VALEUR DU TEXTE
On discerne sans peine et le caractère légendaire et l'origine réelle de cette histoire.
Eusèbe et Lactance, deux contemporains de Maximien, ne soufflent mut de la légion thébéenne. Sulpice Sévère et Orose, un Espagnol et un Gaulois, l'ignorent tout de même. Le massacre d'une légion tout entière, le martyre de 6.600 chrétiens qui meurent ensemble devait, semble-t-il, avoir quelque retentissement. D'où vient que les textes ne le connaissent pas?
Le texte (A) date la mort des saints de la grande persécution de 303 — le fait est très clair, — et c'est Maximien qu'il en rend responsable. Or, en 303, et depuis 293, les pays d'Acaunus et d'Octodorus relèvent du césar Constance Chlore, comme toute la Gaule et toute la Bretagne ; Maximien n'y joue plus aucun rôle. Je note que Constance, en 303, n'exécute pas l'édit de persécution : il se contente de démolir quelques églises1. Au début du ive siècle, en outre, une légion ne compte plus 6.600 hommes ; on n'y trouve pas d'officier appelé senator militum. Aucun texte n'atteste Texistence, à cette époque, d'une legio Thebaeorum.
Le texte A lui-même invite à la méfiance. Les mots credo, adfirmabant, dicuntur, traduntur, fama confirmabat, sicut iraditur, per succedentium relationem, ea utique fide qua ad nos... multiplient les réserves de l'auteur: il tient beaucoup à dégager explicitement sa responsabilité; il ne garantit rien, et il entend qu'on le sache. — Entend-il aussi montrer qu'il connaît tous les procédés de la rhétorique? Je ne sais. Le fait est qu'il semble n'en ignorer aucun : qu'on
* Euaèbe, Vita Const.f i, 15-17. "HXaovov f*Èv yàp à^avxa^où y*k toùc 8eo<je6eT<; è; iTziziy\xa.Toç xwv xpaxojvnov o\ xax' Èftvo; à'p^ovTEç... M6v<o 8' àpa Ku>vrcavTtq> aocp(a xiç 6itEiafjE.i Xo^kt^où... Totç yàp i>7t' oeÙtmj paaiXt. xotç... ajvOï)|jLa ûîoa»aiv, $ O-juaui..., EtEÎvor. uap' aùiCo jjléveiv t} jjlt^ toùto •npdt£a<Ji... ànoycopEÎv... 'BlWlo^.,., tû>v ^ev 8e'.X(av... xaiEYtYvtl,<JX£» xo^ àl tt(<; irp>><; xov Beov <juveiO^<jeuj<; ej jAiXa àtceSi^ETo... \P. G., 20, 932[.
relise la description d'Agaune \ ou le tableau de la légion lorsqu'arrivent les ordres de Maximien *, ou le discours de saint Maurice ' ; notre homme sait avec bonheur, je le reconnais, se souvenir de Tite-Live4. N'est-ce pas à Tite-Live qu'il aurait emprunté l'idée de faire décimer les légionnaires chrétiens ?
Cette impression fâcheuse se confirme si l'on compare nos gestes à deux autres textes (ou séries de textes) qui s'intéressent aussi à saint Maurice.
Le premier, B, est un récit de son martyre5, très analogue
1 « Acaunus sexaginta Terme millibus a genavensi urbe abest... Locus ipse iam inter alpina iuga in valle situe est ad quem pergeotibus difficili transitu asperum atque artum iter panditur. »
2 « Vociferatio passim ac tumultus in castris exoritur affirmantium numquam se ulli in hœc tam sacrilega ministeria cessuros, idolorum profana semper detesturos..., unum se aeternitatis Deum colore, èxtrema experiri satius esse...»
3 « Milites sumus, imperator, tui : sed tamen servi, quod libère confitemur, Dei... »
* Les décimations avaient naturellement, en raison de leur atrocité, frappé l'imagination populaire. Voici la liste de celles qui sont connues : 1. en 471 av. J.-G. Tite-Live, II, 59; Denys, ix, 50; Frontin, iv, i, 34: — 2. en 71, Plutarque, Crassus, 10; Appien., b. c. i, 118;— 3. en 49, Dion., 41, 35; Appien., ii, 47 ; Suétone, Jules César, 69 ; — 4. en 39, Dion., 48, 42 ; — 5. en 36, Dion., 49, 27 ; Plutarque, Antoine, 39 ; — 6. en 31-14 ap. J.-G. Suétone, Octave, 24 ; — 7, eu 20, Tacite, Annales, ni, 21 ; Pline, 36, 15 ; — 8, en 217, Jul. Capitolin, Macrin., 12 [d'après Stolle, 76, n. 1].
5 B. H. L., 5741, 22 septembre 345. t Diocletiaous quondam romance reipublicœ princeps, cum ad imperium totius orbis fuisset electus...» — Krusch n'a pas donné d'édition critique de ce texte B ; mais il a constaté que la teneur en était fort incertaine et distingué buit familles de mss. [Paris, 5301 ; — Paris. 5353; — Monacens. 18220 ; — Paris, 5321; — Paris, 5600 ; — Montepessulanus H., 156; — Paris. 5293; — Paris, 5308]. — . Il y aurait lieu de reprendre et de préciser son travail. Pour mon compte, je distingue volontiers deux familles : je range dans la première, y, les mss. qui, après avoir dit que les Tbébéens ont reçu : o christianœ religionis ritum orientali traditione » ajoutent ab hierosolymitawe episcopo et qui déclarent encore : ad urbem quippe romanam itinere attingentes eaudem christianitatis fidem quam acceperunt apud beatum tnarcellinum prœdictx urbis episcopum confirmantes, ut ante gladio périrent quam sacram fidem Chris ti quam acceperant violarent [Cod. Paris, 5301 J ; les manuscrits qui ne mentionnent ni l'évéque de Jérusalem, ni l'évêque de Rome forment la seconde famille.
Cette seconde famille (x) semble la moins considérable. Elle se divise en deux groupes au moins : le premier, qui supprime ce qui suit le discours et la mort de Victor le vétéran, représente une tradition de Cologne, ex hac leffione ? traduntur trecenti decem et octo martyres Colonia palmam martyrii percepisse, quibus beatum gereonem marlyrem prat fuisse confirmât antiquitas |Cod. Paris, 5301, du x-xies.] ; le second ajoute simplement au texte B, en manière de prologue, quelques lignes du texte d'Eucher, A : [type : Cod. Paris, 5308] sanctorum passionem martyrum...-, il ignore Gerion, comme il ignore Sigismond et Ambroise.
La première famille (y) se divise en deux groupes au moins. L« premier