PRÉLIMINAIRES
I^e propriétaire d'un superbe reliquaire pliylactère du XIP siècle, l'a exposé pendant quelque temps dans le musée archéologique de Charleroi K C'est une œuvre d'art nationaL J'ai vu, même au musée de la porte de liai, très peu d'émaux et surtout de travaux de dorure spéciale de ce genre, d'une exécution aussi parfaite et d'une aussi admirable conservation ; voilà ce qui m'engage à le décrire, convaincu que ce travail ne peut manquer d'exciter l'intérêt de tout amateur.
Phijladère signifie proprement préservatif. Ce fut d'abord
' Cet objet appartient aujourd'hui à l'évéché de Tournay.
le nom donné aux amulettes que la superstition inventa et que les hommes portaient sur leur corps dans le but de se préserver de divers maux. On les tenait surtout pendues au cou. Par une coutume, qui existe encore, les chrétiens de l'église primitive y substituèrent des objets religieux, des images et des reliques de saints, dans de petites boîtes ou reliquaires cachés qui prirent le . même nom. Plus tard ce nom passa aux grands reliquaires que les officiants tenaient suspendus sur la poitrine pendant les processions et d'autres cérémonies du culte. Ces mêmes phylactères furent, dans la suite, munis parfois d'une douille et portés au bout d'un bâton ou hampe , à la manière moderne. C'est ce qui se fit en effet pour l'objet qui nous occupe. Il était orné de quatre boutons aux quatre sommets ; le bouton inférieur fut supprimé à un certain moment , (vers le XV" siècle semble-t-il) , et remplacé par une douille.
Description générale.
Ce phylactère, comme beaucoup d'objets analogues de la même époque, est en dernière analyse une planchette en chêne recouverte de deux feuilles épaisses de cuivre rouge, dont l'antérieure, qui fait la face, est émaillée et la postérieure, qui forme le dos ouïe revers, est bronzée et dorée.
Il affecte la forme d'une quarte-feuilles et a 0^21 de haut, y compris le carré central dont les côtés soutdaû™!! et servent de bases aux quatre lobes. Chacun de ces lobes ligure la moitié d'un cercle ou plutôt d'une ellipse dont le grand diamètre mesure 0"il5etle petit 0"'10.
Quatre petits lobes presque circulaires , d'environ 0"'05
de diamètre, se trouvienl intercalés entre les lobes principaux et sont attachés aux angles du carré central, ce qui donne au diamètre diagonal de l'objet une longueur de 0"'22.
Le chanlrein est recouvert par le rebord de la feuille de cuivre repliée et ornée d'une suite de rosettes et de feuillages repoussés et dorés.
Les grands lobes offrent à l'avers une œuvre admirable d'émail en champ levé dont nous nous occuperons longuement ci-après. Ils sont terminés chacun par un bouton en forme de mignonne pomme de pin joliment ciselée. Celle du sommet du reliquaire porte un anneau qui servait de belière. Le tout est bordé d'un collier de minces perles étampées et dorées.
Quant aux petits lobes, ils n'ont pas cette bordure de perles ; mais on y voit la tête des clous qui fixent le cuivre au bois. On croirait qu'ils sont bien plus modernes que le reste et qu'ils ont été ajoutés ou renouvelés après coup. Ils sont d'or pleins, ne portent aucun ornement, n'ont aucune grâce et paraissent seulement destinés à encadrer quatre gros cabochons ovales de 0"^(M) à 0"'022 sur 0'"028 à 0?"030, dont deux imitant l'éméraude et deux imitant le rubis!
Le carré du centre, formant la boîte du reliquaire, est encadré de quatre bandes de cuivre plusieurs fois enlevées et remises et qui semblent être de longtemps postérieures ' aux ornements voisins. Elles servent à maintenir le verre qui recouvrait les reliques. Ces bandes ou lamelles de cuivre ont perdu presque complètement leur dorure et portent une guirlande élampée de jolis fleurons encadrés par d'élé-
gants et sinueux rameaux repliés en volutes et se joignant en cœur, semblables mais non identiques dans les quatre côtés.
Pour les accessoirs qui entourent la relique même, ils sont de la fin du XVII® siècle et n'offrent aucune importance artistique. Ce sont quelques dessins grossiers, enluminés de vermillon et d'indigo , et au milieu une croix avec deux banderoles, le tout tracé sur gros papier, découpé et collé sur soie rouge, encadré et fixé par un ovale de cuivre et portant les inscriptions suivantes :
« Fragmenta sactissimse crucis. »
« De prœsepib Dni »
« De sepulchro et vestimento Mariœ. î
« De sepulchro Domininostri. »
Sous cette croix, on voit les objets suivants:
Une bannelette de vieux papier portant les mots suivants :
« E sepulchro Domini. »
« E vestimentis Maria. »
« De presipio Salvatoris. »
Un autre papier rosé, plié et d'une écriture plus ancienne :
« De S«ia Cruce Christi. »
Une autre bandelette avec :
« De ligno. »
Et à côté deux grumeaux de pierre blanc sale , un gru-
meau de bois brunâtre de Qf^OO^ à 0'"003 cubes el deux petits éclats de bois noir de 0'"015 sur O'^OOl.
Voilà ce qui, n'olîrant qu'un intérêt purement religieux, importe peu dans un article archéologique et ce que je n'ai pas cru devoir faire reproduire sur la planche jointe à ce travail.
Le sujet historique et légendaire.
Il me reste maintenant à expliquer les admirables émaux qui couvrent les grands lobes ou médaillons de la quartefeuilles.
L'auteur a pris pour sujet l'invention de la Sainte-Croix et en a peint une histoire mêlée de légende, à laquelle on ne' peut refuser la qualité d'être dramatique.
Quelques détails historiques doivent nécessairement accompagner la description de l'œuvre.
Les payons, restés maîtres pendant de longs siècles, du tombeau du Sauveur, y avaient accumulé d'immenses remblais et l'empereur Adrien avait fait construire au-dessus un temple consacré à Vénus. Il voulait rendre impossible le culte du St-Sépulcre « et faire que , si quelqu'un y venait pour adorer , il parût adorer Vénus », dit un auteur dont nous allons parler, et il ajoute : « à cause de ça l'endroit avait cessé d'être fréquenté et était tombé dans l'oubU. »
La tradition en conservait le souvenir, et l'on savait même que les trois croix du calvaire avaient été , selon la coutume des juifs , jetées au bas de la montagne et enter-
rées avec les autres instruments du supplice, pendant que les cadavres des suppliciés restaient sur le Golgotha , exposés à toutes les intempéries , au milieu des ossements blanchis qui recouvraient ce lieu de supplice, et de sépulture ou plutôt de pourriture de la dépouille mortelle des coupables atteints par la justice.
On sait que le corps du Christ échappa seul au sort commun , parce qu'il fut donné à Joseph d'Arimathie , qui alla l'ensevelir au pied de la montagne , dans une grotte entourée d'un jardin parlicuUer entre le Calvaire et les murs de Jérusalem.
Après plus de deux siècles l'empereur Constantin fit abattre le temple de Vénus et transporter les décombres au loin. Ce travail mit à déi;ouvert le tombeau du vSeigneur. L'évoque de Jérusalem était alors St-Macaire. Aussitôt fut bâtie, en six ans, par Constantin, l'immense, belle et luxueuse église du St-Sépulcre , autour du tombeau sacré.
Ste-Hélène, mère de l'empereur Constantin, était venue à Jérusalem à la fin de ses jours, à soixante-dix-neuf ans, dans le seul but de retrouver la Ste-Croix. Elle fit faire des recherches sur la partie orientale du Calvaire , et donna elle-même ses instructions après avoir profondément médité sous l'inspiration du ciel , après avoir fait étudier la question et surtout après avoir recueilli sur les heux tous les renseignements possibles relativement à l'endroit précis où il fallait chercher.
Les BoLLAKDigTEs, {3 mai : Invenimi de la Ste-Croix
— 4 mai : St-Judas le Cyriaque) , discutent une ancienne légende où St-Judas le Cyriaque, intervient activement dans la découverte de la vraie croix. Le texte grec de cette légende, reproduite par Jacques Gretser (1600) et par FjiANÇOis CoMBEFiLS (XVIP siècle) est emprunté par ces deux auteurs à André, archevêque de Crète (700). Les BoLLANDiSTES pensent aussi que ce récit a une origine grecque; ils en ont même vu le texte à Rome, disentils, in Codice Vaticano 866. D'après des manuscrits fort anciens de Mombritius, et des monastères de St- Martin et de St-Maximin à Trêves , ils reproduisent un texte latin qu'ils regardent comme une traduction du grec, mais ils nous apprennent que ce récit est aprocryphe , bien qu'il date de la plus haute antiquité et ils semblent le regarder comme symbolique; Judas y représentant le peuple juif dans i-on intervention pour la découverte. Ils nous font connaître que le synode de septante évoques , réuni en 494 par le pape St-Gelase J.^% considéra cette légende comme une fable et la rejeta du Catalogue des écritures saintes arrêté par ce synode.
Cette légende , quelle qu'en soit l'origine , a été répétée encore par Sï- Grégoire DE Tours (VP siècle), St-Notker (VHP siècle) , Magnenge Raban ^ (IX« siècle) , Drepanius Florus de LyOxN (IX" siècle) , St-Maximin Abbé (XI1° siècle), Jacques de Voragine (X1II« siècle), ^ etc. etc. Il
' Raban Mauu ou Hrabanus Magnentius.
' GiACOMO DA Varaggio (Jaqlies DE Varacin ouVoRAGiNE OU Varazk) liagiographe italien , né à Varagglo près de Gènes vers 1298, mort en 1298, entra chez les Dominicains, fut pendant 18 ans provincial de la Lombardie , puis archevêque de Gènes en 1292* Il doit sa célébrité à une vie des saints, devenue populaire sous le titre'de Z,ege?îrfe dorée, composée en latin et intitulée : Historia lombardica seu Legeiida sanc/ori/m. Cette histoire fut reçue iivec enthousiasme par les contemporains qui lui donnèrent son nom de £e5fendaaMrea. Ce Uvre fut crilique, avec passion, surtout par les protestants. Jl a été traduit plusieurs fois,
n'y a aucun cloute qu'elle ne fut vulgaire au moyen âge, et connue de l'arstiste qui a fait le reliquaire que nous décrivons, puisqu'il l'a suivie dans le développement du sujet qu'il a traité. Nous ne saurions mieux faire que de rapporter textuellement certains passages de cette légende d'après Jacques de Voragine dans sa Légende dorée.
« Lorsque Hélène fut arrivée à Jérusalem , elle ordonna de réunir auteur d'elle tous les docteurs juifs qui purent se trouver dans le pays entier
« Les Juifs, saisis de crainte, se disaient les uns aux autres : «quel est., selon vous, le motif qu'a eu la reine en « nous faisant réunir ? » L'un d'eux , nommé Judas , dit : « Je « sais qu'elle veut apprendre de nous où est le bois de la « croix sur lequel Jésus-Christ a été crucifié. Faites donc « attention à ce que personne ne le lui révèle. Sinon , vous « avez la certitude que notre loi sera anéantie , et que nos « anciennes traditions seront détruites de fond en comble. « Mon aïeul Zachée a annoncé à mon père Simon , et mon « père Simon en mourant m'a dit : » Observe, mon tils, « si l'on te dernande où est la croix du Christ, de ne pas « le révéler , quels que soient les tourments auxquels tu « t'exposes; car depuis ce moment, ce ne sera plus la « nation juive qui régnera ^ , mais ceux qui adorent le cruci-
* Cette idée domine dans une autre partie du récit où. Jacques de Varagike expose l'origine légendaire de l'arbre qui servit pour la construction de la croix. Ce récit est assez curieux pour que nous en fassions un extrait. Le lecteur nous pardonnera cette digression.
(I On lit dans l'évangile de Nicodème qu'Adam étant très vieux et infirme, son fils Setli s'approcha des portes du paradis et demanda de l'huile du bois de miséricorde pour frotter le corps de son père, Et l'archange Michel lui apparut et
« fié ; car le Christ était le fils de Dieu. » Et je répondis : «Mon « père, si nos pères ont su que Jésus-Christ était réellece ment le fils de Dieu , pourquoi l'ont-ils attaché au gibet (( de la croix? » et il répondit : «Le Seigneur le sait, car (( jamais il n'a inspiré leur conseil. Les Pharisiens firent « crucifier Jésus-Christ , parce qu'il les reprenait de leurs « vices. Le troisième jour «. il est ressuscité et il est monté (( au ciel, comme ses disciples l'ont vu. Mon frère Etienne a « cru en lui et il a été lapidé par les Juifs remplis de rage in-
lui dit : (( Ne pleure point et ne supplie point pour obtenir de ce bois de miséri- » corde; car tu ne pourras en avoir que lorsque cinq mille cinq cents ans auront » été accompli ». On voit ailleurs qu'un ange apporta à Seth un petit rameau de l'arbre divin et lui ordonna de le planter sur le mont Liban. Il est dit aussi dans une histoire qu'ont les Grecs, mais elle est apocryphe, qu'un ange remit à Seth du bois de l'arbre qui avait été la cause du péclré d'Adam , en lui disant que lorsqu'il porterait du fruit , son père serait guéri. Il revint et trouva son père mort , et il planta cette branche sur son tombeau. Et cette branche crût, et elle forma uu grand et bel arbre qui dura jusqu'au temps Je Salomon. Il faut laisser au jugement du lecteur de décider si ces choses sont vraies, elles ne se lisent dans aucune chronique ni histoiie authentique. Salomon, voyant un si bel arbre, ordonna de le couper et de le placer dans le temple du Seigneur.
(c Mais, comme le dit Jean Beleth, on ne put trouver aucun endroit où l'on pût le placer convenablement, car tantôt, il était trop long . et tantôt , au contraire , il était trop court. Et si , à cause de l'exigence du local , on le raccourcissait convenablement, il paraissait aussitôt avoir si peu de longueur qu'il ne pouvait plus servir. Les ouvriers se fâchèrent et le laissèrent de côté, et le placèrent sur un étang pour qu'il servit de pont aux passants. Lorsque vint la reine de Saba , attirée par la renommée de la sagesse de Salomon, et qu'elle voulut passer sur cet étang, elle vit en esprit que le Sauveur du monde devait être suspendu sur ce bois , et , par respect , elle ne voulut point passer dessus , mais elle l'adora. On lit cependant dans l'Histoire scolasLiqiie que la reine de Saba vit ce bois dans le temple , et lorsqu'elle fut retournée au palais, elle dit à Salomon que celui, qui devait être suspendu sur ce bois occasionnerait par sa mort la destruction de l'empire juif. Salomon fil alors enlever ce bois et il ordonna qu'on l'ensevelit au fond des entrailles de la terre. Ce fut ensuite à l'endroit où il avait été enterré que fut creusé la Piscine probalitjue , et ce n'était pas seulement à cause de la descente de l'ange, mais aussi à cause de la vertu du bois, que se faisait la commotion des eaux qui rendaient la sanléaux malades; Quand approcha le moment de la passion de Jésus-Christ, ce bois vint surnager sur les eaux, et les Juifs, le voyant, le prirent et en façonnèrent la croix du Seigneur. »
« sensée. Prends donc garde, mon fils , de ne pas t'aviser de
« blasphémer le Christ ou ses disciples » « Les Juifs
« dirent donc à Judas : Nous n'avons jamais entendu choses « semblables ; mais si la reine s'informe auprès de nous à « cet égard , veille à ne rien lui révéler de ce que tu nous as « dit ».
Tel est le sujet du premier médaillon , ou compartiment semi-circulaire qui forme la branche droite du reliquaire.
Ce médaillon représente Ste-Hélène assise et interrogeant les Juifs sur le lieu où la sainte croix fut enterrée.
L'inscription :