Dix-neuvième gravure de la suite Vie de la Vierge
Toutes ces études, à l'exception des trois derniers numéros, sont faites au pinceau sur un papier bleuté ou verdâtre préparé par Tartiste même. Les lumières y sont indiquées par des rehauts blancs. Jamais Durer n'a rien produit de supérieur. On reconnaît dans la facture de ces dessins, comme dans la composition du tableau d'autel, la pleine maturité du génie du dessinateur et ce qu'on pourrait appeler sa seconde manière^ celle des belles
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années de iSoy à I520^ Durer joint à sa sûreté de touche, à sa précision et à sa facilité ordinaires, un charme tout nouveau, qui se révèle surtout dans la belle et douce figure de T Apôtre n^ lo et dans ses merveilleuses études de draperies. Celles-ci trahissent fortement le séjour en Italie.
Durer abandonne les plis cassés, durs et tourmentés de Técole primitive allemande pour Pample et majestueuse draperie de Fart italien. Au lieu de tomber verticalement avec roideur en se heurtant d'une façon brusque, les plis des costumes portés par Dieu le Père, le Christ et les apôtres, suivent avec une large aisance le mouvement du corps.
Nous sommes d'autant plus heureux de donner tous ces facsimilé que Durer ne nous a laissé à propos d'aucune de ses œuvres un pareil ensemble d'études. Jointes aux lettres que Ton va lire, ces pièces forment un historique complet du Tableau d'autel de Heller^ et nous consolent, autant qu'il se peut, de la destruction de l'œuvre originale.
I . On peut en effet distinguer dans la carrière de Durer trois périodes nettement différentes : i^ depuis ses premiers essais jusqu'à son voyage à Venise, i5o5; 2<* depuis iSoy jusqu'à son départ pour les Pays-Bas (c'est la plus brillante); Z^ depuis le voyage aux Pays-Bas jusqu'à sa mort, i528.
'œuvre de Durer n'a pas besoin de panégyrique; mais si l'artiste s'impose à l'admiration, il n'en est pas de même de l'écrivain. Les lettres à Heller ne répondront peut-être pas à l'attente du lecteur, oc Vous penserez bien, dit-il à son ami Pirkheimer, que j'ai passé mes journées à d'autres choses et que j'ai négligé l'art de l'éloquence; je vous prie instamment de faire plus attention au fond qu'aux belles paroles ' . » Il répète souvent : « Lisez ma lettre selon le sens, » c'est-à-dire : occupez-vous des idées et non de la forme. Les lettres à Heller, il faut le dire, sont avant tout et presque exclusivement des lettres d'affaires; on n'y doit point chercher l'émotion de l'artiste, l'amour passionné du beau, l'esprit de critique. Le style en est sec et sans chaleur, comme celui du Journal de voyage aux Pays-Bas. Durer
I. Projet d'une préface du Traité des proportions du corps humain (Bibliothèque de Dresde).
TETE DE L'APOTRE Ô Musée Britannique
parle-t-il d'un grand maître, de Michel-Ange ou de Van Eyck, il le fait sans aucun enthousiasme, sans avoir Tair de se douter que leurs travaux seront Tobjet d'une étemelle admiration.
Il n'est guère plus expansif lorsqu'il s'agit de lui-même. On aimerait à mieux découvrir dans ses lettres le sentiment qui a inspiré ses ouvrages, l'état de son esprit lorsqu'il en a tracé la première ébauche, les joies pénibles de l'enfantement, et, une fois le travail achevé, le légitime orgueil du triomphe. Durer, sans doute, se passionne peu à peu pour son œuvre; à mesure que sa conception prend la forme qu'il a rêvée, il s'éprend pour elle de ce paternel amour si naturel à tout créateur; mais il s'exprime tantôt avec une froide indifférence, tantôt avec une naïveté enfantine. Il a d'autres soucis : il se plaint que le salaire du travail soit insuffisant, les matériaux chers, le bleu d'outre mer hors de prix; il regrette le temps qu'il passe, qu'il perd même, à tel ou tel tableau; il se repent d'avoir demandé un prix trop modéré : il sera en retour; il supplie presque l'acquéreur d'ajouter quelques florins à la somme convenue; sans vouloir se dégager de sa promesse, il fait appel à la générosité et à la justice de Heller : « Je suis persuadé que, si je vous avais promis un travail de dix florins et qu'il m'en eût coûté vingt, vousmême ne voudriez pas me laisser subir cette perte... Il est peint avec les meilleures couleurs que j'aie pu trouver... On veut me donner 400 florins d'un tableau fait avec le même soin * . »
I . Ce n'est point avec Heller seul qu'il avait de ces déceptions. Déjà le tableau des Couronnes de roses, vendu à la corporation des marchands de Venise, et le Martyre des dix mille Chrétiens^ peint pour l'Électeur de Saxe, avaient mal payé sa peine : c J'y ai travaillé, dit-il en parlant de ce dernier tableau, près d'une année entière, et je n'ai pas grand profit, car il ne m'est pas payé plus de 280 florins rhénans; on y mange presque autant. >
Il ne tarit pas sur ce sujet : « Je ne puis achever une pareille œuvre pour une rétribution de i3o florins rhénans; ce serait un préjudice pour moi, à cause des grandes dépenses et de la perte de temps. » La chose lui tient au cœur, il y revient dans la même lettre : a Si on m'offrait 400 florins pour le même objet, je ne Tentreprendrais pas; je ne saurais y gagner un liard; cela demande trop de temps. » Plus il avance dans son travail, plus il se plaint de Tinsuflisance du salaire : ce Le panneau ne sera pas estimé au-dessous de 3oo florins; je ne voudrais pas accepter le triple de la somme promise pour en faire encore un pareil, car je m'y oublie, j'éprouve des pertes, et je ne recueille que votre ingratitude. j> A ce moment on est bien près d'une rupture -, mais Heller devient plus humain; il se laisse, non sans une longue résistance, attendrir par les supplications de Durer; il promet, si le tableau lui plaît, un supplément de 70 florins. Cependant Durer ne paraît pas encore complètement rassuré; il craint que Heller ne soit pas un juge compétent, ou qu'il ne manque de franchise et ne se dise mécontent du tableau pour n'avoir pas à payer le supplément convenu.
Il pousse plus vivement son avare acheteur et ne se lasse point de lui répéter que, même avec cette augmentation de prix, l'œuvre est peu payée, ce Vous devez avoir foi en ma sincérité quand je vous dis que je ne voudrais pas faire un semblable tableau pour moins de 400 florins, et voilà pourquoi, même si je reçois de vous ce que j'ai demandé, il n'en est pas moins vrai que pendant un si long temps il y a plus de frais d'entretien. Vous pouvez imaginer quel est mon bénéfice. » Et encore : ce Je
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puis vous dire en toute vérité que, vu le prix que vous m'avez fait pour le tableau, j'y ai mis de ma poche, car en gagnant un et en mangeant trois, je n'irai pas bien loin. » Même le tableau fini, Durer se rappelle avec amertume toute la peine qu'il lui a coûtée : « Je veux désormais me contenter de ma gravure. Si j'avais pris ce parti plus tôt, je pourrais aujourd'hui être plus riche de i ,000 florins. »
Heller céda moins peut-être aux prières qu'aux menaces : fatigué de cette lutte. Durer semblait disposé à rompre le marché, a Puisque vous vous acharnez, écrit-il enfin, à vouloir me défier de garderie tableau, eh bien ! alors, j'accepte, et avec plaisir.» Et il ajoute, non sans quelque malice : « Je suis sûr d'en tirer 100 florins de plus que vous ne m'en donneriez. » Heller eut peur et paya.
A côté de ces soucis pécuniaires, qu'explique la pauvreté du grand peintre, on est heureux de rencontrer la fréquente expression d'un vif désir de bien faire; Durer veut se surpasser lui-même; quelque peu de profit que lui promette son œuvre, il tient à la rendre digne des connaisseurs : « Il est possible que tel amateur d'art n'en soit point content et lui préfère un tableau de paysan, je ne m'en soucie pas; je ne recherche que l'éloge des gens entendus... Sachez qu'autant que Dieu m'en donnera les moyens, je ferai quelque chose que peu de gens pourraient faire. » Que de soins pour atteindre à cette perfection désirée! Il s'interdit tout autre travail : « Je n'aime pas à entreprendre trop de choses à la fois pour ne pas être tourmenté. . . Apprenez que j'aurai fini dans quinze jours mon travail pour le duc Frédéric, que je commencerai aussitôt votre tableau et
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n'entreprendrai pas d'autre peinture qu'il ne soit achevé, selon ma coutume. » Jusqu'au dernier moment il insiste sur les soins exclusifs qu'il apporte à son triptyque : « Sachez que j'ai constamment travaillé à votre tableau avec la plus grande ardeur; cependant je ne pourrai l'achever avant la Pentecôte, tant je mets de soin à toute chose. .. Je puis vous écrire en toute sincérité que j'ai travaillé à ce panneau courageusement, sans m'interrompre et sans avoir pris en main aucun autre travail. Sans doute, j'aurais pu l'achever depuis longtemps si j'avais voulu travailler à la hâte. » Il se complaît dans son œuvre, et la met, avec une orgueilleuse bonne foi, au-dessus de ses autres productions : « Je n'ai de toute ma vie commencé aucun travail qui m'ait plu à l'égal de votre tableau que je peins maintenant... J'ai bien reçu votre dernière lettre dans laquelle vous me recommandez de bien soigner votre tableau, ce que je compte faire de mon propre mouvement. . . Personne, excepté moi, n'osera y donner un seul coup de pinceau. » Il proteste de son zèle avec un accent de sincérité qui n'est point suspect : ce J'ai mis à votre tableau une constante application. » Il veut y donner tout le temps nécessaire : a Je n'oserai m'engager à avoir peint le panneau du milieu, du commencement à la fin, en moins de treize mois... La chose, vous le savez, ne permet pas qu'on se presse-, il y a beaucoup de travail, et je ne veux pas en rabattre. »
Ces préoccupations ne lui font point oublier les détails matériels. Le panneau a été mis en état par l'apprêteur; Durer l'esquisse en deux tons, puis il l'ébauche en cherchant la couleur définitive. Ce ne sont là que les préliminaires; alors commence le grand travail : il superpose les glacis pour arriver à la trans-