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Etude sur le théâtre de Marie Joseph Chénier

La gloire poétique de Marie-Joseph Chénier est aujourd'hui bien pâle à côté de celle de son frère André. C'est surtout par le poète des Idylles et des ïambes que le nom des Chénier est resté familier et cher au public lettré. La postérité, dans son admiration — forcément tardive — pour l'œuvre (1) inachevée d'André, a semblé le récompenser de n'avoir point sacrifié le culte pur et désintéressé des Muses à l'impatient désir d'une hâtive renommée : elle s'est montrée au contraire assez dédaigneuse pour la gloire — si vite usurpée — de Joseph Chénier. Car Joseph Chénier était célèbre, alors que son frère, — son aîné, — n'avait encore rien publié de ses vers (2) ; et lorsque André mourait sur l'échafaud, à peu près ignoré comme poète (3), — Marie-Joseph avait rempli la scène du bruit de ses succès.

C'est par le théâtre, en effet, que Joseph Chénier avait conquis sa rapide célébrité. Il n'a pas été seulement, — mais il a voulu être avant tout — un auteur dramatique. L'épître et la satire, l'ode et l'élégie, le

(1) On n'en connut, avant 1819, qu'un très petit nombre de fragments.

(2) Charles IX parut en 1789 : les premières et seules pièces de vers qu'André ait publiées furent l'Ode sur le serment du Jeu de Paume, en 1791, et l'Hymmc sur le triomphe décerné aux Suisses de Châteauvieux, en 1792.

(3) Son talent poétique n'était guère connu que de quelques amis : Palissot, en 1788, lui consacrait, — à la suite d'un long article sur Marie-Joseph, — quelques lignes, très élogieuses d'ailleurs, de ses Mémoires littéraires.

conte et le discours en vers, — presque tous les genres de l'ancienne poétique sont représentés dans son œuvre (1): mais le théâtre en fut la partie la plus importante, dans sa propre opinion comme dans celle de ses contemporains. Ses débuts, en ce genre même, avaient été assez mal accueillis, mais son Charles IX fonda en un jour la notoriété de son nom.

Toute sa carrière, de poète et d'homme public, peut être saisie à travers la succession de ses tragédies. Son rôle politique, à la Convention et au Conseil des Cinq-Cents, prolongea celui qu'il s'était déjà donné comme auteur de Charles IX et de Caïus Gracchus ; l'inspiration des hymnes par lesquels il célébra les fêtes ou les victoires des années sanglantes et héroïques se retrouve dans son Timoléon ; les plus beaux vers de l'Essai sur la satire, avec l'Elégie de la Promenade, peuvent servir de poétique préface à son Tibère.

Voltaire avait adap lé la tragédie à l'esprit philosophique du xvrii^ siècle : Chénier l'accommoda aux passions politiques de l'époque révolutionnaire. Sans ouvrir le genre tragique à « la tragédie qui courait les rues (2i », il a voulu, il a prétendu être le poète de la Révolution, — et il l'a été en effet, plus qu'aucun autre, par son théâtre aussi bien que par ses hymnes, ae Charles IX à Timoléon. Ni Arnault avec son Marins et sa Lucrèce , ni Legouvé avec son Epicharis et son Fabius , ni les auteurs de hasard comme celui qui fit jouer sur la scène de la Comédie- Française un grand drame en prose sur la prise de la

(1) On y trouve des fragments, plus ou moins étendus, de poèmes épiques ou didactiques projetés.

(â) Selon le mot de Ducis dans une lettre à son ami Vailier. — Arnault, dans ses Mémoires, attribue le même mot à Lemierre, en 1793.

Bastille (1), ne peuvent lui disputer cette qualité. Il y eut, dans les années où se représentaient Caïus Gracchus, Fénclon, ÏY??io/(''oh, tout un débordement de productions dramatiques où se manifesta plus de vie, peut-être, que dans les œuvres compassées et solennelles de Marie-Joseph Chénier ; mais cette verve populacière est restée absolument dénuée de génie: elle n'a jamais atteint, même de loin, le degré où le théâtre commence à être de l'art. Sous une forme qui resta trop asservie à de vieilles conventions, la tragédie de Joseph Chénier fut pour ainsi dire l'équivalent littéraire et noble du théâtre» sans-culotte ». Elle aurait gagné, sans doute, à se laisser pénétrer plus largement par le souffle populaire qui l'enveloppait : mais Chénier, plein de respect pour l'ancienne dignité du genre, ne voulut « démocratiser » la tragédie que par ses opinions. Sans consentir à «travailler pour le peuple (2) », il fut cependant, par son théâtre même, en communication avec l'âme des masses. Sa tragédie de Charles IX eut en elles un écho : grâce à lui les « patriotes » des faubourgs comprirent lorsqu'on leur parla de « Médicis-Antoinette (3) » et d'une « Saint- Barthélémy de patriotes ». Le peuple qu'il mit en scène

(1) La Liberté conquise ou In Bastille renversée, « dramehéroïque - en 5 actes, représenté pour la première fois le 4 janvier 1791 au « Tliéûtre de la Nation » (Comédie-Française). — Cette pièce était de Harny, auteur obscur et alors sexagénaire dont on ne peut guère citer qu'une pastorale jouée quarante ans auparavant.

(2) Go sont les termes d'un reproche qu'il faisait à Sliakspeare dans r « Épître dédicatoire » de sa tragédie de BriUus et Cassiiis (1788).

(3) C'est ainsi que Marie-Antoinette est appelée couramment, en 1792, dans le journal intitulé les Révolidions de Paris. (V. les n°" du 23 février-3 mars, du 4-11 août.) Le 10 août fut « le massacre de la Saint-Laurent, commandé par Louis XVI > ; la cour avait voulu en faire <■ une seconde Saint-Barlhélemy ». (V. les Révolutions de Paris, H"' du 4-11 août, et du 25 aoùt-1"' septembre 1792.)

comme personnage coUeclif, dans son Omis Gracchus, avec des frémissements d'émeute, n'était qu'une bien va"-ue image de la foule redoutable dont Chénier -put voir passer maintes fois les colères soulevées ; mais cette foule, cependant, s'y reconnut. Le cadre d'un sujet grec ou romain n'empècbait point le poète d'être compris d'elle. Jamais l'antiquité classique ne fut plus populaire qu'à cette époque. Les béros^jies Républiques antiques, sans cesse évoqués à la tribune des clubs ou des grandes assemblées, alternaient avec les héros du jour sur les scènes les moins littéraires : lajournée de Marathon ou la reprise de Toulon, l'héroïsme de Scévola ou celui du jeune Bara, intéressaient également les amateurs de « faits historiiiues et patriotiques » (1).

Après avoir été l'auteur tragique le plus applaudi durant la période d'efiervescence révolutionnaire, Chénier ne put donner que pour la postérité la vraie mesure de son talent, dans une des tragédies qu'il composa sous l'Empire. D'autres, parmi ses nouveaux émules (2), purent avoir des initiatives littéraires plus hardies ; ils eurent, en tout cas, plus de bonheur, puisque leurs pièces purent paraître à la scène; mais aucun d'eux, pas même l'auteur des Templiers, n'a laissé une œuvre de la valeur de Tibère (3).

Ainsi ce poète, dont aucun ouvrage n'est demeuré à la scène, garde pourtant ce mérite de représenter mieux

(1) V. sur les pièces ainsi intitulées et leurs sujets, les ouvrages sur le théâtre de la Révolution (indiqués dans notre notice bibliographique).

(2) Lemercier, par exemple.

(3) M. Villemain (v. son Tableau de la littérature du xvino siècle, 52" leçon) comptait cette tragédie de Tibère « parmi les meilleures productions du siècle » (il parlait ainsi en 1827) et ajoutait qu'elle <• devait assurer au nom de Chénier une gloire durable ».

qu'aucun autre, à l'une des dernières phases de sa longue et brillante histoire, un des genres les plus importants de notre littérature. Par lui a été donnée la' tragédie la plus célèbre de la Révolution ; la plus forte ^ des tragédies qui aient été composées sous l'Empire fut écrite par lui ; c'en est assez pour donner quelque intérêt à l'étude de son théâtre. Son Tibère, d'ailleurs, ne lui assure pas seulement une supériorité parmi les auteurs tragiques qui furent ses contemporains : si l'on met à part les chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine avec les meilleures pièces de Voltaire, il ne reste pas dans l'histoire de la tragédie française beaucoup d'œuvres qui soient à la hauteur de cette composition inspirée de Tacite. Et le mérite — même diversement apprécié — d'un tel ouvrage, couronnant l'effort varié de toute une carrière, doit suffire pour que l'on n'oublie pas, à propos des autres pièces de Joseph Chénier, celte très équitable parole du plus grave des critiques modernes (1) ; œ La critique peut parler sévèrement des tragédies médiocres, en les comparant à l'idéal ; mais, dans sa sévérité pour ro:'uvre, elle doit faire sentir son estime pour l'ouvrier, et ne jamais perdre de vue ce qu'il faut de mérite même pour ne pas réussir, et tout ce qui sépare le talent de produire du talent déjuger. »

(1) M. Nisard, dans son Histoire de la littérature française (à propos des poètes tragiques du xviii= siècle).

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