Étude sur les cailloux taillés par percussion du pays toulousain et description d'un atelier de préparation dans la Vallée de la Hyse (Haute-Garonne)
L'intérêt qu'un grand nombre de savants, appliqués à l'archéologie préhistorique, ont accordé aux cailloux travaillés par percussion, rencontrés dans un cercle trèsétendu autour de Toulouse et dont plusieurs importantes séries figurent dans les collections de notre Musée, me fait un devoir de reprendre leur étude, que j’ai tentée le premier et plusieurs fois reprise, au fur et à mesure des découvertes qui se sont produites.
J'y suis conduit, en ce moment, par la constatation que j'ai pu y faire d'un riche gisement, non encore signalé, qui, interprété avec soin, me semble devoir porter la lumière sur des questions d’origine et d’âge touchant ces objets si libéralement
répandus dans notre région.
Jusqu'à ce jour, les cailloux qui vont nous occuper, intentionnellement façonnés et amenés à des formes déterminées par la taille à éclats, y ont été rencontrés dans
deux conditions particulières : les uns, irès-rares encore, provenant de couches appar-
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tenant au terrain quaternaire, où ils accompagnaient des ossements d'animaux caractérisant ces dépôts alluviens; les autres, assez communs, ramassés un peu partout, dans les terres en culture, après avoir été ramenés à la surface du sol par
les travaux de labour.
Aux environs de Toulouse, les cailloux ouvrés par percussion n’ont encore été retirés des couches quaternaires que dans deux localités voisines, à Clermont et à Venerque.
A Clermont, sur la rive droite de l’Ariége, au pied de l’escarpement sur lequel est bâti l’ancien fort et l’église, vient se perdre le modeste ruisseau de Notre-Dame, après avoir parcouru dans toute sa longueur un vallon étroit et profond, creusé dans les couches horizontales du terrain tertiaire miocène, constitué, ainsi qu'il l’est dans le reste de la contrée, par des argilés calcarifères, des sables et des grès molassiques micacés. À treize cents mètres de la terminaison du vallon, on rencontre le passage, autrefois difficile et redouté, de l’Infernet, que traverse, depuis quelques années, le chemin de grande communication d’Auterive à Toulouse. C’est sur ce point que fut découvert, en 1851, un gisement ossifère que j’eus la bonne fortune d'étudier sur place et que je fis connaître en 1853.
À l’Infernet, à gauche du cours du ruisseau, le versant du vallon, rap'dement incliné, vient se terminer à un ressaut, en partie perpendiculaire, de quinze mètres d’élévation, dont les dix mêtres inférieurs appartiennent au substratum miocène, et les cinq qui surmontent celui-ci, à la nappe du lehm qui recouvre en entier l’'épaulement de la colline, et dont l'épaisseur va en s’atténuant à mesure qu’on le remonte.
Au contact du lehm et du miocène, sur un plan à peine incliné, ayant formé
terrasse à dix mètres au-dessus du lit du ruisseau, existe une couche constituée par
1. Mémoire sur un dépôt alluvien, renfermant des restes d'animaux éteints, mêlés à des cailloux travaillés de main d'homme, découvert à Clermont, près de Toulouse. Dans les Mémoires de l'Académie des sciences de Toulouse, 1853, 5° série, tome IV, page 265 et tirage à part.
Voir l'analyse si précise que M. Hébert, professeur de géologie à la Faculté des sciences de Paris, fit de notre Mémoire dans la Revue des Sociélés savantes, année 1862, et les Leçons sur la faune quaternaire, professées au Muséum d'histoire naturelle, par M. d'Archiac, Paris, 4865, in-&e,
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du sable grossier d’un jaune ocracé et de rognons ou galets de volume différent, provenant exclusivemeñt des éléments les plus durs des roches miocènes voisines. Cette couche de gravier est nettement délimitée; elle ne peut être confondue ni avec les strates subjacentes du miocène, ni avec la formation limoneuse qui la surmonte, encore moins avec le sol d’atterrissement superficiel qui constitue la couche arable.
Or, c’est dans le dépôt de gravier sous-lehmien que furent trouvés de trèsnombreux ossements de mammifères, presque tous fracturés, rarement usés par un long transport sous les eaux, et plusieurs cailloux appartenant à des roches des Pyrénées, les uns entiers et les autres intentionnellement éclatés.
Les ossements du gisement de l’Infernet ont représenté six espèces, dont quatre sont éteintes et deux encore vivantes : les premières, considérées, sans conteste, comme caractéristiques de la faune des temps quaternaires, si improprement dite
diluvienne; ce sont :
1° Le Grand Chat des cavernes (Felis spelæa, GoLpruss);
2° L’Eléphant primitif ou Mammouth (ÆZlephas primigenius, BLUMENBACEH) ;
3° Le Rhinocéros à narines cloisonnées (Æhinoceros antiquitatis, BLUMENS.; Rhinoceros tichorhinus, CuvIER) ;
4 Le Grand Cerf des tourbières ou d'Irlande (Megaceros hibernicus, OWEN).
Les deux espèces encore existantes sont le Cheval (Æquus caballus fossilis,
Aucror.) et le Bœuf (Pos taurus fossilis, AucroR.)’.
Quant aux cailloux retirés du gravier sous-lehmien, ils sont tous, ainsi que je viens de le dire, d’origine pyrénéenne (quartz en roche et quartzite), les uns entiers, d’un volume plus que pugillaire; les autres, réduits par percussion, accusant des formes intentionnelles qu’on ne peut méconnaître. Mais puisque le bassin hydrographique, qui a pour thalweg le lit du ruisseau de Notre-Dame, de même que les bassins qui l'entourent, creusés les uns et les autres dans la molasse miocène, ne présentent aucun dépôt naturel de cailloux de ce genre, on ne peut s'empêcher d'admettre, pour y expliquer leur présence, l’intervention directe de l’homme, le seul être, en définitive, capable de les avoir pris ailleurs, de les avoir façonnés et utilisés.
Les cailloux taillés de cette station sont au nombre de quatre; ils y étaient
accompagnés de quelques éclats réduits, sans caractère ; le premier est un Disque ou
1. J'ai décrit en détail les ossements de l’Infernet dans mon premier Mémoire, déjà cité.
palet à surfaces et pourtour irrégulièrement taillés à grands éclats; ses deux plus grands diamètres mesurent, l’un 9, et l’autre 10 centimètres, PI. VII, fig. 5°.
Deux autres sont aplatis, irrégulièrement triangulaires et cunéiformes. L’un d'eux a 0,103 de longueur et 0,065 dans son plus grand diamètre transversal, et 0",025 d'épaisseur; il n’a été grossièrement taillé que sur l’une de ses faces; 1l est représenté, Pl. VILL fig. 1.
Le second offre ses deux faces éclatées; son bord supérieur, comme celui du précédent, n’a pas subi de taille. Ce bord plane m'avait semblé poli de main d'homme, mais cette particularité doit être attribuée à l'usure acquise par le caillou qui a été employé*.
Le quatrième caillou, plus que pugillaire, n’a subi qu’un commencement de taille.
En partant du bourg de Venerque, situé sur la rive droite de la Hyse et de l’Ariége et en se dirigeant vers le N.-E., on ne quitte pas une bande de lehm qua-. ternaire, s'étendant le long de la rive gauche d’un ruisseau qui trouve sa modeste origine à quatre kilomètres environ, sous le village d’Espanès. Ce cours d’eau vient se perdre dans la Hyse, à quelques pas de l'embouchure de celle-ci dans l’Ariége. Le Hit du ruisseau forme le thalweg d’un bassin confinant, comme 1l a été dit, à celui de Notre-Dame, à Clermont, toutefois avec une aire bien plus étendue. Il occupe le fond d’un vallon creusé des deux côtés dans les couches du miocène. À gauche, 1l présente un ressaut presque toujours escarpé, n’atteisnant guère au-delà d’une vingtaine de mètres, où l’on constate aisément la délimitation nettement tranchée qui existe entre le substractum tertiaire et la nappe de lehm quaternaire qui y aboutit em pente douce. De loin en loin, cette nappe, ainsi que les strates subjacentes du miocène, sont coupées en travers par des ravins ou petits vallons ne remontant jamais très-haut.
À droite, au contraire, le long des pentes raides des collines, souvent trèsélevées, règnent des affleurements des couches tertiaires, habituellement masquées.
par l'épaisseur du sol cultivé qui en provient. Ces pentes portent à peine quelques
4. J'ai fait représenter plusieurs fois ce disque; en 1865, dans Fossiles et cailloux travaillés des dépôts quaternaires de Clermont et de Venerque, p. 9, et dans la reproduction de ce Mémoire : Revue archéologique du Midi de la France, 1866-1867, t. I, p. 67; enfin, dans mes Études d'archéologie primitive, même recueil, t. II, p. 57, 1868.
2. Ces deux objets ont été représentés dans mes Études d'archéologie primitive : Revue archéo-ogique du Midi de la France, t. I, p. 57; le premier, fig. #, et le second, fig. 8.
lambeaux isolés, très-réduits, de dépôts quaternaires, si amplement développés de l’autre côté du vallon.
Ce sont là comme autant de témoins qui peuvent servir à faire comprendre, soit les changements de niveau du lit du ruisseau voisin, à des époques différentes, soit ceux qui ont si souvent modifié, dans leurs détails, ses nombreuses sinuosités.
Le lehm limoneux s’y montre, accompagné de lits de sables, souvent grossiers, très-irrégulhièrement intercalés ; à la base de ces couches, quelles qu’elles soient, on trouve un gravier, de quelques centimètres d’épaisseur, en tout semblable à celui de l’Infernet, c’est-à-dire formé de rognons durcis, dus aux roches les plus résistantes du miocène.
Nul dépôt de cailloux d’origine pyrénéenne n’existe dans l’aire occupée par ce bassin.
La nappe quaternaire qui nous occupe ne m'a fourni que rarement des fossiles.
En voici l’'énumération :
1° À Venerque, au bourg même, le Mammouth (Ælephas antiquitatis) et le Cheval;
e° Tout attenant au bourg, au Pas-Cahus, le Renne (Cervus tarandus, LiNNÉ) et le Bœuf;
3° En remontant le petit ruisseau de ce nom, le Renne;
4° À l’Oumenet, où des déblais considérables furent opérés en établissant le chemin de grande communication d'Auterive à Toulouse et touchant au ravin, les déblais entamèrent les couches du miocène que surmontait un lit de gravier souslehmien, fortement coloré par le fer oxyhydraté, qui s’y présente même assez
abondant pour cimenter les galets molassiques et les convertir en poudingue.
Dans la partie haute de la tranchée, les talus de la route ont intéressé, sur une
profondeur de 2*,50, l’épaisseur des dépôts quaternaires, présentant de haut en bas :
1° Sol et sous-sol cultivé, limoneux, 1 mètre: & Lits ondulés de limon ou lehm proprement dit et de sables ocracés, alternan irrégulièrement et s’enchevétrant, 1",50, sans que les déblais eussent atteint, sur ce
point, toute l'épaisseur du dépôt.
Les fossiles que cette localité m'a fournis sont :
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Un fragment de bois de Renne, retiré par moi-même, en 1862, du gravier souslehmien. Il revient à une des parties, élargies en empaumure, d’un andouiller. Les bords et les cassures ont été usés, ce morceau ayant été roulé, avec les autres matériaux du gravier, dont il a aussi la couleur. Une couche de sable, mise à découvert à 2,90 de profondeur près du faîte du gisement, me fournit une molaire supérieure de cheval et des os longs, malheureusement trop fragmentés pour être rapportés avec certitude à un type même générique.
Ce fut de la couche de gravier sous-lehmien que je retirai également, en 1862, un caillou allongé, en quartzite, d’assez forte dimension, taillé, en partie seulement, en forme de coïn irrégulier, PI. L, fig. 1.
Ainsi, nous avons eu du gisement de l’'Oumenet des restes de Renne et de Cheval
et un caillou certainement modifié de main d'homme.
Les cailloux taillés par percussion, fournis par les terres en culture et rencontrés en plein air, isolés et dispersés dans les champs, sont, ainsi que je l’ai déjà dit, assez répandus dans notre localité; mais un fait d'observation certain qu'il ne faut pas perdre de vue, c’est qu’on les trouve dans toutes les natures de sols, soit argilocalcaires, provenant des couches miocènes, soit argilo-siliceux, dus au lehm de différents âges et à toutes les altitudes, depuis les premières terrasses du fond des vallées, à des niveaux que n’atteignent point actuellement les plus grandes crues des cours d’eau voisins, et, en remontant les versants des collines qui les bordent, jusque sur les plateaux qui les couronnent, sans distinction d'exposition.
Dans les diverses et très-nombreuses stations que j'ai été à même de connaître, ces cailloux, modifiés par le travail de l’homme, se sont trouvés inégalement répartis : abondants sur quelques points, et relativement rares sur d’autres. Toutefois, il faudrait tenir compte, dans le dénombrement que l’on pourrait faire de ceux qui ont été récoltés, des soins que l’on a apportés à leurs recherches, suivant les localités.
Les formes qu’ils affectent sont très-variées : on y trouve celles que les cailloux des graviers sous-lehmiens de Clermont et de Venerque nous ont fait connaître, et bien d’autres, auxquelles j’accorderai une attention toute particulière dans la partie
descriptive de ce Mémoire.
1. J'en ai donné un dessin gravé sur bois dans Fossiles et cailloux travaillés des dépôts quaternaires de Clermont et de Venerque, p. 20. Il a été aussi figuré dans la reproduction de ce Mémoire : Revue archéologique du Midi de la France, t. I, p. 70, et dans mes Études d'archéologie primitive, même recueil, t. II,
p. 60, fig. 5.