CHAPITRE XLII
COVGLUSIOll.
Il serait facile de tracer un tableau séduisant , en rassemblant les bienfaits* sans nombre qui découleraient de tous ces travaux.
On peindrait le département retiré comme du sépulcre , sa face entièrement renouvelée ^ et la prospérité succédant partout à la désolation et aux ruines ; ces àflfreux lits de déjection cachés sous les ondes des moiasons , et des bois majestueux suspendus à ces revers aujourd'hui croulants et décharnés. — On montrerait ces montagnes divisées en trois zones^ échelonnées Tune au-dessus de Tautre à diverses hauteurs , et dont les produits variés seraient pour le pays une triple source de richesses. La zone inférieure , comprenant les vallées et les croupes les plus basses des montagnes, serait exclusivement réservée aux cultures. Plus haut, où les pentes commencent à devenir rapides » le sol ingrat , le ciel froid, se déroulerait une ceinture d'épaisses forêts , qui suivrait les ondulations delà chaîne en s'élevant jusqu'aux crêtes. Là enfin , commenceraient les prairies pasto* raies, les plateaux ondulés, tapissés de pelouses , où se presseraient de nombreux troupeaux, devenus pour la première fois inofiensifs. Les forêts, jetées ainsi sur les parties les plus mobiles des montagnes, entre les cultures du fond et les roches menaçantes du sommet , serviraient de bou-
A OPPOSER AUX TORRENTS. Mi
levard aux Tallées , et les défendraient contre récroulement des parties supérieures. Les habitants jouiraient à la fois du bénéfice des champs cultivés , des forêts et des troupeaux. Chacun de ces produits , sagement resserré dans la région qui lui convient , laisserait un libre champ au produit voisin; les troupeaux ne nuiraient plus aux cultures , ni les cultures aux forêts; et le territoire, utilisé ainsi dans toutes ses parties, rendrait tout ce qu'il est capable de rendre.
Sans parler du changement heureux que ces nouvelles forêts pourront introduire dans le climat, ne peut-on pas compter , avec beaucoup de raison , sur l'apparition d'un grand nombre de sources que la chute des bois a fait tarir , et que leur résurrection ramènera vraisemblablement au jour? Ces sources répandraient autour d'elles la fécondité et la fraîcheur; tandis que les eaux des torrents, devenues tranquilles, fourniraient à lagriculture d'abondants arrosages et du limon , à l'industrie, des forces motrices d'une inépuisable puissance, qu'on s'étonnera sans doute un jour d'avoir laissé dissiper pendant si longtemps, sans aucune utilité pour la société.
La destruction des torrents et des ravins, et la stabilité générale des terrains, permettraient d'ouvrir à peu de frais de bonnes communications vicinales. Ces chemins, a présent dispendieux et constamment dégradés , rendus plus solides et plus multipliés, porteraient la vie jusque dans les derniers recoins de ces montagnes. Ils faciliteraient même ^ en beaucoup d'endroits, l'exploitation des terres, que l'incommodité des communications rend souvent fort diflScile , et quelquefois impraticable.
Alors aussi , rien n'empêcherait de multiplier à peu de frais les canaux d'irrigation. Aujourd'hui , on n'aborde ces excellents ouvrages qu'en tremblaut, à cause des difficultés, pai^ois insurmontables , que présentent les passages des torrents; et lorsque enfin ces obstacles sont vaincus, on en voit naitre à tout instant de nouveaux , à cause de l'incohésion extrême du sol. Les orages , en emportant les terres , coupent le canal ; les revers fria-blés à travers lesquels il ruisselle laissent filtrer ses eaux, et le mettent à sec; leséboulements de terrains le comblent. Toutes ces difficultés dans la construction , dans le curage, dans l'entretien, sont telles, qu'elles ont souvent fait reculer devant l'exécution des canaux les plus utiles. Du jour ou elles seraient enlevées, ces ouvrages n'offriraient plus rien de difficile ni de coûteux, et ils pourraient être aisément répandus dans toutes les parties du territoire.
St4 ^INBS MOYENS
Des communications faciles, jointes à la présence des forêts, des cours d'eaux et des rich'esses minérales enfouies dans les entrailles de ces montagnes, y attireraient l'industrie qui» jusqu'à ce jour, n'est pas encore parvenue à s'y fixer. Elle occuperait les bras pendant l'hiver , et retiendrait la population , qui déserte généralement le pays à cette époque. — D'un autre côté, l'augmentation des produits du sol , en répandant ici plus d'aisance, dispenserait les habitants de chercher ailleurs de quoi vivre, -r Ainsi tomberait cette triste coutume de l'émigration , qui disperse les familles loin de leurs foyers domestiques, et les condamne à une vie pénible , errante et solitaire.
L'Etat , dans cette transformation , aura vu ses routes s'améliorer, leur entretien devenir plus facile et plus parfait , leur ouverture plus économique. Il y aura gagné une plus grande superficie de terrains imposables, et de belles forêts à proximité de ses ports; enfin son trésor récoltera cet accroissement de recettes, qui vient toujours à la suite du bien-être et de Taugmentation numérique des populations.
Mais considérons les choses de plus haut, et sans nous arrêter davantage aux profits- que retirerait de ces travaux la localité ou le trésor public, recherchons quel sera le résultat de cette grande création des forêts, en embrassant la société dans ses intérêts les plus généraux.
Il y a longtemps que tous les hommes , chez qui la préoccupation du présent n'a pas ctoufie tout souci de Tavenir , sont alarmés de la rapide diminution des bois sur tous les points de l'Europe. — C'est en France surtout que la dévastation parait s'accélérer. Vainement plusieurs voix se sont élevées pour y mettre un terme; vainement la statistique a-t-elle révélé les chifires les plus efirayants, et de sombres prophéties ont-^IIes dépeint l'aspect décrépit que présentera notre terre, une fois que les bois auront totalement disparu de sa surface. Rien n'a arrêté la marche des choses: on la dirait commandée par une loi irrésistible. Les forêts s'en vont, et l'État lui-même, au lieu de tenir tête au torrent, s'y est laissé entraîner, quand il a aliéné, il y a quelques années, une superficie consi* dérable de ses bois.
Cette disparition graduelle des forêts, en dépit de tous les efforts qu'on a tenté pour les retenir, peut s'expliquer trcs-simplement , ce me semble par un seul fait : — c'est que les forêts ont généralement moins de valeur que les terres cultivées. — Les besoins de la société vont toujours grandissant; les populations s'amoncellent, et s'évertuent de plus en plus à
tirer parti du sol qui doit nourrir cette masse croissaffte de consommateurs. Chacun veut avoir son champ au soleil , dans cette France surtout, où le peuple a peut-être, plus que partout ailleurs, l'amour de la propriété du sol , et une répugnance , bien légitime à mon avis, pour le triste travail des fabriques. De là vient que les propriétés tendent sans cesse à se morr celer, et que chaque lopin de terre est tourmenté de façon à produire le plus de revenu possible. — Dés lors , il est difficile que les forêts ne soient pas remplacées insensiblement par des cultures ; puisqu'à surface égale , le revenu d'une forêt est presque partout inférieur à celui d'une bonne terre labourée. D'un autre côté, les forêts ne se prêtant pas au morcellement se trouvent , par là même , à l'égard du propriétaire qui veut les vendre, dans des conditions moins avantageuses que le serait une super-* ficie équivalente de champ labourable;. il est donc de son intérêt de les abattre, et de vendre en détail le sol à une foule de petits propriétaires.
A cette cause radicale, vous pouvez ajouter plusieurs causes accessoires : le maraudage des paysans qui ruine les bois et les fait périr sourdement; les abus de jouissances des communes; la lenteur avec laquelle croissent les forêts , et la facilité avec laquelle ou peut les détruire; les accidents de fortune qui forcent quelquefois un propriétaire, pour sortir de détresse , à ruiner tout d'un coup ses bois par des coupes déréglées, etc. , etc. Ck>mmen t les forêts résisteraient-elles à tant de causes conjurées contre elles? Tout conspire à les effacer du sol. L'intérêt particulier trouve du profit à les détruire, et l'intérêt général , en commandant de les conserver, n'oppose que des motifs vagues et éloignés aux raisons pressantes qui expliquent leur disparition , et , disons plus, qui la justifient dans beaucoup de cas. C'est là ce qui n'a pas été nettement démêlé. H n'est pas vrai que la destruction d'une forêt soit toujours et partout une opération pernicieuse. Si elle est condamnable dans certaines circonstances, elle ne l'est pas dans d'autres, et l'administration , qui n'a pas établi cette division , se trouve aujourd'hui malhabile à faire face aux abus.
Dans les pays peu accidentés, dans les grandes vallées,. en même temps que les forêts s^appauvrisseot , les voies de transport deviennent de plus en plus rapides, commodes et économiques : ce qui permet de chercher le bois à des distances de plus en plus lointaines, sans en restreitidre la consommation , et sans que le prix en soit notablement, augmenté. Ces pays finissent ainsi par tirer des contrées voisines le boisqii'elles ne produisent plus elles-mêmes.
Or cet emprunt , considéré sons le point de Yue'éconDmique, est loin d'étiré une chose blâmable. Le territoire des plaines est généralement fertile, et pafrtout où le sol peut porter de productives récoltes, il serait absurde d'y planter des arbres- qui sont d'un moindre rapport. Les arbres viennent à peu près partout : les cultures au contraire ne 'prospèrent que sur une terre féconde. Là donc où le sol est fécond « les cultures sont dans leur site naturel. — Il existe pour chaque contrée un certain nombre de produits, qui réussissent mieux chez elle que partout ailleurs, et qui sembtentplus spécialement affectés à sonterroir. Le rôle des communicationsest justement de faciliter réchange des productions, de manière à permettreà chaque contrée de donner le plus d'extension possible aux produits qui conviennent , en lui fournissant ceux qui lui manquent, et en la dispensant de les tirer de son propre sein.
Disons donc qu'une pkinci toutes les fois que son territoire 'sera fertile, ou toutes les fois que ses communications , àTaidedes canaux, ou des chemins de fer , ou des rivières, ou des voies ^aiaTftimesv ou; même des ix>utes' ordinaires , lui amèneront des bois à un prix ioférieur a celui que coûterait le bois venu sur place , eu égard au prix moyen. des terres et à leur rendement; disons qu'elle fait bien de s'approvisionner au. dehors, et qu'elle aurait grand tort deidiminuer la viileur de son territoire , en le recouvrant paip des forêts.-^ Non-seulement dans une pareille plaine, le reboisement serait une œuvre de déraison, mais le défrichement même des forêts sur pied n'est, au fond, qu'une opération éminemment bonne et désirable, puisqu'elle substitue une production avantageuses une autre qui l'est moins , sans que , d'ailleurs , la contrée souffre de la privation du produit qui 1 ui est enlevé.
Observons maintenant que dans les> plaines ^ l'enlèvement'des forêts n'est suivi d'aucun de ces effets fâcheux que nous avons décrits ailleurs. Il ne détruit pas la stabilité du sol : il ne nuit pas aux «cultures. On ne peut pas même dire qu'il dérobe à la campagne les charmes de l'ombre , delà verdure et de la fraicheur ; cardes vergers bien touffus procurent le même ^rément , avec infiniment fins de proBtpour le propriétaire.
Enfin , ajoutons que dans les plaines , la facilité générale- de» communications permet de colporter la hoaiHe et d'autres combostibles minéraux qui peuvent suppléer au bois de chauffage. La même -commodi té y développe l'industrie, qui s'ingénie a remplacer le bois par le fer ou<par d'autres métaux , dans les ouvrages de menuiserie et de charpente.
A OPPOSER AUX TORRENTS. 9dT
Il existe de vastes* contrées; admirnbletneitt fertiles /parfaitement eultit^ vées, et qui , étant complètement dénuées de forêts, ne paraissent paurtafnt pas se ressentir péniblement de leur absence. — Telle est, entre autres^ la Hollande. Tandis qu'elle exploite son sol , en le couvrant de jandin» et de pâturages , le Rhin lui apporte le bois des Vosges, et ses navires vont, au delà des mers , dépouiller à son usage les forêts Scandinaves.
Mais quiltons'pour un instant les plaines, et pénétrons dans Fintérieun des montagnes > nous voilà transportés tout à coup au mhlieu d'une nature nouvelle et de conditions tontes différentes.
Ici, plus de rapides communications, plus déports de mer , plus: de larges rivières navigables. Si nous y découvrons: quelques routes facrles au roulage, nousr les voyons. rampePiau fond des vallées principales ^ sans, que leur action puisse se ramifier au loin , encaissées comme elles sont entre des moutagnesv snr les parois desquelles la circulation est néceasaîreiBent pénible et trés-circonscrite»-»Ilest donc nécessaire que les forêts croissent ici sur place : car s'il fallait les exploiter.au loin , et les -faire remoutef ensuite du fond des plaines vers les montagnes^ le bois serait d'un ffcn inabordable à la plupart des consommateurs.
Non-seulement il faut que les montagnes €ontiennent.dans leur enceinte assez de bois pour suffire aux besoins^ de leur population « mais il faut encore que cette masse suffisante de forêts^oit ainsi distribuée dans tontes les partiel du pays, que chaque village, chaque hameau, chaque habita^ tion ait sous la main le pan de bois destinéà rapprovisionner. Sitôt en.effe( que la forêt' s-éloigne , les. difficultés du transport devienoeut excessives ; la forêt n'étant;plus à la portée des habitants ,^ est comme ai elle n'était pa$» et la position ^n'est .plus tenable. .*r- C'est dà eetqiti arrive dans plu&ieurs communes de ce département , où Féloignement progressif des boi&amène insensiblement le décroissement de la population. 11 suffirait, dans certaines localités , qu'un incendie dévorât les habitations , pour contraindre la masse des indigènes à déserter son territoire; à cause de rimpossibilité où ils se'trouveraientdesconstruTre de 49ouYel}es demeures^ faute de bois. Là, on peut dire que la population ne tient plus au sol que par un fil ^que Taecident le plus ordinaire peut rompre d'un jour k l'auU*e.
On voit ici , dans une petite vallée ( celle de Lagraw ) les babitaata i^duitsmpotir se chauffer et pour cuire leurs Jiliments, à faire brélerdela bouze de vaches , préalablement pétrie en galettes et dureie au aoleU. Cet ignoble (combustible infecte de son odeur leurs cfaauniiéres^,' leurs )?vête<t
ineuts , l'air qu'ils respirent , et jusqu'aux alimentedont ils se nourrissent v l-atiDosphére de la contrée tout entière en est imprégnée. — Or s'ils ont recours à un si triste chaufiage, ce n'est pas que la lo^îitésoît absolument dépourvue de combustibles : elle en est au contraira Irès-ricbement dotée^ puisqu'elle possède plusieurs gifes d'anthracite en pleine exploitation. Mais on conçoit aisément que ce minerai étant fort IouimI , sitôt qu'il faut le transporter à dos de mulets ou à dos d'hommes y jusqu'à de grandes élévations > à travers des rochers et sur des rampes affreuses^ la fatigue et le prix du transport s'élèvent à un tel point , que la plupart des pauvres sont contraints d'y renoncer. — Aussi ces mines, qui seraient si précieuses dans une plaine, ne profitent ici qu'aux habitants qui en sont immédiatement voisins; et elles demeurent presque sans usage, au delà d'un rayon de quelques lieues.
Concluons : pour que les montagnes soient habitables, il faut que les» montagnes soient boisées , et l'anéantissement total de leurs forêts entraînerait infailliblement la fuite de la population.
Mais là ne s'arrête pas la différence des conditions.
Qu'une forêt disparaisse d'une plaine, elle fait place aux cultures : c'est un produit du sol substitué à un autre produit, etcettesubstitution,dansla plupart des cas, n'a même rien de regrettable. — Abattez , au contraire , l'antique forêt qui couvre les reins d'une montagne : aussitôt tout est bouleversé. Les orages et les ravins déchirent les talus : le sol végétal a bientôt fui , et avec lui , la fertilité et la verdure. Plus de champs; plus de cultures. Livrée sans défense aux attaques des eaux, fouillée jusque dans ses entrailles par les torrents , succombant enfin sous son propre poids , la montagne descend en roulant sur la plaine, qu'elle ensevelit sous ses débris^ et confond dans sa propre ruine.
Sans doute, il arrive ici ^ comme dans les plaines, qu'on abat chaque jour des boiS| pour livrer le sol à la charrue; et les défricheurs ne se portent à cette destruction que par le profit qu'ils y trouvent. Mais qu'on ne s'avise pas de confondre ces profits éphémères et illusoires , avec l'avantage du^ rable et bien réel qui résulte de la même opération dans les plaines.
Les premières années qui survent un défrichement sur une montagne,, produisent d'excellentes récoltes , à cause de l'humus que la forêt laisse après elle sur la terre. Mais ce précieux terreau , d'aubint plu||mobile qu'il est plus fécond, ne reste pas longtemps sur les pentes : au bout de ' peu de temps , il est dissipé : le fond stérile vient au jour ,. et rinconsé-
queDt propriétaire perd son: héritage pour avoir voulu contraindre le sol à produire au delà de ce que comportait sa nature. C'est le conte de la poule aux œufs d'or ^ trop souvent mis en pratique dans les montagnes^ en dépit des enseignements mille fois répétés de Texpérience. J'en pourrais citer un exemple tout récent, dans des défricbemenls effectués ici sur les montagnes du Champsaur.
Ainsi le défrichement sur les terrains en pente est toujours suivi d'effets funestes y et la destruction des forets, presque partout sans inconvénient dans les plaines, devient au contraire, dans les montagnes, la plus désastreuse des perturbations. Elle rompt l'équilibre des terres, et ressuscite les désordres de l'ancien cahos« Après avoir ravi à l'habitant l'usage des forêts, elle lui arrache jusqu'au sol même qui le nourrit, le chassant ainsi par la faim , s'il parvenait, à force d'habitude , à se résigner à la privation du bois.
Si donc, il est indispensable de proscrire quelque part les déboisements, c'est dans les montagnes. S'il est expédient de reboiser quelque part les terres, de repeupler les forêts détruites, ou d'en créer de nouvelles, c'est dans les montagnes surtout qu'il faut mettre la main à l'tieuvre ; car c'est là surtout que le reboisement se présente avec des caractères frappants de nécessité.
Plus on médite cette matière, plus on se pénètre de la convenance attachée à ce boisement des montagnes. —• Leur sol maigre et sec, leur âpre climat, leurs torrents, leurs tourmentes , leurs roches toujours en ruines , ne conviennent qu'à la robuste végétation des forêts, et repoussent les frêles cultures de nos vallées. L'arbre seul peut braver l'effort de tant de forces , toujours en lutte sur le sol de ces rudes régions. Seul, il peut se passer des soins de l'homme, et vous le voyez planter son tronc vigoureux sur la pointe des rochers, ou le plus vaillant montagnard n'aurait osé l'enraciner.
Les montagnes sont la patrie naturelle des forêts. Cest de leur fond qu'on tire les arbres les plus volumineux et les plus sains. Tout le monde a lu la description de ces monstrueux châtaigniers^ venus sur les croupes de l'Etna ; de ce pin des Pyrénées , à qui les orbes concentriques du tronc assignaient l'âge du déluge; de cet autre pin colossal , qui fut extrait , sous
le régne de Tibère , des Alpes Juliennes , etc Le pin, le mélèze , le sapin
se plaisent à lutter contre la tourmente, à enfoncer leurs fortes racines dans les entrailles des rochers, et à dresser leur cime chargée de frimas < jusque sous les coupoles des glaciers. Ces mêmes arbres ee rabougrissent
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dans les plaines > lorsqn'è force d'apt et de soins, on est patvenn à les y attirer. Les essences mêmes, à qui là plaine parait plus spécialement dé< volue, tels que le chêne ^ le châtaignier, le frêne, Forme; transportés dans les montagnes^, y prennent un caractère particulier de force et de dureté, qui les fait ivechercher par les constructeurs. Il est bien connu que les vallées, avec leur ciel tiède et leur sol gras; n'enfantent que de médioci^es bois de charpente. Ces arbres, qui croissent avec tant de eélé-rite et de magnificence sur les rives du Mississipi, n'ont guère plus de durée ni de vigueur que notre peuplier, tatidis que les sapins de la froide Norwége fournisseilt à la marine les matériaux les plus précieux. — Il existe, sans aucun doute, une loi d'équilibre , entre la force de la v^éta^ tion et la pression du milieu > dans lequel elle se développe : c'est le prin-^ cipe de l'action égale à la réaction , qui se retrouve au fcmd de la plupart des lois naturelles. Cette rude et austère nature des montagnes en agit avec les plantes , comme la loi de Lycurgue : elle anéantit d*abord tout ce qui est infirme, et ne laisse plus debout que les sujets assez énergique-^ ment trempés pour supporter sa rigueur.
Il suit de là que si vous appelez les forêts sur les montagnes , vous leur livrez un sol infertile, qui leur convient merveilleusement, et qui ne con** vient qu'à dlles , au lieu que dans les plaines , vous ne pourriez lés étfitUir qu'aux dépens des cultures, et en leur sacrifiant d'utiles moissons;
Je poùri^ais suivre le parallèle plus loin , et faire reissortir encore beau^ coup d'autres divergences.
Dans les montagnes , les forêts ^ en retardant la course trop rapide des eaux, les empêchent de déchirer le sol : dans les plaines, elle^les'empè^ chent de s'écouler, et engendrent par là des marais. Ainsti, de la rnéfue propriété découlent des effets directement opposés. Voilà ^pourquoi le déboisement des vallées et des plaines a souvent été une œuvre préalable de civilisation et d'assainissement, sans laquelle elles eussent été infaabir tables. — C'est ce mariage des forêts et des marais qui rend certaines contrées du nouveau monde si meurtrière^ à l'homme; et qui, dans les mou* tagnes, a fait peupler généralement les coteaux avant le fondées vallées , ainsi que l'attestent ici beaucoup d'exemples.
Dans les montagnes, les forêts étant portées jusque dans la r^on des nuages, il n'y arien de surprenant qu'elles les accrochent; qu'elles les pompent, ni même qu'elles les attirent en raison de leur masses ^r Itf somme des attractions * exercées par chaque airbre. Mais cet effet ë^^iti
A 0PP0S9R MfX. ^TORRENTS. 331
bien. étn|Og6 daosJes plaiaes, où les.Quagea v<>Ient à de .grandes bauiteurs au. des&ua deSvSàrèts.
Ja fierai renia?quier encoce/qiie VéléYB^Uf^H des montagnes;, qui les place pKesque>daa5 Timpossibilité de rieci emprunter aux. plaines , leur facilite , aUiContraireyles^ moyens d'y faire lécouler leurs propres produits. Les cours d'eau x|tti ^rpeiiteat au food det leurs vallées, et qui S:'épanchent ensuite dans lea plaines^ s^mbl^nl des. voies, faites exprès pour la des- :!ented6ftbois,e'€stH&ndirede la seule^substance susceptible d'«tre flottée par le plus mince volume d'eau ^.aous forme de bûches perdues.
On peut juger ». d'après tout oela^ quel. immense intervalle sépare les pays de^ moetagnes des paya de plaines /dans la question des forêts, et combien il est important de- ne pas les coafondre sous une même régie. Cest.faute d'avoir suffisamment conçu cette dtstînctiou que plusieurs esprits, distinguéS'd'mtleurs» sont arrivés à considérer Tinconvénient des défirichements- eomme assez peu grave, et Jes craintes exprimées à ce sujet, ]eomme étant fort exagérées «sinon tout à fait vaines. ^^ Il est certain que dans les mootagûes , ces craintes sont malheureusement trèsfondées, et loin d'être^ exagérées ,. Je dirai plutôt qu'elles sont au-dessous de la mesui^ du danger. De la présence des foi^s sur les montagnes dépend l'existence des cultures et la vie de la population. Ici , le boisement u!estplus, comme dans les.plaines, une simple question de convenance : c'est une cBUVre de salut, une question d'être ou de n'être pas. Il est donc urgent de rappeler les forêts sur les montagnes , puisque ces pays n'existent que par elles, et qu'en définitive , il &ut bien qu'il y en ait quelque part y les plaides elles-mêmes ne pouvant s en passer , qu'autant qu'elles en trouvent, à leur portée: dans les ^régions voisines.
• De toutes parts > sur* les montagnes comme dans les plaines , les forets diminuent. <3eptndaiit , il est impossible qu'une société d'hommes vivant avec:les>habitudes et. les besoins que la civilisation lui a faits ^ puisse se paasen deïbois.. Il devient donc pressant d'aviser ii faire équilibre à l'incessante destruction des bois par la création d'une grande masse de forêts nouvelles. — Or, ces forêts nouvelles , ou les placera-t-on ? Sera-ce dans les plaines , où elles prennent, comme a legret , la place des moissons? Serace dans les montagnes, où elles prospèrent sur des terrains incultes? Dans les plaines, qui peuvent chercher leurs bois au loin^ ou dans. les montagnes, que la difficulté des communications oblige à les. tirer de leur proprefonda?Daoa'lea plaines» où ces ireboisements n'ont aucune influence
i3S DES MOTENS
salutaire sur les cultures environnantes, ou dans les montagnes, où le bienfait de cette influence est incontestable ? — Toutes les raisons se près* sent donc pour transporter le champ des reboisements dans les montagnes : elles assignent à ces régions une destination nouvelle d'une suprême importance : — celle de fournir du bois aux vastes pays qui sontcouchésà leur pied. Les montagnes deviendront les chantiers où s'approvisionneront les plaines , et elles les préserveront par là du déplorable avenir dont on les a si souvent menacées , et dont queltjùes parties de la Provence pourraient déjà nous donner, au besoin, une assez fidèle image.
Laissons*donc les plaines se dépouiller peu à peu de leurs bois, et qu'elles continuent, commepar le passé, à nous livrer le blé et les doux fruits de leurs vergers. Elles ne sont pas faites pour cette sauvage et primitive végétation des forêts, et nous rebrousserions vers la barbarie Gauloise, si nous allions contraindre leurs belles campagnes à se hérisser d'arbres stériles (i). Mais à mesure que les forêts s'effaceront des plaines , attirons-les sur les montagnes, dont elles sont la cuirasse , en même temps que l'ornement et la décoration. Là , elles s*allient artistement avec la rudesse du sol et les durs contours de l'horizon ; leurs grandes masses, sombres et touffues , sont la draperie naturelle de ces colosses. Cest là enfin leur dernier asile contre les envahissements de la civilisation , qui les presse , qui les poursuit le soc à la main , toujours plus affamée et plus puissante ; c'est la seule place qui leur reste sur cette Terre , autrefois leur conquête , et dont le fer de l'homme les chasse aujourd'hui de toutes parts.
Au fait , n'est-ce pas à cet usage qu'ont déjà servi les montagnes, par^ tout où la civilisation a vieilli dans la possession du sol , et surtout dans les climats ardents , où le soleil est toujours prêt à changer la terre en désert. — Lorsque les plaines sont depuis longtemps dépouillées de leurs bois ; lorsqu'usées par le trop long séjour de l'homme , écrasées sous les ruines de ses monuments, dévorées par la sécheresse, elles n'offrent plus à l'oeil que le triste spectacle d'une terre désolée , on voit la (raichear
(i) Il est iAutile de faire observer que des propositions aussi générales doivent comporter quelques exceptions. Il existe dans les plaines des parties essentiellement infécondes, et qui , à cause de cela^ ne peuvent convenir qu'aux forêts : telles sont certaines parties de ht Sologne, de la Bretagne, de la Champagne Pouilleuse, etc. On est conduit à admettre ces exceptions par les principes mêmes sur lesquels sont fondées les propositions générales.
et la verdure se réAigier , avec les grandes forêts , dans les escarpements des montagnes ; c'est dans leur sein que Thabitant des plaines va chercher les bois, que ses campagnes dénudées ne peuvent plus lui fournir. Il semble que la nature ait réservé ces diificiles régions aux forêts pour les soustraire plus longtemps au pouvoir imprévoyant de Thomme ; elle lui mépage ainsi des trésors , et ne les lui abandonne qu'après qu'il a épuisé tous ceux qu'il avait d'abord sous la main. — Ainsi , nous voyons l'Italie, sous l'empire romain , sortir ses bois des Apennins et du fond de la Gaule Cisalpine ; ainsi la Provence s'est alimentée longtemps dans les forêts des Alpes, que lui apportait le flottage de la Durance; ainsi la Judée, cette terre antique déjà déboisée au temps de Salomon , allait chercher la charpente de son temple dans les forêts du Liban ; ainsi les Vosges approvisionnent aujourd'hui les Paya-Bas et la Hollande. Enfin , c'est ainsi qu'au moment même où j'écris ces lignes, nous commençons à exploiter les forêts de la Corse, qui , jusqu'à ce jour, étaient demeurées à peu prés vierges.
Avec leurs forêts, leurs inaccessibles retraites, leur sol âpre, hérissé d'accidents , les montagnes ont accompli , dans l'histoire de l'homme, une noble et brillante destination. Elles trempaient leurs peuples, comme elles font de leurs arbres. En plaçant l'homme toujours eii présence des fatigues, des privations et des périls , elles relevaient au mépris de la vie et de la mollesse ; ainsi se formaient des races dures , intrépides , aux muscles de fer , à l'obstination invincible , chez qui la passion de l'indépendance et le goût de la lutte semblent attachés aux fibres mêmes du corps. Rarement le bras du conquérant arrive-t-il jusqu'au front de ces fiers montagnards ; et plus d'une fois l'histoire nous les montre, retirés dans un noyau de rochers , qui se maintiennent libres et insoumis au mP lieu des vastes empires. D'autres fois, poussés par leur humeur aventureuse , ou par la pauvreté de leur sol , on les voit fondre tout à coup de leurs hauteurs, et se répandre , comme un torrent, dans les plaines, ici , pour les piller , là, pour s'y établir par la force des armes, en domptant des populations énervées par l'habitude d'une vie facile. »— Ouvrez les annales des peuples; dans tous les temps , dans tous les lieux , vous trou* verez cet antagonisme perpétuel entre les montagnes et les plaines ; les premières débordant sur les secondes ou les tenant continuellement en écfaee;Ies secondes subissant souvent l'envahissement , ou n'y échappant qu'au prix d'une lutte incessante.
234 DGS MOYENS
De là résultait un grand bien. Les plaines initiaient les montagnes à leur civilisation , et cellewâ communiquaient aux plaines leur sëve et leur vigueur : les nations étaient renouvelées , et le flambeau était repris par des coureurs toujours jeunes. — Ramifiées, comme elles le sont .sur la sphère de la planète, comme par Teffet de quelque loi providentielle, les montagnes semblent avoir distribué par tout le globe des réservoirs de forees vives, destinées à régénérer les racea humaines sans cesse usées par la civilisation. Elles ont porté jusque sous la zone torride l'esprit de liberté, la rude activité, et toutes cm fortes et mâles vertus, dont certains historiens ont fait l'apanage exclusif du Nord ; mais à tort , car pas une partie de la terre n'eu a été déshéritée , grâce & la présence des mon*
tagnes.
En outre , les montagnes servaient de barrière contre les peuples ennemis. — Elles donnaient un refuge aux persécutés , une retraite aux ikibles ; et eest probablement de cette manière que beaucoup d'entre eUes ont été peuplées. Elles s'offraient aux proscrits , comme des forteresses toujours ouvertes à>tous ceux qui demandaient asile , au saint nom de la Liberté. C'est là que se cachaient les novateurs religieux , et c'est de là qu'ifs sortaient. C'est aussi là que se retiraient les débris des peuples vaincus. Souvent ces misérables restes , fortifiés lentement par les épreuves du malheur, en même temps que par l'éducation sévère des montagnes, s'y rendaient déplus en plus indomptables; et pendant que les vainqueurs s'amollissaient dan» les plaines , un peuple nouveau se formait en silence derrière des rochers. L'Espagne , au temps de Pelage , en est un bel exemple.
' Tel a été , jusqu à ces derniers temps , le rôle historique des pays de montagnes : rôle éminemment bdliqueux , propice à l'esprit de résistance et aux instincts guerriers de l'humanité. — Cependant ces instincts aujourd'hui semblent s'adoucir, et la fureur de détruire fait place au goût des fondations durables et pacifiques. Peu à peu , les vieilles haines des races s'étingnent : partout le droit succède à la violence , et l'amour de l'huma?^ nilé à famottr étroit de la cité. Si cette pente générale du globe vws la pacification n'est pas seulement le rêve de quelques utopistes , mais fine vitablé avenir cpie prophétise la voix de l'histoire , et vers lequel nous entraînent nos mœurs et nos sympathies , les montagnes devront nécessairement changer de destination , sous peine de déchoir de leur impor^ tance.
A OPPOSER AIÏK nXRRBNTS. 9M
Il sembU » au preiuier aspect, qu'une fois destituées de leurs fonctions guerrières, et Jetées sur un globe quelles fconmes ne priseront plus qu'à raison de ce qu'il produit , ou des commodités qu'il offre à leur civilisa* tion , il semble » disje , que les jnonti^nes , n'ayant pour elles ni la fertilité du sol» ui l'aisance des communications , soient destinées à devenir de plus en plus délaissées et insignifiantes. De tout temps , la civilisation s'est déployée de préférence au milieu des pays plats. Sur quels points du globe la voyez«vous prendre son premier essor ? — Dans les vallées enchantées de l'Asie , dans les plaines de l'Ëuphrate , sur la féconde lisière du NiL Les populations, accourent et s'agglomèrent le long des grands fleuves , ou sur les rivages de la mer. C'est là que fleurissent les arts , doux fruits de l'imagination et du bonheur ; c'est là que la société se police et se raffine; c'est là que s'étalent les cités industrieuses et les capitales.
Cet entraînement y qui a toujours porté les peuples vers les plaines, semble devoir redoubler son effet dans les temps modernes , à cause de l'importance toujours croissante qui s'attache aux communications. Depuis qu'on s'est bien convaincu que ces voies sont les artères vitales de l'industrie et. du ccmimerce ^cn même temps que les propagateurs les plus efficaces de la civilisation , puisqu'elles anéantissent les distances et rapprochent tous les peuples , on a dû s'effi>rcer de les rendre de plus en plus parfaites. L'intérêt qui préside à la création a pris un caractère de grau'^ deur et de généjralité devant lequel sont tombés les petits intérêts des localités^ Autrefois les routes grimpaient et se tordaient pour chercher les villes; aujourd'hui ce sont les villes qui courent à la rencontre des routes. Celles-ci ne sortent guère des vallées; elles se détournent peu volontiers de la ligne la plus droite, et insensiblement > les habitations se déplacent pour se grouper à côté d'elles.
Il n'y a pas 5 siècles , c'était une bonne fortune pour une ville d'être perchée sur quelque escarpement bien abrupte, bien inabordable, qui la mettait à l'abri des brigandages de la guerre. Les populations affluaient dans ses murs , parce qu'elles y trouvaient du repos et de la sécurité. Maintenant les temps ont changé. Le citadin n'a plus grand souci de se blottir , CMame une bête fiiuve , dans les anfraetuosités des rochers. Le pèlerin moderne chemine au grand soleil , la poitrine découverte et par les routes ouvertes à tous. Les villes s'empressent à lui ouvrir leurs portes^ et pour, mieux recevoir le dédaigneux marcbeur, qui aim« ses aises et qui connaît le prix du temps, elles descendent de .leurs hauteurs et se
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bâtissent des habitations, nouvelles dans les plaines. Combien n*en voit* on paS| qui sont divisées ainsi en deux quartiers : la ville ancienne , sombre amas de masures jeté sur la pointe de quelque montagne , et la ville nouvelle , qui se dresse , fraîche et riante , dans la vallée , au pied des noires murailles gothiques ? Et malheur à celles qui s'emprisonnent dans leurs vieux retranchements, ou que leur site i^légue à Técart i loin des grandes voies sillonnées par le roulage ou par les bateaux l Celles-là sont frappéesde déchéance ; les routes ne viendront jamais les chercher dans leur solitude, et elles dépériront tristement , tandis qu'autour d'elles » les cités rivales croîtront chaque jour en opulence et en grandeur.
Il est incontestable que les contrées qui se prêtent le mieux à Fouver^ ture des communications devront, toutes les autres conditions étant ^les d^ailleurs , s élever rapidement au-dessus des contrées qui n'offrent pas le même avantage. Il existe beaucoup de villes dont la fortune , toute récente/ ne s'explique que par le hasard qui les a placées à l'intersection ou au débouché de quelque puissante ligne de transport.
Ainsi le flux social s épanche dans les plaines et sur les bords des grands cours d'eau. Pendant ce temps les pays de montagnes, déshérités par la nature de tout ce qui fait les faciles parcours , tombent dans l'isolement et dans l'oubli. Ces difficultés d'accès, qui les ont rendus si longtemps pré* cieux à la défense du faible contre le fort, en éloignent aujourd'hui la civilisation. Elle les enveloppe de toutes parts ; elle marche à côté d'elles d'un pas de géant ^ et ne se traîne qu'en boitant dans les détours de leurs gorges, comme si ces rudes sentiers gênaient sa marche. Plus elle trouve de facilité à se mouvoir dans les plaines , plus il lui ré* pugne de s'aventurer dans les montagnes ; et si jamais l'on vient à réaliser ces magnifiques projets de chemins de fer, que l'on agite depuis Quelques années , nul doute qu'ils n'attirent autour d'eux , et n'absorbent , pour ainsi dire , toute la vie sociale , et alors l'abandon des montagnes sera complet l
Les montagnes seraient<«ltes véritablement condamnées à ce triste dépérissement? Est-ce ainsi que finira leur histoire; et ces antiques sanctuaires de rindépendance tomberont-ils en ruine, comme des temples abandonnés? C'est une curieuse recherche que celle du rôle dévolu à ces régions , dans une èi^ où l'humanité, cessant de se déchirer les entrailles, ne s'occupera plus qu'à exploiter paisiblement son globe au profit de son perfectionnement ; règne de calme et de sérénité, où il n'y aurait plus de place pour les
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sanglantes vertus du soldat , et où les avantages stratégiques d'uàe contrée lui seraient comptés pour rien.
Dans notre pensée y les montagnes ont là encore leur lot spécial , et de nouvelles destinées à poursuivre, qui les rendront aussi nécessaires aux sociétés futures qu'elles ont été utiles aux sociétés passées; et cette destination j il nous semble la voir dans la double présence des forêts et des
COUBS d'eAV.
J'ai suffisamment indiqué quelles seraient la convenance et l'utilité extrême des forêts accumulées dans le sein des montagnes. Je ne reviendrai plus sur ce sujet.
Les forêts recèlent lejeu^ c'est-à-dire la force la plus universelle dont l'homme se soit rendu le maître. C'est avec le feu qu'il dompte et assouplit les métaux, qui sont le premier instrument de sa civilisation. A^t-il besoin de moteur? il l'emprisonne; sous forme de vapeur, dans les parois de ses machines » et soudain , il en tire une force dont la puissance n'aurait pas de limites, sans la fragilité des appareils mêmes qui la contiennent.
De leur côté, les cours d'eau sont un réceptacle fécond de forces motrices qu'ils empruntent à la gravitation , et qu^ils sont tout .près de mettre à notre dispositipn. Us réunissent dans les montagnes tous les éléments propres à faire de ces contrées une sorte de laboratoire , où fonctionneraient mille machines , où mille forces dociles n'attendent i en quelque sorte, que notre y£a^ lux pour se mettre à l'œuvre, et travailler à l'amélioration de notre bien-être. Les montagnes, en un mot, sont la patrie des machines comme elles sont la patrie des forêts ; et , sous cette double forme, elles renferment les principe d'une incommensurable force physique.
Les machines, en dépit de quelques pertuii)ations passagères, sont un incontestable bienfait. Nous leur devons la partie la plus prestigieuse de notre civilisation. En prêtant à l'homme des forces nouvelles, elles l'affranchissent du ti'avail des bras dans les fonctions les plus monotones et les plus grossières , dans celles qui , étant susceptibles d'être exercées par des machines, sont, par ce motif^là même, dégagées de toute intelligence, et par conséquent abrutissantes. Grâce à leur secours, nous dominons la matière {>ar le seul eflEbrt de notre pensée, et sans être contraints de lutter corps à corps avec elle. Cest l'ignorance des machines qui légitimait en quelque façon l'esclavage chez les Anciens. Il fiillait bien trouver dans les
)fô« DES MOTBNS
nerfs des hommes les forces qn'on n'avait pas encore su mtndsear à bi na* ture; et quel est l'être intelligent et libre qui se fiït résigné à garrotter son existence au levier d'nne meule?... Enfin les progrès de la mécanique, en donnant une supériorité matérielle aux peuples civilisés , ont mis décidé* ment à leurs pieds tout l'univers barbare ; ils ont assuré à jamais la domination de l'intelligence sur la force brutale, et placé ainsi te pouvmr du côté le plus noble et le plus digne.
Lorsqu'on médite sur l'immense influence que les machines ont déjà exercée sur nos sociétés, il est impossible.de s'imaginer quelle s'arrêtera au point précis où nous l'observons aujourd'hui : elle ira plus loin et finira par modifier profondément la condition de l'homme sur la terre. La nature en avait fait une créature adroite , mais faible et presque sans armes. Les machines lui ont mis entre les mains des armes formidables; elles en ont fait un être merveilleux , doué des pouvoirs les plus incroyables. L^homme , ainsi transformé , est devenu un être tout nouveau , et les machines ont opéré en lui une véritable création.
Quand on est bien pénétré de ces pensées , on entrevoit de suite quel avenir est réservé aux régions qui , comme les montagnes, renferment précisément tous les principes destinés à vivifier les machines. Démontrer la puissance des machines et leur rôle dans la ci viKsation , c'e^ démontrer la haute destination à laquelle se prêtent les montagnes. — ^11 j a un effrayant calcul à faire de la force éparpillée dans le courant de ces mille filets d'eau qui les inondent. Si quelqu'un , estimant cette force en chevaux , ainsi qu'on le fait en dynamique, s'avisait d'imprimer qu'il connaît en France quatre ou cinq régions renfermant des millions de che* vaux qui ne coûtent rien à entretenir ni à nourrir, et qui vaguent dans les campagnes, sans qu'on ait pensé jusqu'à présenta s'en emparer, quelle de serait pas notre surprise ? Combien nous nous apparaîtrions à nousHBêmes barbares et mal avisés d'avoir tardé si longtemps à tirer parti de tels auxi^ liaires? Eh bien! ces auxiliaires existent réellement dans toutes nos montagnes , et il ne tient qu'à nous de les assujettir à notre usage.
Ce serait une erreur de croire que la vapeur a détrôné pour toujours les cours d'eau : ce qui enlèverait aux montagnes toute supériorité sur les plaines, parce que la vapeur n'appartient pas plus spécialement à une région qu'à l'autre.
La machine à vapeur, cette admirable découverte des temps récents, aura toujours sur les cours d'eau un grand désavantage : — trelui d'être
A OPPOSIH AUX TORRENTS. âM
plus dispendieuse. Pour créer uoe force, elle en dépense um autre, sous k formedu numéraire. Elle emprunte son principe d'action aux combustibles, qui se consument et sont des matières eoûtettses; aulieu quels modeste roue hydraulique tire le sien d'une eau courante qui coule sans fin et ne coûte rien. L'établissement d'une roue sera toujours plus économique que celui d'une machine à feu » là surtout où le bois est à bon compte. Rien d'ail^ leurs de plus aisé que de former une chute d'eau sur tous ces ruisseaux de montagne; car le secret de leur force est dans leur pente, plutôt que dans le volume du courant, et on peut les barrer avec la plus grande commo^ dite, sans qu'on ait jamais besoin de recourir, ni à des dérivations loin^ taines, ni à ces difiBciles barrages en lit de rivière, écueil de la science des ingénieurs*
En revanche^ la vapeur a son avantage qui lui est propre qt que n'ont point les cours d'eau : elle est locomotrice ^ dans l'acception laj>lus large du terme. Non-seulement nous la forçons de travailler en tous lieux; mais (ce qui est une merveille inouie jusqu'à nous) nous lui commandons de marcher, et elle marche ; elle anime un appareil mouvant et nous porte partout ou il nous plait d*aller. Par elle, nous avons su donner à des masses de fer et de bois la propriété la plus inexplicable du régne animal, celle-lè même qui a fourni aux naturalistes* le caractère le plus spécifique pour distinguer la bête du minéral , ou de la plante.
Y(Àik ce qui assure à la vapeur une place spéciale , dont les cours d'eau ne la déposséderont jamais. Ceux-ci sont cloués à la surface du sol; nous pouvons les utiliser là ou nous les trouvons , sans qu'il dépende de nous de les o'éer , ni de les charrier avec nous«
Delà il suit que les montagnes ont sur les plaines t'avantage de possë^ der une immense quantité de forces travaillant en quelque sorte spontanément et d'elles-mêmes , et ne coûtant presque rien. Les plaines auront pour elles une force dispendieuse , mais agile» et admirablement disposée pour fiioiliter Jes communiee^ons. Aux montagnes donc, les machines im* mobiles et l'élaboration la plus économique des produits; aux plaines , l'échange rapide des produits, et la circulation perpétuelle des hommes et des choses.
Maintenant, vouless-vous élever les montagnes à leur destination véritable, et réaliser cet avenir pour lequel dles semblent jhites plus spécialement qu'aucun autre lieu de la terre ? — Percez-les d'abord par quelques routes cQramodes, qui, circulant au fond de leura replis, et pénétrant