‹ Étude sur les torrents des Hautes-Alpes (volume 2)Chapitre 6 sur 56 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Le départeraent des Himies-Âlpes présente des cours d*eau d une nature singulière. On leur donne dans le pays le nom de torrents; mais à œ terme sont attachées des propriétés caractéristiques, qui ne se retrouvent pas dans les torrents des autres contrées»

Leurs sources sont cachées dans les replis des montagnes. Ils descendent de là vers les vallées, et se mêlent aux ruisseaux ou aux rivières qui les arrosent. Quand ils arrivent dans ces parties basses , ils s'étalent sur un lit démesurément large, et bombé. Ge dernier fiiit est remarquable ; il établit déjà une distinction tranchée entre les torrents et la plupart des autres cours d'eau.

On sait, en effet, que ceux-ci Coulent toujours dans des enfoncements qui les encaissent; en sorte que si vous imaginer une section faite dans le terrain, suivant une direction perpendiculaire à leur cours , vous obtenez une courbe concave vers le del , et dans laquelle

XII JNTRODUCTION.

les eaux occupent la portion la plus basse. — Dans les torrents , tout au contraire, un pareil profil donne une courbe connexe, et les eaux se tiennent dans la région la plus haute. On peut prendre de suite une idée de cette curieuse disposition , en consultant les deux Coupes en trai^ers, figurées dans la planche II. — Les eaux^ ruisselant ainsi sur un faîte, sont contenues par une légère dépression qui les rassemble, et les empêche de s'éparpiller sur la convexité du lit.

On comprend qu'un semblable cours ne peut pas être bien stable : — c'est en effet ce que montre l'observation. Les plus petites crues jettent les eaux hors de la dépression. Elles se déversent alors à droite et à gauche , et s'échappent, en suivant les pentes transversales du lit.

Cette instabilité rend les torrents extrêmement funestes , car elle les transporte sur des points toujours nouveaux, et ouvre à leurs ravages des étendues immenses de terrain. On voit de ces lits dont la largeur dépasse 3,ooo mètres. Il n'arrive jamais qu'un torrent couvre à la fois cette surface tout entière ; mais en se portant tantôt ici , tantôt là , il en menace continuellement toutes les parties , et , au bout de quelques crues , toutes portent réellement des traces de son passage.

Tels sont les torrents, lorsqu'ils débouchent dans les vallées.

Quand on les remonte dans les détours des montagnes, on les voit qui s enfoncent entre des berges abruptes , crevassées , qui se dressent jusqu'à de grandes hauteurs, et forment des gorges profondes. Ces berges , sans cesse minées par la base ,. s éboulent et entraînent dans leur chute les cultures et les habitations voisines.

Lorsque enfin l'on approche des sources mêmes des torrents, le ter-

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rain s'ouvre en amphithéâtre. Il forme une sorte d'entonnoir , béant vers le ciel , qui reçoit sur une vaste sur&ce les eaux des pluies , des neiges et des orages, et les précipite rapidement dans la goi^e.

Un autre fait non moins remarquable , c'est la multitude de ces torrents dans les Hautes-Alpes. Il ne s'agit pas ici d'expliquer quelques anomalies. 11 s'agit d'un ordre de faits qui se reproduit à tous les pas, avec des caractères toujours constants, et dont la cause doit être générale et inhérente à la constitution même de ces montagnes. Lorsqu'on marche de Gap vers Embrun , en suivant la route royale n° 94, plus du quart du trajet se fait sur les lits mêmes des torrents. On les aperçoit disséminés par tout le pays , inondant toutes les vallées , sillonnant tous ïes revers. — De là , cet air de désolation particulier à la contrée, et qui frappe tout d'abord les étrangers, quand ils parcourent pour la première fois ces montagnes.

Cette multiplicité de torrents est pour ce département le plus cruel des fléaux! Attachés comme une lèpre au sol de ses montagnes^ ils en rongent les flancs, et dégorgent dans les plaines des monceaux de débris. C'est ainsi qu'ils ont créé , par une longue suite d'entassements, ces lits monstrueux, qui s'accroissent toujours, et menacent de tout envahir. Ils vouent à là stérilité tout le sol qu^ils tiennent enseveli sous leurs dépôts. Ils engloutissent chaque année quelques propriétés nouveUes. Ils interceptent les communications , et empêchent d'établir un bon système de routes.

Ces ravages sont dautant plus déplorables qu'ils se consomment dans. un pays très-pauvre, sans industrie, où les terres cultivables

miY nrrRomicmnr.

sofft rares , et fcmt rnaîque ressource des itabrtaiiffi. Cenu souv^fit à se créer un champ <|a'aprè6 (des prodif^ de fa%ue6 et de persévéspmop. pHÎsk torrent snrviflDt , qui leur amabe m une lieure le fruit de dix années de sueurs.

La terreur qulnspirent ici les torrents paraît jusque dans les noms qui leur ont été donnés. C'est ainsi qu on a le torrent deYÉpervier; puis les torrents de Malaise , de Malfbsse, de Malcombe y de Malpas, de

Malatret^ etc Quelques-uns portent le nom àe Rabioux (enragé);

plusieurs autres celui àeBramqfam (hurle-faim). — Il y en a qui sont à la veille d'engloutir des villages entiers, et même des bourgs. Là, il suffit d'un nuage sombre, planant au-<le6sus des sources du torrent, pour répandre lalarme dans une commune entière.

La calamité des torrents n'est pas concentrée dans les bornes de ce département. B)lle s'étend au dehors. Elle pèse sur une grande partie du département des Basses- Alpes, et dune manière terrible sur une de ses vallées (celle de l'Ubaye, où est située Barcelonnette). On les retrouve encore dans les régions des départements de Tlsère et de la Drôme qui avoisinent les Hautes^Âlpes. Mais ils ne sévissent nulle part avec autant de fureur que dans ce dernier pays ; et c est dans Farrondissement d'Embrun surtout qu'ils se montrent en plus grande abondance , et sous leurs dimensions les plus formidables. A mesure qu on s'éloigne de ce territoire , qui est comme le centre de leur action , on les voit peu à peu safFaibhr dans leur violence, en même temps qu'ils deviennent de plus en plus rares. En s'éloignant encore , leurs propriétés caractéristiques finissent par s'évanouir complètement.

INTHODUCnOM; vr

L'iode de e» eo» w dl'eau; p-ésente xm às^ukAe inténèc. Elle litve à la sàeùce qndques ol)serv(idoii8 ncnvellesi Elle ooridoit easute à mieux connaître les causes qui les* Mmieftt aï pedoutaUes ^ et donne ridée des moyens qui peuy^it les combattre.

Jusqtf'à ce jour, rien n'a été recueîHi.

M. Héricsot de Thury a publié^ en i%o6\ une Potamo^'tytbie des cours decat du déjmrtement des SiMOes-À^pts. Ge titre semble aur noncer qudqaes détails sOr lies- torrents ; mais la pensée (& l^auteur était de ne crayonner qu'une esquisse rapide, et toute géoiogiique , desr vallées parcourues par les cours d'eau. Il signale, en passant, les effets destructeurs des torrents ^ sans s'arrêter à les décrire.

L'ouvrage de Fancien préfet des Haules-Â]);)res , S£. Ladoucette ( Essai sur la topoffxiphie des HauiJes-Alpes)^ ne renfièrme pas sur cet objet plus de développements.

Un ingénieur s'est occupé longuement de cette étude : c'est Fabre. Son £ssai sur la théorie des torrents et des nviiè/^ contient une description complète des torrents; des considérations justes, et souvent ingénieuses , sur leur formation et sur leur manière d'agir ; enfin , beaucoup d'observations sous la forme d'aphorismes ; et c'est là peut-^tre \ le défaut de son ouvrage. La matière ne comportait pas ces formes géométriques) sous lesquelles il a voulu la faire plier. Il établit d'abord tour par le raisommeity ett ner eîle' pas las faits qui pourraient confirmer 9es' pyineipes. H est dâfS' lors/ împossîble^ de démêler dans soo^ ,

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travail la part de Tobservation de la part da raisonnement, c'est-adire, la part qui a une valeur certaine de la part douteuse, et Ton finit par demeurer également défiant sur le tout.

En outre , il paraît clairement , par plusieurs passages de ce livre , que les torrents observés par Fauteur ne sont pas ceux des Hautes- Alpes, quoiqu'ils s'en rapprochent en plusieurs points. Sa théorie, lorsqu'on l'applique à ces derniers cours d'eau , ne tombe donc pas toujours juste. Elle a été fondée visiblement sur l'observation des torrents qui désolent le midi de la Provence , et principalement de ceux du Var , où Fabre était ingénieur en chef.

Toutefois, j'invoquerai souvent ce livre, dont le mérite est incontestable. H est le seul qui traite à fond, non pas exactement le sujet même dont je vais m'occuper, mais un sujet qui en est très-voisin. — Fabre lui-même a annoncé qu'aucun livre n'avait été publié sur cet objet, et il priait qu'on excusât l'imperfection de son travail, à cause de la nouveauté de la matière. Son Essai a été publié en

Un autre ouvrage du même genre est celui publié par Lecreulx , en 1 8o4 ( Recherches sur la formation et V existence des ruisseaux , rwières et torrents). Je n'aurai rien. à y puiser. L'auteur, qui a voulu réfuter ï Essai de Fabre , ne connaissait évidemment pas l'espèce de cours d'eau que celui-ci a eue principalement en vue.

Mais je citerai souvent un excellent Mémoire de M. Dugied ( Projet de boisement des Basses-Àipes , présenté à S. E. le ministre secré^

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taire détat de ï Intérieur, par M. Dugied, ex-préfet de ce départe- 'ment). — C'est le seul mémoire, à ma connaissance, qui traite spécialement des moyens à opposer au fléau des torrents. Celui qu'il propose est largement conçu. Mais les propriétés mêmes des torrents n'y^^nt pas analysées, ni même décrites. Le travail de M. Dugied s'adresse à ceux pour qui les torrents sont déjà parfaitement connus.

Ainsi , dans tous ces ouvrages , rien ne fait connaître les torrents du département des Hautes -Alpes. Il m'a paru qu'il y avait pourtant là quelques faits dignes de remarque , qu il ne serait pas inutile d'éclaircir et de répandre au dehors. Leur connaissance intéresse surtout les ingénieurs que l'administration envoie dans les Hautes-Alpes, et qui s'y succèdent généralement très-vite. Un décret spécial a mis dans leurs attributions l'étude de tous les travaux, publics ou particuliers, qui seraient entrepris ici sur les torrents. Ce service leur présente souvent beaucoup de difficulté , à cause de sa nouveauté , et parce qu'ils ne peuvent se guider , ni sur ce ' qu'ils ont observé ailleurs, ni même sur ce qui s'est fait ici antérieurement à eux, tout ce qui a été pratiqué jusqu'à ce jour étant retombé aussitôt dans l'oubli.

Cne autre pensée m'a encore déterminé à entreprendre cette étude, et je dois dire que c'est celle qui m'a surtout dirigé tout le long de mon travail. Ce malheureux département marche à grands pas vers sa ruine , et l'administration , dont le devoir est de veiller à la conservation de son territoire , n'a pas encore tenté ici le moindre effort pour conjurer l'avenir. 11 devient temps d'appeler enfin son attention sur

It

xYiii lyrtopueTiOK.

ce pays. Elle semble ignorer l'âteodae du. ipai, et j'ai cra qu'en aiettant la plaie au jour , et eu indiquant ce qui pouvait la guérir , j'ao-* complissais im devoir.

Je diviserai cet ouvrage en cinq parties :

Je décrirai d'abord h» propriétés principales des^ torrents.

J'examinerai ensuite les moyens de défense qu'on a employés jusqu'à présent.

Dans la troisième partie, je considérerai les torrents dans les difficultés qu'ils opposent à la construction des routes et des ponts.

Dans la: quatrième partie^ je rechercherai les causes qui font naître on qui alimentent les torrents. — On peut déterminer ces causes de la manière la plus rigoureuse, en analysant les faits observés; et la même recherche fait dëcouvrir quel est le système à suivre pour mettre un terme au mai.

Enfin, dans lA.cinqpièn^ pactie, j.e]|pos«ai oe système , et je dirai

ce qui, dans ma convicûon la plusi intifl», peut seul* prévenir

raffreuse destinée qui menace ces montagnes. — Je discuterai cette

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