LE PLAN, LA DESTINATION ET LA FORME DU S. H, S
I. Titre et plan du S. H. S. — 2. Vogue de ce livre, du quatorzième au seizième siècle, dans les pays transalpins. — 3. Le S. H. S. représentatif (le la piété catholique à la fin du M. A. — 4- Le S. H. S. comme recueil destiné aux prédicateurs : la prose rimée. — 5. Le S. H. S. comme livre d'images destiné aux laïques : piciiirœ quasi libri laicoriim.
1. — L'ouvrage anonyme dont il va être question est l'un des très nombreux livres du Moyen Age qui portent le nom imagé de Miroir (Speridum, Spiegel). Les juristes connaissent le Spéculum de Duranti, les théologiens le Spéculum Ecclesige d'Honorius d'Autun, les mystiques le Spéculum beatse Mariœ, qui figure dans les œuvres de saint Bonaventure, les spécialistes de l'histoire franciscaine le Spéculum beati Francisci et sociorum ejus ; et il n'est personne, parmi les savants qui se sont occupés du Moyen Age, qui n'ait eu affaire avec le Spéculum majuSj de Vincent de Beauvais. La Légende dorée était encore appelée Spéculum sanctorum ('). Les compilateurs d'autrefois ont affectionné ce titre de Spéculum, autant que les nôtres ceux de Tableau ou de Manuel. Mais l'invention ne
(') Trithemius, Cat. script, eccl., éd. de i53i, f*^ xcv».
leur en appartient pas. Pour cela comme pour tant d'autres choses, les docteurs du Moyen Age n'ont fait qu'imiter l'écrivain latin qu'ils connaissaient le mieux et admiraient le plus, saint Augustin : liber heati Aiigastini, dit Gassiodore('), qiiem pro moribiis institiienclis atque corrigendis ex divina aiictoritate collegit Speciiliimque nomîiiavit, magna intentione legendus est. Outre ce Spéculum, qui est authentique, quoiqu'on y ait substitué très tôt le texte de la Vulgate au texte antéhiéronymien qu'utilisa Augustin, le Moyen Age en lisait un autre, qu'il croyait aussi de Téveque d'Hippone, liber de divinis scripturis sive Spéculum quod fertur S. Augustini, et qui semble, en réalité, l'œuvre de quelque Africain du cinquième siècle (^).
Le Spéculum humanœ, saluationis expose, selon la méthode typologique, l'histoire de la Chute et de la Rédemption. L'histoire universelle, jusqu'à la venue du Sauveur, n'aurait été qu'une préfiguration de la vie de Celui qui devait racheter le monde. Autrement dit, chaque fait de l'histoire évangélique aurait été annoncé dans l'histoire antérieure, aussi bien dans celle des Gentils que dans celle des Juifs. Soit, par exemple, la Mise au tombeau: cet événement aurait été préfiguré quand Abner fut enseveli, quand Joseph fut descendu dans le silo, quand Jonas fut jeté à la mer et avalé par la baleine. Chaque chapitre du Spéculum comprend ainsi quatre parties : le fait de l'histoire évangélique et trois préfigures de ce fait. A chaque partie, dans les exemplaires illustrés, correspond une miniature. Le texte d'un chapitre compte cent lignes rimées. Dans les exemplaires enluminés, un chapitre occupe deux pages, à raison de deux colonnes de vingt-cinq lignes par page, chaque colonne étant surmontée d'une illustration.
Outre ses quarante-deux chapitres, le Spéculum comporte une préface (prologus) et une table (proœmium).
La préface ou prologue est composé de cent lignes rimées, exactement comme l'un des quarante-deux chapitres suivants. L'auteur y explique son propos et justifie la méthode figurative, moyennant une parabole qui, dans certains manuscrits, notamment dans ceux de la traduction de Miélot, est illustrée par une miniature.
(') De institatione divinariim litterarum, ch. XVI,
(2) Cf. Weihrich, dans les Wiener Sitzangsberichte, CIII (i883), p. 33, et le t. XII de son édition d'Augustin, dans le Corpus script, eccl. lut. de l'Académie de Vienne.
La table est dénommée proœmiiiin parce que, dans la plupart des manuscrits, elle commence l'ouvrage. Elle se compose de 3oo lignes rimées.
Dans la plupart des exemplaires du S. II. ^.('), il y a de plus, après le chapitre XLII, trois chapitres d'une longueur double de celle des précédents (exactement 208 lignes chacun); dans les manuscrits illustrés, chacun de ces trois chapitres remplit quatre pages, à deux colonnes par page, de vingt-six lignes chacune, et comporte huit illustrations. Ces trois chapitres ne sont pas composés selon la méthode typologique : ce sont trois opuscules mystiques consacrés, le premier aux sept stations de la Passion, le second aux sept Douleurs, et le troisième aux sept Joies de la Vierge. Il est possible que ces trois chapitres soient une addition postérieure ; car, des deux résumés (siimmulse) que le Moyen Age possédait du S. II. S., le plus ancien s'arrête au chapitre XLII, et le plus récent comprend les quarante-cinq chapitres. Le plus récent est d'un moine allemand du quinzième siècle, Jean Schlipat ou Schlitpacher(^). Le plus ancien date du milieu du quatorzième: il est dû au même auteur
(1) Les chapitres XLIII-XLV manquent dans les manuscrits latins suivants (je laisse de côté, bien entendu, les decwlati) :
1" Bibl. du couvent de Hohenf'urt (Bohème), ms 48, daté de 1422. LP, n» 87.
2° Bibl. du couvent de Saint-Gall, manuscrit 918, daté de i435, LP, n» iSg-
30 Bibl. imp. de Vienne, manuscrit i43i5, daté de 1437. LP, n" i8g.
4° Bibl. de Stadtilni, manuscrit daté de i45i. LP, no 168.
50 Bibl. du couvent d'Engelberg (Suisse), ms 828, du quinzième siècle. LP, n0 26. D'autres mss contiennent les trois opuscules, sans le S. H. S. proprement dit :
1° Bibl. de Bàle (A XI 72, quinzième siècle). '
2» Bibl. du couvent Saint-Pierre à Saltzbourg. Cf. Mone, Lat. Hymnen des M. A., Fribounj, i854, p. i46. 162 et Daniel, Thésaurus hi/mnologicus (Leipzig, i85o), p. 366. 37g. Ce manuscrit contient le De VII tristitiis et le De VII f/audiis b. Mar'up. Chevalier, qui ne connaissait ces deux opuscules que par les recueils de Daniel et de jNIone, a cru, comme ces deux érudits, que le De VII tristitiis et le De VII gaudiis étaient des hymnes (Cf. son Repertoriurn Iiijninologicum, ]-,ouvain, 1892, t. I, p. 112, no i88i, et p. 4o8, n» 6829). L'erreur a été relevée par Blume, Kritischer Wegweiser durch U. Chevalier s Rep. hymn. (Leipzig, 1901), p. i5i et 188, qui fait observer que ces prétendues hymnes sont écrites en prose rimée, mais ne sait pas que ce sont des chapitres du S. H. S.
3" Bibl. royale de Munich, cgm 84o, ff. 282-357 (traduction allemande). Ces trois manuscrits sont à ajouter aux listes de LP.
(2) Du couvent bénédictin de Saint-Ulrich et Sainte-Aire, à Augsbourg, né en i4o3 à Schongau en Bavière, mort en 1482 au couvent de Melk (Keiblinger, Gesch. des Benediktinerstifts Melk, Vienne, i85i, p. 543). La siimmula de Schlitpacher a été imprimée par Zainer d' Augsbourg, dans son édition du S. H. S. (vers 1471 ; cf. Panzer, Ann. typ., I, p. i33 et Brunet, Manuel, V, p. 478) se trouve dans
que les Conrordantiœ caritatis, Ulrich, abbé de Lilienfeld('). Mais, comme les trois opuscules se trouvent déjà dans des manuscrits aussi anciens que le manuscrit latin Sg.^ de l'Arsenal (^) ou que celui des Johannites de Sélestat (>), l'addition doit remonter au moins à la deuxième moitié, peut-être même au milieu du quatorzième siècle.
Le Spéculum complet, c'est-à-dire les quarante-deux chapitres à 100 lignes chacun, les trois opuscules additionnels, la préface (pro/or/us), et la table (proœmnim), forme donc un ensemble de 42004-624+ ioo+3oo, soit 6224 lignes, et de 192 miniatures.
2. — C'est Tun des ouvrages de piété dont le Moyen Age, à son déclin, s'est le plus nourri. Dans les bibliothèques publiques et privées et dans les catalogues de vente, nous n'en avons pas relevé, M. Lutz et moi (4), moins de 224 manuscrits • latins, et sans doute ce chiffre est destiné à s'accroître encore. II y faut joindre vingt-neuf manuscrits, qui contiennent une traduction allemande soit en prose, soit en vers, dix manuscrits qui donnent une traduction française, un manuscrit d'une traduction anglaise, un manuscrit d'une traduction tchèque. Il y faut encore ajouter les très nombreuses éditions imprimées du texte latin et des traductions. Ces éditions se succédèrent depuis les débuts de la xylographie et de l'imprimerie jusque
six manuscrits de la bibl. royale de Munich (clm. 4423, 47^4, 753i, 11927, 19859, 21687 = LP, no» 77, 79, 81, 88, lo.-î, 100) dont le plus ancien est daté de i44i ; dans un ms de la bibl. imp. de Vienne (no 3570 = LP, no 182), et dans un rns d'Augsbourg, daté de 1479 ajouter à la liste de LP). En voici Vincipit : Lucifer elatus mox est ad Tartara stratus
et Vexplicit :
Quas Domini sensit mater et obtinuit.
(1) La Sunirnula ou Compendium de l'abbé Ulrich se trouve dans les mss suivants : lo Bibl. de l'abbaye de Lilienfeld, manuscrit i5i, de i35o environ (LP, n» 46). 2° Paris, Bibl. Nat., lat. nouv. acq. 2129, quinzième siècle (LP, n" 182).
30 Vienne, Bibl. Imp., manuscrit 49i3, quinzième siècle (LP, no 188). 4° Vienne, Bibl. du prince de Liechtenstein, quinzième siècle (à ajouter à la liste de L P).
Incipit :
Hoc humana) Spéculum est salvationis, In quo fit indicium recreationis.
Explk'it :
Sic Job nati jocundantur simul per convivia.
(2) LP, no 127. (•') LP, no 69.
('') Les renseignements qui suivent complètent et rectifient ceux que nous donnions l'an passé dans notre édition du S. If. S.
dans le deuxième quart du seizième siècle. 11 n'en existe pas de traduction italienne. Non que l'Italie, restée plus longtemps familière avec le latin, sentît moins que les pays transalpins le besoin de traductions. Si le Spéculum n'a pas été translaté en italien, c'est, comme j'essaie'rai plus loin de l'établir, que la méthode allégorique employée par l'auteur répugnait à la piété italienne. Le catholicisme italien n'a jamais été tout à fait le même que celui des peuples transalpins : à la différence de race et de civilisation correspondent, dans la religion, des nuances qui n'ont peut-être pas encore été suffisamment relevées. Pour en revenir au Spéculum, non seulement on n'en connaît pas de traduction italienne, mais il n'a jamais été imprimé en Italie, et il n'a exercé aucune influence sur l'art italien. De ce côté des monts, au contraire, la vogue du Spéculum, jusqu'au milieu du seizième siècle, a été immense. Nous tâcherons plus loin de mesurer l'importance de son action sur l'art religieux des pays transalpins; il nous suffit pour l'instant de noter combien, dans ces pays, il a dû être répandu, et combien il a été lu. A la fin du Moyen Age, à la veille de la Réformation, il n'y avait guère, en Allemagne et en Suisse, en Lorraine et en Bourgogne, aux Pays-Bas et dans la France du Nord, de bibliothèque monastique, de «librairie» princière (^), qui ne possédât un exemplaire, manuscrit ou imprimé, du Spéculum.
3. — Puisque ce livre a tant plu aux personnes pieuses du Moyen Age finissant, c'est donc qu'il répondait parfaitement à leurs besoins religieux; et l'on doit admettre qu'il est représentatif de la piété catholique de ce temps-là. Or, l'histoire générale a le plus grand hitérêt à bien connaître la piété catholique de la fin du Moyen Age; car c^est seulement moyennant cette connaissance qu'on peut saisir les causes profondes de la Réformation. Ceux-là, en effet, rapetissent l'histoire des origines de la Réformation, soit par esprit de parti(^), soit par inintelli-
(') Bibliothèque des ducs de Bourgogne à Bi-uges : Bakrois, Bibl. protypographiqae,^ p. 129, n'> 760. Bibliothèque d'Antoine de Lorraine : Gollignon, dans Méin. de l'Acad. de S t unis /as, 1906-1907, p. io4.
(-) Voir, par exemple, le compte rendu que les Analecta Bollandiana, 1906, p. 224, ont publié du livre de G. Ficker, Das aasgehende Mittelalter und sein Verhaltnis ziir Reformation, Leipzig, 1908; ou, mieux encore, ces quelques lignes de l'abbé P(aul) L(ejay), dans la Revue critique du 11 novembre 1907, p. 879 : « L'un des éléments les plus notables du luthéranisme est la scolasfique du quatorzième siècle, si déformée par l'abus des subtilités et par les (pierelles d'école. Le luthéranisme est, lui aussi, pour une part, un produit de la décadence philosophique du Moyen Age. »
gence des choses religieuses, qui veulent expliquer ce merveilleux réveil seulement parle jeu des forces politiques et, qui n'y reconnaissent pas avant tout une révolte de la conscience religieuse. On voit, dans le Miroir de lliiimaine rédemption, se refléter certains des aspects caractéristiques de la religion dégénérée contre laquelle protestèrent les Réformateurs.
L'un des caractères les plus apparents de la religion catholique, telle qu'elle s'est constituée au Moyen Age, c'est la mariolâtrie. Je disais tantôt que, pour l'auteur du Spéculum, rhistoire universelle, jusqu'à la venue du Sauveur, n'aurait été qu'une préfigure de la vie de Celui qui devait racheter le monde; il faut ajouter : et de la vie de la Vierge Marie, auxiliaire du Christ dans l'œuvre rédemptrice. L'homme est sauvé du diable, non par le Christ seul, mais par le Christ aidé de Marie. C'est pourquoi \q Spéculum commence l'histoire de la rédemption non pas avec l'Annonciation à Marie, mais avec l'Annonciation à Joachim (ch. III), et continue par la Naissance, la Présentation et le Mariage de Marie (ch. IV-VI); et pourquoi, quand l'auteur a fini le récit de la Passion, il raconte encore la vie de la Vierge après la mort du Christ (ch. XXXV), son assomption (ch. XXXVI) et l'intercession dont elle couvre les pécheurs (ch. XXXVI I-XXXIX). Ainsi les chapitres consacrés au Christ sont comme encadrés entre ceux qui parlent des premières et des dernières années de la Vierge. Le chapitre XXVI, consacré à la Compassion de la Vierge, fait pendant aux chapitres précédents, qui sont consacrés à la Passion:
lu prcTecedoiitibus auJivimiis Salvatoris nostri passioiiem, Goiiseqiienter audiamus dulcissimœ matris ejus dolorem.
Le chapitre XXIX, qui montre comment le Christ, par sa Passion, a vaincu le Diable, a pour pendant le chapitre XXX, qui montre comment la Vierge, elle aussi, a vaincu l'Adversaire, par la part qu'elle a prise à la Passion de son fils :
In prœcedenti capitiilo aiidivimus quomodo Christiis vicit diabolum
[per passionem,
Gonsequenter audiamus quomodo Maria virit eumdem per compas-
[sioneni.
L'endroit du Spéculum où se marque le mieux ce parallélisme est le chapitre XXXIX, où l'on voit comment le Christ
intercède pour les hommes auprès de Dieu le Père, et la Vierge auprès de son fils:
Audiamus quomodo Ghristus ostendit Patri suo pro nobis sua vul-
Et Maria ostendit Filio suo pectus et ubera... [nera,
Ghristus ostendit Patri cicatrices vulnerum quœ toleravit;
Maria ostendit Filio ubera quibus eum lactavit.
Sicut ergo Ghristus convenienter potest Antipater appellari,
Ita Maria competenter potest Antifilia nuncupari.
O dulcissime Antipater et o dulcissima Antifilia,
Quam summe necessaria sunt nobis miseris vestra auxilia !
La haine fanatique du chrétien pour le juif apparaît presque à chaque page du Specuhiin. Les chapitres consacrés à la Passion ne sont qu'une longue invective contre le peuple qui fit périr Jésus. Cette haine s'exprime en termes particulièrement forts dans le chapitre XVIII, qui montre « comment Judas trahit son maître par un baiser ». Dans la première partie du chapitre, l'auteur ne s'en prend qu'à Judas; mais la deuxième partie enveloppe dans la même haine Judas et les Juifs ses complices:
In Veteri Lege scriptuni erat: dentem pro dente, oculum prooculo ! Nunquam tamen licitum fiierat reddere malam pro bono; Sed tu, iniquissime Juda, malum pro bono roddidisti. Similiter et complices tui Judsei malum pio bono reddiderunt, Quia Salvatorem suiim in Hgno suspendevunt... Vos igitur similes ostis Gain, qui fratri suo sine causa invidit. Qui nihil mali sibi fecerat, et tamon ipsum occidit... Gain interfecit suum uterinum fratreiu.
Judas et Judaîi occidcriuit Ghristum Fratrem suum et Patroin.
A écouter ces cris de haine, ces paroles homicides, qui durent plus d'une fois être développées en chaire par les moines de saint Dominique, on se rap])elle invinciblement les persécutions dont les Juifs ont été l'objet aux treizième et quatorzième siècles, notamment à Troyes, en 1288 ('), et à Strasbourg en 1349.
(1) Sur l'autodafé de Troyes, cf. Renan dans VHist. litt. de la France, t. XXVII, p. 474- GcUe abominable tragédie commença le jour du vendredi saint ; des bourgeois de Troyes, fanatisés par les prédications entendues ce jour-là, envahirent le ghetto et s'y saisirent de treize juifs, qu'ils livrèrent aux Dominicains ; les treize malheureux furent brûlés par l'Inquisition,
Les Juifs auraient, à en croire noire auteur, soudoyé les soldats de Pilate, pour qu'ils lui donnassent plus de coups de verges qu'il n'était d'usage :
XXI, 3. Pilatus prsecepit militibus ut Jesum flagellareiit,
Sed Judœi dederunt ipsis mimera, ut eiim plus solito verberareot. Consuetudo legis(^) erat ad majus quadragiiita verbera dari, Sed Judœi procuraverunt super Jesum verbera multiplicari;
Puis, les Juifs auraient inventé pour le Christ un supplice nouveau, l'imposition de la couronne d'épines, de ce terrifiant « chapeau » fait des épines de l'acacia : quatre bourreaux le lui entrèrent dans le crâne, en pressant dessus avec deux leviers :
XXI, 7. Et non siiffecit eis, ut ultra debitum flagellaretur,
Sed excogitaverunt novam pœnam, ut spinis coronaretur. Consuetudo fuit malefîcos aliquando flagellari, Sed non erat jus legis hominem debere spinis coronari. 0 iniqui Judaei, inventores novarum malitiarum, Quantum sustinebitis nova gênera pœnarum !
Et quand leur victime dut subir le dernier supplice, les Juifs, au lieu d'attacher le Christ à la croix avec des cordes, comme c'était la loi et comme on fit pour les deux larrons, l'y clouèrent avec des clous de fer :
XXIII, Non erat juris quod liomo cruci cum clavis annecteretur, Sed ut funibus suspenderetur, donec moreretur.
Ici se marque l'un des traits caractéristiques de l'esprit du Moyen Age : les Juifs, en clouant Jésus à la croix, au lieu de l'y suspendre avec des cordes, comme ils firent pour les deux
(*) Il s'agit, non de la loi romaine, mais de la loi mosaïque : « II ne faut pas donner plus de quarante coups à celui qui s'est rendu coupable de querelle, de peur que si on le frappait beaucoup plus, ton frère ne fût avili à tes yeux » (Deutér., xxv, 3). Dans les prières que les Juifs d'aujourd'hui récitent le jour du Grand Jeûne {Yom Kippour), il en est une qui parle des péchés pour lesquels on eût été jadis « condamné à quarante coups. » Jadis, en effet, les Juifs se préparaient au Yom Kippour par des flagellations rituelles. Or, pour ne pas enfreindre la défense du Deatéronome, ces flagellations ne devaient jamais excéder le chiffre de trente-neuf coups par personne. On se donnait ces trente-neuf coups trois par trois, au moyen d'un fouet à trois lanières, en récitant à chaque coup de fouet l'un des treize mots du verset 38 du Psaume lxxviu (Buxdorf, Synagoga judaica, Bâle, 1712, ch. XXV, p. 621).
larrons Dismas et Geslas, auraient fait quelque chose qui n'était pas de droit. Le Moyen Age a introduit jusque dans la piété ses préoccupations de légiste, son goût de la chicane. On se rappelle V Aduocacie Notre-Dame, ce singulier poème du quatorzième siècle, où, devant la cour céleste présidée par Dieu, se plaide la cause de l'homme, avec la Vierge pour défenderesse, et Satan pour demandeur: il est vrai que c'est un poème normand. Les criminels condamnés à mourir sur la croix devaient, d'après notre auteur, y être attachés au moyen de cordes. Si le Christ a été crucifié avec des clous, c'est par un raffinement unique de cruauté, que les Juifs inventèrent pour faire périr le Sauveur :
xxin, 48. Ipsi hune modum crucifîgeiidi primo iiiveiioruiit.
4. — Le Spéculum, quoi qu'on en ait dit ('), n'est pas un poème. Il est écrit en prose; non en prose assonancée(^), mais en prose rimée et, suivant l'expression de Jean Miélot, en prose « rimée par doublettes )>, c'est-à-dire en lignes rimant deux par deux, chacun de ces distiques formant un sens complet.
Si l'on voulait écrire d'une façon complète l'histoire de la prose rimée, il faudrait remonter jusqu'aux grands sophistes du cinquième siècle avant notre ère, qui firent faire à la langue grecque sa rhétorique. Gorgias(5), poussant à l'extrême le procédé de l'antithèse, dont l'esprit grec était naturellement épris, imagina, entre autres choses, de finir par des mots de même terminaison les cola symétriques et opposés : c'était l'artifice de la paromoiôsis{f) ou des homoioteleutaQ), Cette figure de mots a été chère à la rhétorique gréco-romaine (^). Une épi-
(') GuiCHARD, Notice, p. 28 : « Le poète du Spéculum ne s'est imposé aucune règle, ni de mesure, ni de quantité ; des vers ont dix syllabes, d'autres en comptent jusqu'à vingt-cinq; on essaierait en vain de les scander; l'auteur n'avait égard qu'à la rime, qui est chez lui d'une grande richesse. »
(-) Rev. de l'Art ancien et moderne, août 1906, p. 92.
(3) Voir la péroraison de VEpitaphios {Rhet. graici, éd. Walz, t. V, p. 548) et les études que Blass {Die attische Beredsamkeit^, I, p. 63 sq) et Navarre (Essai sur la rhétorique grecque avant Aristote, pp. 87-92) ont faites de ce morceau.
(^') Aristote, Rhét., III, 9, 5 9. (') Walz, Rhet. gr., t. V, p. 5oi.
(«) Cf. Wu.AMOwiTZ, Griech. Lit. des Altertums, dans Die Kultur der Gegenwart, I, 8, p. io3.
taplie d'Afrique en offre, pour Pépoque impériale, un exemple curieux :
QucT fuerunt prccteritse vitœ testimoiiia, nuiic cleclarantur hac scriptura postrema. Eiiuia hic sita est Fructiiosa
carissima coiijiix, cortœ pudicitiae bonoque obsequio laudanda ma-
Qiiinto decimo anno maritse nomeii accepit, [troua.
in quo amplius qiiam tredecim vivere non potuit.
Carminibus defîxa,
jaciiit per tenipora muta...
y'Elius hœc posuit Proculinus ipse maritiis,
legionis tanta? tertite Aiigustœ tribunus(^).
C'est déjà la prose rimée, telle que l'a pratiquée le Moyen Age.
Cette façon d'écrire paraît avoir été très goûtée à la fin de l'antiquité. Elle servait, non seulement, comme on vient de le voir, pour les elogia de style pompeux, mais pour les sermons de la chaire chrétienne : le style de l'éloquence chrétienne du troisième au cinquième siècle, écrit Norden(^), est caractérisé principalement par l'opposition antithétique de membres de phrase de même structure, de même longueur, et rimant ensemble deux par deux. Saint Augustin, àd^ns son De christiana doctrinaQ'), qui est, par ordre de date, le premier traité d'homilétique, cite, comme exemple d'éloquence tempérée, c'est-àdire capable de plaire à l'âme et de Témouvoir, ce passage du De habita virgii^iiDiÇf) de saint Cyprien :
Quomodo portavinius imaginem ejus qui de limo est, sic portemus et imaginem ejus qui de cœlo est(î). Hanc imaginem virginitas portât, portât integritas, sanctitas portât et veritas, portant disciplinïe Dei memores, justitiam ciim religione retinentes,
(') Mémoires de la Société des Antiquaires, l. XXI, p. i24; CIL, t. VIII, 11° 2766 ; NoRDEN, Die antike Kunstprosa, t. II, p. 629.
(2) Id., t. II, p. 616 : (( Die Signatur des Stils der christlichen Predigt in aleinischer Sprache ist der antithetische Satzparallelismus mit Homoioteleuton. »
{^) L. IV, ch. XXI {P. L. XXXIV, 112).
0) Ch. XXIII (P. L. IV, 464).
(■î) C'est, arrangé en prose rimée, le verset de saint Paul : sicut portavimus imaginem terreni (hominis), portemns et imaginem cielestis (I Cor. xv, 49)>
stabiles iii fîdc,
humiles in timoré,
ad omnem toleraiitiam fortes,
ad sustiiiendam iujuriam mites,
ad facieiidam misericordiam faciles,
frateriia pace unanimes atqiie concordes.
Ce sont les homoioteleiita qui forment le principal ornement (le ce morceau. De même pour une foule d'autres passages des homélies et des lettres des Pères latins. On lit, par exemple, dans la soixante dix-septième lettre de saint Cyprien('):
Conservantes firmiter Dominica mandata, in simplicitate innocentiam, in caritate concordiam, modestiam in humilitate, diligentiam in administratione, viçjilantiam in adjuvandis laborantibus, misericordiam in fovendis pauperibiis, in defendenda veritate constantiam, in disciplinie severitate censuram.
De tous les Pères latins, celui qui a fait le plus fréquent usacje de la prose rimée est saint xVugustin. Comme ce Père est aussi celui que le Moyen Age a le plus lu et dont il a le plus admiré non seulement la profondeur théologique et morale, mais l'éloquence et le style, rien d'étonnant à ce que nombre d'auteurs ecclésiastiques du Moyen Age aient cultivé la prose rimée comme une forme particulièrement artistique du style oratoire.
Pourtant, on est (jiielque peu surpris de trouver de la prose rimée dans des documents de notaires, tels qu'actes de vente et de donation: c'est la surprise quereconnaissentavoir éprouvée les éditeurs du Qirtiilaire de Saint-Victor de Marsedle {f), devant des textes comme ceux-ci :
Terram mea' potestatis sancti Victoris monasterio haud procul a mœnibus Massiliœ fundato,
(') P. L.y IV, l\vo, cité par Norden, op. land., 1. II, p. 619. (2) T. I, p. XX {Collection des documents inédits de l'Histoire de France). Gf. GiRY, Manuel de diplomatique, p. 449 et suiv.
abbatibus ac monachis futiiris et prœsciitibus, ibidem Deo servientibiis, statiii doiiantlam
et perpetim habeiidam... (t. I, p. 85). Admoiieo vos ut serves Dei ultra non fallatis aut vestra calliditate decipere cupiatis, ne forte iram Dei incurratis et in conspectu ejus cadatis... (t.I, p. 87). Summo dispositori omnis machinamenti et insolubilis forcitatis Deo omnipotenti, oui cuncta creata jure est deservire,
ad quem ut adjutorem necesse est venire... (t. I, p. 3ii).
Aussi bien, les chartes de Saint-Victor, qui sont écrites en prose rimée, n'ont-elles pas pour auteur un notaire: elles ont été rédigées par un prélat lettré, Raimbaud de Reillanne, qui fut archevêque d'Arles de io3o à 1069 (^): sans doute, c'est dans saint Augustin que Raimbaud avait pris le goût de cette façon d'écrire.
On connaît d'autres chartes en prose rimée : « Il n'y a rien d'étonnant, dit Giry (^), à voir la prose rimée s'introduire dans le style diplomatique, à une époque où elle était fort en vogue dans les œuvres littéraires. » Les chartes en prose rimée sont, au témoignage des diplomatistes, plus nombreuses en Allemagne qu'en France Q). Jean l'Anglais, dans sa Poetria, composée à Paris, à la fin du treizième siècle, distingue, entre autres « styles )> de chancellerie, le styliis YsidoriarMs, qu'il définit ainsi : In stylo Ysidoriano , (jiio utitiir Ysidorus in libro Soliloqiiioruni, dlstinguuntur claiisiile pares in syllabis, secundiini leonitateni uel consonantiani; et videntur rlaiisiile pares in sillabis, qiianivis non sint. Iste sfyhis valde motivas est ad pietateni et ad letitiani et ad intelligentiam (f). C'est la définition de la prose rimée.
Les diplomatistes médiévaux l'appelaient « style isidorien » parce que, comme l'indique Jean l'Anglais, les Soliloques (5),
(i) Gallia Christiana novissima, Arles, éd. Albanès-Chevalier, col. {-) Manuel de diplomatique, p. 45o.
{^) Bresslau, Handbuch der Urkundenlehre, t. I, p. 092.
Cité par Rogkinger, Briefsteller and Formelbiicher des XI. bis XIV. Jahvhunderts, dans les Quellen und ErÔrteruiigen zur bayerischen und deutschen Geschichte, i863, t. IX, p. 483, et d'après Rockinger, par Giry, op. laud., ]).
('^) Dit encore Synonyma, sive de lamentatione anijuie peccatricis {P. L., LXXXIII, 825). En voici les premières lignes : Anima mea in angustiis est, spiritus meus
l'un des plus célèbres ouvrages d'Isidore de Séville, étaient écrits en prose rimée.
Mais- c'est surtout dans les Vies de saints et dans les Sermons que les écrivains latins du Moyen Age semblent s'être servis de la prose rimée.
Ebert en signale des exemples dans la Vie de saint Bruno , écrite vers 966-970 par Ruotger de Cologne ('). De longs morceaux de prose rimée se trouvent dans la Vie de saint Donat dont Ozanam a publié des extraits d'après un Laurentianus du onzième siècle : « A mesure que le biographe avance dans son récit, dit Ozanam(^), son style prend dés formes nouvelles : c'est encore de la prose, mais c'est de la prose rimée. » En réalité, dès Vincipit de la Vie de saint Donat, la prose rimée apparaît. Sans chercher plus loin, on en trouve à chaque instant dans la Légende dorée Q^.
Wôlfflin {f) signale des exemples de prose rimée dans les sermons de Bède le Vénérable (672-7.35). Bourgain, en publiant le Planctus Magdalenœ attribué à saint Anselme de Cantorbéry (-j- 1109), remarque que «cette composition est aussi curieuse par la forme que pour le fond : les assonances y sont presque continuelles, quoiqu'elles ne rentrent dans aucune des combinaisons rythmiques si variées du Moyen Age ; l'auteur affecte d'employer les mêmes terminaisons, sans doute afin de mieux peindre par la répétition de chutes semblables l'unifor-
iPstiuit, cor nieam Jlactuat, anijastia aniini possidef me, angustia animi afjlujit me, circumddtas sum omnibus mails, circumseptus n'ramnis, circamclusus adversis, obsitus miseriis...
(•) Hist. générale de la litt. lut. du M. A., t. Ul de la Irad., p. Ebert signale encore de la prose rimée dans Hrosvita (t. III, p. 340 dans la lettre que le clunisien Syrus écrivit à l'abbé Odilon en lui envoyant la Vie de Majolus {i. III, p. 524).
("-) Ozanam, Documents pour servir à l'hist. litt. de l'Italie, pp. 49-54- Depuis, elle a été publiée in e.rtenso dans les Acta SS (oct. IX, 655).
(3) Le P. Delehaye, bollandiste, me fait savoir que son confrère le P. Poncelet réunit depuis longtemps les matériaux d'une étude sur la prose rimée dans les Vies de saints ; et il veut bien me signaler, comme exemples, entre beaucoup d'autres, de Vies de saints écrites en prose rimée : La Vie de saint Lambert par Etienne de Liège {^Bibl. Hagiogr. Lat. n» 4683) : La Vie de saint Ghislain par Rainier {BHL, nos 3555-6); La Translation de saint Corneille à Compiègne {BHL, 1964); La Translation de saint Gentian à Corbie {BHL, n<* 335i); Le Sermon de Milon sur la Translation de saint Amand {BHL, n» 342) ; Les Miracles de sainte Waldburge par Wolfhard {BHL, iY> 8765).
(*) Der Reim im Lateinischen, dans VArchiu fur latein. Lexicographie, t. I, p. 378. W. signale encore de la prose rimée dans le recueil de fables intitulé Appendix Romuli.
mité éloquente des sançjlots et de la prière ('). » C'est se donner beaucoup de mal pour décrire le procédé qu'il eût suffi d'appeler de son vrai nom : la prose rimée.
« Le Speciihim ecclesiœ d'Honorius d'Autun, écrit M. Mâle, est un recueil de sermons pour les principales têtes de l'année. Pour que son latin pût se graver plus facilement dans la mémoire des prédicateurs, Honorius l'a soumis aux lois d'un rythme barbare. Chaque phrase rime avec la précédente par assonance. Il y a dans le Spéculum de vraies laisses théologiques tout à fait comparables aux couplets épiques des chansons de gestes. Il est possible que cette musique monotone ait contribué au succès du livre (^). » En réalité, le Spéculum ecclesiœ, comme le S. H. S., n'est pas assonancé, mais rimé ; les laisses monorimes y sont l'exception, et même quand il s'en trouve une, elle se décompose en distiques formant chacun un sens complet : comme le S. H. S., le Spéculum ecclesiœ est « rimé par doublettes ». Notons d'ailleurs qu'Honorius appelait versus et non linea ses lignes de prose rimée Q). Il semble avoir affectionné ce genre de style : son Hexœmeron, son Expositio in Cantîca, sa Gemma animse sont presque entièrement en prose rimée.
Comme exemples de sermons en prose rimée, je citerai encore le panégyrique de saint Marcel, par Hugues, abbé de Cluny (f 1109), publié par Bourgain (+) ; le sermon pour la fête de Saint-Denis, par Hilduin, chancelier de Notre-Dame de Paris, au douzième siècle (Q; les sermons d'Odon, chanoine de saint Augustin, qui sont de la même époque (^); le sermon De beatci Maria Virgine dans les ouvrages faussement attribués à saint Bernard (7); et, en beaucoup d'endroits, les IV Sermones in antiphonam Salve regina, qui figurent aussi parmi les apocryphes de saint Bernard (^).
A l'imitation de la prose rimée latine, il y a eu une prose rimée française, dont voici un curieux exemple : c'est la table en prose monorime, sur la Yvm^-ie, que le carme Jean Golein,
(i) La chaire française au douzième siècle, Paris, 1879, p. 226; cf. p. 378.
(-) L'Art religieux du treizième siècle en France, 2" éd., p. 56. Sur Honorius d'Autun, cf. YHist. litt. de la France, t. XII, p. 169.
(3) Ad omnes sermones debes primum versum latina lingua pronuJitiare, dein patria lingua explanare (P. L., CLXXII, 83o).
(^) Op. cit., p. 72 et 228. (0 Id., p. 384. («) Id., p. 23o.
P. L., CLXXXIV, 1001. Id., 1059.
sous Charles V, a composée pour sa traduction des opuscules du Dominicain Bernard Gui :
Si retourne a mon propos et devise ce livre en XVI parties.,.
La quarte partie sera des noms des roys de France et de leurs nobles lignies par manière de généalogie,
La quinte sera des noms des contes de Tholose jusque a la malc hérésie,
La sexte sera de l'exposition des songes Daniel que l'on voit en dormant ou en merencolie, etc (^).
De cette table en prose française rimée, on rapprochera celle du Spéculum hnmaricE saloationis, en prose latine rimée.
L'artifice des homoioteleuta est de ceux que Denys d'Halicarnasse a qualifiés d'enfantins. Si le sévère critique a jugé ainsi les homoioteleuta de Gorgias, qu'aurait-il dit de la prose « rimée par doublettes » des Vies de saints et des Sermons, du Spéculum ecclesiœ et du S, H. S. ? M. Mâle a raison d'y voir un style de barbares. La rhétorique antique, à ses débuts, avait inventé les homoioteleuta ; elle y revint à son déclin, au temps des rhéteurs chrétiens, et s'y complut, car la sénilité s'amuse souvent des mêmes choses que renfance. Le Moyen Age, qui hérita de ce procédé, s'en engoua; la prose « rimée par doublettes » lui plaisait par sa symétrie élémentaire et par sa musique monotone :
Oh ! qui dira les torts de la Rime ! Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d'un sou Qui sonne creux et faux sous la lime ? (^)
Pourquoi la prose rimée a-t-elle été affectionnée par les hagiographes et les sermonnaires ? Sans doute, comme l'a dit M. Mâle à propos du Spéculum ecclesiœ, parce qu'elle était facile à apprendre par cœur. Elle devait ses qualités mnémoniques, non seulement à la rime, mais encore à la concordance antithétique à laquelle étaient généralement soumises les lignes appariées. Il est croyable aussi qu'elle se récitait
(i) Mélanges de l'École de Rome, 1881, p. 267, article d'Antoine Thomas. (■-) Verlaine, Art poétique, dans Jadis et Naguère.
d'un ton de mélopée, avec une modulation sur la rime, pour bien marquer celle-ci et la faire entrer dans la mémoire. On sait en effet que les Vies des saints étaient lues à l'office de leur féte : c'étaient des sortes de panégyriques. Il était naturel qu'elles fussent écrites dans une forme qui permît de les retenir par cœur. De même pour les sermons : les prédicateurs apprenaient eux-mêmes plus facilement des sermons en prose rimée, et les auditeurs en devaient assez aisément retenir des passages.
Puisque la prose rimée a été si souvent employée aux douzième et treizième siècles pour les sermons écrits, on peut se demander si le S. H. S.,, qui est en prose rimée, n'est pas à classer à la suite des sermonnaires. On verra plus loin qu'il doit avoir été écrit par un docteur de l'Ordre des Prêcheurs. Or, justement, il présente certains des caractères du sermon latin écrit, tel que Font compris les prédicateurs du Moyen Age. La prose rimée est un de ces caractères. La péroraison qui termine chaque chapitre en est un autre. Cette péroraison, dans le Spéculum proprement dit ('), consiste en deux vers commençant parles mots o bone Jesu et terminés par le mot amen; elle résume le chapitre et en tire la leçon édifiante : ainsi, à la fin du chapitre VII, qui est consacré à l'Incarnation :
0 bone Jesu, da nobis tuam incarnationem ita venerari, Ut poculo fontis vitcTe in œternum mereamur satiari ! Amen.
La péroraison est autre dans les trois opuscules qui forment les trois derniers chapitres : chaque développement sur Tune des sept stations de la Passion, ou sur l'une des sept Tristesses ou des sept Joies de la Vierge, se termine invariablement ainsi :
Quod nobis omnibus prœstare dignetur Dominus noster,
[Jésus Christus,
Qui cum Pâtre et Spiritu Sancto est in perpetuum bene-
[dictus ! Amen.
Le nobis et le noster semblent bien indiquer une oraison à
(•) Prologue, ch. II-XLII. Par exception, le ch. I n'a pas de péroraison. (•-) Il faut rétablir, dans notre édition du Spéculum, ce mot amen à la ûn de chaque péroraison.
prononcer en commun. Relisons maintenant ce que dit Lecoy de La Marche sur la péroraison des sermons du treizièmq siècle : « Après avoir dégagé de son récit une conclusion pratique, le prédicateur termine ordinairement par une nouvelle prière, indiquée dans les manuscrits tantôt par le mot rogabimiis, tantôt par une phrase comme celle-ci : Qiiod nobis prœstare dignetiir qui vivit et régnât Deus per omnia sœciila sœciilorum! Amen. Cette formule finale, qui est une tradition léguée par les Pères, est toujours exprimée en latin, même dans les manuscrits français; tout porte à croire qu'elle ne se disait effectivement pas, comme le reste, dans la langue du peuple. On -sait qu'une péroraison à peu près semblable est encore en usage de nos jours ('). »
Un autre caractère du sermon est l'emploi fréquent de la prosopopée et de l'apostrophe : le prédicateur interpelle volontiers son auditoire. Il y a plusieurs de ces apostrophes et de ces prosopopées dans le Spéculum :
XIX, 19. 0 fratres ! si aliquis ex vobis talem alapam sustineret ... XXVI, 29. Quantum putatis, fratres carissimi... XXI, i3. 0 iniqui Judœi, inventores novarum malitiarum...
En somme, on ne se trompera pas en considérant chaque chapitre du Spéculum comme une sorte de sermon en prose rimée, et l'ouvrage entier comme un recueil analogue, à cet égard, au Spéculum ecclesiœ d'Honorius d'Autun (f). Et je ne serais pas surpris qu'il soit arrivé souvent qu'un prédicateur de l'Ordre dominicain, au lieu de composer un sermon original, se soit contenté de lire à ses auditeurs un chapitre, avec ou sans commentaire, du S. H. S. L'auteur même de cet ouvrage semble avoir souhaité et prévu cet emploi de son livre :
X, i5. Propter legentium et audientium utilitatem hic annotabo Et brevi quadam glosula elucidabo,
dit-il, avant de transcrire le Décalogue et de l'expliquer.
[y] La Chaire française au Moyen Age, 2« éd. (Paris, 1886), p. 3o5.
(-) Avec cette différence que le S. H. S. suit l'ordre historique du drame de la chute et de la rédemption, et le Spéculum ecclesiœ, l'ordre du calendrier {Hist. litt. de la France, t. XII, p. 169 ; Mâle, L'Art religieux du treizième siècle, 2e éd., p. 56)-
5. — Quelques manuscrits ne donnent que le texte du Spéculum, sans illustration. Mais ces manuscrits sont l'exception : le plus souvent le Spéculum est orné, comme nous l'avons vu, de 192 dessins ou miniatures. Il résulte du prologue que l'auteur du Spéculum entendait que son livre fût illustré :
In prœsenti vita nihil œstimo homini utilius esse Qiiam Deum creatorem suum et propriam conditionem nosse. Hanc cognitionem possunt litterati habere ex Scripturis; Rudes autem erudiri debent in libris laicorum, id est in picdiris. Quapropter ad gloriam Dei et pro eruditione indoctorum, Gum Dei adjutorio, decrevi compilare librum laicorum.
Ainsi le Spéculum devait être, dans la pensée de son auteur, un livre à images, dont l'illustration, moyennant des explications fournies par les clercs, pût édifier les illettrés. Le Spéculum appartient donc à la catégorie de ces livres à images, destinés à Tédification, auxquels M. Léopold Delisle a consacré une étude si savante ('); mais cette étude, à peu près définitive en ce qui concerne les Bibles historiées et les Psautiers, a laissé de côté le S. H. S. ainsi que les ouvrages congénères, Biblia pauperum, Concordantiœ caritatis, Defensorium inviolatœ virginitatis heatse Mariœ.
In libris laicorum, id est in picturis. Cette théorie, contre laquelle la Réforme a eu le mérite de réagir, remonte à une époque très ancienne du christianisme. Il en faut tenir compte pour expliquer que les catacombes aient été décorées de fresques. L'adversaire des iconoclastes, Nicéphore, patriarche de Gonstantinople, disait au neuvième siècle : « L'image possède sous une forme plus grossière, mais plus expressive, la puissance de l'Evangile {f). » Quod legentibus Scriptura, hoc idiotis prœstat Pictura, écrivait déjà au sixième siècle Grégoire le Grand à l'évêque de Marseille, Sérénus (5). « Le pape Grégoire I,
(1) Livres d'images destinés à l'instruction religieuse et aux exercices de piété des laïques, dans VHist. litt. de la France, t. XXXI,
(2) Cité par Millet, La collection byzantine de l'École des hautes études, p. i.
(3) Et non au reclus Secundinus, comme le dit L. Delisle, dans l'Histoire littéraire de la France, t. XXXI, p. 791 : cf. Greg., Epist. XI, i3, en rapprochant une autre lettre au même Sérénus, Epist. IX, io5, où il est dit : pictura in Ecclesiis adhibetur, ut hi qui litteras nesciunt, saltetn in parietibus videndo legant quse légère in codicibus non valent.
dans son épître à Sérénus, écrit Gilles Boileau Q), disait que les tableaux des peintres étaient les bibliothèques des chrétiens ignorants. » L'abbé Boileau a attribué à Grégoire le Grand le topique des docteurs du Moyen Age, pictarœ quasi libri laicoriirrij qui se trouve dans Honorius d'Autun (^), G. Duranti (5), Pierre le Mangeur (+), Albert le Grand Molanus (^), et bien d'autres. Un opuscule cistercien du treizième siècle (7), composé pour servir aux artistes de manuel de symbolique figurée, s'exprime ainsi : « Notre époque aime trop les peintures pour qu'on puisse les bannir des églises, et personne ne saurait trouver mauvais qu'on les fasse servir de livres pour les laïques (^). » A la fin du quinzième siècle, le Dominicain Michel François dit dans sa Qiiodlibetica decisio de VII doloribiis Marïx (f) : hoc etiam probant antiqiice Ecclesùe pictarœ quasi libri laicorum, in quibus B. Virgo, Filii sui corpus de cruce depositum inter brachia cuni lacrîniis aniplectitur, vocatur in Francia imago B. Virginis de pietate. Un peu plus tard, Érasme reconnaît que non inscite dictuni est picturam id esse illiteratis quod eruditis sunt libri Au commencement du dix-septième siècle, un moine lorrain, le père Julet, Minime, renchérit encore là-dessus : « On dit communément, écrit-il dans ses Miracles et grâces de Notre-Dame de Bonsecours-le£-Nancg ("), que les images sont les livres des ignorans, et je dis que les images sont les livres et des ignorans et des sçavans ». « Nous sommes, par la grâce de Dieu, ceux
(') Histoire des Jlagellans, p. 6 de l'éd. d'Amsterdam, 1782. (-) Hauréau, Journal des Savants, 1884, p. 708.
(ï) Rational, 1. I, chap. III, 5 i • pictara et ornamenta in Ecclesia sunt laicorum lectiones et scripturae.
(") P. L., CXCVIII, i54o : etiani in picturis Ecclesiaruni quse sunt quasi libri laicorum, hoc reprœsentatur nobis. Il s'agit du bœuf et de l'âne dans la représentation traditionnelle de la Nativité.
(5) Sermones, p. 11, éd. Hippolyte de la Croix.
Picturœ dicuntur laicorum et idiotarum libri {De historia SS. Iniaginum II, 2, p. 81 de l'éd. Paquot; cf. p. 67).
(?) Ms. Gheltenham no 11009.
(*) Cité par PrrRA, Spicilegium Solesmense, t. III, p. lxxv, et par Delisle, Histoire littéraire de la France, t. XXXI, p. 214.
(9) Citée dans les Arialecta Bollandiana, 1898, p. 889.
(10) Cité par Molanus, op. laud., II, chap. 54- Paquot, dans sa note sur ce passage (p. i56 de l'édition de Louvain), renvoie à la Vie de D. Le Noblets (Paris, 1668, 80), qui contient de curieux détails sur l'emploi des images pour l'enseignement de la religion aux Bas-Bretons par les missionnaires.
(11) Nancy, 1680, p. 44i-
qui manifestent aux illettrés les miracles opérés par la foi », déclarent fièrement les peintres de Sienne en i353, dans les statuts de leur corporation (^). Ainsi, pour le Moyen Age, l'art était une catéchèse : « Le premier objet qu'il se proposait dans la peinture et la sculpture était l'enseignement (^). » Tout le monde connaît la prière à la Vierge que Villon écrivit pour sa mère :
Femme je suis, pauvrette et ancienne, Qui rien ne sais ; oncques lettres ne lus. Au moustier vois, dont suis paroissienne. Paradis peint, où sont harpes et luths, Et un enfer, où damnés sont bouUus.
L'un me fait peur, l'autre joye et liesse : La joye avoir me fais, haute Déesse !
Cahier a extrait du catéchisme en usage vers 1700, au temps de Fénelon, dans le diocèse de Cambrai, ce passage caractéristique : « Demande. A quoi pensez-vous en disant votre chapelet pendant la messe? — Réponse. A quelque chose que Notre-Seigneur ou Notre-Dame ont faite étant au monde, ou bien à quelque image que je vois devant moi à l'autel, aux parois, aux verrières... » (5).
(") MiLANESi, Docutiienti per la storia deW arte Senese, t. I, p. i.
(2) Renan, État des Beaux-Arts au quatorzième siècle, dans Le Clerc et Renan, Histoire littéraire de la France au quatorzième siècle, t. II, p. 254-
(3) Vitraux de Bourges, préface, p. ii.