CHAPITRE XXX
SXBBtrLB DU DBTOLUT.
Je crains que toutes ces Yérités , ëtayëes de fiiits épars , niaient pas encore le degré d'évidence que je désire leur donner. Je vais les représenter de nouveau» mais concentrées dans Fenceinte d'une seule localité. Je voudrais que; des citations multipliées fra]^fMissent TesjHrit , comme l'aspect réel des lieux frappe les sens , et imprime la conviction au fond des yeux.
Le Dé^oïuy forme à l'ouest du département une vallée allongée , divisée en deux parties par un petit col, et circonscrite par des chaînes élevées. On y pénétre par cinq passfl^es , qui sont des gcM'ges ou des cols que les tourmaites rendent impraticables pendant une partie de l'hiver. — Les montagnes sont chauves , dévorées par les troupeaux et par le soleil , sans ombre et sans verdure. Les fonds, presque déserts, sont ruinés par les déjections des ravins. L'aspect d« ce misérable pays serre l'âme : on le dirait frappé de mort. La couleur pâle et uniforme du sol , le silence qui pèse sur ces campagnes, le spectacle hideux de ces montagnes, écorchéespar les eaux et tombant en décomposition, tout annonce une terre décrépite, misérablement ruinée , et qui ne semble même pas lutter contre sa destruction. L'immobile sérénité du ciel» qui serait partout ailleurs un trait de beauté, ajoute encore ici à la tristesse morne du pays.
Je vais suivre pas à pas les fautes qui l'ont amené à cet état. On
verra ici se dérouler un à un tous les faits qui ont été précédemment développés, et ils se succéderont dans le même ordre.
D'abord, tout atteste que ce pays était anciennement boisé. — On déterre dans ses tourbières des troncs ensevelis , monuments de l'ancienne végétation (i). Dans les charpentes des vieilles habitations on découvre des pièces de bois énormes, que l'on ne retrouverait plus dans la contrée. Plusieurs quartiers, complètement nus, portent encore aujourd'hui le
nom de bois (2). Un de ces vallons (celui ^Àgrœres) est appelé Coniba- Nigra dans les anciens titres , à cause de ses épaisses forêts. Ces preuves, et beaucoup d'autres , confirment les traditions, qui sont d'ailleurs unanimes sur ce point.
Là, comme dans toutes les Hautes^Mpes , les déboisements ont commencé sur les flancs des montagnes, et de là, sont descendus peu à peu vers le fond des vallées et ont remonté jusqu'aux cimes les plus accessibles. — Puis survint la révolution, qui fit tomber le reste des bois échappés aux premiers défricheurs. Cette dernière destruction s'est accomplie sous les yeux d'une partie de la population actuelle ; et tous les vieillards se la rappellent (3).
Là aussi , après les déboisements , sont venus les défrichements et les dépaissances. On défrichait les terrains les plus voisins des habitations. On lâchait les troupeaux partout où il était incommode ou impossible de transporter les araires. Cette marche , commencée depuis bien des siècles, accélérée par les désordres de la révolution , a produit ses inévitables fruits, et les habitants portent aujourd'hui durement la peine de l'imprévoyance de leurs pères.
Leur première misère est dans l'extrême rareté du bois. — Les communes se grèvent en achetant à grands frais la jouissance de forêts lointaines. II faut, dans certaines localités , treize heures de fatigue pour rapporter à dos de mulet une charge de bois à travers d'affrelix précipices , sans compter le temps de l'abattage et du dépècement (4)>
(1) A Agnères.
(2) Quartier du bob de Lajre.
(3) Plusieurs disent avoir égaré leurs troupeaui dans les forêts du Mont*Auroux , qui couvraient les flancs de la montagne , depuis La Cluse }nBqa*k Agnères,^" Ces flancs sontaajourd'hui nus comme la main.
(4) A Saint'Éiienne.
D'autres communes ont conservé des bois qui, à la rigueur, suffiraient à leurs besoins (i) ; mais elles n*en sont pas plus heureuses; et ce fait démontre bien que les forêts ont ici une tout autre destination que celle de satisfaire aux besoins quotidiens des habitants. — En effet , les déboisements , puis la charrue et les troupeaux, ont tellement usé le sol végétal , qu'il n'en reste plus qu'une mince couche ^ formée par la décomposition du roc qui est au-dessous et qui perce de tous côtés. Telle est la mobilité de ce terrain, qu'il coule aux moindres pluies , et laisse un fond aride à la place de champs cultivés. Chaque orage fait surgir un torrent nouveau. On en montre qui ne comptent pas encore trois années d'existence y et qui^ont détruit les plus belles parties des vallées (2). Des villages entiers ont failli être emportés par des ravins formés dans quelques heures (3). Je l'ai déjà dit ailleui^s , la plupart de ces torrents n'ont pas même de nom. — Souvent les eaux sauvages, ruisselant en nappes libres sur la superficie du terrain , sans lit, sans ravin, sans torrent, ont suffi pour délayer et ruiner des quartiers entiers qui ont été abandonnés à jamais.
On peut voir ainsi dispersées çà et là sur plusieurs revers^ les traces d'anciennes cultures et d'anciens héritages , dont les limites sont encore indiquées par des murs grossiers à pierres sèches, mais dont l'homme n'a plus approché depuis longtemps (4)« On imaginerait difficilement quelque chose déplus affligeant et déplus significatif que la vue de ces ruines; elles écrivent sur les revers du Dévoluy la future destinée de toutes les Alpes françaises.
Ici reparaissent encore ces fortes preuves qui ne permettent aucun doute sur l'influence destructive des troupeaux. — Des communes , épouvantées de l'avenir, ontmis quelques quartiers à la réserve (5). Aussitôt la végétation a repris possession du sol. L'herbe, les broussailles, les ar-
(i) Les communes de La Clute et de Saint Disdier.
(2) Ton^Dts de Z^^e. — Tous les torrents sans nom qui descendent du Mont^Auroux, vers» lecolde/*e5rrf.
(3) Village de Tnyo, près de Saint- Etienne, sur le revers de la n^ontagne de £îerrauesse. ^
(4) Sur les coteaux â^Agneres , — • au col do Noyer,
(5) Montagne de CA/zu/ne/^e , quartier de ^a/xî^oux,— quartier de Lierrauesse, «— quar* tîfr SAurouXy près de Saint-Étienne,
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bustes fourrés ont reparu avec une merveilleuse oélértftë^etAiMQé'Ce^ii'on appelle des blaches dans le pays. Des forêts entières se sont relevées sur le sol des forêts détruites pendant la révolution , mais que les faabltaats» mieux inspirés cette fois, avaient soumis de suite au régime forestier (i). —^ Enfin, sur le même revers, les quartiers mis en réserve se distinguent, au bout de deux ans , de ceux abandonnés aux troupeaux {ps). — Les derniers sont nus et ravinés. Les premiers sont couverts de végétation ; le sol s'esft raffermi, et les ravins, tapissés de plantes toufiuesi semblent cicatrisés comme des plaies , sous Vinfluence d'un topique bienfaisant. Dans les deiyc quartiers , ^exposition , les pentes , le sid , sont les mêmes ; la mise en réserve seule a tranché la différence. Que peut-^on objecter à de pareils faits ? Ne sont- ils pas concluants 7 Ne donnent*ils pas la clef du syatèuM à suivre pour mettre enfin un terme à des calamités, toujours croissantes?
En résumé, on le voit , ce sont toujours les mêmes effets résultant des mêmes causes. — Suivons^Ies plus loin : ils deviennent encore plus attris* tants.
Le pays se dépeuple chaque jour. — Ruinés dans leur culture , les habitants émigi^ent loin de cette terre désolée , et beaucoup n*y reviennent plus, contre rhabitude générale des montagnards. On voit de toutes paris des cabanes désertes ou en ruines , et déjà , dans certaines localités » il y a plus de champs que de bras.
Lé(at précaire de ces champs décourage la population : elle abandonne la charrue, et fonde toutes ses ressources dans les troupeaux. Aiais les troupeaux bâtent la ruine du pays , qui périra par cette ressource même. Chaque année, leur nombre diminue faute de pacages. Le diiffre des bétes à laine, qui était de 53,ooo, il y a vingt ans, n^est plus qne de 36,ooo. Une commune (3j qui en nourrissait a5,ooo il y a i5 ans, n'en nourrit plus que I i,ooo. — Ainsi , les habitants , qui sacrifient tout leur sol aux troupeaux, ne laisseront pas même ce dernier héritage à leurs descendants.
Maintenant on doit voir clairement où mène cet enchaînement fatal de causes et d'efiets qui commence par la destruction des forêts, et se termine par les souffrances et les misères de la population , condamnant ainsi
(1) Forêt de Malmori à Saint-Disdier.
(2) Quartier de JacU à Agnères,
(3) Celle de Saint-ÉHenne.
Fbomme à pàt1:àger ia ruiné dtt sol qu^îl a dévasté. Il serait snpèrfla d'ajouter d'autres réflexions.
Tous ces iSeiits ont été dernièrement retracés par M. le préfet actuel des HauteS'AlpeSv, dans un mémoire qui traitait spécialement de cette malheureuse vallée» — ft L'histoire du Dévoluy , dit en terminant M. Mour^ua^ » sera ^le tles Hautes*- Alpes avant cinq siècles , si Tindifiërenee du lé* » gisiateur persévère, sirincurîe de Tadminisb^ation continue, et si rien )) n'arrête la cupidité des communes. »
— On peut rapprocher ces paroles de celles de l'ancien préfet des Basses- Alpes , M. Dugied , dans son mémoire déjà cité si souvent ; — a Telles, i> sont les causes <le la triste situation du département. On peut avancer n €r(H?c oeftkude que si Fon ne se hâte à! y porter remède^ Uentôt sa popula- » tiœt ira en dimmuant dans la partie haute ^ et cela arec une rapidité qui yt ne s'expliquera que par ce qui précède.
» Je ne sais si je m^abuse, mais je crois qu'on peut réparer le mal; je » crois surtout qu'il est temps de s'en occuper. Encore un quart de siècle , » etpeut^re sera-tnl trop tard, parce que les meilleures terres qui existent » sut les monÉBtgnes siltùnnées par les orages seraient emportées. »
M. Dugied signale aussi l'insuffisance de nos lois, qui placent Tadministrateur sans armes et sans défense en face d'un péril imminent.
£n effet , le mal réclame des mesures réglementaires ou législatives , sans lesquelles il est impossible de le combattre. L'objet du mémoire de M. fifourgue était de faire ressortir cette nécessité. Les lois qui régleiil l'exploitation des forêts sont inspirées par un esprit d'utilité publique qui abaisse les droits de la propriété au-dessous des intérêts généraux de la société. Par le même motif, il aurait fallu une loi qui réglât les défrichements et les dépaissances. Leur influence sur l'état du pays n'est ni moins générale , ni moins nuisible que l'influence des déboisements. Malheui^euse* ment elle ne parait avoir été reconnue que plus tard. Malheureusement encore, elle n'a pu être appréciée au dehors de l'enceinte de ces montagnes .: cette raison seule peut expliquer le silence ^de la loi sur un objet aussi important. Nous allons poursuivre la question sur ce nouveau terrain (i).
(1) Au moment où j'achève la correction des ëprenves de cette quatrième partie , je reçois Communication d'un Mémoire sur la dégradation des forêts dans les arrondissements