LIVRE SECOND
Nous mesiiies, pour bien faiiv, ne tlobvrions i.iiiiais mettre la main sur nos serviteurs, tandis que la rliolere nous diu'e. Pendant (jnc le pouls nous bat el (jiic nous sentons de l'esmotion, remettons la parlie : les elioses nous sembleront à la vérité aultres, quand nous serons r'accoysez et lefroidis. C'est la passion qui commande lors, c'est la passion qui parle; ce n'est pas nous : au travers d'elle, les faultes nous apparoissent plus grandes, comme les corps au travers d'un brouillas.
Vous voyez (pie Montai^jne n'élève pas le plus Ié(jer doute sur le droit du maître de battre ses domestiques. Cela se fait encore, mais assez rarement, parce que rien n'empêche anjotird'hni le domestique de rendre à son maître les coups qu'il en reçoit, et si le domestique est le plus fort, le maître se trouve alors dans la plus fausse position.
Ceulx qui ont à négocier avecques des femmes testues, peuvent avoir essayé à quelle rage on les iecte, quand on oppose à leur agitation le silence et la froideur, et ipron desdaigne de noiurlr leur courroux. L'orateur Celius estoit merveilleusement cholere de sa nature : A un qui souppoit en sa compaignie, liomme de molle et doulce conversation, et qui, pour ne l'esmouvoir, prenoit party d'approuver tout ce qu'il disoit, et d'v consentir : Iny, ne pouvant souffrir son chagrin se passer ainsi sans aliment : « Nie moy quelque chose, de par les dieux ! dict il, afin que nous soyons deux. » Elles, de mesme, ne se courroucent qu'afin qu'on se contrecourrouce, à l'imita-
29S KTUDE S IHî LES ESSxVIS DE MO?«i T A IGIN E.
tiou dos loix de raiiionr. l'hotioii, à un homme ([iii liiy troubloit son propos en l'iiiiiiriaiit asprement , n'y feit aiiltre chose que se taiie, et hiy donner lout loisir d'espuiser sa chulere : cela iaiet, sans aulcune mention de ce trouljle, il recouimencea son propos en l'endroict où il l'avoit laissé. 11 n'est réplique si picquanle comme est un (el nu'Sj)ris.
Du plus cholere homme de France, ie dis souvent que c'est le plus patient homme que ie co^juoisse à brider sa cholere : elle l'a^fite de telle violence et fureuj-, qu'il fouit
qu'il se contraigne ciuellement pour la modérer le ne
re[;aide pas lanl ce (ju'il laict, que combien il luy couste à ne faiie pis.
Un aultre se vanloit à moy du refjlemcnl et doulceur de ses nueurs, qui est à la verilé singulière : ie luy disois que c'estoit bien quelque chose, notamment à ceulx, connue luv, d'einincnfc (jualité, sur lesquels chascun a les yeulx, de se présenter au monde lousiours bien tem- |)erez; mais (jue le pi incipal estoit de prouveoir au dedans el à sov mesme, cl que ce n'estoit pas à mon jjié bien mesnajjer ses affaiies, que de se ronjjer intoieurement; ec <|ne ie craiynois (pi'il leist, pour maintenir ce masque el celte re;;lee ajiparence par le dehors.
On incorpore la cholere en la cachant; comme Diogenes dlct à Demosthenes, le([uel, de peur d'estre apperceu en une taverne, se reculoit au dedans : <( Tant plus tu te recules arrière, tant [)lirs tu y entres. » le conseille qu'on donne plustost une l)n(fe à la ioue de son valet, un peu hors de saison, (jue de (jehenner sa fanlasie pour représenter cette sage contenance; et aimcrois mieulx produire mes passions, que de les couver à mes despens : elles