SOPHONIE. ZACHARIE XII A XIV. JÉRÉMIE. PÉRIODE CHALDÉENNE
$ 1. Un siècle tout entier passa sans donner raison aux craintes ni aux espérances d'Ésaïe et de Michée. [ls ne virent ni les catastrophes qu'ils redoutaient, ni le Messie qu'ils attendaient, ni la gloire qu'ils espéralent pour leur peuple. Ce fut un siècle marqué des mêmes péripélies que tous les autres et du même train journalier. Ni la Judée ne fut prise, ni Jérusalem renversée, el les Israélites non plus n’eurent pas à prendre la revanche qui leur avait été promise. L'empire des Assyriens, dont la chute devait coïncider avec le bouleversement et la rénovation de toutes choses, tomba de faiblesse, de lente décadence, sans l’aide d'Israël, sous les aitaques de deux provinces révoltées, la Médie et la Babylonie. L’Asie changea de maître. Ce ne fut plus de Ninive, mais de Babylone que devait relever l’obéissance des provinces. En 625 ce fut un fait accompli.
$2. Vers la même époque, c’est-à-dire vers le milieu du règne de Josias, le roi réformateur, eut lieu une invasion considérable de peuplades du Nord, de Scythes!, qui ravagèrent la Phénicie et la Palestine, se dirigeant vers l'Égypte. On crut que c'était le cataclysme final. SopHont£ (Zephaniah), fils de Couschi,
1 CF. Hérodote 1, 105.
petit-fils de Guedalia, se leva pour annoncer que le jour, le terrible jour des jugements arrivait. Tous les peuples dont Israël avait à se plaindre allaient être écrasés. Dans cette redoutable crise, Jérusalem ellemême ne serait pas épargnée. Le but de cette catastrophe devait être :
1° La destruction de toute idolâtrie et la conversion des peuples: «Jéhovah se jettera sur eux, terrible, lorsqu'il détruira toutes les divinités de la terre, — — et tous serprosterneront devant lui, chacun de sa place, toutes les îles des païens.. Alors je donnerai aux Gentils des lèvres pures pour qu'ils invoquent tous le nom de Jéhovah, et qu'ils le servent d’un même accord. De l’autre côté des torrents de Cousch! j'aurai des adorateurs... »
20 La sanctification et la gloire d'Israël, du Reste de Jacob: « En ce même jour tu n'auras plus à rougir de toutes les actions par lesquelles tu m'as offensé; car j'éloignerai de ton sein tous les insolents, et tu ne te livreras plus à l’orgueil sur ma sainte montagne. Mais je laisserai au milieu de toi une pauvre et chétive population, qui mettra sa confiance dans le nom de Jéhovah. Le Reste de Jacob ne commettra pas de péché, ne proférera pas de mensonge, et il ne se trouvera pas dans sa bouche une langue de fourberie.. — Chante, fille de Sion; criez d’allégresse, Israël; réjouis-toi, égaie-toi de tout ton cœur, fille de Jérusalem! Jéhovah a écarté tes châtiments, a balayé tes ennemis. Le roi d'Israël, c’est Jéhovah qui siége au milieu de toi: tu ne verras plus aucun mal. En ce jour-là on dira à Jéru-
! L’Éthiopie.
salem: ne crains pas! et à Sion: ne perds pas courage! Jéhovah, ton Dieu, est au milieu de toi, le héros, le libérateur… Ceux qui sont tristes loin de l'assemblée de mon peuplef, je les ramênerai. Ils sont séparés de toi; la honte pèse sur eux. C’est moi qui en ce jour-là aurai à faire avec tous tes oppresseurs. J'aiderai le troupeau boileux, et je rassemblerai le troupeau dispersé: Je leur donnerai la gloire et la célébrité dans les pays où ils ont eu la honte. En ce temps-là je vous ferai revenir; en ce temps-là je vous rassemblerai; je vous donnerai la célébrité et la gloire parmi tous les peuples de la terre, lorsque, sous vos yeux, je ramënerai vos exilés, dit Jéhovah l»
Cet avenir est proche, puisqu'il est la conséquence directe de l’invasion devant laquelle tout tremblait. Les captifs des guerres précédentes, ceux que les Scythes vont faire dans leurs premières victoires, reviendront pour être témoins de la prospérité qui suivra l’immense défaite des envahisseurs. La grande pensée de la conversion des paiens, qui est vraiment la plus digne d’attention, ne s’est pas effacée de la conscience prophétique. Sophonie s’est emparé de la meilleure inspiration d'Ésaïe. Il ne fait pas affluer les peuples à Jérusalem. Non, c’est chez eux, «chacun dans son lieu, » qu'ils se prosterneront devant Jéhovah. Tous les prophètes ne se maintiendront pas à cette hauteur de vues.
Soit que Josias lui paraisse un roi selon le cœur de Dieu, et tel qu'on pourrait le souhaiter pour l’âge messianique, soit que la personne royale lui soit indifférente et disparaisse à ses yeux derrière la majestueuse
1 Dans l'exil.
personne de Jéhovah, Sophonie ne fait aucune mention du chef davidique glorifié par Ésaïe. «Le roi d'Israël est Jéhovah.» C’est la pure théocratie. Nous la retrouverons semblable chez un des plus grands prophètes, l’illustre anonyme de l’exil.
$ 2. L'invasion des Scythes s’est dissipée sans amener les résultats qu’annonçait le prophète. Une autre invasion devait être plus funeste dans ses suites: ce fut celle des Chaldéens sous la conduite de Nebucadnetzar. Ils envahirent la Judée et assiégèrent Jérusalem dans les dernières années du septième siècle. Nebucadnetzar, ayant triomphé à Carchémis (606) de l'Égypte qui lui disputait l'empire de l'Asie, résolut d’abattre une fois pour toutes la puissance de sa rivale en réduisant tous ses alliés. La Judée se trouvait au premier rang. C’est pendant le siége de Jérusalem (selon l’ingénieuse hypothèse d’Ewald, que tous les traits du texte semblent confirmer), que furent prononcés, par un des habitants de la campagne juive, les discours contenus dans ZAGHARIE XII à XIV. Le prophète, ignorant les ressources militaires de la ville, mais persuadé que la cité sainte ne peut tomber aux mains des profanes , attend une délivrance extraordinaire, comme celle qui avait tant frappé les imaginations au temps de Sennachérib. Les efforts de tous les peuples seront vains. Jérusalem sera comme une coupe où ils boiront une ivresse mortelle, comme une lourde pierre qu'ils essaleront en vain de soulever et qui les écrasera. Jéhovah frappera de démence la cavalerie ennemie et rendra les chefs de Juda semblables à une torche au milieu des gerbes, qui consume tout ce qui l'entoure.
Ce stége est le grand événement prophétique, est
l'occasion du dénouement universel et comme le pivot sur lequel vont tourner les destinées du monde, La délivrance ne va pas tarder, et avec elle commencera le jugement des peuples.
XII, 8. «En ce jour-là, Jéhovah protégera les habitants de Jérusalem; celui qui chancelle sera en ce jourlà comme David lui-même, et la maison de David sera comme un Dieu, comme l’ange de Jéhovah devant eux. Et il arrivera en ce jour-là que j’entreprendrai d’exterminer toutes les nations qui sont venues contre Jérusalem. Et je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit de bienveillance et de prière, et ils regarderont vers célui .que (les ennemis) ônt percé !, et ils mêneront deuil sur lui comme on mène deuil sur un fils unique, et ils le pleureront amèrement comme on pleure amèrement son premierné! » Suit l’'énumération des familles considérables de Jérusalem qui prendront part à ce deuil. Il n’est aucunement question du Messie dans ce passage. Jéhovah surexcitera les habitants de Jérusalem pour mettre leur courage à la hauteur du danger ; il fera, des plus faibles d’entre eux, des héros comme David; la maison royale sera digne des circonstances et représentera Dieu luimême au milieu des assiégés. Les ennemis ne pourront résister à une telle vaillance; ils seront extermi-
111 y a dans le texte SR) élaï, vers moi. Il est impossible que même par hyperbole poétique, un Hébreu ait jamais comparé Jéhovah à un homme mort, percé de coups, sur le cadavre duquel on mène deuil. 11 faut lire (PSN) élav, vers lui. Le sujet du verbe onf percé est sous-entendu : ce sont les ennemis. Ces constructions se retrouvent à chaque page. Dans tous les cas, il ne s’agit aucunement du Messie, dont ce prophète ne dit pas un mot.
AE
nés. La paix ravivra chez les vainqueurs le souvenir des pertes passées, particulièrement de la mort du roi martyr, du pieux monarque Josias, tombé à Mégiddo sous les coups des Égyptiens en défendant sa patrie (611). Le danger disparu, on pourra librement honorer sa mémoire. En effet, sa fin héroïque fut longtemps un sujet de complaintes dans [sraël 1.
Le chap. XIV a dû être écrit quelque temps plus tard : l’anteur a changé d’avis sur le sort probable de Jérusalem. Il s’est convaincu que toute résistance est inutile, et il a perdu l'espoir de voir la cité sainte épargnée. « La ville sera prise, les maisons pillées, les femmes violées et la moitié de la ville s’en ira en capüivité.. Mais le Reste du peuple ne sera pas exterminé et chassé de la ville, car Jéhovah se lèvera et combattra!..»
Après celte douloureuse mais nécessaire exécution commencera enfin l’âge messianique, trop retardé, mais d'autant plus glorieux. Il n’y aura plus les pénibles vicissitudes des saisons, l’ardeur du soleil succédant aux rigueurs de l’hiver; on aura une lumière constante, unique, égale, comme celle dont Jéhovah jouit éternellement. Des eaux vives sortiront de Jérusalem pour se répandre en partie dans la mer Morte, en partie dans la Méditerrannée, et arroseront le pays dans toutes les saisons. Jéhovah sera roi de la terre entière, et lui seul sera adoré, invoqué de tous. Il y aura unité de culte. Jérusalem reconstruite sera un sûr asile pour ses habitants. Geux des Gentils qui auront échappé au jugement, monteront chaque année à Jérusalem pour
12 Chron. XXXV, 25. Cf. Zach. XII, 41,
adorer le Roï, qui est Jéhovah des armées, et pour célébrer la fête des tabernacles. S'il v a des récalcitrants, ils seront pünis par quelque fléau de la nature, comme la sécheresse. Dans la ville sainte tout sera saint. Les sonneltes des chevaux porteront l'inscription qui se trouve sur le front du souverain sacrificateur. Tous les vases seront purs, et non pas seulement ceux qui sont destinés à des usages sacrés. Il n’y aura plus rien de souillé, ni hommes ni choses. «Il n’y aura plus de Gananéen dans la maison de Jéhovah. »
Chez ce prophète inconnu le particularisme israélite se marque très-nettement. Je ne sais quelle allure y décèle le prêtre. Son rêve est que tous.les peuples montent annuellement à Jérusalem pour prendre part à la fête des tabernacles, qui acquerra ainsi un lustre inusité. [l faut qu'ils viennent sous peine de châtiment. Ce n’est pas conversion, mais soumission. La pureté cérémonielle paraît aussi estimée que la pureté morale. La temps viendra où il n’y aura plus de prophétie, ni bonne ni mauvaise, plus d’agitation d'aucun genre (XUI). Cela aussi semble un trait sacerdotal. — Quoi qu'il en soit, son attente messianique ne dépasse en rien celle des prophètes antérieurs ; elle se montre plutôt à maint égard moins spirituelle et moins religieuse, et est probablement une plus fidèle image des espérances de la nation.
$ 8. Cependant le temps des douleurs sérieuses était arrivé. JÉRÈMIE, fils d'Hilkia, eut le triste privilége d’être témoin d’une ruine tant de fois annoncée et lant de fois ajournée. Prêtre à Anathoth, aux environs de Jérusalem , il fut activement mêlé aux événements qui décidèrent du sort de sa patrie aux dernières convul-
sions de laquelle il assista. Spectatenr sympathique, peut-être même instigateur de la réforme religieuse entreprise par Josias, il se promettait sans doute, au commencement de sa carrière, de relever son peuple par la seule repentance, sans secousse ni châtiment. Il compare le sort si heureux de ses compatriotes au rude traitement auquel le royaume d'Israël a été condamné; et il reproche aux siens d’être d’autant plus coupables qu'ils n’ont pas encore tiré enseignement de ce douloureux exemple. Il pense qu'Éphraïm du moins en aura profité, que bientôt il rentrera en grâce, que son retour rétablira l'union des deux parties du peuple, et que l’ère messianique commencera.
IT, 14. « Jéhovah me dit: le rebelle Israël est plus juste que l'infidèle Juda. Va et prononce ces paroles du côté du nord et dis : Reviens, Israël rebelle, dit Jéhovah ; je ne vous ferai point mauvais visage, car je suis miséricordieux, dit Jéhovah; je ne garde point toujours ma colère. Gonnais seulement ta faute : Tu as prodigué tes attentions aux dieux étrangers sous tout arbre vert, et tu n’as point écouté ma voix, dit Jéhovah. Revenez, fils rebelles, car c’est moi qui veux être votre maître. Je vous prendrai, n’y en eût-il de reste qu’un seul par ville et deux par district, et je vous conduirai à Sion et je vous donnerai des pasteurs qui vous mènent avec sagesse et intelligence. Lorsque dans ces jourslà vous croîtrez et fructifierez au sein du pays, dit Jéhovah, on ne parlera plus de l'arche d'alliance de Jéhovah, on n’en aura plus souci, on ne s’en souviendra plus, on ne la cherchera plus, on n’en fera pas une nouvelle. Dans ce temps-là on appellera Jérusalem le trône de Jéhovah, et tous les peuples s’y ras-
sembleront au nom de Jéhovah, et ils ne suivront plus désormais les inspirations de leur méchant cœur. — En ces Jours-là la maison de Juda marchera avec la maison d'Israël; elles viendront ensemble du pays du nord vers la terre que j'ai donnée à vos pères en héritage!...»
Mais ce pacifique espoir ne fut pas de longue durée. Jérémie et son peuple étaient destinés à de rudes tour-mentes. Le roi Josias, comme nous l’avons rappelé tout à l'heure, fut tué à Mégiddo en 6114, et avec lui périrent ses tentatives de réforme. Nécho, roi d'Égypte, son vainqueur, disposa à son gré du trône. Puis vinrent bientôt après les armées de la Babylonie; Jérusalem fut prise et une partie considérable du peuple fut déportée. Au milieu de ces orages, Jérémie, qui n’épargnait pas les conseils, les reproches, les menaces, attra fréquemment sur sa tête la colère des grands, et se vit plus d’une fois en danger de mort. Comprenant bientôt que toute résistance à l'empire tout puissant de Babylone serait une folie, que la Judée et l'Égypte, soit isolément, soit en réunissant leurs forces, ne pouvalent se soustraire à cette domination, il engagea sagement son peuple, tout frémissant encore, à subir un mal inévitable et à se préserver, par une attitude paisible, de maux plus graves et irréparables. Ces conseils ne furent pas goûtés par Sédécias, linconstant ami de Babylone. Il se ligua avec l'Égypte, tenta de secouer le joug de Nebucadnetzar, attira sur son pays une nouvelle expédition chaldéenne, fut privé du trône, de la liberté et de la vue ; le reste du peuple fut emmené captif et le temple saccagé. Jérémie obunt du vainqueur la permission de rester pour pleurer sur les
ruines de la patrie, 586. Bientôt après 1l fut emmené de force en Égypte par une bande de Juifs qui croyaient prudent de fuir la colère de Nebucadnetzar, qu'ils avaient excitée par je ne sais quelle rébellion. C'est dans ce lamentable exil qu’il termina obscurément ses Jours.
Le sens politique de Jérémie, si l'on peut ainsi parler, paraît avoir été trop sagace et trop juste pour qu'il pût, parmi tant de désastres, selivrer à de trop promptes espérances. Ce triste état lui paraît fait pour durer longtemps; il va même jusqu'à assigner une date : l'exil durera soixante-dix ans. Aussi son langage est-il empreint de tristesse; c’est la tristesse d’un homme destiné à survivre à tout ce qui lui est cher, et à mourir avant de voir des jours meilleurs. C’est de Pabattement, mais non du désespoir. Il sait que si l'épreuve est longue et cruelle, elle est passagère. Les espérances messianiques sont là pour le soutenir. Le mal provient des mauvais pasteurs du peuple; c’est eux qui sont cause que le troupeau est dispersé. Mais patience! « Je rassemblerai de tous les pays où je les ai dispersées, le reste de mes brebis, et je les ramènerai dans leurs pâturages pour qu'elles croissent et se multiplient. Et je leur donnerai des bergers qui les feront paître, en sorte qu'elles ne craignent plus, ni ne tremblent plus, ni qu'aucune vienne à manquer. — Voici, les jours viendront, dit Jéhovah, que je ferai naître à David un Juste rejeton, qui règnera, el se montrera sage, et exercera le droit et la justice dans le pays. Sous son règne Juda sera heureux, et Israël habitera en sécurité. Le nom qu’on lui donnera sera: Jéhovah-est-notresalut! » (XXIIT). A la vue des humiliations de son pauvre
peuple, traité par les vainqueurs comme un vil bétail, le prophète aime à se transporter par la pensée dans le temps où « le joug qui pèse sur leur cou sera brisé, où leurs liens seront arrachés! » où ils ne serviront plus l'étranger, mais «Jéhovah leur Dieu et David leur roi! » — «Toi donc ne crains point, mon serviteur Jacob, dit Jéhovah, ne tremble point, Israël! Car voici, je te délivrerai du pays lointain, et ta postérité, de la terre de servitude, Oui, Jacob reviendra et sera paisible, bien abrité, et nul ne l’effraiera plus.» Car Jéhovah veut bien châtier son peuple pour un temps, mais non l’anéantir. Ce dernier sort est plutôt réservé aux Gentils, maintenant si sûrs d'eux-mêmes et si confiants en l'avenir. Quant aux blessures et aux plaies d'Israël, elles sont graves, elles sont mortelles; Jéhovah pourtant les guérira. Il rétablira l’ancien ordre de choses; bien plus, une prospérité inconnue se répandra sur le pays.
« Voici, je ramènerai ceux qui ont été emmenés captifs loin des tentes de Jacob; j'aurai pitié de ces demeures; la ville sera rebâtie sur sa colline, et le palais, habité comme à son ordinaire. On y entendra retenur des actions de grâces et le son des instruments de musique. — Je multiplierai le nombre des habitants, et leurs fils seront nombreux comme autrefois. Le chef de la nation sera tiré du milieu d’elle, et son gouverneur sortira de son sein. Quand je l’appellerai, 1l s’approchera de moi... Ainsi vous serez mon peuple et je serai votre Dieu! — Je te rebâtirai d’une manière durable, vierge d'Israël. Tu te pareras encore de tes cymbales, et tu entreras dans les rangs des danseurs. Tu planteras encore des vignes sur les montagnes de Sa-
marie : et ce sont ceux qui les planteront qui en profiteront. Oui, il y aura un jour où les veilleurs crieront sur les montagnes d'Éphraïm : Allons, montons à Sion, vers Jéhovah notre Dieu!»
En voyant partir ces longues files d’exilés qui s’en vont peupler les rives de l'Euphrate, il songe déjà aux émotions du retour. «Ils reviendront en grande troupe. Ils reviendront avec larmes. Je les ramènerai au milieu des pleurs. Je les conduirai à des ruisseaux d'eau, sur un chemin droit où ils ne broncheront pas. Gar je suis un Père pour Israël, et Éphraïm est mon premier-né! — Ils viendront et chanteront d’allégresse sur la colline de Sion; ils se réjouiront de la bénédiction de Jéhovah, du blé, du vin, de l'huile, des brebis et des bœufs. Leur âme sera comme un jardin bien arrosé, et ils cesseront de languir.… Je changerai leur deuil’ en joie... J’abreuverai de graisse l’âme des prêtres, et mon peuple se rassasiera de ma bénédiction, dit Jéhovah !»
Instruit par une longue expérience, et habitué à ré- fléchir sur les maux de son peuple, sur leurs causes et leurs remèdes, il avait su s'élever à un idéal théocratique dont le spiritualisme a des affinités avec celui de l'Évangile : « Voici, les jours viennent, dit Jéhovah, où je ferai avec la maison d'Israël et avec la maison de Juda une nouvelle alliance : non point comme l’allance que j'ai faite avec leurs pères, au jour où je les ai pris par la main pour les tirer du pays d'Égypte; car c'est eux qui ont rompu mon alliance, et pourtant je suis leur maître, dit Jéhovah. Mais voici l'alliance que je ferai avec la maison d'Israël après ces jours là, dit Jéhovah : je mettrai ma loi au dedans d'eux, et je
| 61 l’écrirai dans leur cœur, et je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. Dès lors, ils ne s’instruiront plus les uns les autres, disant: Connais Jéhovah — car tous me connaîtront, les petits comme les grands, dit Jéhovah, lorsque j'aurai pardonné leur faute et que je ne me souviendrai plus de leurs péchés! »
Toutefois ce spiritualisme ne lui fait point perdre de vue les institutions, les frontières, le sol même de la patrie : il n’attend pas seulement une nouvelle ère de piété, mais aussi la réintégration des Israélites dans leur pays, dans leurs limites, sous la direction de leurs prêtres, et avec le gouvernement de leurs rois : « Voici, les jours viendront où la ville de Jéhovah sera rebâtie, depuis la tour Chananéel jusqu’à la Porte du Coin, et le cordeau s’étendra droit devant lui jusqu’à la colline Gareb, et se détournera vers Goath. Et toute la vallée des Morts et de la Cendre, et toute la campagne jusqu’au torrent de Cédron, jusqu’au coin de la Porte des Chevaux, à l'Est, tout cela sera consacré à l'Éternel, et ne sera plus jamais ravagé n1 détruit. »
C’est la même espérance qui l’inspire (XXXII) lorsque du fond de son cachot il consent à se rendre acquéreur du champ que son cousin Hanaméel lui propose, dans un moment où les propriétés foncières n'avaient plus de valeur à cause de la gravité des événements politiques et pouvaient changer de maître d’un moment à l’antre au gré des vainqueurs. Jérémie sait que la Terre sainte ne peut demeurer toujours aux mains des paiens, que Jéhovah ramënera les exilés, qu'il fera avec eux une alliance éternelle, que le temps reviendra où l’on pourra se livrer avec sécurité à toutes les transactions sociales, vendre et acheter des champs,
62 non seulement à Anathoth, mais dans toutes les parties de la Palestine, dans le pays de Benjamin, aussi bienqu’aux alentours de Jérusalem, dans les districts de la montagne comme dans ceux de la plaine:
XXXIIT, 7. «Je ferai revenir les exilés de Juda et les exilés d'Israël , et je les rétablirai comme autrefois. Je les purifierai de toutes les fautes qu'ils ont commises contre moi, et jé leur pardonnerai toutes les transgressions par lesquelles ils m'ont offensé et trahi. Jérusalem sera pour moi un nom de joie, une gloire et une splendeur parmi toutes les nations de la terre, qui entendront parler de tout le bien que je lui ferai. — Voici, les jours viendront, dit Jéhovah, où j'accomplirai la bonne promesse que j'ai faite à la maison d'Israël et à la maison de Juda. Dans ce jour-là je ferai naître à David un rejeton de justice, qui établira le droit et la justice dans le pays. Dans ces jours-là Juda sera sauvé, et Jérusalem habitera en sécurité, et elle sera appelée Jéhovah est notre salut. — Car ainsi dit Jéhovah : il ne manquera jamais de successeurs ! à David pour s’asseoir sur le trône de la maison d'Israël ; il n'en manquera jamais non plus aux prêtres, aux lévites, devant ma face, pour présenter des holocaustes, brûler de l’encens, et faire des sacrifices tous les jours.»
Cette perpétuité de la dignité royale dans la maison de David , et du sacerdoce lévitique dans le temple de Jérusalem , après le trouble momentané où les rois d'Égypte et de Babylone ont jeté le trône et l'autel, paraît au prophète d'une importance si capitale et d’une
! Textuellement : un successeur ne manquera jamais.
certitude si absolue, qu’il y revient à deux reprises, prenant solennellement à témoin la stabilité immuable de l’ordre de l’univers.
«Ainsi dit Jéhovah : Si vous parvenez à briser mon alliance avec le jour et mon alliance avec la nuit, de telle sorte que le jour et la nuit ne viennent plus en leur temps,— alors, oui, mon alliance avec David mon serviteur pourra être brisée, en sorte qu’il n’y ail plus de descendant de sa race qui s’assoie sur son trône, et aussi mon alliance avec les prêtres, les lévites, ministres de mon culte... Ainsi dit Jéhovah: S'il est vrai que je n'ai pas établi mon alliance avec le jour et avec la nuit, et l'ordonnance des cieux et de la terre, — il est également vrai que je rejetterai la race de Jacob et de David mon serviteur, et que je ne prendrai pas dans sa postérité ceux qui doivent régner sur la race d’Abraham, d'Isaac et de Jacob!»
C’est là le dernier mot des espérances messianiques de Jérémie. Elles n’ont rien de grandiose ; elles se tiennent dans la sphère du possible, de lordinaire. Pendant un certain nombre d’années (je pense que soixantedix est un chiffre symbolique, mystérieux, choisi parce qu'il est un des composés de sept), le peuple hébreu demeurera soumis au roi de Babylone. Après ce temps, - Dieu délivrera son peuple, châtiera les oppresseurs , qu’il réduira à néant, fera rentrer de toutes parts les exilés, aussi bien ceux d'Ephraïm que ceux de Juda, aussi bien les captifs de Ninive que ceux de Babylone ; il les ramènera dans la Terre promise, la Terre sainte, leur laissera rebâtir Jérusalem , et suscitera au milieu
1 Cf. Ésaïe XXHIE, 45, 47.
s 64 d'eux un prince de la maison royale de David, qui gouvernera selon la justice, et qui assurera au pays la paix et la sécurité. En voyant se succéder les Joachas, les Joachim, les Joiakin, les Sédécias, princes infidèles, impuissants, inhabiles, inconstants dans tous leurs desseins, causes incessantes de malheurs pour P'État dont ils précipitaient la ruine , Jérémie appelait de tous ses vœux le roi de l'avenir, prophétisé par Ésaie, le rejeton de David , qui devait gouverner avec justice, avec intelligence , avec fermeté avec piété. En subissant avec larmes le joug honteux de l'étranger, en voyant un Nebucadnetzar fouler effrontément le sol sacré du temple, il invoquait en esprit le chef national, sorti du sein même de son peuple, issu de la famille des rois légitimes, et qui ne se permettrait d'entrer dans le sanctuaire que sur l’ordre exprès de Jéhovah. Ce prince, destiné à relever la dynastie de David, ne doit pas régner au delà du terme ordinaire de la vie humaine: mais une lignée non interrompue de rois de sa race lui succédera d'âge en âge. Le trait le plus remarquable de ces temps nouveaux sera la dévotion entière du peuple à son Dieu : une alliance nouvelle sera contractée entre Jéhovah et les Israélites , alliance fondée, de la part de Jéhovah, sur son amour inébranlable en faveur d'Israël, et de la part d'Israël, sur la reconnaissance pour les bienfaits reçus, et sur la consécration du cœur au service de Dieu. Aussi n’y aurat-il plus besoin de l'arche d'alliance en signe ou symbole de la présence de Dieu: Jéhovah lui-même, en personne, Sera présent au milieu des siens. C’est ce que déjà Ésaïe avait fait obscurément pressentir. La conséquence naturelle de cet état de justice et de pu-
reté sera la bénédiction temporelle, la fécondité des champs, l'abondance des récoltes, la beauté des troupeaux, la Joie, les danses et les fêtes. Une autre conséquence sera la suppression des prophètes, devenus inutiles, puisqu'il n’y aura plus personne à reprendre ou à enseigner ; Car «tous, les petits comme les grands, connaîtront Jéhovah.» Mais si les prophètes disparaissent, 1l n’en sera. pas de même des prêtres. Il y aura toujours des prêtres. On ne peut se passer de prêtres. [ls dureront aussi longtemps que les rois, aussi longtemps que les astres et leurs révolutions. S'il n’y avait plus ni prêtres ni lévites, qui donc pourrait «offrir lencens et les holocaustes, et faire des sacrifices quotidiens ? »
Comme nous avons vu tel prophète, dans un temps de guerres et de craintes de guerres, soupirer après la paix, Jérémie, dans une époque de troubles et de bouleversements, soupire après l’ordre, la stabilité, la succession, la durée. Tout absorbé par les douloureuses vicissitudes de son peuple, il ne se préoccupe pas de l'avenir des peuples voisins ; 1l n’a pas souci de leur bonheur ; il ne songe guère à eux que pour appeler sur leurs têtes la malédiction et la ruine. S'il a un moment accepté la prophétie d'Ésaïe à leur égard, et s'il les laisse se rassembler à Jérusalem au nom de Jéhovah , pour se convertir à lui, il ne tarde pas à les oublier et à concentrer sur sa malheureuse patrie tout ce qu'il a de force d'espérance. Cette concentration même est loin de nuire à sa pensée : elle lui fait découvrir dans le domaine du judaïsme des horizons nouveaux, et, bien qu'il soit resté presque toujours fidèle à son caractère de prêtre dans ses vues messia-
niques, elle ne lui en a pas moins inspiré la prédication de la «Nouvelle Alliance. »