‹ Étude sur le patois créole mauricienChapitre 1 sur 70 · I. Lettre du père Ducros, de 1722 probablement · texte numérisé non relu

I. Lettre du père Ducros, de 1722 probablement

de savoir, puisqu'il n'en est pas même fait mention dans les rares écrits qui nous restent de cette époque; mais l'induction nous permet de supposer que le malgache y entrait dans une proportion considérable.

A mesure que se prononçait l'évolution qui doit, avec le temps, faire rentrer le créole dans le français, le mot malgache cédait la place à son synonyme européen, et quelques noms de plantes, d'animaux ou d'ustensiles primitifs sont aujourd'hui les seuls vestiges du vocabulaire malgache dans le créole.

Alors que, partout ailleurs, les langues, ayant du temps devant elles, sont sorties d'un long et patient travail de reconstruction à l'aide de matériaux fournis par la langue mère et remaniés dans une série de changements gradués au point d'en être presque insensibles, le créole, au contraire.

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dut naître, du jour au lendemain, de la nécessité impérieuse qui s'imposait aux maîtres et aux esclaves de se créer, au plus tôt et coûte que coûte, un instrument d'échange quel qu'il fût. L'esclave dut apprendre la langue du maître et la parler â l'instant.

Mais, moins encore que les barbares germains à l'heure où la conquête les établissait sur la terre romaine, nos esclaves n'étaient aptes à se servir de l'outil déHcat qu'une civilisation vieille de douze siècles avait lentement perfectionné pour son usage. Ces rapports exacts des mots entre eux, ce luxe de modifications dans leur forme ou leur désinence suivant leur place ou leur fonction, ces articulations aussi souples que variées entre les différentes parties de la proposition ou les différents membres de la phrase, tous ces ressorts, tous ces rouages, autant d'entraves qu'ils

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devaient nécessairement briser, et qu'ils brisèrent.

Ainsi désagrégée par des mains malhabiles, la proposition française laissa tomber un à un tous ces mots, et, dans son impuissance à les rattacher entre eux par quelque lien nouveau, le créole, se fiant sur leur récente cohésion, se borna à les remettre somnîairement debout, côte â côte et vaille que vaille, dans l'ordre même où les avait placés le français. Où le français — et c'est du français familier seul que nous avons à nous occuper ici — où le français disait : Le père de M. Paul est un grand propriétaire du quartier de Moka, le créole supprimant toutes les articulations traduisit : Papa Moussié Pôl grand ^habitant quartier Moka. On le voit, comme procédé de construction, c'est rudimentaire ; nous en sommes au mur en pierres sèches, à la

juxtaposition pure et simple de matériaux plus ou moins ébréchés dans leur chtite.

Un tel système peut-il permettre l'érection d'un édifice quelconque ? Hélas ! à peine d'une humble, d'une bien humble bâtisse ; et encore, à la condition expresse qu'elle n'ait pas l'ambition de s'élever à plus de quelques pieds au-dessus du sol.

Modeste est le rôle de l'historien d'une telle langue, et son espérance d'intéresser circonscrite à l'étroit horizon de son étude. Si même, auprès de quelques-uns, il fallait une excuse à son œuvre, il leur dirait d'abord qu'il est Mauricien, et que rien du pays natal ne saurait être indifférent à un homme ; d'autre part, qu'en ce temps d'investigations passionnées dans toutes les directions, quelques curiosités pourront trouver leur compte à cette enquête minutieuse et sincère; enfin, que le patois

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créole, toutes bornées qu'en sont les ressources, n'en est pas moins le commun moyen d'échange entre les différentes races d'une population de 400,000 âmes émigrée du cœur de la civilisation ou des confins mêmes de la barbarie : Anglais, Français, Indiens de toutes les provinces de la péninsule. Africains ' de toute la côte orientale du continent, Chinois, Arabes, Malais, Persans, incapables de converser de peuple à peuple dans une de leurs langues particulières, se rencontrent forcément à Maurice sur le terrain convenu du parler créole, qui n'est pas loin de jouer ici un rôle analogue à celui de la langue franque parmi les populations riveraines de la Méditerranée.

I . La répression de la traite par les croiseurs anglais en introduit quelques centaines tous les ans, tant à Maurice qu'aux Seychelles.

INTRODUCTION. VU

Ce rôle essentiel du créole en fait un langage prêt à toutes les transactions, à tous les compromis. Aucune concession ne lui coûte : son vocabulaire s'ouvre à toutes les importations, sa syntaxe — si syntaxe il y a — se prête à toutes les combinaisons, se plie à tous les tours, cède à toutes les violences de l'étranger qui le parle. Libre à l'anglais de lui faire dire sô papa îacase pour la maison de son père, à l'indien bié tende piîit pots pour des petits pois bien tendres, au chinois mô capâ diïeau boâ îacou dans fongue au Heu de «puis-je boire dans le fond de la cour? » le créole laisse tout dire, reconnaît tout. Mais, après toutes ces capitulations sur la place publique, il rentre chez soi, et, sa porte fermée, il reprend sa personnalité, son originalité individuelle et bien marquée, so qualité même, comme il dit.

C'est de ce parler indigène, et bien véritablement autochthone celui-là, que nous proposons au lecteur une analyse exacte.

La porte est close, nous ne laisserons. entrer qu a bon escient le malabar, le malais ou le chinois.

De la barbarie où les négriers les allaient prendre, brusquement placés par l'esclavage en présence du monde d'idées nouvelles pour eux que portait en elle la langue française, nos noirs se bouchèrent résolument les yeux et les oreilles, et, en dehors du cercle étroit de la vie matérielle, ils voulurent tout ignorer, se sentant incapables de rien comprendre. L'abstraction surtout les trouva invinciblement rebelles, à ce point que le verbe abstrait par excellence, le verbe essentiel être n'existe pas en créole, où il est impossible de dire :

Dieu est. Descartes fut heureux d'avoir

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une autre langue à son service. Je pense, donc je suis, ftio ma^né..., il eût été arrêté court, et nous n'aurions pas le ^Discours sur la méthode. Le créole n'est pas la langue de la philosophie : immensité, éternité, immortalité, espace, durée, gloire, noblesse, etc., etc., autant de mots que le créole ignore, aussi bien que les idées qu'ils représentent.

Les conquêtes dans ce sens sont toujours et partout les plus lentes, on lésait; et seule à Maurice par son ardent prosélytisme des trente-cinq dernières années, la religion catholique a ouvert à ces esprits grossiers quelques échappées sur le monde de l'idée pure. Ils s'essayent aujourd'hui à cette langue toute nouvelle pour eux, et c'est par le substantif abstrait que leur bégaiement commence. Blancs napas lafarité pour maîhérés, les blancs ne sont pas chari-

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tables pour les malheureux; vous trop ïafierté av doumoune, vous êtes trop fier avec les gens ; Moussié trop paresse. Madame ploré, Monsieur est trop paresseux , Madame pleure. Quelques-uns des plus avancés connaissent, il est vrai, l'emploi correct des adjectifs « charitable, fier et paresseux » ; mais, à côté de ces versions intelligentes, que de contresens ! Zautes lantbition, ils aiment l'argent ; asseT^ fére tô linstinct av moi, assez me narguer : l'ambition et l'instinct devenus ainsi l'avarice et l'ironie. Le temps remettra ces néologismes à leur place, et fera que le pauvre gagne-petit qui, le panier sur l'épaule, va de porte en porte colporter ses volailles, ne sera plus décoré du nom pompeux de «négociant», trop heureux si on lui laisse celui de « commerçant », dont sa modestie se contente au besoin.

En quittant la philosophie et l'abstrac-

tion, essayerons-nous de demander à la langue créole ce qu'elle peut nous dire des beaux-arts? Saroulou — de sarou, image, et oulou, homme — dit le malgache pour un tableau quelconque ; nous en sommes au même point : toute peinture dans un cadre est éne portrë, hors d'un cadre, tout dessin est éne ■:^tnaze. Arrêtons-nous bien vite, et n'interrogeons ni la sculpture, ni l'architecture, et pour cause. Quant au théâtre, contenant et contenu, qu'on y pleure ou qu'on y chante, c'est toujours lacomédie.

Mais c'est assez nous attarder aux insuffisances du créole; parlons maintenant de la population qui l'a créé, on en comprendra mieux et ce qu'il est habile à traduire, et quels procédés d'expression il affectionne.

La langue étant, avant toute chose, et

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mieux que toute chose, l'expression de la société qui la parle, demandons au créole lui-même de nous apprendre quel était l'état social de la population qui l'a fait pour son usage.

Ce sont des esclaves qui ont créé le patois créole, et la preuve en est facile à faire. Le créole ne dira pas regarder, mais guetter, guetter, c'est-à-dire regarder avec l'arriérepensée de méfiance et de cautèle que porte en lui le mot français. « Que guettes-tu ? » disait le maître qu'inquiétait le regard furtif et soupçonneux de l'esclave. De même, chercher, en créole c'est rôder; car, pour le blanc, le noir était un rôdeur dont la recherche devait nécessairement aboutir au vol. Le malheureux était-il surpris, on sait ce qui l'attendait : l'échelle et le commandeur étaient là. Donc, battre à coups de fouet, en créole c'est amarrer, qui met

INTRODUCTION. Xlll

l'antécédent à la place du conséquent; et cet euphémisme, loin d'atténuer la force du français, la souligne et l'exagère bien plutôt. Au cours de cet ouvrage, nous signalerons dans notre pauvre patois bien d'autres expressions frappées à la marque de ce temps amer, îétemps mdrgo^e ', comme l'appelle notre population affranchie , que l'émancipation a faite invinciblement dévouée à l'Angleterre par le souvenir toujours vivant du bienfait. Les mots d'esclave et de maître, qui rappellent un passé odieux, se sont pour ainsi dire effacés de leurs lèvres, et si quelque vieux noir dit encore mô méie au blanc dont il veut obtenir une grâce, ce n'est pas qu'il ait oublié, soyez-en sûr, mais les besoins de

. Nom donné au plus amer de nos légumes, c'est le t portugais.

sa cause lui font emprunter au vocabulaire des vieux jours ce que la flatterie la plus excessive, et partant la moins sincère, y peut trouver de plus fort. Hors de là, au mot maître, mot néfaste, mofine. s'est substitué hourTfiis ; à ce point que la ménagère d'un vieux garçon sera non sa maîtresse, fi donc ! mais sa bourTpise, et que chiens, chevaux, voitures auront non plus des maîtres, mais des bourgeois. Esclave a, lui, franchement disparu ; à peine si domestique est possible, c'est bien plutôt employé : « officieux » est malheureusement trop savant pour notre répubUque. '

Bien des dictons perpétuent la mémoire de ces mauvais jours : Zanimaux ' béte cô-

t bétes camme Jes noirs ; le cheval, l'âne, le bceuf, le chien font des petits; le mulet seul a île l'esprit, il n'a jamais de petits.

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tnmtnoirs;çouvalférepitits,hourriqueférepitits, béffére pitits, Ikknfén piiits; néque milét tout sél qui àia siprit, îi :^amés gagne pitits; pure bêtise, en effet ; les maîtres seuls en étaient plus riches d'une tête, et d'aucuns s'y employaient eux-mêmes. Et cet autre, qui constate un âge égalemetit lointain de notre société : Bondté té fére bourrique pour noirs, milét pour %ens couler, couvai pour blancs'. Mais aujourd'hui tout le monde a droit au cheval, tous ont leur place au soleil, tout marmites diboute là haut difé, comme ils disent dans leur parler pittoresque ; et de tout ce passé malsain il ne reste plus rien, rien que les préventions dont nous honorent quand même quelques philanthropes attardés de la libre Angleterre,

I. Dieu a fait l'ine pour les noirs, le mulet pour les hommes de couleur, le cheva] pour les blaocs.

INTRODUCTION

protecteurs monomanes d'opprimés bien prés d'être oppresseurs à leur toun

Le beau jour de l'émancipation fut en même temps un curieux jour. Les hommes nouveaux s'y préparaient depuislongtemps:

l'aube les trouva tous debout et chaussés.

Trente mille paires de souliers neufs inauguraient Tére nouvelle; car, plus encore que le parasol, plus que le chapeau noir lui-même, les souliers symbolisaient pour eux l'entrée en possession de leur nouvel état social. Mais, hélas ! bien peu savaient par expérience ce que c'est que lapeau béf dam Hpieds '. Aussi les rues de Port-Louis virent-elles bientôt le long de tous leurs ruisseaux de longues files mélancoliques d'affranchis, assis sur le rebord des trottoirs, rendre à leur tour la Uberté à leurs

X pieds.

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pieds endoloris, et les plonger avec une volupté mêlée de regret dans la fraîcheur de l'eau courante. Ce jour-là, naquit d'un aveu dépouillé d'artifices cet adage bien connu : Souliers faraud, mes doma\e zflutes man\e ïipieds '. Et, les jours qui suivirent, trouvant les nouveaux chaussés plus circonspects, donnèrent naissance à ce nouveau dicton : Lhére H entré dans vou Jacase, souliers dans Upieds; lhére li dans grand cimin, souliers dans mouçoirs '. Et ce n'était pas, comme chez quelques-uns de nos paysans de France, l'économie qui dictait cette mesure: le noir n'est pas économe, c'est là son moindre défaut ; c'est qu'il se souvenait et se méfiait, et il avait raison.

1. Les souliers ont un cachet d'élégance, mais par malheur ils mangent les pieds,

2. Quand il entre chez vous, il a ses souliers aun pieds ; quand il est sur la grande route, ses souliers sont dans son mouchoir.

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Boire, manger, dormir, ou tout au moins boire et dormir, hoc erat in voiis; et la liberté venait leur faire ces loisirs. Pour se procurer des bras, Maurice dut faire à l'immigration indienne un appel désespéré , appel trop entendu peut - être ; 300,000 coolies devaient en moins de quarante ans faire du pays le plus salubre de la mer des Indes la terre d'élection de toutes les pestes asiatiques.

Les nouveaux affranchis s'arrangeaient donc pour vivre sans travail; et pour les soutenir dans leur résolution virile de ne rien faire, leur sagesse formula cet axiome, que bien peu songèrent à discuter : Ça qui àourmi napas pense man:^é ', adage où l'on aurait tort de chercher l'ironie de notre français « qui dort dîne » ; et cet autre.

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