‹ Etude sur "Les anciens canadiens" [microforme]Chapitre 3 sur 3 · L'AUTEUR · texte numérisé non relu

L'AUTEUR

On trouvera l'original de cette lettre dans le premier volume de la col-

lection des Lettres diverses manuscrites de l'abbé Casgrain, conservées aux Archives du Séminaire de Québec.

Au reste, le style même de M. de Gaspé diffère assez de celui de l’historien de la Mère Marie de l’Incarnation, pour qu’il soit facile de reconnaître, dans les Anciens Canadiens, la marque de l’auteur. Il y a ici une simplicité et un naturel auxquels ne nous a guère habitués l’abbé Casgrain de 1860.

M. de Gaspé excelle à imiter et à reproduire dans son style le langage familier, tout court, plein de saveur des Canadiens, ses contemporains. Jl se plaît à exprimer sa pensée comme il faisait sans doute dans son salon de famille, quand il y causait avec les siens sous le regard des ancêtres dont les portraits étaient suspendus au.mur; ou bien encore il prend volontiers le ton des longues conversations qu’il avait souvent avec les braves habitants de Saint-Jean-Port-Joli. C’est en style canadien que devait être écrit le roman historique ou l'épopée populaire des Anciens Canadiens. M. de Gaspé le voulait ainsi; d'autant qu’il lui eût été diflicile d'adopter une autre manière et d'autr: procédés. “Cet ouvrage sera tout canadien par le style: il est malaise . un septuagénaire d'en changer comme il ferait de sa vieille redingote pour un paletot à la mode du jour.” ?

C’est donc en vieille redingote que se présente la phrase de M. de Gaspé, et c'est encore aujourd'hui ce qui donne au livre sa valeur et Jui conserve tout son prix. On se plaît toujours à y entendre le parler des bonnes gens, et à voir se peindre en leur language les mœurs d'une époque dont nous nous éloignons chaque jour si rapidement.?

L’aisance ct la simplicité du vocabulaire des Anciens Canadiens se retrouvent parfois et plus particulièrement dans les dialogues que l'auteur établit entre les personnages du roman. Le dialogue doit rendre plus parfaite pour le lecteur l. asion de la réalité, et c’est bien en plein réalité que nous transportent des causeries comme celles du souper que l'en prend chez un seigneur canadien, M. de Beaumont, ou bien encore les propos si vifs et si spontanés du père José.

Il convient, pourtant, d'observer ici que les uialogues de M. de Gaspé ne sont pas toujours aussi alertes, aussi coupés et primesautiers qu'ils pourraient l’être quelquefois. Il arrive que le dialogue tourne au discours et que les conversations se transforment en trop longs monologues. Au reste, il semble que le talent de M. de Gaspé, qui est bien celui d’un conteur, est aussi très oratoire. Et cette tendance le fait souvent exprimer sous forme de harangues éloquetes même les pensées solitaires de ses personnages. C’est ainsi qu’Arché, qui a été condamné à mettre le feu au manoir des d’Haberville, et qui souffre donc malgré lui toutes les tortures du remord, monte tantôt sur une colline, et tantôt sur un cap pour exhaler en de violentes philippiques dirigées contre Montgomery. ou contre la civilisation, ou contre lui-même, sa douieur et sa colère. ‘“ Alors, il s’écria. . . Voilà done, s'écria-t-il. . .” Et, en vérité, il est peu naturel qu’un soldat fût-il lieutenant, qui est seul à

1Cf. pages 1-$.

2M., l'abbé F.-X. Burque a relevé dans le Bulletin du Parler français au Canada, IV, 61, 101, 112, 182, quelques-unes des expressions canadiennes, typiques, employées par M. de Gaspé dans les Anciens Canadiens.

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dévorer son chagrin, et qui n'a pour auditeurs que les oiscaux des bois ou les étoiles de la nuit, se livre longtemps à cette factice déclamation Il sulliscit, d’aileurs, de donner à ces mêmes idées et à ces mêmes sentiments qui bouleversent inévitablement l'âme d'Arché, la forme de méditations ou de réflexions que l'auteur aurait pu traduire encore en une langue chaude et ardente.

Au surplus, M. de Gaspé a plus d'une fois imaginé des occasions très opportunes de s’abandonner au courant de sa passion oratoire. Il faut le louer de certaines pages éloquentes où son patriotisme s’est surtout éloquemment exprimé. S'il y a là quelques tirades où la rhétorique se complait outre mesure, et quelques périodes, quelques phrases qui déroulent trop longuement leur traîne et s’v embarrassent, ces passages, tout pénétrés d’une émotion intense, ajoutent à la variété des récits, et remuent très agréablement l’ame du lecteur.

Chose étrange, d’ailleurs, cet auteur qui se moque si joliment des critiques, et qui entend bien n’écrire que pour exposer sans recherche une pensée sincère, ne dédaigne pas de montrer souvent qu’il a l'expérence des choses de l’art littéraire, qu’il a lu beaucoup et beaucoup appris, et qu’il trouve plaisir à faire l’étalage de ses souvenirs classiques, Non pas, certes, qu’il y ait chez lui du pédantisme—à moins qu’on puisse reprocher à l’auteur le défaut de l’un de ses personnages—mais il y a parfcis, dans ce livre, une sorte de coquetterie qi sait être suffisamment discrète, qui surprend chez un écrivain aux allures si populaires, et qui apparaît ça et là, à travers les pages du roman, comme le sourire de l’aristocrate.

Aussi bien, comment M. de Gaspé aurait-il pu ne pas déverser en son livre le trep pleñ: de ses souvenirs littéraires. La vie tranquille, isolée, quelque peu solitaire du manoir, après la catastrophe qui brisa sa carrière, lui fit des loisirs qu’il occupait à revoir ses auteurs, et à relire les livres de sa bibliothèque. Souvent le soir, au salon, quand la conversation menaçait de languir, il ouvrait Racine ou Molière, ou Shakespeare, ou reprenait un roman de Walter Scott, et il faisait lui-même la lecture à sa famille rassemblée, Parfois l’on montait des pièces, et l’on jouait Berquin ou les contes de Mille et une nuits, que venaient applaudir voisins, amis et censitaires. Il n'est donc pas étonnant que les réminiscences de l'étudiant se retrouvent si souvent sous la plume du vieillard, et qu’apparaissent dans les descriptions ou les discours de son livre la fable d'Hypolite traîné par ses chevaux, les nymphes, les naïades, la coupe du Léthé, et cette mythologie dont on fut si friand dans les collèges du dix-huitième siècle.

? Voir, à ce sujet, la Biographie de M. de Gaspé, F abbé Casgrain.

Sec. [I., 1906. 8

Ce sont encore sans doute ces mêmes circonstances d’une vie menée en pleine campagne, et en pleine nature, qui nous peuvent expliquer pourquoi l’auteur des Anciens Canadiens a parfois, et d’une façon si gracieuse, mêlée à ses récits et dialogues, la poésie des paysages. M. de Gaspé n’est pas précisément un descriptif; il n'est pas, à coup sûr, un ancêtre de Pierre Loti, ni non plus un imitateur assidu de Chateaubriand, Cependant, certaines pages qu’il a écrites et où il a mêlé son âme aux spectacles de la nature, font penser, quand on les lit, à l’auteur du Génie du Christianisme et des Mémoires d'outre tombe. Il y à dans telle description de l'incendie de la côte sud, et par exemple dans le tableau où lon voit Arché contemplant, du haut d’un rocher, les ruines du manoir ; il y a dans telles scènes qui se passent sur la grève ou dans les champs de Saint-Jean-Port-Joli, ou encore au bord de la rivière des Trois- Saumons, une grâce à la fois simple et ondoyante qui nous révêle chez l'écrivain une âme toute sensible à la poésie des choses, C'est parfois une toile assez large que peint M. de Gaspé, comme, par exemple, le décor de bois et de caps qui encadre le manoir seigneurial, ou les spectacles de notre grand fleuve quand il étale et fait miroiter sa splendeur aux feux du soleil couchant; parfois aussi, c'est un simple coup de pinceau, jeté en passant sur le fond mouvant du récit et de l’action, mais qui suffit à le colorer, à l'illuminer et à le transformer. Voyez, par exemple, comme il installe sous les sapins, les cèdres et les epinettes, pour le repas du midi, les habitants de Saint-Jean qui sont venus au village et à l'église pas-er la journée du vingt-quatre juin: ou encore, assistez Je soir, au pied d'un noyer et sous le rayon de lune qui se joue dans l'onde, à l'entretien si grave de Jules avec M. d'Egmont.?

Cest aussi ce sentiment délicat de la nature, et cette fraîcheur d'impression qu'elle lui donne, qui ont permis à M. de Gaspé de raconter le façon si piquante, si originale et si vraie les scènes de vie sauvase où se trouve un moment engagé le malheureux Arché. Ia surtout prêté aux acteurs de ce petit drame, et en particulier au chef indien, la Grand'-Loutre, le langage si imagé, si concret et si pittoresque qui conçient, C'est la nature qui parle par ces voix de la forêt, et M. de Gaspé, habitué à l'entendre se révéler et chanter autour de lui, en a facilement rendu l'harmonieuse expression,

I y a donc dans ce livre, qui n’a pas la prétention d'être une œuvre d'art, un art véritable qui s'ignore souvent, et qui s'affiche anssi parfois. Mais inconscient ou voulu, il intéresse, séduit, attache le lecteur. On feuillette et parcourt avec grande curiosité et avidité le livre des Anciens Canadiens: et, à se laisser prendre par cet enchantement

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du vieux conteur, on constate une fois de plus comme il est possible que l’art véritable se moque parfois de l’art lui-même, tout comme l’éloquence vraie, selon le mot de Pascal, se moque de l’éloquence.

Le public de 1863 apprécia comme il devait l’œuvre qu’on lui présentait. Les deux mille exemplaires de la première édition furent rapi- Semoni cuisvés, et dès 1864, on publiait une nouvelle édition de cinq mille exetnpias:.. Le livre a eu depuis trois autres éditions, et il est re ié ie roman « plus sympathique qu’il y ait dans notre littérature.

De Gasp{ qui avait si longtemps vécu dans la retraite et l’obsvuhiié de son manoir, devint tout à coup l’un des plus illustres parmi nos écrivains. Son nom passa sur toutes les lèvres. Les étudiants, qui croyaient apercevoir dans le livre nouveau l’épopé? populaire et nationale qui hante l'imagination de tout lecteur d'Homère et de Virgile, se disputaient le roman historique et merveilleux qui venait de paraître. Les élèves du Collège de L'Assomption préparèrent un triomphe à l’auieur des Anciens Canadiens. Au mois de juillet 1865, ils mirent à la scène un drame tiré de l'œuvre de M. de Gaspé. M. de Gaspé fut invité à cette fête littéraire, et y assista entouré de Maximilien Bibaud, du docteur Meilleur, et de représentants des familles de Salaberry, de Beaujeu. et de Martigny. Le supérieur du Collège, M. Barret, présenta à la jeunesse étudiante “cet homme qui l'avait devancée de trois quarts de siècle sur la route de la vie” et il le lui montra comme “ l'expression vivante de l’antique noblesse de nos premières familles canadiennes.”

M. de Gaspé, tout ému des honneurs qui couronnaient sa vieillesse— il avait alors soixante et dix-neuf ans—s’excusa de ne pouvoir que lire une courte réponse à tous ces hommages. “ J'ai peu d'espoir, dit-il à ses jeunes admirateurs, de conserver longtemps le souvenir de votre gracieuscté: le septuagénaire ne vit que pour la tombe la plus prochaine. Mais quelque soit la durée de ma vie, elle aura l’effet de dissiper souvent les sombres nuages qui attristent, de temps à autre, l'existence d’un vicillard. Les jeunes messieurs qui ont si bien joué le drame dont le fond est tiré de mon ouvrage Les Anciens Canntiens, m'ont transporté aux beaux jours de ma jeunesse, et m'ont fait vivre pendant trois heures avec les amis que mon imagination avait créés.”

Ces personnages qu'avait créés l'imagination de M. de Gaspé, avec lesquels il lui plaisait tant de s’entretenir, sont encore bien vivants, et ils réjouissent aujourd’hui et instruisent, comme il ÿ a quarante ane, les jeunes gens et tous les lecteurs qui les veulent connaître. M. de

Gaspé les a comparés, dans l’adieu qui termine son livre, à ces figures

‘On peut consulter sur ce voyage de M. de Gaspé a Collège de l'Assomption, une petite brochure publiée À l'imprimerie de la Minerve, Montréal, 1865, et intitulée: Biographie ct oraison funèbre du Rérvd M. F. Labelle, et autres cocuments relatifs à 8a mémoire ainai qu'à la visite de Philippe Aubert de (Gaspé, Ecr., au Collège de l'Assomption etc.

Un,

fantastiques que le jeune fils de J ules, Arché d’Haberville, assis un soir au coin de la cheminée, voit se former, marcher, danser, monter, descendre, et puis disparaître dans la flamme mourante du brasier qui s'éteint. Il craint que tous ces personnages fictifs qu’il a fait s’agiter sous les yeux de ses contemporains ne disparaissent aussi, et bientôt, avec celui qui les faisait mouvoir. Cette crainte, qui est l'effet d’urs extrême modestie, ne devait pas troubler l'artiste, ni la paix de ses soixante-quinze ans. Le roman de M. de Gaspé a survécu à son auteur; ou plutôt, il a fait que M. de Gaspé lui-même n’est pas mort tout entier. Avec les Mémories qui en sont une suite et un complément, il porte et il portera longtemps encore à tous ceux qui parmi nous s’intéressent à la langue, à la littérature, à l’histoire et aux mœurs canadiennes le nom désormais impérissable de celui qui nous l’a donné comme le fruit savoureux de son aimable vicillesse.

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