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Au matin survint un incident assez curieux : nous nous étions endormis très avant dans la nuit, mes amis occupaient une pièce commune et j'étais étendu dans la chambre voisine; lorsque je fus soudain tiré de mon assoupissement par la sonnerie d’un réveil. J'entendis en même temps des coups frappés contre la cloison, et d’affreux hurlements. Persuadé que l'un de mes deux compagnons assassinait l’autre pendant son sommeil, je sautai de mon lit et me précipitai dans la chambre, je fus bousculé par B. à demi vêtu qui s'enfuyait en proie à la plus grande épouvante. C. les veux hagards, le dos à la eloison, les bras étendus paraissait fixer un ennemi effrayant.
A peine étais-je entré, toute son excitation tomba ; la commotion du réveil lui avait arraché ces cris!
Il n’en avait au reste qu’une demi-conscience et n’en conservait presque pas le souvenir.
A quelques jours de là désirant obtenir des résultats plus sérieux, nous primes chacun une forte cuillerée à café d'extrait alcoolique d’un goût très âcre, presqu insupportable. J'étais si bien persuadé par les expériences précédentes de l’inefficacité de cette drogue sur moi que je voulais augmenter la dose. C. me persuada d'atlendre, alléguant qu'il serait toujours temps de redoubler si je n'éprouvais rien.
Au contraire de ce que nous eroyons, les effets furent presqu immédiats. Nous nous étions mis à table, une jeune femme nous tenait compagnie avant pour mission de surveiller notre ivresse. B. sortit un instant pour aller chercher des fruits. I] ne se passa pas plus d’un quart d'heure avant quele fou-rire s'emparat de nous et nous empêchat de continuer notre repas.
Je commençais aussitôt à ressentir des symptômes violents : nausées, déformations du sens dela vue, angoisse, tremblement. Une force étrangère s’emparait de moi, des pieds à la tête, mon corps et mon esprit se désagrégaient, je n'eus plus conscience que d'une personnalité disséminée, et que je faisais de vains efforts pour rassembler. Je ne savais, matérialisant cette
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impression, où, comment, ni sur quoi m’asceoir ou m'étendre. Le sens de l’identitéet de la différence m'échappaient.
B... revint, je lui dis mes impressions. [l en avait de pires sur son propre compte. Nous pensämes à un empoisonnement. J eus peur de la mort et réclamai bêtement un médecin. Cependant je me mis à combattre désespérément le mal qui m’envahissait; j'essayais de me faire vomir. j'allais d'un bout à l’autre de la chambre, je me pinçais et me frappais, je serrais fortement entre mes doigts tout ce qui tombait sous ma main, tentant de m’assurer de la présences de mon corps et de retenir ma sensibilité qui fuyait.
Je voyais C... étendu dans un fauteuil, la face blanche et des mesurément longue, surmontée de cheveux flamboyants, il riait stupidement à voir sa main s’allonger comme de la guimauve, disait-il, et gagner petit à petit, de la table où elle était étendue, l’appui de la fenêtre. B... se promenait de long en large, et sa figure me parut, je ne sais pourquoi, empreinte d'une grande sérénité. Comme il demandait aussi un médecin, C... dit eu ricanantqu'un prêtre nous conviendrait mieux, il nous injuria et recommencça de contempler sa main.
J'étais au bout de mes efforts. Une force extérieure invincible me terrassait. J'eus comme la sensation d’un genou énorme appuyant sur ma poitrine. À cet instant, je m’abandonnai, la douleur cessa et je perdis connaissance. Mon évanouissement ne fut pas de longue durée. Réveillé en sursaut, je vis le crépuscule clair encore, les arbres du quai, les maisons de l’autre côté de la Seine parurent peintes sur une toile occupant toute l’ouverture de la fenêtre. Je fermai les yeux, des ondes lumineuses m'entrainaient, elles partaient de mon cœur, suivant ses battements précipités et accompagnaient mon sang jusqu'aux extrémités du corps et s’échappant au delà. J'étais suspendu au milieu d'une atmosphère d’or. La trépidation que communique le contact avec une machine électrique faiblement chargée donne une idée exacte de ce que je ressentais. Je ne puis dire que je souffrais précisément, c'était plutôt l’impres-
LE
sion d'une dépense de vie furieuse dont la rapidité devait
entrainer ma mort; j'essayai de me défendre, l'atmosphère dorée s’écroula ; je vis nettement les objets qui m'entouraient, mais une vive douleur fit que je m'abandonnai encore une fois ; le mouvement des ondes lumineuses s’accéléra, leur violence atteignit une sorte de .parox ysme ; tout à coup elles devinrent rouges, je pensai mourir, et, de nouveau, je perdis connaissance.
Lorsque je revins à moi, une figure était penchée sur la mienne. Je compris qu’on avait fait chercher un médecin ; mon indignation et ma honte furent grandes. Je me reprochai ma lächeté et la peur que j'avais eue de la mort, d autant plus que la pensée de celle-ci m'était devenue tout à fait indifférente. J'assistais comme un étranger à ce qui se passait en moi. La même atmosphère dorée m’entourait, mais plus distincte de moi-même, elle ne m'entrainait plus, mais brillait autour de moi, elle était sensible et sile bras du médecin y pénétrait, j'en éprouvais une souffrance ; je voyais distinctement ce bras, tandis que le reste du corps demeurait caché en dehors du cercle lumineux.
Le médecin me fit une piqure d'éther. je ne pus protester ; ce fut comme un fer rouge qui m'aurait ouvert le côté, je dûs tenter de détourner la main du médecin. Comme j'avais une perception très nette, aiguë en quelque sorte, des moindres parcelles intérieures ou extérieures de mon corps, je sentis que l'efficacité de la piqûre n'allait pas plus loin qu'un très petit espace, et je fis d’amères réflexions sur l'inutilité de la médecine. On me mit encore des sinapismes, mais je ne m'en aperçus pas.
Je ne souffrais plus; j'avais retrouvé une partie de ma lucidité et distinguais clairement les objets et les gens autour de moi. C..., faisait d'affreuses grimaces au médecin, il refusa violeminentses soins, ce pourquoi je l'admirai beaucoup. Puis, il voulutqu'on le portatsur le lit. B... se promenait toujours en
parlant à voix haute. J'ai sû plus tard qu'ildéclamait un poème.
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sur sa mort prochaine. Le médecin, sur sa demande lui fit une piqûre d'êther; il insistait pour savoir combien il lui restait de temps à vivre. ayant des dispositions à prendre, disait-il : cependant il avait mangé à lui seul le diner préparé pour quatre.
H... un de nos amis arriva et congédia le médecin. A cet instant l’impression de honte que m'avait inspirée ma lâcheté devant la mort. revint, se précisa et prit de telles proportions,
qu'elle est restée le souvenir dominant lé*plus pénible de mon ivresse. Je me parus ignoble. Une vision singulièrement lucide de ma vie passée se déroula où tout était vulgaire, faux, abject; je découvrais à chacune de mes actions un mobile infâme. chaque scène, chaque détail revivaient avec netteté, mais peints des plus noires couleurs. La pensée que, l'influence du hachich tombée, je iraiterai de songe cette vision où j'avais eu la révélation la plus profonde, la plus vraie de moi-même me fut la plus douloureuse.
L'avenir m'en parut empoisonné au même titre que le présent et le passé l’étaient déjà. J’endurais toutes les tortures et tous les remords d’une mauvaise conscience.
Cette sorte de rêve dura longtemps. J'en fus tiré par H... qui s’amusait à me torturer. Entre autres choses, il m'arracha les sinapismes qu’on m'avait mis aux jambes. Je conseille à ceux qui«veulent prendre du hachich de s’entourer d'amis enclins à la bienveillance et à la Jovialité.
C... était étendu dans la pièce voisine, gémissait etcriait qu'on ne l’approchât pas. De nouveau les ondes lumineuses s’emparèrent de moi. leur mouvement était assez lent. Je jouis alors d’un bon repos, comparable à la quiétude d’un fumeur après un bon diner, mais plus profond.
Il y à ici un assez long espace de sommeil. Lorsque je me réveillai il faisait nuit noire, et mes compagnons dormaient. J'avais une soif ardente dont aucune comparaison ne peut donner l’idée : la bouche et la langue desséchées et pleines de l'odeur du hachich. J’essayai de me lever, mais vainement,
même je restai longtemps avant de pouvoir décroiser mes jambes dont le poids, l'une étant sur l’autre, me faisait très mal. Les diverses parties de mon corps étaient comme séparées et n'obéissaient plus à ma volonté. Je m’endormis de nouveau. 48
Au matin des cris furieux m'éveillèrent. C... se débattait contre des ennemis imaginaires. B... répétait plusieurs fois par minute que nous avions failli mourir. Un fou rire très pénible mepritet dura longtemps.
Nous dormimes toute la journée. Le soir on nous conduisit contre notregré en voiture au restaurant. Quelques heures après B... nese sentait plus de rien, C... et moi nous continuâmes de vivre dans une atmosphère étrange où les autres hommes nous apparaissaientdans un brouillard léger ou comme au-delà d'une vitre. Nous appelions cela notre nouvelle vie : elle dura pour moi deux jours et quatre pour C...
G. R. explorateur.
Les phénomènes les plus caractéristiques de cette intoxication. que l'on retrouve presque constamment dans les autres observations, sont : la perte de la sensibilité tactile, l'hyperexcitabilité sensitive, l’anesthésie passagère, la somnolence invincible et le collabsus, la parésie des membres et la fatigue musculaire, et au point de vue mental le sentiment d’une mort prochaine.
Il est à remarquer, en effet, que presque toujours l'individu fortement infoxiqué par le hachich, a l’impression très nette qu'il va mourir. Et cette impression n’est pas, comme on pourrait le croire à priori, sous la dépendance de la terreur causée aux hachichés par les phénomènes qu'ils éprouvent, car on en voit souvent qui
regardent venir cet inéluctable événement avec une sereine philosophie; et sans la moindre frayeur. (V. obs. I et IT), dans l'observation autographe de M. José- Vincent (1). Nous trouvons également «..…. et j'avais le cœur sincèrement navré à l’idée que j'allais mourir sans revoir les miens. » Dans l'observation de M. Beck (2). On lit: «... c'étaient des vers sur ma mort que je récitais à voix haute, et plus loin... « parfois pourtant je regrettai d'être appelé à mourir d’une façon aussi bête. »
On remarquera aussi que dans cette observation les phénomènes d'intoxication se prolongèrent longtemps puisqu'ils durèrent six jours chez l’un des hachichés. Nous-mêmes, après avoir pris la dose de 0,17 centigrammes de cannabine de Gastinel, et avoir eu une ivresse extrêmement pénible, nous fûmes pendant cinq à six jours, incapable de recouvrer la raison, que nous avions à peu près entièrement perdue.
On le voit, l'usage accidentel du hachich peut offrir des dangers réels ; maïs bien plus graves encore sont les risques encourus par ceux qui s'y livrent d’une facon habituelle. La perte de la volonté, le contentement intime de soi-même, l'absence de sens moral sont des conséquences morales inévitables que Ch. Baudelaire a mis en lumière d’une facon saisissante (3).
Dans nos pays on ne rencontre qu'accidentellement des individus chroniquement intoxiqués par le hachich,
(1) José-Vincent. Loc. cit. Revue de Paris, 1900. (2) oc.ccit.
(3) Ch. Baudelaire. Les Paradis artificiels.