HISTOIRE DE LA RECENSION
Nous avons constaté plus haut qu’à partir cl’Etienne V (*J* 891) le soin d’écrire les notices pontificales et de les ajouter à la série préexistante, déjà négligé pour les trois prédécesseurs de ce pape, avait été définitivement abandonné. Vers la fin du onzième siècle, en même temps que l’on s’occupait de revoir et de combiner ensemble les anciens textes, comme le montrent les recensions AB et afo, il surgissait de différents côtés des biographes qui reprenaient l’œuvre interrompue et réunissaient en série les vies des papes contemporains. D’Etienne V à Grégoire VII, il ne reste qu’un catalogue développé çà et là en une courte, sèche et insuffisante notice ; le plus souvent le nom , la patrie , là famille , la durée du pontificat sont tout ce qu’on y trouve. On conçoit aisément que dans les temps troublés où nous rencontrons les noms néfastes d’Etienne VI , de Jean XII et de Benoît IX , d’autres préoccupations que celle d’écrire l’histoire de leur Eglise aient agité les clercs de Rome. Plus tard, lorsque se fit de nouveau sentir le besoin de renouer la chaîne brisée de l’histoire pontificale , le souvenir de cette sombre période semble avoir arrêté les biographes ; ils ne cherchèrent pas à remonter plus haut que Léon IX (1049), ce pape alsacien qui le premier , après un trop long intervalle , « se remit à invoquer le nom du Seigneur . (1). » Ce n’était pas que les documents fissent défaut dans les archives du Latran, ni que les clercs du temps de Paschal II ou d’Alexandre III, qui écrivaient en style
(t) Hic cœpit invocare nomen Domini. Didier, abbé du mont Cassin , depuis pape sous le nom de Victor III. Dialog., III. Watterich, I, p. 95.
RECENSION DU XIIe SIÈCLE.
officiel et avec pièces à l’appui la vie des papes leurs contemporains, ne fussent pas à portée de s’en servir; mais on voulut ensevelir dans l’oubli le souvenir de ces tristes temps. Cette explication a été proposée par M. Watterich dans la préface de sa collection des vies des papes du neuvième au treizième siècle ; je ne puis mieux faire que de m’y associer.
Du reste, pour toute cette période du Liber Pontificalis , M. Watterich a dit tout ce qu’il y avait à dire; je ne ferai guère autre chose que de résumer ces conclusions, en les complétant par mes observations personnelles.
Ce que j’appelle la recension du douzième siècle représente un double travail , d’abord la révision de la partie ancienne, puis la continuation de la série jusques et y compris Honorius II (f 1030).
Pour la partie ancienne, le texte est emprunté à un manuscrit de la classe A, mais il a été singulièrement remanié et surtout interpolé ; ainsi, dans la notice d’Anaclet, il y a une allusion aux fausses décrétales fabriquées sur le nom de ce pape ; dans celle de Marcellin , on a inséré un fragment du concile apocryphe de Sinuesse ; dans celle de Sylvestre, la donation de Constantin tout entière; dans celle de Xystus III, un passage sur saint Alexis qui, introduit dans le texte de l’édition Vignoli, adonné lieu de citer le Liber Pontificcilis à l’appui de la légende de ce saint (1). A partir de Paul Ier , les modifications prennent un autre sens ; elles consistent en réductions considérables obtenues, non par résumé, mais par des suppressions purement arbitraires. La série se continue jusqu’à Hadrien II inclusivement. C’est ici que commence la partie nouvelle. Jean VIII, successeur d’Hadrien II, a une notice qui ne figure pas dans les anciennes recensions ; en revanche , la notice mutilée d’Etienne V que nous ont présentée les manuscrits AB est inconnue à la nouvelle recension. De Marin us à Léon IX, on ne rencontre plus qu’un simple catalogue ; de Léon IX à Grégoire VII, ce catalogue s’élargit un peu et l’on a de petites notices. A partir de Grégoire VII, ce sont des biographie complètes et détaillées dont la série se poursuit jusqu’à Honorius II inclusivement.
A ces modifications dans le texte vient s’ajouter un changement dans le titre ; on ne trouve plus la rubrique : Incipit liber episco palis ni aucune des transformations qu’elle a subies dans les manuscrits des anciennes recensions. L’ouvrage commence par les deux lettres de Jérôme et de Damase, puis, sans interposition de
(t) Nerini, De templo et cœnobio ss, Bonifacii et Alexii. Rome , 1752 , p. 13.
catalogue , vient le titre nouveau : Incipit sériés pontificum roma norum qui in secle beati Pétri apostoli ab ipso usque ad hoc tempus sederunt.
Voyons maintenant comment s’est formée cette recension; ici je me borne à suivre M. Watterich. 1° L’ancien Liber Pontificalis a été continué à partir de Jean VIII et sans excepter ce pape , par un simple catalogue rédigé et ajouté par séries successives, au nombre de neuf, jusqu’à Damase II. Dans toute cette période, il n’y a guère d’autre renseignement que le chiffre des années de siège; Jean XII seul a une courte notice, à laquelle, chose remarquable, le moine Benoît du mont Soracte, contemporain de ce pape, se réfère en la citant sous le nom de libellus episcopalïs (1). Aucun manuscrit ne nous présente un Liber Pontificalis qui se termine à un pape du dixième ou du onzième siècle, mais la citation de Benoît de Soracte nous oblige à conclure qu’il en existait de son temps et qu’alors la chronique pontificale n’avait pas encore perdu son ancien titre de liber episcopalis.
2° Les notices plus ou moins développées que l’on trouve depuis Léon IX jusqu’à Paschal II inclusivement (1048-1118) ont été, soit revues , soit rédigées de toutes pièces par Pierre de Pise, d’abord notaire du palais apostolique, puis cardinal sous Paschal II, et plus tard engagé dans le parti schismatique d’Anaclet II. Il se désigne lui-même dans la notice de Paschal II , et quelques-unes des précédentes peuvent lui être attribuées. Pierre de Pise aurait fait là un travail officiel, sous l’inspiration du pape.
3° Les trois dernières vies, celles de G-élase II, de Galixte II et d’Honorius II ont pour auteur un certain Pandolfe, originaire d’une noble famille de Rome, attaché à la cour pontificale sous Gélase II et Galixte II, puis promu au cardinalat par l’antipape Anaclet II. Il se nomme dans les vies de Gélase et de Galixte; celle d’Honorius II, inspirée par l’esprit schismatique du parti clePier Leone , est aussi très-certainement son œuvre.
4° Ainsi continué , le Liber Pontificalis passa en France , où un moine de l’abbaye de Saint-Gilles y introduisit la notice de Jean VIII. Gette notice est manifestement empruntée aux archives ou aux traditions de Saint-Gilles, et il n’y est pas mentionné d’autres faits que ceux qui concernent l’abbaye. Vers le temps d’innocent II , successeur légitime d’Honorius II , un moine de cette même abbaye , portant le nom de Pierre-Guillaume , y exerçait
(1) Ve Johanne duodecimi pape de accidentia ülius et morte in libellum episco * palem reperitur. Beo. de Soracte, ap. Watterich, t. I, p. 43.
RECENSION DU XIIe SIÈCLE.
les fonctions de bibliothécaire (1). Or, sur le Vaticanus 3762, archétype certain de tous les manuscrits dont nous aurons à nous occuper désormais , on lit la note suivante :.Petrus-Guil-
LERMUS BIBLIOTECHARIUS APUD ACEIUM DUM IBI MORARETUR ANNO
dnice incarnations millesimo. c° XLii°. L’identification de ce personnage avec le bibliothécaire de Saint-Gilles ne peut susciter d’autres objections que la distance entre Saint-Gilles et le monastère d’Acey, Aceium ou Accinctus (2), dans le diocèse de Besançon en Franche-Comté. Mais on sait que ce monastère était alors (en 1142) une fondation récente, suivant la réforme de Clairvaux, et que dans ce temps-là beaucoup de moines qui habitaient des monastères où cette réforme n’avait pas été introduite, obtenaient la permission de se retirer dans les maisons réformées. C’est sans doute à un séjour semblable que fait allusion le copiste du Vaticanus 3762, par les mots dum ibi moraretur.
En réalité , Pierre-Guillaume a une assez faible part dans cette recension. Ce n’est pas lui qui a dressé le catalogue de Jean VIII à Léon IX, puisque nous voyons déjà ce catalogue cité au dixième siècle par Benoît du mont Soracte ; ce n’est pas lui qui a rédigé les notices de Léon IX à Honorius II ; mais c’est certainement lui qui a donné la dernière main au travail de ses prédécesseurs, en y introduisant la vie de Jean VIII, peut-être en abrégeant les longues notices du huitième et du neuvième siècle et en joignant au Liber Pontificalis du dixième siècle les vies dues à la plume de Pierre de Pise et de Pandolfe de Rome; enfin, et sans aucun doute, en transcrivant le manuscrit qui a conservé et propagé cette recension.
Ce travail de continuation n’est pas le seul dont vers la fin du onzième siècle le Liber Pontificalis devint l’objet. Bonizo de Sutri, dans les cinq derniers livres de son ouvrage intitulé Liber ad ami cum et composé vers 1085, publia des vies de Léon IX, Victor II, Etienne X, Nicolas II, Alexandre II et Grégoire VIL D’autre part, le manuscrit 1984 de la bibliothèque du Vatican nous a conservé plusieurs séries de notices pontificales rédigées dans un esprit tout opposé à celui de Bonizo , c’est-à-dire favorable aux empereurs allemands contre Grégoire VII et ses successeurs ; ce recueil s’étend de 1044 à 1088.
(1) V. dans les Monumenta Gcrmaniœ, script . III, p. 316, un recueil de miracles de saint Gilles , intitulé : Rev. patri domno Ilugoni abbati monasterii sancti Egidii quod in valle Flaviana situm est frater Petrus cognomento Guillelmus ejus dem loci bibliothecarius , etc.
(2) V. Gallia Christ., t. XV, p. 272.
Plus tard, vers 1178, sous le pontificat d’Alexandre III , Boson, camerarius de l’Eglise romaine , puis cardinal en 1165, forma une autre collection qui comprenait les vies des papes depuis Léon IX jusqu’à la dix-neuvième année d’Alexandre III (1048-1178) (1). Insérée d’abord en 1192 par Cencius Camerarius dans son Liber censuum Romanæ ecclesiæ , elle fut retouchée un siècle et demi plus tard par Nicolas Roselii, cardinal d’Aragon (1351-1362). C’est ce texte remanié que Muratori publia dans le troisième volume (part. I) de ses Scriptores rerum italicarum , sous le nom de Nicolaus cardinalis Aragoniæ. Jusqu’à Honorius II les notices de ce recueil sont en général empruntées à Bonizo ; celles de Gélase II et d’Honorius II reproduisent le texte de Pandolfe
Au delà , bien que Boson ne signe que la vie d’Hadrien IV , il est naturel de croire qu’il a aussi rédigé les autres d’après ses souvenirs personnels, la tradition orale, les archives du Latran, et aussi , pour ce qui concerne Calixte II et Innocent II , d’après des biographies écrites par l’un des clercs pisans attachés alors à la cour pontificale. M. Watterich a inséré dans sa collection le texte même des manuscrits de Cencius (2).