DON ALONZO, DON LUIS, LEONARDO
Si vous prodiguez l'or de façon peu ci
Pourquoi vous plaignez-vous, mon cher, de la fortune J
Je ne me plaindrais pas, don Luis, de sa rigueur. Quand je la vois constante à me porter malheur !
LES FLEURS DE DQ|i( JUAN. 391
Vous avez pour le jeu la fougue d'un sauvage, Et rien ne vous arrête ; il n^est pas, je le gage, De femme qui ne soit plus constante en ses goûts Et moins capricieuse en ses désirs quQ, vous. Croyez-vous, en étant plus changeant que la lune, Trouver le vrai moyen de fixer la fortune 9
D'autres n'ont pas toujours le malheur sous la main ; S'ils ont des jours de perte, ils ont des jours de ([ain.
DON LUIS
Le jeu porte souvent avec lui l'infamie.
DOÇI ALONZO.
Je ne vois pas qu'il ait déshonoré ma vie.
LEONARDO
Les livres sont remplis de somhres dénoûments Qu'entraînent après eux ces vains amusements ; £t rien n'est plus fatal aux bonnes renommées Que ces ardeurs de jeu dans nos cœurs allumées. Un proverbe l'a dit: Se jeter dans le jeu, C'est plutôt, mes amis, se jeter dans le feu.
DON Lu;s.
On peut bien quelquefois, quand on n'a rien à faire,
Jouer modestement afin de se distraire.
Mais non jouer ses biens, sa vie et son repos.
Et jamais jusqu'au point de hanter les tripots,
Pour attacher, un jour, les noms héréditaires
Au pilori honteux des mépris populaires.
En vendant, pour payer des enjeux criminels,
Les biens substitués et les biens pa^rnels ; ^
392 LOPE DE VEGÀ.
Les terres qu'aujourd'hui vos cartes ont perdues, Qui ne sont plus à vous, que vous avez vendues, Étaient le prix sacré du sang de vos aïeux Qui les prirent aux mains des Maures odieux, Quand ils ont du royaume achevé la conquête ; Leurs jeux étaient la guerre, et les combats leur fête ! Leurs mains tenaient du fer, quand vous, leur rejeton, Pour armes vous avez des morceaux de carton, Des piques de papier et des cœurs en peinture. Pardonnez ce langage à ma franche nature, Mais je ne puis avoir cette lâche amitié Qui, trompant un ami, le pousse sans pitié Dans l'abîme entr'ouvert où déjà son pied glisse. Et qui, l'abandonnant au fond du précipice. S'en va chercher ailleurs à qui serrer la main. Moi, votre ami d'hier, je le serai demain. Et toujours, quand bientôt cette éternelle histoire Va commencer d'amis qui, perdant la mémoire Des bienfaits que jadis de vous ils ont reçus. Dans la rue en passant ne vous connaîtront plus. Écoutez mes conseils, puissent-ils vous conduire I Si je suis votre ami, comment ne pas vous dire Que vous êtes aveugle et que vous vous perdez. Que vous devez quitter les cartes et les dés, Et ne plus exposer au jeu, comme naguères, L'argent que produira la vente de vos terres?
DON ALONZO
Vous êtes un parfait, mais ennuyeux ami.
DON LUIS
Je ne puis, Alonzo, conseiller à demi.
DON ALONZO
Mais rappelez- vous donc que pour devenir sage. J'attends patiemment l'heure du mariage.
Sitôt que de Constance on me verra l'époux.
Je serai, je vous jure, aussi rangé que vous.
. Combien font comme moi l'école buissonnière, Et, courant au galop dans l'ardente carrière Où jeunesse et plaisir se tiennent par la main, ^
r Vont s'arrêter tout court aux bornes de l'hymen. En parcourant les cieux, la comète brillante N'a pas plus de splendeur que la jeunesse ardente, Alors qu'un sang trop vif la pousse aux voluptés ; Mais, quand on voit pâlir ses dernières clartés. Exhalaison mourante, elle est moins froide encore Que notre vie à nous quand elle s'évapore Dans le ciel prosaïque où l'hymen se morfond. Je ferai, cher don Luis, ce que les autres font; Et dans peu, je pourrai, grâce à mon mariage. Libérer tous les biens que j'ai dû mettre en gage; La prodigalité, je le dis entre nous.
Est bien pour un garçon, et mal pour un époux. Celui qui peut passer, tranquille et sans tourmente, La mer de la jeunesse, a tort lorsqu'il s'en vante. Car, quand les ans viendront, on le verra, plus tard, Des plaisirs qu'il n'eut pas revendiquer sa part, Et, le goût aiguisé par les précédents jeûnes. Imiter, lui vieillard, les sottises des jeunes.
LEONARDO
Réformez tout d'abord ces valets trop nombreux.
DON ALONZO
Avant mon mariage, il serait scandaleux
De changer quelque chose à mon train ordinaire.
DON LUIS
Les fous, du sens commun, font toujours le contraire.
DON ALONZO
Ahl que vous me lassez!
dlH [lûpe bi vsga.
Convenez qn'un garçon A vi'aiment moifis besoin d'un grand train de maison Et do nombreux valets, qu'un homme qui prend femme.
DON ALONZO
Assez ! assez I don Luis, venez-vous, sur mon âme Chez moi pour m'ennuyer ou pour me divertir?
oeTAvio, paraissant.
Un carrosse est en bas, je viens vous avertir.
DON liiP^lQ»
Quel monde e&trrce, Octavio?
OÇTAVIO.
Trois dames élégantes Avec ce gentilhomme aux façons arrogantes. Et puis qui donc enoor?... Don Francesco.
Dœi ÂLONZO.
Bxavo !
Mes amis, descendons; nous irons au Grao^