Etude sur "Les anciens canadiens" [microforme]
Il s’agit du livre de Philippe-Aubert de Gaspé, de l’œuvre la plus Populaire peut-être qu’il ÿ ait dans notre littérature canadienne, Nulle part nos anciens n'ont été mieux racontés, decrits, photographiés et ressuscités: et s’il n'est pas nécessaire que la critique rappelle ce livre à l'attention et à la sympathie du public, peut-être n'est-il pas inopportun qu’elle essaie d'en préciser la valeur, et de définir, à l’aide des documents qu'il nous fournit, l'esprit qui l’a conçu. Ni le livre qui s’imprime toujours, ni l’auteur que l’on appelle encore très poliment Monsieur de Gaspé, ne veulent mourir, et c’est donc un sujet d'étude qui offre quelque intérêt que de rechercher et d'expliquer le pourquoi de cette si active survivance,
On se souvient du sujet traité, et du thème sur lequel broda le
romancier.
Jules d'Haberville et Archibald Cameron of Lochiel Arché, comme on l'appelle familièrement—sont des amis de collège que la camaraderie a rendus frères. Arché est un orphelin des montagnes de l'Ecosse: fils d’une mère française qu'il perdit dès l’âge de quatre ans, et d’un chef de clan qui périt dans cette désastreuse bataille de Culloden où s’abîma pour jamais l’indépendance de l'Ecosse, il fut recueilli par un oncle maternal, un jésuite, qui l'envoya à Québec, au Collège des Pères de la Compagnie. Jules estime Arché pour ses malheurs, il l'aime pour son âme franche et loyale. Quand arrivent, chaque année, les grandes vacances, il l'amène avec lui au manoir paternel de Saint-lein-Port-loli, où l'enfant est accuelli comme l'enfant du foyer.
Au printemps de 175%, Jules, qui a du sang de soldat dans les veines, s'en va commencer en France sa carrière militaire. Arché retourne en Angleterre, où il prend du service. Mais la guerre est déclarée entre les deux grandes nations, et elle ramène au Canada, sous des drapeaux ennemis, les deux frères. Arché, qui ne peut trahir son roi, exécute les ordres les plus cruels, et il est en proie aux déchirements de sa conscience. C’est lui qui incendie le manoir des d’Haberville. 11 devient odieux à ses anciens bienfaiteurs.
Sec. 1., 1906. 6
Jules, qui sait les devoirs austères de la vie militaire, se réconcilie le premier avec Arché. Mais ce ne fut que plusieurs années après la cession, que le malheureux lieutenant de Montgomery put rentrer en grâce au manoir reconstruit des d'Haberville.
Pour seller d’un serment solennel et sacré ce nouveau pacte d’alliance, Arché demande à Blanche sa main. Tous deux sont épris l’un de l'autre, mais Blanche sacrifie encore une fois sa passion à sa dignité, et elle refuse d'épouser celui qui fut l'incendiaire de sa maison.
Jules prend pour femme une jeune Anglais: qu’il a connue sur le vaisseau qui le ramena au Canada. Il continue, au manoir des d'Haberville, entre ses parents devenus vieux, l'oncle Raoul et Blanche, les traditions hospitalières de sa famille. Et plus tard, quand bien des années eurent passé sur les amours de Blanche et d'Arché, et les eurent transformés en une pure amitié fraternelle, Arché vint lui aussi reprendre sa place au foyer des bienfaiteurs de sa jeunesse.
Tei est le plan, ou le dessin très simple, peu compliqué de la trame du livre de M. de Gaspé. Et c'est à propos d'un pareil livre qu'on à pu se demander s'il était vraiment un roman, s'il n'était pas plutôt une série de tableaux historiques, ou bien encore s'il ne constituait pas pour nous, Canadiens, une première ébauche, l'esquisse d'une épopée nationale. Pourquoi les .Hnciens Caundiens ne seraient-ils pas tout cela, et tout à Ja fois? Le roman ne peut-il pas être une véritable épopée, et l'épopée n'est-elle pas à son tour de l'histoire?
Aussi bien, d’ailleurs, y a-t-il dans l'œuvre de Gaspé tous les éléments, sauf les vers, tous les inyrédients qui entrent dans la confection d’une épopée. C’est une chanson de geste en prose qu'a écrite Fauteur des Anciens Canadiens; et il y a enfermé et mêlé l'histoire et la légende; il y a raconté des actions héroïques et les drames non moins
poignants de la conscience; il y a introduit le merveilleux sans lequel il
paraît que ne peuvent subsister les œuvres épiques: il x a fait apparaître un amour trop discret peut-être pour que le roman s'en puisse contenter, mais qui ne laisse pas de rappeler ces sourires mêlés de larmes qui traversent l’Iliade, ou cette passion vive et contenue, qui n'éclate que pour mourir à la fin de {a Chanson de Roland. Et si vous ajoutez à tout cela la couleur solide et fraîche des paysages, le stvle tout émaillé et garni des expressions de nos bonnes gens, très simple, familier, sans apprêt, que l’auteur a jeté comme une draperie canadienne sur les pages de son livre, ne trouverez-vous pas qu’il y a là vraiment tout ce qu’il faut pour faire de M. de Gaspé, non pas, sans doute, l’'Homère des Canadiens, ni leur Turoldus, mais peut-être bien le conteur naïf et le plus charmant
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des choses de leur passé, l’évocateur le plus puissant des mœurs et d’une civilisation à peu près déjà disparus, et pour cela même le chantre vraiment épique d’une phase merveilicuse de leur histoire?
Nous le tenons de M. de Gaspé lui-même, c'est d’abord pour faire de l’histoire qu'il écrivit son livre, et se fit auteur à l'âge de T5 ans. Et c’est le mouvement littéraire de 1860 qui orienta de cette façon l'esprit du vivillard. Les Soirée Cantdiennes, que fondèrent en 1861, Joseph Charles laché, le docteur Hubert Larue et l'abbé Casgrain, avaient pour épigraphe cette parole de Charles Nodier: ‘“ Hâtonsnous de raconter les délicieuses histoires du peuple avant qu'il les ait oubliées.” L'année précédente l'abbé Casgrain avait luimême publié les Légendes, qni furent son entrée très bruyante
et très applaudie dans les lettres canadiennes. M. de (Gaspé
les lut sans doute avec avidité, ces légendes qui avaient couru
les campagnes de la Rivière-Ouelle, et elles firent s'éveiller au fond de son esprit tout un jmonde d> vieux et chers souvenirs. Mais il entendit surtout comme un appel fait à lui-même le mot de Charles Nodier que répétaient chaque mois à leurs lecteurs Les Soirées Canadiennes, ct il entreprit done de raconter à son tour, avant de descendre dans la tombe, les histoires et les légendes qui avaient enchanté sa vie et sa mémoire,
Il était né en 1786, vingt-six ans seulement après les guerres de la conquête ; il avait done recucilli sur les lèvres mêmes des derniers défenseurs de la Nouvelle-France le récit de leurs actions. Par son père et par sa mère, il se trouvait être presque le contemporain, et il fut luimême le témoin de ces mœurs anciennes qui caractérisaient la vie de nos pères, avant 1360, et pendant les dernières années du dix-huitième siècle, C’était donc à lui de parler avec toute l’autorité de ses soixante-quinze ans; c’était à lui de “raconter les délicieuses histoires du peuple canadien avant qu'il les oubliàt.” Les autres, les jeunes, ne pouvaient guère recevoir que de la bouche des vieillards ce secret du passé. Et puis, encore, n'v aurait-il pas un intérêt puissant à voir cet homme qu’entrainait déjà dans son flot le courant irrésistible des habitudes nouvelles, essaver de se reprendre aux vieilles traditions et de montrer et découvrir à l’œil des contemporains qui étaient ses fils, les mœurs et la vie d’une autre époque et d’un autre siècle ?
Au surplus, les anciens souvenirs de M. de Gaspé étaient situés dans un recul assez lointain pour qu’ils fussent déjà tout pénétrés de poésie, et enveloppés de merveilleuses légendes. Et ce serait donc tout ensemble
de la réalité et de la fantuisie, de la vérité et de la fiction, qui alterneraient dans ces pages offertes aux petits enfants des soldats de 1760, et qui les feraient bien vite ressembler, ces pages ingénues, à ces naïfs récits d'Hérodote qui enchantaient l'imagination des fils des vainqueurs de Salamine, C’est donc dans le véritable mirage où se bercent les souvenirs des vieillards, c’est presque déjà dans une lumière d'épopée que M. de Gaspé, tout comme l’auteur des IListoires, pouvait placer et laisser’ repaser les personnages, les événements qui remplissent son livre, toutes ls choses qui furent la grandeur et la force des anciens Canadiens.
Dans ce lointain fantastique, M. de Gaspé aperçoit la petite et Ja gramde histoire; et s'il s’inquiète de nouÿ révéler l’une et, l’autre, il est bien visible qu’il incline plus volontiers vers la petite, ou, si l’on aime mieux, vers celle qui se fait chaque jour et se compose des habitudes et des mœurs, et des vertus et des actions obscures d’un chacun. Au lieu que dans l’épopée classique, ce sont les rois et les princes, les chefs d’armées ou les preux chevaliers qui remplissent tout le poème de la majesté de leurs nows, du bruit de leurs querelles et du cliquetis de leurs armes, ei c'est l’homme du peuple, c'est l’habitant canadien, et le seigneur de village ou le jeune lieutenant qui agitent à chaque page leur modeste mais vive et originale silhouctte. C'est l’épopée des humbles que veut écrire l’auteur ues Anciens Canadiens, je ne sais quel souffle démocratique et populaire passe et circule à travers les pages de cette œuvre. M. de Gaspé nous invite lui-même à bien voir dans son livre une image réelle et authentique de la société de nos gens d'autrefois. Il affirme que tout ce qu’il rapporte des mœurs anciennes est véridique, et il commente par des notes abondantes ct toutes personnelles qu’il ajoute à son roman, tels détails ou telles assertions qui pourraient paraître fantaisistt . Et ce n’est pas l’un des moindres plaisirs du lecteur que celui de se sentir tout d’abord en pleine vie réelle, et de pouvoir se reposer toujours avec sérénité sur la bonne foi et la véracité de l’auteur.
Cest, au premier plan, le tableau de la vie du seigneur et de l’habitant canadien qre dessine et peint M, de Gaspé. Or, la vie seigneuriale qu’il reconstitue n’est pas autre que celle que l’on faisait au manoir de son père à Saint-Jean-Port-Joli, Le manoir des d'Haberville, c’est, en effet, celui des de Gaspé, et c’est donc dans la maison même où fut élevé et où a grandi l’auteur, c’est au foyer où on l’initia aux vertus patriarcales de sa famille qu’il nous introduit. Autour du manoir, M. de Gaspé groupe les braves censitaires : et c’est la cordialité des relations mutuelles, l’affabilité du seigneur, le respect et le dévouement des bonnes
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gs, c’est par-dissus tout l'esprit chrétien qui anime, vivifie, élève toutes ces humbles existences, que M. de Gaspé se plaît à préciser et à célébrer.
Il faudrait ici pouvoir assister aux réunions de faxnille dans le calon du manoir, aux excursions dans les champs ou sur les grèves de Saint-Jean-Port-Joli ; il faudrait relire le chapitre qui est consacré à la fête du mai que l’on a planté dans le pare de M. d'Hab:rville, et signaler les joyeuses agapes où seigneurs et censitaires, groupés autour des inêmes tables, fraternisent dans la plus franche gaieté, et font chanter sur leurs lèvres les populaires refrains de la Nouvelle-France. Il serait aussi plaisant d'entendre raconter les bonnes histoires qui sont les délicieux ec variés entremets de ces repas familiers, et par exemple celles que raconte le capitaine Marcheterre, pendant le souper que l’on prend à Saint-Thomas, chez le seigneur, M. de Beaumont, et toutes ces escapades dont fut coutumière et bien charzée l’enfance aimable et très active de monsieur Jules.
L'abondance copreuse et grasse, la gaicté vive ci enjouée, la politesse toute cordiale et simple, voilà ce qu£ faisait le charme des festins du bon vieux temps, et de ces pantagruéliques repas, que Jules décrit à Arché,! et que se donnaient les uns aux autres, pendant les longs mois d'hiver, les habitants de nos campagnes.
M. de Gaspé regrette que tout cela soit déjà en train de disparaître dans le faux éclat du luxe qui nous envahit, et c'est après avoir raconté les fêtes de farnille auxquelles donna lieu le retour de Jules au foyer paternel, et fait assister le lecteur aux jeux et divertissements bruyants mais honnêtes qui suivaient le repas, qu'il écrit avec un accent de patriotique uristesse:
* Heureux temps où laccueil gracieux des maîtres suppléait au luxe des meublis de ménage, aux ornements dispendieux des tables, chez les Canadiens ruinés par la conquête! Les maisons semblaient s'élargir pour les devoirs de l’hospitalité, cynme le cœur de ceux qui les habitaient !” ?
En dehors de la table, et des réunions joveuses de l'amitié. l'habitant canadien est appliqué à son devoir, et sous le costume rustique et pittoresque que décrit plus d’une fois M. de Gaspé, il remplit avec courage et avec entrain sa tâche quotidienne: il fait modestement et très censcieneieusement cette petite histoire, qui est bien l'histoire vraie et toute belle de son pays.
Cette petite histoire s’agrandit, d'ailleurs, d'elle-même: et selon les
mouvements généreux et héroïques des âmes populaires, elle élève par- Ps
1 Page 121 de la première édition, 1863. Nous renverrons toujours le lecteur À cette édition.
: Page 330.
TP SOMME PE SSP mn
fois jusqu'à la hauteur des grands drames, et de la plus héroïque épopée. Souvenez-vous de cette scène inoubliable et si angoissante de la débâcle, à Saint-Thomas de Montmagny. C’est au moment où Jules et Arché, qui retournent du collège au manoir, arrivent au village de Saint- Thomas, La cloche de l’église sonne à toute volés, eë appelle au bord de la rivière, du côté de la chûte, toute la population inquiète et atFolée. Là, un homme, qui avait voulu traverse: la rivière en voiture, le malheureux Dumais, est aux prises avec la glace qui se brise, qui s'effondre. Déjà de hardis sauveteurs se risquent au secours du naufragé. Le péril est d'autant plus grave, que la débâcle de la rivière peut s'effectuer d'un moment à l’autre, et pousser avec une force irrésistible vers la cataracte et vers la mer sauveteurs et victime. Et, en effet, pendant que l’on cherche à opére: le sauvetage, “un mugissement souterrain, comme le bruit sourd qui précède une forte secousse de tremblement de terre, seml'e parcourir toute l'étendue de la Rivière-du-Sud, depuis son embouchure jusqu’à la cataracte d'où elle se précipite dans le fleuve Saint-Laurent. A ce mugissement souterrain succéda aussitôt une explosion semblable à un coup de tonnerre dans le lointain... Ce fut une clameur immense. La débâcle! la débâcle! Sauvez-vous! sauvez-vous! s'écrièrent les &jr ctateurs sur le rivage.
“ En effet, les glaces éclataient de toutes parts, sous la pression de l'eau qui, se précipitant par torrents, envahissait déjà les deux rives. TI s’en suivit un désordre affreux, un bouleversement de glaces qui s'amoncelaient les unes sur les autres avec un fracas épouvantable, et qui. après s'être élevées à une grande hauteur, surnageaient où disparaissaient kous les flots. Les planches, los madriers sautaient, dansaient, comme s'ils eussent été les jouets de l'océan soulevé par la tempête. Les amarres et les câbles menaçaient de se rompre à chaque instant.” *
Ce fut pendant ces scènes indeseriptibles de confusion, où la plus vive anxiété, l'espérance et l'angoisse secouaient tour à tour les spectateurs, que Jules et Arché arrivèrent au rivage: et l'on sait comment Arché, n’écoutant que son vaillant cœur, s'élança, le: reins ceinturés d'une forte amarre, dans la rivife, et comment, se laissant emporter par les flots déchaînés, il s'en alla recueillir, au vieux trone de cèdre où il s'était eramponné, mais que les glaces menaçaient à chaque instant darracher, l’infortuné Pumais,
Ce sauvetage héroïque constitue l'un des chapitres les mieux écrits, et les plus fortement conçus de toute leuvre de Gaspé. Le monve ment de: foules, des glaces et des eaux y est décrit avec une telle am-
pleur et variété, qu’une vie intense déborda de ces pages, et que nulle
part ailleurs, dans ce livre, on ne voit l'histoire des humbles s'élargir avec
‘Page 65.
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plus de puissance, et devenir plus naturellement de la véritable et très vaillante épopée.
De Gaspé, qui a su raconter et peindre si vivement un tel épisode, pouvait ensuite entreprendre de tracer d’une main sûre les scènes sanglantes et désastreuses de la guerre. Ces scènes sont, en véri.é, de la plus grande histoire, mais la grande histoire est aussi familière à notre auteur que la petite; et s'il éprouve quelque tristesse à raconter nos dernières résistances patriotiques, il v a dans les regrets du vieillard je ne sais quelle joie discrète et forte qu se manifeste et éclate, quand il rappelle tant d’actions valeureuses, tant de sacrifices si courageusement offerts, tant d’immolations sublimes, qui couronnent comme d'une auréole de martyr la suprême agonie de li puissance francaise en Anée rique.
Et il met à raconter cette gloire des défenseurs du drapeau blanc, un empresement d'autant plus grand que trop longtemps ici on à ignoré la conduite de ces soldats malheureux, et que trop volontiers l’on a prêté l'oreille aux calomnies des historiens anglais.
“ Vous avez été longtemps méconnus, mes anciens frères du Canada! Vous avez été indignement calomniés. Honneur à ceux qui ont réhabilité votre mémoire! Honneur, cent fois honneur à notre compatriote, M. Garneau, qui a déchiré le voile qui couvrait vos exploits! Honte à nous qui, au lieu de fouiller les anciennes chroniques si glorieuses pour notre race, nous contentions de baisser la tête sous le reproche hunmiliant de peuple conquis qu'on nous jetait à la face à tout propos! Honte à nous qui étions presque humiliés d'être Canadiens! Confus d'ignorer l'histoire des Assyriens, des Mèdes et des Perses, celle de notre pays était jadis lettre close pour nous.” !
C'est pour contribuer lui-même à cette œuvre de réhabilitation qu'il raconte quelques-unes des dernières scènes du drame qui se dénoue aux portes de Québec, sur les plaines d'Abraham.
Et d'abord, l'incendie de nos campagnes, dont avec une habileté d'artiste et de romancier, il fait coupable Arché luianême, Quand on lit
CO
ces pages où flamboie * l'incendie de la côte sud" on ne sait si la désolation des habitants, et les ruine: fumantes de tant de maisons réduites on cendre sont un spectacle plus triste et plus lamentable que le drame tout psychologique qui occupe et torture a conscience du lieutenant de Montgomerv. Ce fut vraiment le triomphe de écrivain de faire, male gré tout, si sympathique aux lecteurs canadiens le destructeur même deleurs propres fovers.
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Puis, comme pour opposer à ce tableau où s'étalent d’inutiles et sombres vengeance, qu’éclairent les plus sinistres reflets, la hardiesse loyale ct franche de nos soldats, la lumière pure des grands dévouement:, M. de Gaspé nous fait assister aux dernières escarmouches qui terminèrent notre consolante et dernière victoire de 1360. Il met en présence les deux jeunes guerriers qui doivent reteair l'attention du lecteur. 1! procède un peu à la façon d'Ho:nère, qui ne s'attachait nullement à décrire les mouvements d'ensemble des batailles où Troyens et Grecs luttaient corps à corps, et se précipitaient les uns contre les autres, mai: ain.ait micux décrire ces combats singuliers où deux guerriers, Agameimnon et Oîlée, Achille et Hector, mesurent leur valeur. L'auteur des Anciens Canadiens n’entreprend pas le récit de cett: grande mêlée héroïque où les Canadiens, conduits par Lévis, et victorieux pendant la journée du 28 avril, prouvèrent une fois encore qu’ils étaient plus grands que leurs malheurs. 11 concentre plutôt l'attention du lecteur sur les deux hércs de son drame, et s’il met en bonne lumière, autour du moulin de Dumont, la prudence réfléchie d'Arehé, il exalte avee une visible prédilection le courage bouillant et irrésistible de Jules, Le petit grenadier, comme on l’appelle au camp, se jette tête baissée au milieu des ennemis plus nombreux, et à travers les balle: anglaises il S'élancs trois fois à l'assaut du moulin qu'on se dispute comme une indispensable forteresse : après le combat et la victoire finale, c’est au milieu d'un monceau de morts et de blessés qu'il faudra aller chercher le jeune et brave d'Haberville.
Ce seul fait d'arme, raconté d'une plume alerte et précise, résume dans sa vaillante et brève simplicité tonte la bravoure du soldat canadien-français, Et il est exposé là, sous le regard du lecteur, comme le type de tant d'actions généreuses que le patriatisme multiplia ce jourlà sous les murs conquis de la ville de Québoe, Il suit dme à M, de Gaspé pour venger la mémoire de nos pères, et pour étaver, dans l'imagination des contemporains, la thèse historique que Garnean avait péremptoirement démontrée à leurs esprits.
Ainsi se trouvaient réalisés l'une des plus nobles ambitions de l'auteur des Anciens Canadiens, et peut-être le plus puissant motif qui le fit écrire son livre,
L'histoire, obscure ou glorieuse, grande ou petite, ne suit pas au roman, pas plus que d'elle seule pourrait S'accommoder l'épopée, Et, d'ailleurs, M, de Gaspé reporte as loctours vers dés temps déjà trop ro-
culés, vers une époque trop lointaine pour que les événements iv dose sinent dans une pure Iumière de vérité On sait comme la légende
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pousse vite dans le champ de l’histoire, et comme elle y fleurit et mêle ss multiples couleurs aux sèches et arides réalités. Et le charme de la légende devient quelque chose de mystérieux et de sacré, quand elle-même se laisse envahir et pénétrer par le merveilleux.
Or, la légende ei le merveilleux sont partout dans l’histoire de notre bon vieux temps; et ils laissent flotter sur les récits des anciens, et sur leurs actions le voile transparent, ondoyart et gracieux de leurs capricieuses fictions. M. de Gaspé n'avait qu’à entendre sa mère lui raconter les classiques histoires de revenants, il n’avait qu’à se souvenir des longu + veillées du manoir où, par exemple, l'on évoquait l'ombre fugitive de la sorcière du domaine! N'est-ce pas elle qui avait prédit les horreurs ile la guerre, et tous les manx qui devaient désoler li maison des d'Habervill:? Un jour. Arché, Jules et Blanche étaient allés la visiter dans la pauvre cabane où elle s'entretenait avec les esprits, et comme une pythonisse qui s'agite sur son trépied, elle avait fait retentir à leurs or ille: des parolcs mystérieuses, et trois fois la malédiction était tombée de s:- lèvre: sur 1 groupe de jeunes gens qui la voulaient anai-er et consoler, # Malheur! malheur! malheur à la belle jeune fille qui ne sera jamais épouse et mère! et qui n'aura bientôt, comme moi, qu'une cabane pour abri!
# Malheur! malheur! malheur à Jules d'Haberville, le brave entre les braves, ‘dont je vois le corps sanglant trouvé sur les plaines d’Abrahan
“ Malheur ! malheur ! malheur à Archibald de Lochiel. Garde tapitié pour toi et tes amis! garde-là pour toi-même, lorsque, contraint d'exécuter un ordre barbare, tu déchireras avec tes ongles cette poitrine qui recouvre pourtant un cœur noble et généreux! Garde ta pitié pour tes amis, Arehibald de Lochiel! lorsque tu promeneras la torche incendiaire sur leurs paisible: habitations: lorsque les vieillards, les infirmes, les femmes e. Les eifants fuiront devant toi conne les brebis à l'approche d'un loup furieux! Garde ta pitié; tu en auras besoin, lorsque tu porteras dans tes bras Le corps sanglant de celui que tu appelles ton frère! Je n’éprouve, à présent, qu'une grande douleur, à Arehibald de Lochiel! c'est celle de ne pouvoir te maudire! Malheur! malheur! malheur!”
‘la folle du domaine disparut dans la forêt: et plus tard quand Arché, en pr ie à tous les tonrments de la prophétie réalisée eoniem
t plait, du haut d'un rocher qu'enveloppuit la nuit, les derniers fonx de l'incendie du manoir, il vit encore passer dans les ténèbres T1 folle du domaine qui étendit <es lonzs bras vers les ruines, et eria d'une voix lamentable sa triple malédiction. Il la vit error À travers les débris
1 Cf. page 13% et suivantes,
oO MN MSATIRNT san.
fumants, et pousser dans la nuit les trois mots liturgiques: désolation ! désolation ! désolation ! :
Et le lecteur s’imagine entendre comme un écho de la voix des antiques prophéties ; il croit apercevoir à travers le temps, et dans les plus lointaines profondeurs de la légende, la fille de Priam, Cassandre, articulant ses monosyllables fatidiques, et ann” çanc au chœur des vieillards les malheurs qui menacent et qui désolent ej le palais des Atrides.
Le merveilleux se mêle done à l'action des personnages des Anciens Canadiens; ces personnages se heurtent eux-mêmes aux êtres mystérieux qui traversent leur vie, ils en subissent ou redoutent l'influence, et c’est là l’une des façons, et certes la meilleure, d'introduire le merveilleux dans la légende et dans l'épopée.
Mais, ce n'est pas là pourtant la voie familière par laquelle de Gaspé le fait entrer dans son livre. Il ÿ fait apparaître le merveilleux comme un épisode qu'il juxtapose à l'intrigue du roman, et qui, tout en nous faisant pénétrer plus à fond la vie des anciens Canadiens, ne laisse pas de former dans son poème comir> un chant que l’on pourrait isoler du récit principal. C'est surtout sous la forme des contes étranges de José que se présente le merveilleux des Anciens Canadiens. Or, José, c’est le domestique, le vieux et fidèle serviteur des d'Haberville ; mais c’est aussi le type du bonhomme crédule, qui joint ensemble, par je ne sais quelle alliance bizarre et pourtant vraisemblable, beaucoup de bon sens et beau- Coup de naÿveté. José est une des créations les plus originales et les plus vivantes de Gaspé, et c’est lui qui va remplir deux longs chapitres du livre avee les véridiques histoires qu’il tient de “ son défunt père qui est mort,” François Dubé.
Presque toutes les superstitions de José tiennent dans la croyance aux sorciers et aux poursuites nocturnes et macabre: de la Corriveau. Mais il adhère à ces dogmes populaires de toute la force des traditions familiales, et il les expose avec toute la sincérité d'un professeur de spiritisme, D’ailleurs, Jules et Arché, ces deux jeunes philosophes sans expérience, n’essaient-ils pas au sortir même du collège d'où il les ramène, et sur Lx longue route de Saint-Michel, où l'on aperçoit sans cesse à pa a milieu du large fleuve, l'île d'Orleans, séjour classique des 8074 d’essaient-ils pas de discuter sur la nature de ces esprits, et ne cherchent-ils, pas comme d'impies rationalistes, à expliquer par des causes naturelles ces feux-follets que nos habitants de la rive sud voient le soir Courir et s'agiter sur les grèves de l'île enchantée? Lumières des pêcheurs, qui, pendant les nuits sombres, s'en vont avec des flambeanx faire la visite des filete, avait dit Juless où bien gnz enflammeés qui s'échappent parfois des terres basses et marécageuses !
Page 213 et suivantes.
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Véritables êtres surnaturels, reprend José, qui s’appuie sur les récits de son père, François Dubé, lorsque, pendant les longues veillées, il contait à ses enfants et à ses amis ses tribulations, et qu'il les faisait frissonner comme des fiévreux, tant ses histoires étaient vraies et terrifiantes!! Il les avait bien vus, lui, les sorciers, un soir qu'il revenait de la ville et qu’il avait quelque peu pintoché avec des connaissances en passant à la Pointe- Lévis. Sur les hauteurs mêmes de Saint-Michel, au moment où vaineu par l’endormitoire il se préparait à passer le nuit sous son cabrouette, il avait vu l’île d'Orléans s’enflammer tout à coup, puis des lumières errantes danser le long de la grève. A force de les bien regarder pendant cette nuit infernale, il avait nettement aperçu les formes fantastiques de ces êtres merveilleux. Aussi bien, r’étaient-ce pas de purs esprits. “ C'était comme des manières d'hommes: une curieuse engeance tout de même! ça avait un: tête grosse comme un demi-minot, affublé d’un bonnet pointu d’une aulne de long; puis des bras, des jambes, des pieds et des mains armés de griffes, mais point de corps pour la peine d'en parler. Ils avaient, sous votre respect, mes messieurs, le califourchon fendu jusqu'aux oreilles; ça n'avait presque pas de chair: c'était quasiment tout en os, comme des esquelettes. Tous ces jolis gas avaient la lèvre supérieure fendue en bec de lièvre, d’où sortait une dent de rhinocéros d’un bon picd de long..,, Le nez ne vaut guère la peine qu'on en parle: c'était, ni plus ni moins, qu'un long groin de cochon, sous votre respect, qu'ils faisaient jouer à demande, tantôt à droite, tantôt à gauche de leur grande dent: c'était, je suppose, pour l’afliler. J'allais oublier une grande queue, deux fois longue comme celle d’une vache, qui leur pendait dans le dos et qui leur servait, je pense, à chasser les moustiques.”
Parmi ces sorciers, les uns n'avaient qu’un seul œil, comme les cyclopes, mais les autres avaient tous leurs yeux, et de ces yeux sortaient des flammes vives et ardentes qui éclairaient comme en plein jour l’île d'Orléans,
Dirigée par un chorège qui n'était qu'un sorcier plus long que les autres. puisque le père de José estima qu’il était bien aussi haut que le clocher de Saint-Michel, cette bande de lutins exécutait des danses rapides, et des rondes si enlevantes, qu'ils ne mettaient pas une minute à faire le tour de l'île d'Orléans,
C’est au moment où François Pubé, fasciné et etfravé par tant de visions inexplicables, regardait sans bouger la fête diabolique, qu'il sentit la Corriveau se grappigner amont lui, et lui étendre sur les épaules ses grandes mains sèches comme des griffes d'ours.
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Or, la Corriveau est un personnage historique qui hanta autant que les sorciers l'imagination de nos anciens. Accusée et convaincue d’avoir tué deux maris qu’elle avait successivement épousés à Saint-Vallier elle fut pendue en 1763 sur les buttes à Neveu, près des Plaines d'Abraham ; et son cadavre, emprisonné dans une cage de fer, fut exposé pour le plus grand bien de la morale publique, à la fourche des quatre chemins qui se croisent dans la Pointe-Levis. Une nuit, la Corriveau disparut avec sa cage: des jeunes gens en avaient débarrassé la Pointe-Lévis où elle affolait les imaginations, et l'avaient enfouie à quelques pas du cimetière. Mais le spectre de la Corriveau continua de poursuivre, la nuit, les
. esprits inquiets et craintifs; on la vit, dit-on, plus d’une fois se promener avec sa cage le long des routes où elle terrifiait les passants.
Or, Le soir-là, où le père de José fut témoin de la sérénade des mvstérieux insulaires, il prit envie à la Corriveau d'aller danser ave: les sorciers; et comme elle ne pouvait traverser le Saint-Laurent, qui est un fleuve béni, sans le secours d’un chrétien, elle supplia François Dubé de la transporter. Et l’on sait que sur le refus très catégorique de François, elle Ini fit perdre tout sentiment. monta sur sen âme et se rendit au sabbat. Ce n'est que le lendemain matin, au chant d'ua petit oiseau, et lorsque déjà le soleil lui reluisait sur le visage, que le défunt père de José reprit ses sens et sa route.
De Gaspé, qui s'amuse sans doute autant que le lecteur, à entendre raconter ces mirifiques histoires, se plaît à y mêler les folles exngérations que se peut permettre une imagination qui a franchi ses bornes. Il grossit à plaisir les incidents du récit, il multiplie les prouesses des farfadets qui habitent l'île enchantée, persuadé que toute cette fantasmagorie délirante ne fait qu'ajouter plus de vraisemblance à l'élément épique de son livre. Rien ne peut étonner le lecteur qui s'est laissé ainsi transporter dans le monde du rêve et de la fantaisie héroïque, 11 accepte tout ce qu'on lui dit être le naturel effet et le jeu magique des facultés merv illeuses des personnages, Et puisque nous sommes ici en compagnic des lutins, il ne paraît pas étrange que leurs sabbats soient si féériques, que leur agilité dépasse toute humaine conception, et qu'au milieu de leurs sérénades ils avertissent François Dubé qu'il n'ont plus que quatorze mille quatre cent rondes à faire autour de l’île. On n'est pas davantage étonné d'entendre se prolonger en répercussions formidables les trois cris sataniques que poussent ensemble tous les sorciers... *“L'ilo en fut Chranlée, nous assure José, jusque dans ses fondements, Los loups, les ours, toutes les bêti« féroces, les sorciers des montagnes du nord se saisirent de ces cris, et les échos les répétérent jusqu'a ea qu'ils s'étote gnirent dans les forêts qui bordent la rivière Sagnenar.”
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Ainsi de Gaspé, par toutes ces légendes et réminiscences, agrandit, élargit les lignes historiques qui entourent et encadrent le sujet de son roman ; ou plutôt, il fait à ce cadre de nombreuses ruptures et brèches par où ent-ent et pénètrent la superstition des bonnes gens et le merveilleux canadien. Les deux chapitres: Une nuit avec les sorciers et La Corriveau ne sont pas, à la vérité, indispensables au dessin de son livre, et à la suite des événements qui en constituent le fond essentiel. On pourrait concevoir l'intrigue de ce roman, sans que s’y rencontrent les sorciers et la Corriveau. Et, ainsi entendus, ces deux chapitres pourraient ne pas appartenir au premier plan que l’auteur avait organisé dans son ‘esprit; ils feraient alors dans les Anciens Canadiens, dans l'épopée de l’aède de Saint-Jean-lort-Joli, ce que sont dans les anciennes épopées ces chants de développement que la critique moderne a cru nettement apercevoir, et que des poètes ont successivement brodés sur le thème primitif que leur avait léyué la tradition.
Il est plus probable, cependant, et il est plutôt certain, que M. de Gaspé, qui donnait à son livre un titre si large et si vague: Les Anciens Canadiens, et qui se proposait donc de peindre des scènes de vie nationale plus encore que de raconter des souvenirs de famille, songeait déjà, quand il entreprit son œuvre, à toutes ces légendes et à tous ces lutins qui avaient tour à tour ravi ou terrifié son enfance, et dont la vive image amusait encore sa vieillesse. Il voulut, en ces pages qui raconteraient le passé, verser tous ses souvenirs, et nul lecteur ne lui reprochera d’avoir, par un art d’ailleurs si simple et si naturel, rattaché à l’histoire vraie la légende fantaisiste. Il ne pouvait être le narrateur complet des mœurs et habitudes anciennes, s’il ne mêlait à tous ses récits les mervoilleuses choses dent &’enrichit et se fortifie la crédulité populaire. C’est donc encore de l’histoire véritable que fait M. de Gaspé quand il s’attarde à décrire le bal des sorciers, où quand il rappelle les promenades nocturnes du squelette macabre de la Corriveau.
Décrire les scènes variées et pittoresques de la vie canadienne, esquisser en quelques-unes de ses lignes les plus générales le tableau des grands événements politiques et militaires de la conquête, pénétrer avec le lecteur dans les croyances les plus familières du peuple, voilà bien à quoi s’est particulièrement employé l’auteur des Anciens Canadiens, et de quoi il a surtout rempli son œuvre. Mais il ne pouvait peindre tant
de choses, et brosser une toile si large et si profonde, sans que, au divers / plans du dessin, apparussent ct saillissent des personnages qui expriment toute cette variété d'objets, qui représentent, résument, incarnent la vie ide l’histoire, la joie et les souffrances de la nation Et l’art de
l'écrivain consiste, alors, à distribuer avec ordre et Proportion les rôles, à situer en lumière convenable les acteurs et à les faire se grouper et se disperser, ressortir et s’effacer selon les lois multiples du relief et de la perspective,
Nous ne dirons Pas que de Gaspé à ici réalisé la perfection de son art, qu'il est un metteur en scène très ingénieux, et que Scribe ne fut pas plus dextre, ni plus fertile en ressources, Les scènes elles-mêmes, où tour à tour nous transporte avec ses Personnages l'auteur des Lncnsi Canadiens, sont aussi larues, aussi élevées, tantôt aussi familières, et tantôt aussi dramatiques que possible, mais le décor en est simple ou très peu compliqué, et Jes gestes et les paroles Par où se découvrent l'âme, le Caractère, la vie des acteurs sont, d'ordinaire, Je mouvement sobre, le discours bref, pittoresque ou mollement verbeux, parfois indivent et terne, des sens qui ne s’étudient point.
De Gaspé n'ignore pas, lui qui à tant Ju ses classiques au manoir de Saint-Jean. Port-Joli qu'il existe un art de composer un personnave, de Constituer en sa vivante complexité un Caractère, d'analyser des âmes et d'en étaler les divers états sous le regard avide du lecteur; mais il ne semble pas se soucier de faire pareilles Constructions ou semblables dissections ; il affecte plutôt de n'apparaître Pas comme un Psychologue inquiet qui observe ses Personnages et surprend les moindres agitations de leurs consciences : ji] leg fait tout simplement agir, et il les laisse se mouvoir et s'exprimer le plus naturellement du monde, bien assuré que le lecteur saura bientôt saisir et retenir tout ce qui en eux les peut personnifier et singulariser, Et l'on voit, en effet, au fur et à mesure que se développe Paction, et assez distinctement, se profiler, se dessiner et se Préciser la silhouette, ct Je Personnage des Principaux héros.
D: Gaspé n’insistera Pas non plus sur la Composition du portrait physique de ces Personnages, I] Jui Suit de nous avertir que Jules est de petite taille, Qu'à dix-huit ans il est frôle, brun, qu'il a de grands YCUX noirs, vifs et Pérçants, et que ses mouvements sont'brusques et Saccadés, tandis que Son ami Arché st plutôt grand, robuste, avec des Yeux bleus et das cheveux blonds; Arché à aussi le teint blane et un per coloré avec quelques taches TOUSSEs au visage et aux mains, et son menton s’accuse ot 5e Prononce fortement, Le Premier est français, l'autre est écossais.
S'il s’agit ensuite de définir et de fixer l'âme et le Caractère de ces deux jeunes gens, il n'ya plus guère qu’à les mettre Cn présence, eux, fils de deux races si différeates, et qu'à les faire se rencontrer et se heure ter, se rapprocher et s'opposer.
Au collèce, Jules est espiègle, railleur, taquin, tenace et indiscipliné,. Il saute comme Un singe sur les épaules de ses Camaraces, leur tire les
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cheveux, descend, court à un autre, et promène ainsi par toute la cour ses folles étourderies. Mais il est spirituel en même temps que très gai, et il captive donc et retient la sympathie de tous. Au surplus, il est bon et généreux. Il paye volontiers les dettes des jeunes amis qui sont en danger d'être fouettés, ct il sollicite un jour, comme un bien inestimable, cette amitié de l'orphelin qui va désormais remplir sa vie. Et il veut que cette amitié soit forte et solide, et pleine de confiance. Il éprouve le besoin de se reposer sur une âme qui soit plus calme et plus sérieuse que la sienne, [1 y a donc beaucoup de gravité sous cette légèreté apparente qui emporte et égaye sa jeunesse: par quoi, certes, Jules ne laisse pas de représenter encore et très exactement l'âme française.
Arché, qui a rapporté des montagnes de l'Écosse, toute la mélancolie des gens du Nord, et aussi tous les deuils qui ont assombri ses années d'enfance, oppose à la mobilité toujours active de Jules la tranquillité sereine et presque froide d'une âme qui toujours s'observe et se réserve. Il s'étonne, au collège, des taquinneries dont Jules le poursuit, et il ne songe pas à s'en venger, parce qu'il est le plus fort. Au reste, il est philosophe; il s'applique à raisonner des choses, et sa méditation ge change parfois en un rêve bleu de vague et langoureuse poésie, Jules se moque «le Ja lune, quand il la voit balancer au ciel sa lampe mobile, et projeter sur la route de Saint-Thomas sa blanche lumière: il se souvient alors qu'au dortoir du collège un rayon de lune sur les couchettes des pensionnaires n'avait pas d'autre cilet que celui de lui faire regretter sa liberté perdue. Arché, au contraire, fait monter vers l'astre * à la triple essence” l'hymne de sa dévote tendresse, et il admire cette Diane qui PäTcourt en reine paisible, dans le silence d'une belle nuit, les régions éthérées du ciel,1
Au reste, Arché, comme tous les écoliers graves et un peu pédants, aime beaucoup étaler ses souvenirs classiques, et il cite avac abondance ses meilleurs auteurs: les sentonces Jatines n'ont rien qui l'elfraient, et souvent elles échappent à sos doctes lèvres, au risque de provoquer chez Jules quelque lérère indignation. Et quand les deux jeunes gens ne peuvent s'entendre, et que la frivolité de Jules exaspère la gravité d'Arché, celui-ci se contente de dire avec toute l'autorité de son imperturbable sang-froid: “Oh! Français! légers Français! aveugles de Franeais! il n'est pas surprenant que les Anglais se jouent de vous, par d2s3ous la jambe, en politique !” 2
L'amitié d’Arché n'en est Pas pour cela ni moins délicate, ni moïns profonde. Son âme s’est attachée à l'âme de Jules, comme celle de David à Jonathas,® et jamais deux jeunes sens ne se sont aimés d’une affection
Cf. pages 60-61, *Cf. page 51.
"Cf, page 14.
plus pure et plus dévoute. L'amitié d’Arché, pénétrée, comme elle est d’une sensible reconnaissance, prend les formes les plus aimables et les plus touchantes: elle se compose d’un respect et d’une tendresse qui en font le plus exquis et le plus louable sentiment.
Mais ce sont les vertus mêmes de ces deux amis qui les feront plus tard lutter l’un contre l’autre sur les champs de bataille. Jules est patriote autant qu’Arché lui-même est fidèle à son drapeau. Jules aime la terre natale, tous les braves censitaires qui la travaillent et la cultivent, tous ces récits ct légendes que lui raconte sa mère, et qui ont poussé comme des fleurs sur le sol du pays. Quand il a quitté le collège, le bon Supérieur Jui a dit, comme à Arché: “ Que votre cri de guerre soit: Mon Dieu, mon roi, ma patrie!” 1 Et voici que cette devise e'lemême va les faire tous deux se précipiter l’un contre l’autre. Jules défend, avec toute l'énergie du désespoir malheureux, la terre française qu’on veut Jui arracher de dessous les pieds; pendant qu’Arché, victime du devoir et de la discipline impitoyable qui n’épargne ni les souvenirs, ni les amitiés, exécute des ordres barbares, souffre en silence les tourments du désespoir, et souhaiterait parfois pouvoir retourner contre lui-même cette claymore de son père qui n’a jamais trahi. Arché qui ordonne qu’on mette le feu au manoir des d'Haberville; Jules qui, sous les remparts de Québec, essaie ses dernières forces pour percer la poitrine d’Arché, et retombe inanimé dans les bras de son adversaire : voilà des situations cornéliennes, où la volonté se mesure avec le devoir, triomphe de toutes les hésitations, et où donc se révèle toute la grandeur tragique de ces âmes romaines.
Et certes, quand un romancier a su imaginer de telles rencontres, et concevoir des luttes aussi vives où s'engagent et se torturent les consciences, il n’a guère, vraiment, qu'à raconter les événements pour en exprimer toute l'amertume, et pour en faire voir et apprécier Ja
grandeur.
Il est un sentiment, plus intime, plus subtil ct plus profond que celui du patriotisme et de la générosité héroïque, plus difficile à comprendre, à analyser et à reconstituer, surtout quand il s'efforce d’être discret, et s’acharne à s'ignorer soi-même, c’est le sentiment où la passion de l'amour. De ce sentiment il était inévitable que l’âme d’Ardhé, le hénos sympathique du roman. se remplit et débordât quelque jour.
De Gaspé n’a pas insisté sur cet épisode, l’un des plus délicats et des plus touchants qu’il y ait dans son livre, parce qu'il ne voulait pas, au moyen de faciles intrigues et de trop sensibles émotions, détourner l’attention du sujet principal, et l’on peut dire unique, de son roman ; il ra touché que bien légèrement une corde sur laquelle tant de romanciers
} Page 14.
re,
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exécutent leur troublantes variations, parce qu’il ne voulait pas, par des cris de la passion aiguillonnée et désespérée, briser l'harmonie de son chant tout patriotique.
Cependant, avec quelle grâce légère et quelle irréprochable candeur, et vif émoi il a raconté l’idylle dont fut témoin, un soir d'été, “la grève aux anses sablonneuses qui s'étend du manoir jusqu’à la petite rivière Port-Joli—”1 Arché s'était enfin réconcilié avec M, d'Haberville; il se disposait à vivre auprès de ses amis, et il rêvait d’unir sa destinée à celle de Blanche, à la petite sœur dont il savait l’âme si douce et si bonne, Il s’en ouvrit à elle au cours d’une de ces promenades favorites qu’il aimait faire sur le rivage, quand la marée était haute, et que le soleil couchant faisait ruisseler sa lumière d'or sur les flots. Que de souvenirs éveillait en la mémoire des jeunes gens le spectacle familier qui se déroulait à leurs regards! Et combien de fois leur innocente jeunesse avait porté sur ces mêmes rivages leurs âmes pures, enjouées et sereines! Et ce fut par toutes ces évocations du passé, par tous ces rappels de temps heureux à jamais disparus, qu’Archibald de Lochiel éprouva le b soin de saisir et de captiver l'imagination et le cœur de la jeune fille. Toutes cæ choses, les :noindres accidents du rivages, les rochers où l’on allait s'asseoir, le sable que l'on avait si souvent foulé 2 petit ruisseau qu'ils franchirent encore une fois, redisaies 4ux deux promeneurs l'amitié fraterneile qui les avait depuis loi,:temps unis, et elles les invitaient encore à l'amour qui devrait les attacher desormais et lier l’un à l’autre. Arché aimait Blanche, avec cette passion respectueuse ct discrète qui remplissait aussi l'âme de la jeune fille. Tous deux s'eimaient, non pas de la façon timide mais un peu précieuse des jeunes gens de Marivaux, mais d'un amour qui mesure ses mouvements à la convenance même des relations familiales, qui s’ignore aussi longtemps aw’il ne lui est pas permis de s'exprimer, et qui ne s’exprim> que pour se manifester dans toute l’ingénuité et avec la franchise un peu brusque de son ardeur.
Aussi, il fallut à Arché bien des eétours, et de patientes digressions, avant de se déterminer à risquer l'inévitable déclaration. Elle vint enfin, brûlant les lèvres d’Arché, et résonnant comme une étourdissante et inconcevable audace aux oreilles de Blanche. Jamais la jeunc fille des d'Haberville n'avait pensé qu’il lui fût possible, malgré ses personnelles inclinations, d’épouser le soldat qui avait ravagé le domaine de son pire. Elle bondit sous la flèche dont l'avait frappée Archée :
“Vous m'offensez, capitaine Archibald Cameron de Lochiel! Vous n'avez donc pas réfléchi à ce qu’il y a de blessant, de cruel dans l'offre
Cf. page 297 et suivantes.
Sec. I., 1900. 7
nm.
que vous me faites! Est-ce lorsque la torche incendiaire, que vous et les vôtres avez promenée sur ma malheureuse patrie, est à peine éteinte, que vous me faites une telle proposition.” Et elle ajouta, avec une pointe de préciosité qui est bien un peu du marivaudage: “ Ce serait une ironie bien cruelle que d’allumer le flambeau de l’hyménée aux cendres ‘umantes de ma malheureuse patrie ! ”
Où l'on voit donc que chez Blanche, comme chez tous ces anciens Canadiens que nous a dépeints M. de Gaspé, l'amour du sol natal, sentiment patriotique priment tous les autres sentiments et tous les autres amours. (Ces gens-là s'inquiètent, avant tout, d'accorder et d'ajuster toute la vie avec l’orgueil national, et ses exigences parfois douloureuses,
Devant une opposition si vive, et peut-être depuis longtemps prévue ct calculée, Arché ne put guère insister que juste comme il fallait pour montrer la vérité profonde de son dessein. Comme une autre Chimène, Blanche s’vbstina dans son refus; les sanglots parfois étouffaient sa voix, mais elle fut plus forte que sa passion. Jamais, sans doute, elle n'aura d'autre amour que celui d'Arché, mais jamais non plus, victime pieuse et volontaire de son patriotisme, elle ne donnera sa main au lieutenant de Montgomery. Et quand, à la tombée du jour, les deux jeunes gens revinrent au manoir, ils ne remarquèrent pas que l'approche de la nuit donnait à la mer, au rivage et à toute la nature une grâce nouvelle et tranquille, et un charme plus doux: leurs âmes, en proie à de trop violentes émotions, étaient insensibles maintenant à la beauté et à la pe fsie des longs soirs d'été.
Malgré que cet épisode, cette idylle soit si propre à émouvoir le lecteur, elle ne constitue pas une étude attentive des jeux et des combats de la passion humaine. L'auteur ne paraît pas avoir cure de psychologie; ou plutôt, il est psychologue d'une façon qui convient à ses goût et à son tempérament, et en ce sens qu’il tâche d'imprimer seulement à l’action des personnages le mouvement principal qui correspond à leur passion, ou à leurs divers états d'âme. La passion ainsi racontée et mise en œuvre ne fournit, nécessairement, que des portraits qui sont courts, et dont les divers traits, peu nombreux, qui les composent, laissent à limagination du lecteur le soin et le loisir de compléter le dessin de l'artiste.
Ce même procédé, qui consiste à laisser les personnages se dresser eux-mêmes en pieds sous le regard du lecteur, fait que souvent il arrive qu’il faille rechercher ici et là, à travers toutes les pages du livre, les éléments qui peuvent servir à leur reconstitution. C’est ainsi qu’il sera nécessaire de recueillir un peu partout, dans ce roman, et au hasard des
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circonstances, la pense, les paroles, les gestes de M. d'Haberville, le père de Jules, si l’on veut prendre de lui une image précise, Héritier de longues traditions familiales, type parfait du seigneur canadien, esprit autoritaire et france, conscience vigoureuse où se mélent les vertus les plus bourgeoises, les vanités les plus chevaleresques, les instincts militaires les plus violents, et les découragements les plus profonds, M. d’Haberville est surtout soldat. [l'en à toute l'ardeur et toute la crâne générosité. A son fils qui lui demande d'accueillir au manoir l’orphelin dont il s’est fait un ami, il répond: “ Son père repose sur un champ de bataille glorieusement disputé: honneur à la tombe du vaillant soldat. Tous les guerriers sont frères, les enfants doivent l'être aussi”! Mais c’est parce qu’il est soldat, qu’il éprouvera si longtemps en son âme lessée l'effet de ce coup terrible que porta dans tous les cœurs canadiens notre suprême défaite. Son manoir incendié, son foyer ruiné, et sa patrie conquise, tant de malheurs abattus sur lui aigrirent son caractère, le firent triste et chagrin; et il ne faudra rien moins que l'autorité impéris-1sr d’une destinée irrévocable pour ployer cet homme, et lui faire act, c sa vie nouvelle,
-Ssez semblable à son frère M. d'Haberville, est l'oncle Raoul: l'oncle traditionuel, vieux garçon, utiie, mais un peu see et capricieux, comme le sont Les oncles célibataires, qui vivent chez les autres, qui exagèrent parfois leur importance pour ne pas ressembler trop à des êtres parasites, qui dorlottent les petits neveux, et que l'on aime pourtant pour ce qu’ils conservent toujours en eux de jeunesse, de bravoure et de cette tendresse qu'ils ont si Parcimonieusement dépensée, L'oncle Raoul a l'allure militaire, impérative; il est vif, et excessif en ses paroles et jugements ; il jure avec fermeté, et quand il dialogue, il coupe l’air en tous sens avec Sa canne, au risque d'attraper tous ses voisins. Au demeurant, il est bon garçon, et on l'écoute et on la respecte pour 3e3 conseils sou» vent distribués, sa franchise correcte et son attachement au foyer.
Dans ce livre des Anciens Canadiens, où l'homme tient la première place et les principaux rôles, la femme n'apparaît que tout à fait à l’arrière plan, dans la lumière discrète de sa Maison, occupée aux soins du ménage, ou présidant les réunions de famille.
Les images très douces de Madame d'Haberville et de Blanche n’occupent pas plus de place dans cette épopée que celles des femmes ennes dans le roman historique d'Homère.
symbolisent les héroïnes de M. de Gaspé, avec ses affections domesti( 168, ses longues conversations au foyer, et cette surveillance diligente et
aimable qui assure à la femme canadienne son prestige, et sa suave autorité.\
troy- C'est la vie intérieure u»
De Gaspé insistera plutôt sur la description et sur la peinture des gens du peuple, des censitaires et des domestiques, puisque, après tout, ce sont eux qui représentent le plus exactement les mœurs des anciens Canadiens. Et telles scènes de son livre rappellent ces tableaux flamands où s'étalent la bonne humeur, la vie robuste, bruyante, et grasse des bonnes gens. Ces scènes, quoique situées à l'arrière plan du roman y sont construites avec tant de relief qu'elles attirent le regard, et l'y retiennent longtemps fixé, Le seul costume de ces personnages familiers suflit à intéresser l'œil, et à donner au tableau quelques-unes de ses véritables couleurs: capot d’étoffe noire tissée dans le pays, bonnet de laine grise, mitasses et jarretières de la même teinte, ceinture aux couleurs variées et gros sousiers de peau de bœuf du pays, plissés à l’iroquoise: c'est la tenue habituelle des traversiers de Lévis, et c’est aussi, pendant l'hiver, celle des ancins Canadiens, Il n’y faut ajouter que le bougon de pipe inévitable, qu: mâchonne et déguste délicieusement le fumeur de nos campagnes,
Parmi ces personnages rustiques qui passent et repassent au fond de la scène en des atticudes si pittoresques, M. de Gaspé s’est plu surtout à mettre en bonne lumière celui du père José.
Nous ne pouvons dire, cependant, si José est exactement le type de l'habitant canadien. Sa naïve simplicité ne va-t-elle pas parfois au-delà de lordinaire mesure qui convient à nos gens? Et, encore qu'il ne faille pas juger les habitants d'autrefois par ceux-là, très bourgoois, qui peuplent aujourd'hui nos vieilles paroisses, il semble bien que José, qui représente pourtant un type Vécu et vu, exasère un peu en ses formes et manières l'habituelle bonhomie des anciens Canadiens. Il a gardé quelque chose de cet extravagant de François Dubé dont il est le fils, qui jurait avoir vu de ss veux danser les sorciers, et qui avait senti la Corriveau lui grimper sur les épaules.
En tout cas, Jesé est bien d'exemplaire fidèle du vieux domestique qui n'a vécu que pour son maître, qui à pris soin des enfants, qui s’est identitié avee tous lex intérêts du seisneur, qui à sa place au foyer, qui fait partie de ia famille, et qui se dévoucrait jusqu'à la mort pour les gens de la maison. Il a pour son jeune maître Jules tous les égards respectueux et les sollicitudes les plus touchantes, L'incendie du manoir l’attristera presque autant que M. d'Haberville lui-même. Avec cela qu'il est patriote comme tous ceux qui ont assisté et pris part aux guerres de 1260, N'’a-t-il pas perdu—ou oublié, comme il dit—sa main droite sur les Plaines d'Abraham 2?!
Un jour—<’était plusieurs anntes après la cession du pays aux Anglais—il conduisait Arché à Québec, “Voici la ville,” dit-il à son com-
‘Page 293.
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pagnon de route, des qu'il l'eut aperçue là-bas devant lui; “mais pas plus de F ‘on blanc que sur ma main, ajouta-il en soupirant, Et pour se donner une contenance, il chercha sa pipe dans toutes ses poches en grommelant et répétant son refrain ordinaire: “Nos bonnes gens re viendront.” ?
L’affection qu'avait José pour ses maitres, ils la lui rendaient bien; et il n'y a guère de pages plus touchantes dans tout le roman de M. de Gaspé que le récit de la mort de José s'éteignant doucement au manoir dans ’es bras de Jules, sous le regard attendri des petits enfants que l'on avait fait venir exprès du collège, pour que le vieillard les put revoir avant ce s'en aller pour toujours. On sent que l'auteur a mis dans cette page de son livre toute l’äme bonne et attendrie que lui ont faite les patriarcales traditions du manoir : et l’on est heureux, tout comme de Gaspé lui-même, de voir une mort si calme et si honorable finir et couronner une vie si dévouée et si fidèle,
Parmi tous ces personnages du roman que l'on aime à se rappeler, et qui se prolilent dans nos imaginations avec leurs allures singulières, il en est un autre qu'il est impossible de ne pas apercevoir presque à chaque page, et que l'on ne peut done oublier: et c'est celui de l’auteur luimême.
L’auteur compte toujours parmi les personnages d’un roman, ei impersonnelle que soit l’œuvre, et si discret que soit l’ouvrier. S'il ne se mêle directement à l'action, et s’il ne s'agite pas lui-même sur la s’ène, on sent bien qu'il est là, dans la coulisse, qui fait mouvoir les teurs, et leur dicte leurs rôles. C'est sa pensée, c'est son sentiment personnel qui souvent s'expriment ; il s'incarne avec l’une ou l’autre de ses créatures, et il s'identifie avec elle. C'est, d'ailleurs, son cerveau qui produit toute la pièce, et la marque d'une empreinte plus cu moins originale et puissante, Et comme de notre personnalité la substance la moilleure et la plus précieuse, c'est la pensée intime, la conviction profonde, les affections et les jugements, il suit de là que nul personnage ne s'étale, en un roman, avec plus d'ampleur et, parfois, avec plus de complaisance, que l’auteur lui-même. Et l'on peut done, avee les œuvres écrites, reconstruire assez exactement la mentalité, ct l'âme de celui qui les a conçues.
Dès lors, il serait possible de dessiner ici le portrait moral de M. de Faspé; il n'y aurait qu'à surprendre et saisir sa pensée partout où elle se découvre et s'annonce. Aussi lien, parfois, et malgré la discrétion e* la retenue habituelle dont il faut le louer, et qui donnent à son œuvre
* Page 313
Cdt
vne suffisante mesure d”.. personnalité, il arrive que l’auteur des Anciens Canadiens fait lui-même. et brusquement, irruption dans son livre, se mêle aux personnages, parle pour son compte, rappelle ses souvenirs,! et prononce d'autorité ses propres jugements. Si bien que non seulement la vie des anciens Canadiens, mais la vie même de M. de Gaspé afflue dans son œuvre, et s’y concentre, s’y répand et en déborde. Ce roman est, en vérité, une première série des Mémoires. Ce sont les premières œonfidences de l'auteur au publie. L'un des principaux héros du livre, M. d'Haberville, n'étant pas autre, en réalité, que Je grand-père de M. de Gaspé cet Ignace-Philippe-Aubert qui fit rudement son devoir de soldat dans les guerres de la conquête, et dont le manoir fut incendié- par les Anglais? le petit-fils n° pouvait s’empêcher de raconter ses souvenirs, de consulter sa propre vie, de dire ses impressions, et de nous révéler l’âme que lui avait façonnée la religion du foyer. Il voulut même aller jusqu'à des confessions douloureuses, et livrer aux lecteurs ce qu’il aurait pu facilement leur cacher: sous le masque de M. d'Egmont, il raconte les extravagances, les poignantes an goisses, les tristesses fatales de son existence propre,
Aussi, quand on ramasse et recueille, ici ct là, les réminiscences, les enthousiasmes, les ironies et les haînes, les aveux et les regrets de l’auteur, et que l'on prend garde à la façon dont tout cela est dévoilé, exprimé et raconté, on voit peu à peu se reformer sous le regard de l’imagination la physionomie de l'écrivain, ses états d'âme, et se dessiner et s’accuser les lignes principales de so portrait.
Et ce portrait psychologique ressemble assez, croyons-NOUS, au portrait physique que l’on a gardé de ce septuagénaire, 11 n'ya pass, certes, que de la bonhomie dans ce visage de vieillard où la vie avait imprimé de si multiples et diverses sensations. Il ÿ à aussi traces de pensées élevées, de passions ferventes, d: tristesses mélancoliques. Cette physionomie :st même plutôt chagrine: les lèvres qui sont épaisses, couvertes d'une forte moustache, et qui se ferment lourdement sous un nez tn )p gros, ne paraissent pas s'ouvrir facilement pour ies rires fins et légers: la gaieté soudaine, gauloise et burlesque des conteurs populaires devait être plutôt la sienne. 11 y a, d'ailleurs, quelque chose d’un peu nonchalant, d: trop abondant et d'excessif dans ces traits inférieurs du visage, qui sont si fortement marqués, où le menton frais rasé et large s'en va fuyant sous Ja barbe blanche qui enveloppe la gorge et recouvre les joues. En revanche, le front haut, bien dégagé, repose très nobiement sur l'arcature saillante des sourcils, et semble bien fait pour les silencieuses médi-
Voir, par exemple, À la page 148, le souvenir de sa prière pour les morts que lui faisait, chaque jour, réciter sa mère.
© CE. Biographie de M. de Gaspé, par l'abbé Casgrain, dans Œuvres Compiètes HI, 260,
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tations. Le regard lui-même ne porte pas tout entier sur les choses extérieures ; abrité sous le pli large et retombant des paupières, à la fois ferme et bon, il semble se tourner plutôt vers le monde intérieur des pensées et des souvenirs. Les paupières inférieures, que l’on dirait avoir été gonflées par les larmes, et qui s’affaissent mollement jusqu’au ride profond qui les découpe en demni-cercle et les relève, ajoute encore à la mélancolie de cet œil un peu mystérieux et voiié.
C’est avec cette physioncmie complexe que M. de Gaspé apparaît dans son livre. ‘T'our à tour joyeux et triste, naïf et philosophe, passionné et bon enfant, aristocrate et homme du peuple, il exprime avec une grande variété d’attitudes les sentiments qui emplissent son âme canadienne. Mais, puisque c'est une page d'histoire qu'il a surtout voulu écrire, il n'est pas étonnant que ce suit son patriotisme, très sensible, souvent meurtri, confiant ou irrité, qui s’y traduise le plus volontiers et le plus souvent.
M. de Gaspé intervient donc dans les récits et l’action du roman pour nous dire, sur la vie politique de son pays, sa pensée personnelle, pour apprécier les faite, et soulager sa conscience qu’il avait tenue 8 longtemps fermée. Non pas qu'il ait sur les événements qu’il raconte, où auxquels il fait allusion, des réflexions bien neuves ou profondes. M. de Gaspé est plutôt l'écho et lit =nrète des pensées communes qui agitent et mènent la foule; il les exprt seulement avec plus d’élon quence que ne fait le peuple; il leur donne la tournure oratoire qui lui est familière. Sa rhétorique a bien parfois je ne sais quoi de convenu et de banal qui est trop souvent le propre de l'étoquence politique, mais elle prend aussi sur les lèvres où sous la plume de ce vieillard une solennité, une sorte de majesté qui imp?se le respect.
Rien n’est plus caractéristique, à ce point de vue, que l'hommage enthousiaste que de Gaspé rend à la mémoire des guerriers, morts où vivants, vainqueurs ou vajneus, qui combattirent sur les Plaines d’Abraham. Le romancier interrompt brusquement son récit pour y intercaler trois développements, trois strophes où chante sur le mode lyrique le patriotisme le plus large et le plus humain."
I y a, au contraire, de l'amertume, de l’ironie et du sarcasme. dans les premiers pages du chapitre où l'on raconte cet épisode des Plaines d'Abraham, Et les lèvres pesantes du vieillard ont dû ee plisser dans un sourire bien dédaigneux, quand il a écrit contre les stratégistes de cabinet qui peuvent reprocher à Montcalm sa défaite, le commentaire ardent du Vae victus!®
Au surplus. M. de Gaspé—et il ne fait encore ici que rendre la pensée de tous les Canadiens—ne e'afllige pas plus qu'il ne faut du fait
de la cession du Canada à l'Angleterre. “Nous vivons plus tranquilles sous le gouvernement britannique que sous la domination française, ”1 dit un jour Jules à Arché, et M. de Gaspé lui-même se félicite de ce que la révolution de 1:93, avec toutes ses horreurs, n’a pas pesé sur cette heureuse colonie que protégeait le drapeau d'Albion. Nous avons d’ailleurs cueilli de nouveaux lauriers en combattant de l'Angleterre! et deux fois la colonie a 6 ses nouveaux stjets.” ?
Sans doute, nous avons en à nous défendre contre ] mêmes qui s’attaquèrent à elles aussi, furent gloricuses.
sous les glorieuses enseignes té sauvée par la vaillance de
es Anglais euxnotre existence nationale; mais ces luttes,
“ A la tribune, au barreau. sur les champs de bataille, partout, sur son petit théâtre, le ( n'était inférieur à aucune race.” sévérants ses compatriotes :
compatriotes !
‘anadien a sx prouver qu’il AL. de Gaspé exhorte aux combats per- “Vous avez lutté pendant un siècle, Ô mes Pour maintenir votre nationalité, et grâce à votre persévérance, elle est encore intacte; mais l'avenir vous réserve peut-être un autre siècle de luttes ct de combats pour la conserver ! Courage et mnion, mes Compatrioies !” 5
Ces paroles sont bonnes et réconfortantes : et le lecteur les recneille avec respect quand il parcourt aujourd'hui ces pages qui furent écrites au milieu du siècle dernier. Et en les feuillettant, il songe aux luttes inévitables du temps présent. Il y reconnaît comme des accents prophétiques qui voudraient prévenir les désordres de l'avenir, et grouper autour de l’idée nationale les Canadiens frençais du vingtième siècle. Non
pas qu'il soit désirable que des jalousies et des huînes occupent nos âmes
canadiennes, Nous devons plutôt nous unir aux Anglais puisque nous sommes ici les fils d'une même patrie et que
nous somnes frères au même fover. Mais nous Canadiens
français. nous ne pouvor.s pas ne pas céder à l'instinct de conservation qui féoonde les races et les fortifie, et
nois ne pouvons done oublier que d
ans les commerces nécessaires de notre vie nationale, il faut, par une sorte d'ironie des mots et de la fortune, tout
à la fois nous unir à nos voisins et nous opposer à eux
: NOUS unir avec eux pour faire ensemble prospérer et grandir la patrie commune, mais nous opposer les uns aux autres, dns une aititude calme et respectueuse, pour garder vivantes et libres, avec toute la richesse de leur sang et la variété belle et légitime de leurs langues, les deux race canadien.
C'est crtte alliance, et c'est cette pacifique opposition des races que M. de Gaspé. paru d’abord comprendre et prêcher,
S qui possèdent le 0!
Il ne semble pas, Page 393.
“ Page 202
“Page 202
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cependant, qu'il ait toujours eu Sur ce sujet une pensée suffisamment nette, et invariable. L'on peut croire que l’anglomanie, qui à sévi au siècle dernier dans quelques-unes de nos familles bourgeoises et aristocratiques, a quelque peu fait fléchir son patriotisme. Sans jamais COnseiller ouvertement la fusion, dans ce paï$, des deux races anglaises et françaises, il accepte volontiers que des mariages mixtes fassent se rencontrer et se mêler les deux sangs. Blanche a bien un mot très fier quand Jules lui propose d'épouser Arché, qui représente à ses yeux la race des conquérants: “ Est-ce une d'Haberville qui sera la première à donner l’exemple d’un double joug aux nobles filles du Canada??? Mais elle consent à ce que Jules prenne lui-même pour femme une Anglaise, et elle va jusqu’à dire ceci qui est le mot malheureux: “Il est naturel, il est même à souhaiter que les races française et anglosaxonre, ayant maintenant une même patrie, vivant sous les mêmes lois, après des haînes, après de: luttes séculaires, se rapprochent par des alliances intimes: mais il serait indigne de moi d'en donner l'exemple après tant de désastres.” ?
M. de Gaspé à mieux aimé que ee fu Jules qui donnût l'exemple de ces alliances hybrides où trop de nos familles canadiennes-françaises ont depuis et peu à peu sacrifié les traditions et la langue des ancètres. L'auteur des Anciens Canadiens, que, d'ailleurs, des relations étroites avaient, dès son enfance, mis en contact avec l'aristocratie anglaise de Québec ne pouvait plus mal choisir, parmi es personnages de son rosan, celui qui serait chargé de donner aux lecteurs, en manière d'épilugue, cette leçon d'anglomanie. C’est le chevalier des Plaines d'Abraham qui désarme tout à fait, et aceroche au mur d'un foyer où va règner l'anglaise la panoplie de son trophée! C'est Île Roland des légendes allemandes qmi oublie, semble-bil, aux pieds d'une femme le motif et l'héroïsme de sa vie.
Il est done possible, et nous croyons qu'il est certain, que M. de Gaspé a poussé trop loin ce sentiment de résignation nationale auquel il a fallu obéir après la conquête, mais auquel M. d'Haberville a luimême et d'abord si longtemps résisté, Et si l'historien avait le droit de traduire dans son livre cette sorte de satisfaction que nous éprouvons d'avoir, par le fait de la conquête, échappé à tant de mesquines persécutions qui ont afligé et qui afiligent encore ja France, le romancier n'avait pas, lui, le droit de pousser jusqu'à cette extrème limite le dévouement
: Page 337.
: Page 931.
‘On sait que la mère de M. de Gaspé, Catherine Tarieu de Lanaudière, était amie intime de Lady Dorchester. Les deux filles de Lady Dorchester passaltent souvent une partie de l'été au manoir de Saint-Jean-Port-Joli. on peut consulter, A ce sujet, la Biographie de M de Gaspé, écrite par l'abbé Casgrain, dans Œuvres Complètes, de l'abbé Casgrain, Il, 273.
de toute notre vie à la cause britannique, et il avait plutôt le devoir d'enseigner à ses compatriotes comment les races conquises ne meurent pas, et de tracer à la fin de son œuvre. et d'indiquer sommairement aux romanciers futurs le canevas ou le thème des Oberlés canadiens.
Le patriotisme de M. de Gaspé, que montrent et définissent les Anciens Canadiens, est done assez complexe: il est surtout fait de sentiments très fervents pour l'honneur et les traditions de sa race, d’ironie mordante pour ceux qui osent toucher à nos gloires les plus pures, d’espérances en l'avenir, et d'abandon parfois trop confiant aux destinées que nous pouvait préparer ici l''ifluence aborbante des vainquerrs de 1760. Cette âme si canadienne et qui s’émeut, s'enflamme, s'exalte au souvenir du vieux passé, qui a des ardeurs de combat pour aconter nos résistances et nos luttes, se détend, à la fin, et s'apaise et se résigne; et elle montre ainsi, dans ses discours et dans tout ce qui manifeste sa conception de la vie nationale, les mêmes variations et contrastes que l’on peut aussi apercevoir dans la philosophie qu'elle nous a donnée de la vie humaine, :
L'on pourrait croire, que ce viellard qui sourit à travers tant de pages de son livre, qui s’abandonne à une gaicté large et franche quand il raconte les histoires de José, et qui fait si attachante la destinée de sts héros, à aimé la vie et l'a vécue avec enivrement. Et il sullirait de lire encor: dans les Mémoires le “écit de ses aventures avec Coq Bezeau pour se persuader qu'un enfant qui entra si joyeusement dans la vie active, devait s'y attacher pour toujours. Et, pourtant, les Anciens Canadiens nous révèlent en M. de Gaspé, dans son âme de vieillard philosophe, toutes ces oppositions de joie et de tristesse, de consolations et d'amertumes, de sérénité et de dégoûts qui apparaissent sur son visage. l'our que cette mélancolie n'étendit pas sur tout le roman son voile sombre, M, de Gaspé à voulu ramasser en un seul chapitre ses plus raves impressions, et y exprimer tout ce qu'il pensait des hommes et de la société,
Dans ce chapitre intitulé Le bon gentilhomme, M. de Gaspé s'est mis en scéne lui-même, et sous le pseudonyme de M. d'Egmont, le solitaire de la rivière des Trois-Saumons, il a fait l'aveu pénible de sa vie, et livré au lecteur sa conscience jamais apaisée,
Deux sentiments surtout résument toute cette morale, et toute cette conférence que fait à Jules le bon gentilhomme: celui d’une misanthropie assez profonde, et celui, plus chrétien, et qui sert à l’autre de correctif, d'une pitié grande pour ce barbare civilisé qu'est l'homme lui-même,
pète
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De Gaspé avait d'abord aimé la vie; il l'avait embrasée avec passion et volupté dans sa jeunesse, alors qu’à lui, seigneur et maître d’une assez belle fortune, elle ouvrait des perspectives de lumière sans ombre, et des chemins tout semés de fleurs. Avocat au barreau de Québec, puis bientôt shérif, il s'installa avec confiance dans cette situation qui lui permit de continuer les plaisirs insouciants qui avaient réjoui ses vingt ans. Il okligea sans compter les amis qui se groupent toujours nombreux et avides autour de celui qui a de l'argent; il distribua au hasard ses largesses et son bien; il s’étourdit dans les fêtes dont s’enivrait son existence; il inêla et confondit ses ressources personnelles et celles de l'Etat, et quand, un jour, M. de Gaspé s’éveilla de ce rêve où s'était abîimée sa fortune, il était trop tard. Ses amis le quittèrent, firent le vide autour de lui, et l’abandonnèrent aux créanciers qui, le trouvant insolvable, le firent enfermer pour quatre ans dans une prison.
Il faut lire, dans le texte lui-même, le récit que fait M. d'Egmont des extravagances, des joies, des cruelles déceptions de sa vie. Et il faut recueillir de ses lèvres, pendant l'entretien de ce philosophe avec Jules, au bord d’un ruisseau où se mirent les branches touffues d’un noyer, les leçons qu'il dégage des accidents de cette vie. C’est un dialogue dont la mise en scène fait penser à ceux de Platon ; on dirait le jeune Phèdre, assis aux côtés de Socrate, sur les bords de l’Ilissus. Mais cette fois Socrate désespère de corriger les Athéniens, de les rendre meilleurs, et il étale avec quelque complaisance le plus sombre pessimisme.
“Tout homme qui, à quarante ans, n’est pas misanthrope, n’a jamais aimé les hommes,” disait Chamfort, et cette parole sert d’épigraphe à la leçon du bon gentilhomme. C’est parce qu'il a beaucoup aimé les hommes et la vie, lui, qu'il est devenu à son tour misanthrope. Il a éprruvé de la vie tout ce qu’elle contient de déceptions, et des hommes tout ce qu’ils peuvent en fait d’ingratitude. Et voici bien, en effet, ce qui afllige M. d’Egmont ou M. de Gaspé. L'homme mériterait qu’on le définisse un animal ingrat. Il exprime de ses semblables, de ses voisins, de ses amis tout ce qu'il en peut tirer, et si quelque malheur vient à frapper ceux qui lui ont été le plus utiles, il s’en détourne il les lâche, il s'enferme dans son égoïsme. De là pour les malheureuses victimes abandonnées par l'amitié les souffrances morales les plus aigues. Et parce que, üe toutes les tortures qui peuvent afliger l'homme, celles-là, intimes et profondes, qui tourmentent l'esprit et tenaillent le cœur, sont les plus cruelles, il en résulte que M. d'Egmont avait épuisé la coupe d'amertume, et que de l'avoir épuisée le faisait déscspérer de pouvoir jamais plus estimer les hommes. il ramène touces ses observations sur la vie à ce dogme de la perversité et cruauté humaines. Et si un our, en sarclant ses laitues, il voit les fourmis 42 précipiter sur un inscat blessé et le dévorer, il ne peut se retenir de faire tout haut cette réflexion
“Orne CT +
que La Bruyère eût approuvée: ces petites bêtes sont done aussi cruelles que les hommes!
La jeunesse seule, selon M. d'Egmont, a gardé sa grâce et sa vertu. La jeunesse sait encore apprécier le bienfait, remercier ses bienfaiteurs. Les jeunes gens sont naturellement bons, ils sont reconnaissants... et les sauvages aussi. Et cela prouve que c’est i'intérêt et la civilisation qui tuent la gratitude. Tous deux ont banni de cette terre la fleur exquise des amitiés constantes; tous deux brisent des chaînes qui devraient être plus fortes que le malheur. Aussi longtemps que l'homme n’est pas aux prises avec les multiples et éoïstes intérêts que met en jeu la vie +0ciale, aussi longtemps que les lois elles-mêmes n'ont pas perverti chez lui la notion du juste et de l'injuste, il reste bon, et capable de comprendre l’équité. Que si vous doutez de la vérité de cette doctrine, interrozez ee brave homme d'Troquois à qui un magistrat faisait un jour visiter, à New-York, le grand wigwam où l’on détient les repris de justice. “ Cest là qu’on enferme les Peaux-rouges qui refusent de livrer les peaux de castor qu’ils doivent au marchand,” disait le visage pâle à l'enfant de la forêt. Et celui-ci d- visiter avec soin tout l'édifice, de descendre dans les cachots, de sonder les puits, de prêter l’orcille aux moindres bruits, et de conclure par un immense éclat de rire: “ Mais sauvage pas capable de prendre castor ici?” dit-il: et dans ce mot, et dans ce rire, il y avait tout le mépris et tout le dédain que la barbarie doit à la civilisation. ('et indien avait compris, là, tout ce que notre justice boîteuse contient d'illogisme, et comme il est inutile, cruel et contradictoire d'enfermer, et donc de paralyser et d'empêcher d'acquérir celui dont le crime est de n’avoir pas de quoi payer ses dettes.
Si misérable que soit l'homme, et si faux que soient ses jugements, ct si eudurcie que soit sa conscience raflinée et civilisée, il le faut pourtant plaindre, et l'on doit en avoir pitié. Æt le pessimisme de M. d'Egmont est donc ici traversé d’un rayon de lumière et de charité qu'on ne s'attendait pas tout d’abord d'y apercevoir. Cet Alceste paraît bien avoir
ces haînes vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses,
mais il à aussi pour son semblable des complaisances de Philinte; et s'il s<t enfoncé en son désert, s'il a
cherché, sur la terre, un endroit écarté, Où d'être homme d'honneur on ait la liberté,
il sait aussi sortir de sa retraite pour aller à ceux qui souffrent et qui ont besoin de son secours. Il est lui-même la vivante et persuasive con-
(La
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tradiction de sa doctrine. Il n’a pu éteindre en son âme les affections généreuses de sa jeunesse, et il se console de ses tristesses en faisant beaucoup de bien à ceux qui souffrent. Il va porter aux malades et aux pauvres les fruits de son jardin, et les racines bienfaisantes et les simples dont ses études lui ont révélé la vertu médicinale. Bref! on appelle ce niisanthrope le bon gentilhomme, et M. de Gaspé ne pouvait en un plus violent contraste de mots et de faits résumer sa philosophie de la vie, et définir sa complexe mentalité.
Il faut retenir que c’est un nom très doux, un vocable très généreux qui sert à marquer et à distinguer entre tous les hommes M. d'Egmont. Il est le bon gentilhomme. C’est la bonté qui excelle dans sa vie, et c’est clle aussi sans doute qui console l'existence de M. de Gaspé. Nature faite tout entière de vertus ardentes et de passions capables de devenir excessives, l’auteur des Anciens Canadiens devait traduire sa vie par des oppositions vives er des rencontres originales; il devait la pénétrer des grâces et du charme séduisant de la bonté. Léger, joyeux, confiant dans sa jeunesse, triste bientôt de tous les mécomptes de ses trente ans, retiré dans son manoir après les années de captivité, estimant que sa vie était désormais sans profit pour lui et pour les autres,! mais résigné pourtant, et calme, et essayant de retrouver dans la paix du foyer la joie ancienne et bonne; refoulant sans cesse au fond de sa mémoire le souvenir des jours mauvais, et gardant volontiers à ses lèvres de doux vieillard le sourire des affections paternelles; facilement triste et chagrin quand surgit tout à coup à ses yeux le passé ineffaçable, capable aussi de trouver dans les lectures en famille, et dans les méditations de son esprit toujours alerte, la consolation et l'oubli: tel fut M. de Gaspé. Ce sont, en vérité, toutes ces alternatives de joie et de regrets, et ces jeux d'ombre et de lumière que l’on aperçoit dans son portrait, et c'est cela aussi qui apparait à travers Les pages si variées qu'il a écrites: tour à tour pleines de gaieté abondante et copieuse, parfumées de christianisme bienfaisant, frémissantes d'enthousiasme et de passions, et parfois aussi humides et baignées de larmes.
Faut-il ajouter que les qualités littéraires et les défauts de l'artiste qui a conçu l’œuvre et l'a ex‘rntée, pourraient encore révéler à leur tour son esprit et son tempérament,
Sans doute, il est assez difficile d'apprécier et de cataloguer un écrivain qui déclare en manière de préface qu’il n'a pas l'intention de composer un ouvrage secundum artem, qu'il n'écrit que pour s’amuser, qu’il entend bien avoir ses condées franches, ne s'assujétir à aucune des règles qu'il connaît, et qui conseille simplement au lecteur de laisser 1A
1C{. page 180.
son livre s’il l'ennuie.! Cependant, il est possible de reconnaître, sous ce désordre apparent, le talent de l'écrivain. Et, par exemple, il ne sera pas malaisé de remarquer qu'il y a à la fois de la bonhomie et de l’étude dans ce livre, et que la simplicité y cotoie la rhétorique.
Que M. de Gaspé ait librement laissé trotter sa plume sur la rame de papier-bonnet qu’il acheta un bon matin chez son libraire, cela est incontestable, et se peut déduire de la façon même dont l’œuvre est conduite. Il y à dans ces pages une sorte de facilité, abondance et verbosité qui suppose chez l'écrivain l’abandon confiant et sincère de sa pensée à la bienveillance du lecteur. Et cette générosité et prodigalité de paroles, qui risquerait, en d’autres livres, de nous lasser et ahurir, est ici précisément ce qui retient, captive et entraîne en son flot l'attention et la curiosité. On se laisse emporter d’un bout à l'autre du livre, et l’on ne songe pas qu’il faut s’arrêter et se reposer.
Et ceci vient encore, sans doute, de ce que M. de Gaspé, pour cela qu’il s’abandonne à sa passion de raconter et de muser un peu, donne à celui qui le lit impression très agréable qui se dégage toujours d’une œuvre où s'exprime sans effort la bonne nature. La plupart des scènes qu’il décrit ressemblent beaucoup à ces tableaux rustiques de Corot que l’on voit au Louvre, et qui sont signés du “ peintre le plus naturel de la nature” La vérité s’y moutre et plait sans détour, elle s’y étale et brille de tout l’éclat de sa belle sincérité. Et jamais l'on ne résiste à de tels séductions et entraînements, Le lecteur est toujours si heureux de rencontrer un homme là où il s'attendait et redoutait de trouver un auteur !
L'art de M. de Gaspé n'est done pas celui des stylistes de profession ; il ne se rattache en aucune façon à la manière de Flaubert ou à celle des Concourt; il a plutêt quelque chose de l’art des primitifs; il fait penser parfois.et toutes proportions gardées, à la tenue aimable et négligée d’un Montaigne, à la bonne grâce et naiveté d’un Joinville ou d’un Hérodate.
Il ne faut pas se dissimuler pourtant que M. de Gaspé pousse parfois jusqu’à l’excès le souci qu’il a de composer sans recherche et sans cérémonie, L'on voit, par exemple, qu’il se laisse trop facilement attarder par des digressions qui coupent le récit et nous en distraient, Et l’on peut constater encore que les chapitres du livre ne sont pas toujours nettement délimités, ni la matière suffisamment bien distribuée, Le titre même du chapitre ne correspond pas toujours exactement au sujet qu'il paraît indiquer, et on le peut vérifier facilement avec les chapitres sixième et septième.
:Cf. pages 5-8, passim.