'il ait la livrée Que donne à ses enfants la misère éplorée ; L'amour qu'il a pour moi le relève à mes yeux, Et je n'ai pas pour lui de regard dédaigneux; Mais puisqu'il ne faut pas que jamais je m^abaisse À. devenir sa femme, encor moins sa maîtresse,
188 LOPK DE VEGA.
.1 ne peut être à moi, jo ne puis î'trc à lui , St, quel que soit l'amour qu'il ressente aujourd'hui, 4 mon tcndfe penchant, je dois tenir la r&ne 'our qu'il ne suive pas une espérance vaine.
Jiund on veut d'un abîme éviter les aborda, )'un cheval trop fougueux il faut serrer le mors; Hais vous a-l-il parlé quelquefois au passage?
5es yeux cherchent mes yeux, voili tout son langage, Si c'est parler, il parle et jamais autremeal.
le sais qu'il parle bien et tort éloquemment.
Qélas ! la pauvreté toujours embarrassée Ne permet qu'aux regards d'exprimer sa pensée ; Le riche et l'arrogant ont seuls droit de parler. Et dans leur sot orgueil rien ne peut les troubler. L'homme sage, il est vrai, parle quand il espère, Mais don Juan qui ne peut espérer..,, doit se taire Et confie è. ses yeux le soin de s'exprimer ; C'est d'eux seuls que je sais comment il peut aimer.
Maudit soit le destin de qui les mains cruelles Aux plus aimables gens coupent ainsi les ailes I
Maudit soit le destin qui place chaque jour La distance de l'or entre ceux que l'amour Aurait pu rendre égaux par la même tendresse I Employons les moments que le soleil nous laisse A nsiter Inès ; Constance, tu vas voir
Gomment notre don Juan, fidèle à son espoir, Au coin de cette rue aura fait sentinelle. Durango !