‹ Étude sur le développement de l'idée messianique chez les prophètesChapitre 9 sur 10 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous n’avons pas le dessein de poursuivre ici l’histoire des idées messianiques jusqu’au temps de Jésus- Christ, et de rechercher quelle fut leur influence sur la formation des doctrines chrétiennes. Nous tenions seulement à mettre en pleine lumière la vraie pensée des prophètes, si étrangement défigurée par l’ignorance, les préjugés ou l'imagination trop vagabonde de leurs interprètes. Dans nos traductions ordinaires ils ont une physionomie si bizarre, ils parlent une langue si fantasque, 1ls remuent un tel chaos d’idées incohérentes que l’on renonce généralement à les comprendre; on peut leur faire dire tout ce qu’on veut: rien n'étonne de leur part. Ge sont des sphinx ; ils parlent par énigmes ; on laisse à la théologie la tâche peu enviable de déchiffrer ces logogriphes, et l’on admire sans conteste et sans contrôle toutes les belles inventions qui leur sont attribuées. Et pourtant ces prophètes furent des hommes, et c’est à des hommes qu’ils ont parlé. Quand ils élevaient la voix sur la place publique, parlaient-ils pour n'être pas compris de leurs auditeurs ? Quand ils leur adressaient des conseils, des exhortations, des menaces, des promesses, avaient-ils ou non pour but de convaincre et d’entrainer les esprits? Ils s’adressaient à des gens simples, sans culture, sans

quelles il a servi de modèle. Nous n'avons pourtant pas cru qu’il fût déplacé dans cette étude, parce qu’il est un des plus puissants échos de l’antique prophétie, dont il a tenu lieu à une difficile et glorieuse

époque de l’histoire juive.

10% raffinements, dépourvus de facultés mystiques, incapables de pénétrer dans les profondeurs d’une éloquence mystérieuse et à double sens. Si nous voulons comprendre les prophètes, il faut, autant que possible, nous mettre à la place de leurs contemporains, nous reporter dans le pays, dans le temps, dans les circonstances, dans les mœurs, dans les idées, dans l'horizon et comme dans l'air où ils ont vécu. Il faut prendre leurs écrits tels qu'ils sont, n’y rien mettre et n’en rien ôter, Il faut discerner le but qu’ils se proposaient, les moyens qu'ils employaient pour y atteindre, les obstacles qu’ils rencontraient, le courant d'idées dont ils étaient soutenus. Il faut se garder de brouiller les dates, de confondre les temps de guerre avec les temps de paix, l’époque du premier temple avec l'exil ou le retour, les Assyriens avec les Perses, de mettre les Romains, les Chrétiens ou les Tures là où 1ls n’ont que faire, de se jouer avec les plus grossiers anachronismes, de transformer les prophètes en nécromanciens, en rabbins, en docteurs subtilisants, et de voir dans leurs discours un almanach de prédictions obscures. Il faut se rendre compte de la situation politique et religieuse, des changements qui surviennent, ou qui sont attendus, des alliances, des dangers, des inclinations du peuple. Il faut évoquer tout un monde enseveli. Il faut non-seulement compulser des parchemins, analyser des verbes, comparer des textes, mais aussi écouter battre les cœurs, pénétrer dans le secret des espérances et des craintes, entrer dans l’intimité de ces hommes de Dieu. Il faut les aimer sans fétichisme, et les critiquer sans pédanterie. Il faut les faire descendre du piédestal nuageux où la superstition les avait placés,

sans les dépouiller pourtant de l’auréole de sainteté e de poésie qui les enveloppe. Il faut chérir leur cause, qui est celle de la justice et de la vérité, se ranger à leur suite, applaudir à leurs généreux travaux, sans voiler leurs erreurs, sentir en eux des frères, les honorer comme des précurseurs du Christ, des prophètes du Dieu vivant, tout en leur déniant l’infaillibilité , à laquelle nul homme ne peut prétendre ici-bas sans blasphème ou sans folie.

C’est dans cet esprit qu’on s’est mis de nos jours à étudier les prophètes, et leur gloire y a gagné. Ils nous apparaissent plus grands, plus virils, plus héroïques, maintenant que nous ne voyons plus en eux des harpes retentissantes qui vibraient au souffle d’en haut, ou les bouches fatidiques qui prononçaient les arrêts du ciel. [ls sont des nôtres; ils ont eu leurs faiblesses, leurs ténèbres, leurs entraînements, leurs erreurs. Mais au milieu de ces misères humaines ils ont levé haut leurs fronts; ils ont dominé de leur voix puissante le tumulte des cris vulgaires ; ils ont jeté au monde des paroles de vérité qui ont survécu à leur nation et qui ne s'oublieront jamais.

La partie de leur prédicalion la plus mélangée d'il-

lusions et de sublimes vérités est celle qui développe les espérances messianiques. Nous venons de lire ensemble tout ce que ces espérances leur ont inspiré. Au lieu d’arracher au texte des lignes isolées, qu'il est facile de faire miroiter devant les yeux éblouis des lecteurs, nous avons patiemment traduit et reproduit des pages entières, sans rien omettre de ce qui se rattache à un sujet auquel les prophètes revenaient sans cesse. Cette méthod>, fâcheuse sans doute au point de vue de

l’art, qui exige une exposition plus brève et plus vivante, était rendue nécessaire par le nombre prodigieux d'idées fausses et fantastiques qu'il s'agissait d’écarter : l’unique moyen était de se placer loyalement en face des textes, et de les examiner dans toute leur étendue.

Nous avons reconnu dans ces espérances des prophètes deux éléments : l’un immuable, l’autre variable. Le premier, c’est la certitude du triomphe final pour la race et la religion d'Israël; le second, ce sont les préliminaires, les circonstances, les formes de ce triomphe. Le premier a traversé tous les âges et toutes les péripéties de Phistoire des Hébreux; le second a subi l'influence des événements et des perspectives qui se déroulaient au cours des siècles. Tous les prophètes admetlent que l’ère messianique sera précédée de la ruine des ennemis, sans pourtant tomber d'accord sur l'époque et les circonstances où cette ruine arrivera. Joël pense que les Philistins et les Phéniciens, dont les Hébreux venaient de subir les insultes, que les Édomites et les Égyptiens, contre lesquels on nourrissait de vieilles rancunes, tous coalisés contre Israël, vont être brisés d’un seul coup dans la plaine de Josaphat, y laisseront de nombreux prisonniers qu’on vendra au loin comme esclaves et seront mis désormais dans l’impuissance de nuire. Amos, qui s'aperçoit que les événements sont loin de suivre cette marche, déclare qu'auparavant il faudra que les [sraélites eux-mêmes aient à soufirir et soient châtiés à cause de leurs péchés. Osée précise ce châtiment :, les Égyptiens et les Assyriens seront chargés de l’exécuter. Les malheurs dont ils accableront le peuple produiront chez celui-ci

une repentance salutaire, qui sera la condition et le signal de l’âge messianique. Ésuie, qui voyait grandir d’une manière inquiétante la puissance assyrienne, ne doute pas que la catastrophe ne doive venir de ce côté là ; mais le triomphe des Assyriens sera de courte durée, juste le temps nécessaire pour purifier le peuple coupable, dont un Reste, digne des plus glorieuses destinées , rentrera dans la patrie ou s'y ralliera après les désastres et fondera la domination israélite sur les ruines de l'empire païen. Michée pense même que ni la ville sainte ni le temple n’auront été épargnés; mais il annonce les mêmes réparations qu'Ésaïe. Sophonie, plus récent d’un siècle, ne redoute plus l’Assyrie ; Ninive s’est affaissée et a comme disparu derrière Babylone; mais il attend d’une invasion formidable de peuples du Nord (de Scythes peut-être), le bouleversement du monde, l’anéantissement de toutes les idoläiries et la purification d'Israël. Jérémie n’est pas réduit aux conjectures. Ses yeux voient le châtiment promis: c’est l'invasion des Chaldéens, la ruine et l'exil. Après une période déterminée (soixante-dix ans), l'exil cessera et le retour émouvant des tribus dispersées inaugurera l’âge d'or. C’est aussi l'opinion d'Ézéchiel, qui menace d’une chute éclatante l’orgueilleuse Babylone, dont Jérusalem prendra bientôt la place à la tête des nations. Le prophète anonyme, que nous appelons le second Ésaïe, déclare que les victoires de Cyrus vont mettre fin aux souffrances du peuple hébreu, que la ruine de l'empire chaldéen est le signal du retour dans la Terre sainte, et que ce retour, signalé par les plus étranges merveilles, va ouvrir l’ère de félicité et de triomphe.

Après le retour, la scène est changée: Aggée, Zacharie n’annoncent plus de nouveaux châtiments; ils trouvent, comme l’Anonyine, que la mesure est suffisante, et ils renvoient à courte échéance l’accomplissement des promesses divines; ils le rattachent à l’achèvement du second temple. Dès que l'édifice sera couronné, Jéhovah ébranlera le ciel et la terre, brisera dans des guerres civiles, où ils se déchireront les uns les autres, la force des païens et assoira la prépondérance d'Israël sur l’universel affaiblissement. Malachie ne parle plus de guerres : il annonce un jour de jugement terrible qui consumera les [sraélites impénitents, afin que les justes jouissent en paix des biens qui leur seront prodigués. Le livre de Damiel, au contraire, nons transporte dans une époque agitée, au sein de guerres redoutables, allumées par la violence d’Antiochus, et dans lesquelles il doit périr avec tous les siens. Sa défaite laissera la terre aux mains du peuple élu.

Ainsi, d’une part, châtiment purificateur d'Israël par les nations païennes; d’autre part, une fois le châtiment subi, ruine des nations païennes par Israël; tel est, chez presque tous les prophètes, sauf les changements de noms propres et de circonstances spéciales, le double préambule de l’âge messianique. La guerre sera le grand instrument de Jéhovah; la vengeance sera l’avant-goût de la félicité. Comment jouir, en effet, sans trouble, du repos, du bonheur, de la domination, aussi longtemps que les peuples païens n’ont pas expié leurs violences contre la sainte race d'Abraham, aussi longtemps qu'ils demeurent, menaçants , sur les frontières d'Israël, et qu'ils insultent, par leur prospérité et leur culte impie, à la puissance de Jéhovah, le Dieu

des cieux et de la terre? Il faut donc, avant tout, l’abaissement définitif et la ruine complète des Philistins, ou des Édomites, ou des Égyptiens, ou des Assyriens, ou des Chaldéens, ou des Perses, ou des Grecs- Syriens, selon le temps où vivait le prophète et le nom que portaient alors les ennemis ou les oppresseurs de sa patrie.

Gette guerre suprême sera conduile par un prince de la maison de David, qui, semblable à son illustre ancêtre, réduira toutes les nations environnantes, se baignera dans le sang des rebelles, vengera sur eux les humiliations de son peuple, ramènera les capüfs et rêgnera glorieusement sur un Israël épuré. Après d’effroyables batailles, il imposera la paix au monde et l’âge des bénédiclions commencera. Ainsi Osée, le premier Zacharie, Ésaie, Michée, Jérémie, Éxéchiel. Les autres prophètes se taisent sur ceite personne royale. Le but seul les préoccupe. Peu leur importe le chef, pourvu que la victoire soit obtenue: ils attendent tout de Jéhovah lui-même, avec ou sans intermédiaire. Le second Ésaie nomme expressément Cyrus, un prince étranger, comme le héros prédestiné; Aggée et Zacharie, fils de Béréchie, désignent Zorobabel. En somme, le Messie, rejeton de David, n’occupe qu'une place restreinte dans les espérances prophétiques; Joë/, Amos, Sophonie, le second Esaie, Malachie, Daniel, ne le mentionnent même pas.

Les conséquences de cette crise sanglante seront:

4° La défaite irrémédiable des ennemis.

90 La suppression du schisme et la réunion de toutes les tribus sous la dynastie de David ou en une répu-

blique religieuse.

3 La reconstruction de Jérusalem et du temple et la prospérité merveilleuse de la Terre sainte, désormais fermée au mal physique et moral.

4e La domination incontestée d'Israël sur toute la terre. |

5° La conversion des païens au culte de Jéhovah et la transformation du monde.

Tous les prophètes n’ont pas exposé toutes ces conséquences de la même manière : mais chacun d’eux a ajouté quelques traits au tableau, qui présente dans son ensemble une conception grandiose et d’une étonnante hardiesse. On ne saurait trop admirer comment, au sein de ce petit peuple, sans industrie, sans richesse, sans armée, toujours battu, pillé, décimé, déporté, jouet de ses puissants voisins, ont pu se produire , avec une telle persévérance, de si gigantesques ambilions ! Eh bien, ces ambitions, tout audacieuses et chimériques qu'elles paraissent, n’ont pas été déçues ; elles se sont accomplies et s’accomplissent encore chaque jour devant nos yeux, non point sans doute sous la forme particulière imaginée par les prophètes, mais avec plus d’ampleur encore et de magnificence. Il est vrai que la grande catastrophe n’a pas eu lieu comme ils l’attendaient, que les divers empires d'Asie se sont écroulés les uns après les autres sans ébranler la terre en tombant, que les douze tribus ne se sont pas réunies, que l’état juif, qui, d’après Ézéchiel, devait durer toujours, n’a pas été reconsüitué; que la dynastie royale, dont Jérémie croyait que les rejetons occuperaient le trône aussi longtemps que les étoiles brilleraient aux cieux, n’a pas repris le sceplre en main : au contraire, les derniers restes de

FA

la nation juive ont été dispersés à tous les vents, le second temple a été détruit comme le premier, Jérusalem a changé de peuple et de religion; la Palestine tout entière n’est plus qu'un tombeau, et Sion, une relique. De ce côté-là , tout espoir est vain.

Mais la partie la plus surprenante des prophéties, celle qui annonce l'influence universelle des enfants de Jacob, la conversion des Gentils au culte du vrai Dieu, et l’avénement d’un monde nouveau, n’a-t-elle pas commencé à se réaliser ? Depuis dix-huit siècles, Israël n'est-il pas comme sorti de lui-même pour s’élancer à la conquête des âmes, et n'est-ce pas par milliers et centaines de milliers que les âmes sont venues se soumettre? Un monde nouveau n’a-t-il pas commencé depuis lors ? — Un juif a fait cette merveille que d’autres juifs avaient prédite. Ge juif, c’est Jésus de Nazareth, le vrai Messie, plus grand dans son humble ministère et sur sa croix ignominieuse que David et Salomon à la tête de leurs armées. Jésus fut lépanouissement suprême et la fleur d'Israël, vieil arbre vingt fois séculaire, qui avait dès longtemps perdu sa verte vigueur, et qui n'eut plus qu’à mourir, ayant donné au monde ce divin parfum. Ce qui s’agitait obscurément dans la conscience des prophètes, les plus nobles enfants d’Abraham , Jésus l’a produit au grand jour ; il a établi la sacrificature universelle dont leur foi avait un vague pressentiment; il a élevé le judaïsme à ces hauteurs sublimes de la piété, qu'atteignit parlois l'aile des prophètes, et où sa parole l'a maintenu à (oujours, audessus des formules et des rites ; il a rajeuni l'antique religion de Jéhovah et brisé les entraves qui l'empéchaient d’envahir la terre; il a fondé la théocratie spi-

rituelle à laquelle appartiennent les générations futures, c’est-à-dire la seule domination de Dieu sur les consciences, affranchies de tout autre joug; il a inauguré une ère de sainteté et de vie divine, dont les seules prémices ont déjà surpassé les plus hautes aspirations des anciens. Quelles conquêtes valent celles que sa parole a déjà faites? Ce n’est pas du Nil à l'Euphrate, et de la Méditerranée au golfe Arabique, ou même depuis les îles grecques jusqu'aux déserts d'Asie et d'Afrique, mais c'est dans de vastes régions inconnues aux prophètes, sur d'immenses continents, de mer en mer, d’un pôle à l’autre, et partout où s'étend la civilisation, que son nom est aimé, que sa doctrine règne, et que son Dieu, le Dieu d'Abraham, d’Isaac et de Jacob est adoré. Ce que d’obscurs prédicateurs , agités par les convulsions de la pauvre petite Judée, ou perdus dans un triste exil, avaient eu l’audace de concevoir, n’est-il pas atteint, obtenu, dépassé, et les faits ne sont-ils pas ici infiaiment plus beaux et plus grands que les rêves ?

Les prophètes avaient donc raison, et leurs espérances, dégagées du vêtement grossier qui les recouvre, se montrent à uous brillantes de fraîcheur et de vérité. L'idée messianique, à laquelle ils ont consacré leur vie et qui les a consolés dans toutes leurs douleurs, c'est la conviction , imprimée par Dieu dans l’âme humaine, que la justice prévaudra toujours sur l'iniquité et la violence, que le triomphe définitif est réservé aux saints, et que, en cherchant le royaume de Dieu par dessus toutes choses, on reçoit les autres biens en surcroît. Saisissant par la foi ces réalités invisibles, sans se laisser détourner par de vaines apparences,

les prophètes, divinement inspirés, ont vraiment lu dans l’avenir, qui n’a déjoué une partie de leurs prévisions que pour mieux accomplir le reste, et qui a donné à leurs paroles une immortelle consécration. Que leur noble exemple nous serve d'enseignement ! Nous, plus heureux qu'eux, qui voyons ce qu’ils ont désiré voir, et qui possédons ce qu'ils ont à peine entrevu, comment perdons-nous si facilement courage au milieu des difficultés et des luttes de la vie ? Ne s’estil pas levé sur nos têtes une lumière plus brillante que celle qui les éclairait ?

Vu par le président de la soutenance, BRUCH.

Permis d'imprimer.

Le Recteur, A. CHÉRUEL.

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