CHAPITRE IV
Les dents sont des éléments que l’on retrouve fréquemment dans les kystes dermoïdes de l'ovaire ; c’est un fait quasi-banal, et nombreuses sont les observations qui en mentionnent la présence. Nous avons réuni les plus typiqués. Malheureusement, la plupart des auteurs citent le fait, mentionnent la présence de dents, sans en indiquer la morphologie, la nature exacte, le mode d'implantation, choses qui seraient vraiment intéressantes.
Nous allons essayer de donner un aperçu de la nature, du nombre, de la position et de l’état de ces dents...
Le nombre des dents contenues dans les kystes dermoïdes de l’ovaire est très variable
Le plus fréquemment, on n’en trouve qu’une, deux ou quatre au maximum Ces chiffres n’ont rien d’absolu et, dans certains cas, on a pu observer un nombre considérable de dents, il est vrai que ce ne fut qu'exceptionnellement.
Potherat (observation n° VI) rapporte un cas de kyste contenant six dents.
Chueco, de Buenos-Aires, dans une observation publiée en 1922, a trouvé pas moins de vingt-cinq dents dans un kyste dermoïde (observation n° XIII).
A Bar-le-Duc, M. Brodier a opéré une femme d’un kyste contenant sept dents implantées sur un « maxillaire inférieur ».
ENDe res
Plus récemment, Pont, de Lyon, a eu l’occasion d’observer un kyste de l'ovaire contenant vingt-quatre dents, toutes très belles.
Schnabel a trouvé jusqu’à cent dents et Autenricth a décrit un cas où 300 dents furent enlevées d’un kyste dermoïde qui en contenait encore |
Ces dents se trouvent le plus souvent implantées sur un massif osseux, qui, dans certains cas, peut avoir tout à fait l'apparence d’un maxillaire, surtout d'un maxillaire inférieur.
Un fait est à noter, c’est que la dimension de ce maxillaire « ovarien » est bien moindre que celle du maxillaire « buccal ». Le tissu osseux est de bien pauvre apparence, il consiste principalement en tissu défectueux (Mac Eccles).
L'élément osseux n’est pas constant, et parfois on a pu observer des dents insérées dans les parois du kyste et même enfoncées dans le tissu. D’autres dents, enfin, ont été trouvées entourées de tissu fibreux d’où émergeait seulement la couronne comme elle émergerait de la gen- C1ve.
On a rencontré aussi des cas isolés de dents enfermées dans un petit sac fibreux et qui est relié avec la paroi ou la tumeur elle-même par une petite bandelette en tissu tendineux.
Comment ces dents sont-elles insérées ?
Dans la plupart des cas, les dents, provenant des kystes dermoïdes de l'ovaire, ont des racines qui n’atteignent pas leur développement normal, aussi leur insertion est-elle très variable. Un grand nombre de dents se trouvent insé- rées dans des alvéoles qui sont tantôt ossifiées, tantôt ramolles et parfois tantôt cartilagineuses.
Ces dents ne présentent aucune forme définitive et sont souvent disposées irrégulièrement.
D'après Hollender, elles sont toujours orientées et inchnées vers l’axe médian du corps.
Si certains auteurs ont. observé des dents implantées irrégulièrement, il n’en est pas toujours ainsi.
M. Pont, de Lyon, rapporte l'observation d’un kyste contenant des dents (24), et ces dents étaient rangées régulièrement sur une véritable arcade : le bloc des incisives
était en avant, tandis qu’en arrière et latéralement étaient. rangées les prémolaires et les grosses molaires. C'était là, la disposition typique des dents sur une mâchoire normale (observation n° X).
Certains auteurs, comme Steinhoff, prétendent que l’on observe le plus souvent la présence de dents permanentes. Sur 23 cas, observés par lui, il a noté pour la plupart la présence de dents permanentes, tandis que les dents temporaires n’ont été observées que dans des cas isolés. Dansundes kystes observés, il a même pu trouver à la fois des dents permanentes et des dents temporaires. Voici le résultat de ces observations, il a noté la présence des dents dans l’ordre suivant :
1° Uniquement des dents temporaires,
29 Uniquement des dents permanentes,
3° Les deux espèces de dents,
49 Des dents dont le caractère ne peut être défini, étant donné qu’elles présentent un aspect que l’on ne rencontre ni chez les dents temporaires, ni chez les dents permanentes.
L'observation de M. Pont montre la présence des deux sortes de dents temporaires et permanentes.
Sur 24 dents, l’auteur a remarqué que dix présentaient la caractéristique des dents temporaires et quatorze l’aspect des dents permanentes. Donc, sauf les deux canines permanentes qui étaient absentes, on rencontrait, dans ce cas, la denture complète temporaire et permanente du maxillaire supérieur.
On note que très rarement dans la littérature médicale, la présence de dents temporaires, il faut remarquer qu’on ne rencontre ces dents que dans quelques cas isolés.
Quelle est la période d’éruption de ces dents ckystiques », par rapport aux autres dents du porteur ?
Il semble que, d’après les recherches de Mac Eccles eb Hopewell-Smith, que « cette période d’éruption des dents dermoïdes ne coïncide pas avec la période d’éruption des dents de la femme porteuse du kyste ; mais elle serait probablement plus précoce et leur croissance semblerait plus rapide ».
La morphologie des dents provenant des kystes dermoïdes de l'ovaire est le plus souvent anormale. Rarement
AU tee.
présentent-elles les caractères typiques des dents normales ; leur origine ovarienne est toujours rappelée ‘soit par un manque de racines, soit pas une couronne imparfaite, soit par leur dimension plus petite.
Bien souvent les racines sont absentes simplement et il est un fait curieux à observer, c’est que dans le même kyste, il y a plusieurs dents dont les unes possèdent des racines, alors que d’autres n’en ont pas. Pareille remarque se retrouve dans l'observation de MM. Godard et Bouland.
Sur quatre dents observées par ces auteurs, l'examen radiographique montra que les deux molaires n'avaient pas de racines, tandis que les deux dents rappelant, l’une une canine supérieure, l’autre une prémolaire, avaient une racine entièrement développée avec chambre pulpaire et canal dentaire ! (voir figures 3 et 4). |
Il est un curieux phénomène à noter du côté des racines polyradiculaires : on observe très souvent Ia fusion de ces racines en une seule. La troisième molaire, qui en bouche n’a fréquemment qu’une racine, n’a aussi qu'une racine dans les cas observés.
On a même noté la formation gémellaire, c’est-à-dire la fusion de deux prémolaires par leurs racines, il est vrai que cela n’a été vu que dans des cas tout à fait exceptionnels (Steimhoff).
La couronne est aussi défectueuse ; elle peut même manquer totalement, ou par sa forme ne répondre à aucun type défini.
Dans le cas de MM. Godard et Bouland, les couronnes des quatre dents étaient parfaites et entièrement formées.
Elles présentaient des cuspides typiques :
La première : deux gros cuspides et trois petits assez semblables à ceux d’une molaire supérieure ; la couronne dépassait de 4 à 5 millimètres le «rebord alvéolaire » ;
La seconde dent avait des cuspides peu saillants, Ia couronne dépassait de 4 millimètres le bord de la surface osseuse ;
La troisième était petite en légère rotation sur l’axe, la quatrième présentait les caractères d’une molaire, ses cuspides étaient réguliers (5 cuspides) ; sa couronne dépassait également de quatre millimètres le rebord alvéolaire.
Par conséquent, ces dents présentaient des faces triturantes et ce fait a été quelquefois observé, même en l’absence de dents antagonistes.
Maurer prétend que les faces triturantes spécialement formées par le mécanisme de la mastication, sont aussi observables sans ce mécanisme, puisqu'on en observe dans les dents provenant des kystes dermoïdes de l'ovaire.
Steinhoff à observé un cas où il y avait articulation exacte de la dent du haut avec son antagoniste du bas.
Ces dents reçoivent du sang, certains anatomistes ont trouvé des vaisseaux sanguins et des filets nerveux pénétrant par les racines.
L'examen histologique d’une dent provenant d’un kyste dermoïde de l’ovaire que nous avons rapporté plus haut, a montré qu'à ce point de vue aussi, les dents ne sont point comparables aux dents normales :
Le cément est extrêmement mince, il a au plus 40 mil- Hèmes de milimètre d'épaisseur ; une seule cellule ou deux tout au plus forme toute l’épaisseur du cément, alors que, dans une dent normale, cette épaisseur est constituée par plusieurs rangées de cellules. Il manque même par endroit, et le ligament alvéolo-dentaire vient directement en contact avec l’ivoire.
L'émail est aussi très mince ; parfois on ne peut en trouver que des traces. Il n’a souvent que dix à quinze millièmes de millimètre d'épaisseur, et il peut présenter des pointes aiguës à sa surface (fig. 11). Cette minceur de l’émail, formation épithéliale, peut être rapprochée de la minceur de l’épithélium qui se trouve dans la région qui correspond à une gencive.
Dans la bouche, on trouve sur la gencive, un épithélium stratifié formé d’une quinzaine de couches de cellules superposées. Dans ce cas, il n’y a qu’une couche épithéliale très mince, 3 ou 4 cellules seulement, très aplaties et reposant sur ur derme sans papilles.
La pulpe, elle, ressemble assez à la pulpe d’une dent normale, contenant, comme elle, de nombreux vaisseaux sanguins et le nerf constitué par de nombreuses fibres nerveuses se réunissant en gros faisceau au voisinage de l’extrémité profonde de la racine (voir figure 7).
En résumé, dans ces dents «ovariennes » on ne: peut que constater la minceur extrême de l’émail et du ciment. Tous les auteurs sont d'accord à ce point de vue. —. Pont, de Lyon, corrobore ces faits : ayant examiné au point de vue de leur constitution histologique de pareilles dents, ses conclusions sont les mêmes.
Quel est le type de dent le plus fréquemment observé ?
Les auteurs sont à peu près d'accord pour répondre à cette question. Il semblerait que les prémolaires et les molaires sont en nombre prédominant.
Pour Mac Eccles et Hopewell-Smith, ce serait la forme prémolaire et canine la plus souvent notée.
Steinhoff a étudié 55 dents provenant de kyste dermoïde de l'ovaire ; il les a soigneusement observées et décrites : 11 nota :
D incisives (ayant le caractère).
4 canines DE 28 prémolaires = 15 molaires —
1 dent amoïde -
2 dents indéfinissables.
Les prémolaires sont au nombre de 28 et les molaires au nombre de 15, ce qui tendrait à prouver qu'elles se rencontrent plus fréquemment ; mais les autres variétés se rencontrent également.
Les conclusions de Steinhoff seraient les suivantes : con peut considérer comme un fait réel constant, la prépondérance numérique des molaires sur les incisives et de ces dernières sur les canines, fait qui est peut-être en concordance avec le phénomène identique se produisant dans la bouche ».
D'après nos observations rapportées au chapitre IT, nous voyions qu'il y a aussi prédominance de molaires et de prémolaires, ce qui tendrait à confirmer la théorie de Steinhoff.
En effet, voici la nomenclature des dents dermoïdes que l’on a trouvé dans nos observations :
RS VND
EN Ur PR PL MC) EEEEEELEZEZEZEZEZEZEZEZEEZ———Z————
Observations Incisives Canines Prémolaires| Molaires I Il 2 TITI 1 V 2 Val l D NAT Il XII l Il 2 XIII 3 > 20 6 ® 5 30
Dans un certain nombre d'observations, leurs auteurs ont simplement cité le fait banal de la présence des dents, sans en indiquer leur type ou leur nature : nous n’avons pu, par conséquent, en tenir compte pour l'établissement de ce tableau.
Les chiffres indiqués plus haut n’ont, certes, qu’une valeur très relative, ne portant que sur un nombre restreint d'observations. [l est vrai que peu nombreux sont les cas où le type exact des dents soit nettement indiqué.
Quoi qu'il en soit, ce tableau nous montre que les auteurs ont observé dans les kystes dermoïdes de l'ovaire, qu'ils ont eu à examiner, 30 molaires (observations IT, ITT, VI, VIT, XII, XIII).
Presque partout l’on a vu des molaires.
Ensuite viennent les incisives et les prémolaires, puis les canines.
Les dents provenant de kystes dermoïdes de l’ovaire, présentent fréquemment des phénomènes de dégénérescence, de nombreux auteurs en ont signalé l’existence.
C’est ainsi que R: Meyer et Jules Steinhoff notèrent, dans leurs recherches, des processus qu'ils désignèrent sous le nom de résorption ; ils se rapportent principalement aux racines de dents temporaires, mais aussi quelquefois aux dents permanentes. Dans deux cas, il s'agissait d’un véritable changement de dents : la dent de remplacement ayant terminé le processus de résorption.
Ar
Le mécanisme de la résorption des racines des dents doit être cherché, selon Steinhoff, dans des causes externes ; de fréquents traumatismes peu violents, même provoqués par les mouvements des autosites et l’exercice d’une pression prolongée occasionnée par la position de la tumeur ou du porteur de la tumeur.
Steinhoff mentionne encore un autre cas de régression qui n’a ni les symptômes de la carie ni ceux de la résorption ou de la déminéralisation.
Dans quelques-unes de ces dents, il nota l'absence partielle de l'émail ou la présence d’un émail tellement ramolli que l’on pouvait facilement l'enlever par le simple grattage. La dentine était tellement dure qu'il ne pouvait s’agir de développement, mais bien de régression. D’après Steinhoff, il s'agirait de déminéralisation qui serait occasionnée par le contenu acide du kyste.
Ces phénomènes de dégénérescence peuvent augmenter et ainsi évoluer vers la carie dentaire apparente.
Jules Steinhoff rencontra deux cas présentant des défectuosités de la couronne et que l’on aurait pu prendre au premier abord pour une carie dentaire. Un tissu teinté de sang, remplissant la cavité, occasionnait cette décoloralion, mais une fois cet amas de tissu peu adhérent enlevé, on se trouvait en présence d’une cavité ayant la couleur naturelle ; la dentine présentant ici là même résistance que partout aiileurs. Des constatations semblables ont conduit les uns et les autres à conclure que les dents trouvées dans les tératomes étaient cariées.
E. Potherat (1) a eu l’occasion de présenter une pièce à la Société de Chirurgie en 1920. I s'agissait d'une dent cariée (observation n° VIT) : cette dent était une dent molaire petite, c'était la seconde fois que l’auteur observait pareille lésion sur une dent provenant d’un kyste dermoïde de l'ovaire. C'était, d’après Potherat, une carie superficielle de la couronne. Ce fait est intéressant, car il permet de se demander par quel mécanisme une dent incluse dans un kyste dermoïde peut se carier !
Potherat prétend que cette carie dentaire serait d'origine
(1) Bull, Soc. de Chirurgie, 1920, p. 930.
trophique, neurotrophique sans doute, sans intervention de microbes.
Cette théorie est en opposition formelle avec la théorie de Magitot qui rattache la carie à l’action des microbes intrabuccaux si nombreux !
Aussi cet auteur, et avec lui Lannelongue, conteste-t-il l’existence de la carie dans les dents dermoïdes.
D’après Magitot, et Pozzi adopte cette théorie, il s’agirait là, non de carie véritable, mais simplement de phénomènes d'usure et de résorption.
Pont a constaté (observation n° X) dans le cas qu’il a eu l’occasion d'examiner, que la plupart des dents, les incisives en particulier, présentaient au niveau de leur couronne des pertes de substance simulant la carie dentaire.
Comme on le voit, ces lésions sont fréquentes chez les dents provenant de kystes dermoïdes. Pour M. Pont, il ne s'agirait ni d'usure (Magitot et Pozzi), ni de carie (Potherat), mais simplement de troubles dysplasiques de l’émail ; les dents examinées par lui, présentaient des cavités remplies d’une substance molle, gélatineuse et aussi translucide |
MM. Mac Eccles et Hopewell-Smith (1) n’admettent pas, eux aussi, avec Magitot et Pont, l’existence de la carie. « Quoique les dents « dermoïdes » présentent des malformations ou une morphologie contraire aux dents normales, on ne peut mettre en évidence aucun processus pathologique que l’on puisse appeler «carie ».
Comme on peut en juger, ces caries sont loin d’être scientifiquement démontrées, ne pourrait-on pourtant concevoir l'existence de phénomènes infectieux dans les tératomes, car certains auteurs n’ont-ils pas signalé des altérations tuberculeuses très nettes ?
(1) Dental Cosmos, 1912, p. 1379.